Jean-Claude Ellena : « Il y eut un avant et un après Diorella »

Il y a des parfums qui disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus. Et puis il y a les parfums qui comptent, ceux qui marquent à jamais la vie et la carrière d’un parfumeur. Jean-Claude Ellena revient pour Nez sur sa rencontre avec Diorella, un beau jour de 1972.

Nous étions en 1972, la compétition entre les sociétés de composition de parfums se mettaient en place. Non qu’il n’y eut pas de concurrence auparavant mais les combattants avaient leurs fournisseurs habituels et réciproquement. La confiance était mutuelle, les changements de partenaire étaient rares. Le chef parfumeur pour lequel je travaillais avait reçu une commande de Christian Dior pour créer un nouveau féminin. Il avait travaillé à partir de quelques traits, un croquis du Miss Dior créé en 1947 qu’il avait baptisé « Dionys ». Ce n’était pas une réécriture mais une interprétation libre comme un portrait de femme vu sous un nouvel angle, et avec de nouvelles couleurs olfactives. C’était beau. Il perdit le duel. Par respect du pluralisme créatif, le président de Dior lui avait envoyé le parfum choisi. Il l’avait senti. Bon joueur, il avait applaudi et se posa des questions sur cette création qu’il trouvait très belle et qu’il faisait sentir autour de lui. C’est ainsi que je découvris Diorella

Jeune assistant, je connaissais l’Eau Sauvage de Dior, également créée six années auparavant par le compositeur de parfum Edmond Roudnitska, dont je fis la connaissance à ce moment-là. En sentant cette eau de toilette pour homme, je devinais une formulation simple, nouvelle, unique, que l’analyse chromatographique attestait. Cette machine, qui n’intéressait que les débutants que nous étions, correspondait à l’usage que les techniciens allaient mener en radiographiant les toiles de maîtres pour découvrir les couleurs utilisées, les techniques, les repentirs. Pour les parfums c’étaient les matières, les pourcentages, la complexité ou la simplicité de formulation et donc, en partie, la technique des parfumeurs. Tout n’était pas visible, mais jamais on ne s’était approché autant des œuvres des parfumeurs, de la formule, des parfums qui avaient marqué leur époque. 

Avec Diorella, je sentais autre chose. L’analyse donnait des matières, des pourcentages, mais son odeur restait mystérieuse dans sa simplicité. Comment le parfumeur avait-il atteint cette élégance, cette grâce, cette présence, se sillage, avec si peu de moyens ? Les parfums appréciés de l’époque étaient le N°19 de Chanel, le Shalimar de Guerlain, le Fidji de Guy Laroche et d’autres ; ces parfums, parce que complexes, étaient mystérieux ; pas celui-ci. Devant tous ces parfums je me sentais minable malgré le savoir que je croyais avoir acquis, mais mon choix se tournait vers Diorella. C’est vers là que je voulais aller, préférant traduire en parfum la lumière d’une clairière au mystère d’une forêt. 

Ce que trouvais surprenant était la démesure dans l’emploi de certains matériaux et surtout la mise en relation d’ingrédients choisis. La juste proportion n’est pas l’excès, ce qu’on appelle aujourd’hui l’ « overdose », l’outrepassement, qui sert le plus souvent de prétexte et de justificatif à la virtuosité, quand il n’est pas une simple accroche commerciale. Entre le plus et le moins, on peut passer des journées à chercher la bonne quantité, et comme il y a 20 ou 30 composants dans une formule et que tous interagissent, on devine toute la difficulté. Quand une composition en détient plus d’une centaine, ce qui n’est pas rare, un de plus ou un de moins, cela ne change rien à l’équilibre, la construction est solide, elle ne bouge pas, respire peu, elle s’impose. La beauté de Diorella ne venait pas des justes proportions mais de l’art des rencontres heureuses, du choix des matériaux. Une des explications venait de l’absence d’utilisation de notes approchantes, qui auraient complexifié le discours, afin de toucher un public par la clarté d’un propos. Il n’empilait pas les composants, mais les mettait en résonance, dit autrement, il cherchait la participation des matériaux choisis à la forme du parfum qu’il entrevoyait (qu’il « entresentait »). Je percevais cela et j’allais poursuivre ce chemin en travaillant la simplicité le plus loin de ce qui me semblait être possible, en évitant le simplisme, qui en est l’écueil. Plus tard, j’allais assimiler la notion de « forme-idée » qu’il avait lue dans les écrits du philosophe Plotin et qu’il avait mise en œuvre. Il ne s’agissait pas uniquement de la « forme », qu’Aristote résumait aux justes proportions, mais le fait d’associer l’idée à la forme, le sensible au concret.

Jean-Claude Ellena , le 7 mars 2021

Visuel : © Parfums Christian Dior

Commentaires

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Bonjour dommage aujourd’hui les senteurs des eaux de toilette et eau de parfum n’ont plus les mêmes odeurs que dans les années 70 miss Dior original avec son flacon pied de poule ! Eau de roche rochas! Y st Laurent ! Etc.., dommage rochas à arrêter eau folle ! Etc… les nouveaux parfums trop dé choix pourquoi ne produire moins et de qualité comme en 70 dommage on perd tout

Je suis tombée amoureuse de Diorissimo au muguet. Mais je n’ai jamais pu le porter. J’aimerais beaucoup l’approcher de plus près.

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