Images et imaginaires de Boswellia sacra

Retracer l’histoire de l’arbre à encens dans les images, c’est suivre la manière dont les êtres humains l’ont regardé, utilisé et imaginé au fil des millénaires. Des reliefs antiques aux planches botaniques de l’époque moderne, ses représentations racontent une histoire culturelle autant que naturelle.

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Dans les vastes étendues minérales du Wadi Dawkah, les Boswellia sacra lancent leurs troncs noueux vers le ciel. Leur forme semble dire l’effort pour s’arracher au roc, puiser l’eau rare dans les profondeurs et onduler vers la lumière. Certains étalent, au terme d’un tronc tortueux, un houppier bas et aplati. D’autres se ramifient dès le sol en un cône inversé, si bien qu’un seul arbre en semble dix. Leur écorce papyracée se soulève en fines écailles, révélant des nuances de noir, de brun et de jaune. Les blessures infligées par les herbivores et les incisions pratiquées par la main humaine laissent sourdre une résine d’un blanc laiteux qui, en se solidifiant, se métamorphose en larmes translucides. Les feuilles, petites et coriaces, sont disposées en folioles imparipennées au bout des rameaux. Les fleurs, discrètes, portent cinq pétales pâles et dix étamines jaunes. Les petits fruits qui en naissent forment des grappes d’un vert clair, virant au brun lors de la déhiscence. Voilà comment on pourrait, en quelques mots, décrire l’aspect des arbres à encens sudarabiques auxquels les êtres humains, au fil des millénaires, ont accordé tant de valeur. Curieusement, peu de représentations fidèles de ces arbres si singuliers et si précieux sont arrivées jusqu’à nous. Étudier l’histoire de Boswellia sacra dans les images, c’est s’aventurer sur un territoire où règnent incertitudes et imprécisions quant à l’apparence de l’arbre, un territoire, en somme, où l’imaginaire prend souvent le dessus sur le réel1Ce travail ne prétend pas à l’exhaustivité mais constitue une recherche préliminaire sur ce sujet dont l’approfondissement nécessiterait de mobiliser un grand nombre d’autres sources n’étant pas disponibles en ligne et donc difficilement accessibles dans le cadre de la rédaction de cet article.
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Les Arbres du pays de Pount

Temple funéraire d’Hatchepsout, Deir el-Bahari (Égypte), début de la XVIIIe dynastie : Bas-relief de l’expédition au pays de Pount, transport des arbres à encens. (Source : Wikimedia Commons)

Il a longtemps été affirmé que les arbres représentés sur les reliefs de Pount dans le temple funéraire de Deir el-Bahari en Égypte étaient des Boswellia. Ces reliefs commémorent en effet l’expédition organisée vers 1473-1458 av. J.-C. par la reine Hatchepsout au lointain « Pays de Pount » (Pwn.t) d’où provenaient l’oliban, la myrrhe et d’autres denrées prisées en son royaume. Si l’exacte localisation de cette contrée thurifère demeure sujet à débat, les spécialistes la situent généralement vers le nord de la corne de l’Afrique2Kathryn A. Bard et Rodolfo Fattovich, Seafaring Expeditions to Punt in the Middle Kingdom, Leiden, Brill, 2018, p. 156-175. https://doi.org/10.1163/9789004379602_008 ou sur la côte occidentale du Yémen actuel3Frédéric Servajean, « Aromates et parfums d’Egypte », in Senteurs célestes, arômes du passé. Parfums & aromates dans l’Antiquité méditerranéenne (site archéologique Lattara – musée Henri Prades, 20 juin 2024 – 3 février 2025), Frédéric Servajean et Diane Dusseaux (dir.), Gent, Snoeck, 2024, p. 22.. Nous savons que les Égyptiens revinrent de ce voyage avec une riche cargaison, composée pour partie de résines odoriférantes mais également d’arbres résinifères vivants destinés à être transplantés dans le temple de Karnak en l’honneur du dieu Amon4Ce voyage initié par Hatchepsout, s’il est bien connu grâce à la riche documentation iconographique et épigraphique du portique sud de Deir el-Bahari, n’est que le plus célèbre parmi une quinzaine d’expéditions vers Pount organisées au cours d’un peu plus d’un millénaire d’histoire égyptienne. (Frédéric Servajean, « Le pays de Pount et la quête des aromates », in Parfums d’Égypte. Du pays de Pount aux rives du Nil (Musée égyptien du Caire, 1er décembre 2024 – 28 février 2025), Hanane Gaber et Frédéric Servajean (dir.), Gent, Snoeck, 2024, p. 164-167.).

Certaines des scènes représentées montrent des Pountites transportant plusieurs spécimens placés dans des pots ou des paniers en direction du rivage, pendant que des Égyptiens les embarquent sur leurs navires. Les arbres sont ensuite représentés à leur arrivée en Égypte, d’abord lors de l’inventaire des richesses rapportées de Pount, puis plus développés et s’épanouissant en pleine terre. Le doute persiste cependant chez les égyptologues : ces arbres aux branches noueuses et ramifiées – aussi représentés dans les tombes plus tardives de Puyemrê et Rekhmirê5D. M. Dixon, « The Transplantation of Punt Incense Trees in Egypt », The Journal of Egyptian Archaeology, Vol. 55, août 1969, p. 55-65. – sont-ils des Boswellia ou des Commiphora6Abdel-Aziz Saleh, « Some Problems Relating to the Pwenet Reliefs at Deir el-Bahari », The Journal of Egyptian Archaeology, Vol. 58, août 1972, p. 140-158. ? Certains éléments semblent caractéristiques des deux genres, mais d’autres demeurent stylisés selon les conventions de l’art égyptien7« Les arbres égyptiens sont figurés de façon toute conventionnelle, mais presque toujours, lorsqu’il s’agit d’un grand tableau où l’espèce même de l’arbre représenté a son importance, les artistes égyptiens s’appliquaient à en reproduire au moins les caractères principaux, en les stylisant un peu selon leurs procédés ordinaires » (Gustave Jéquier, « Lieblein, J., Le mot anti n’indique pas myrrhe, mais encens, oliban. Christiania Videnskabs Selskabs Forhandlinger for 1910 n° 1 », Sphinx : revue critique embrassant le domaine entier de l’égyptologie, 1912, n° 16, p. 24)., ne permettant pas une identification formelle. L’ambiguïté semble d’autant plus forte que les arbres des reliefs pountites présentent deux formes : certains sont dotés d’un feuillage luxuriant dont chaque feuille est dessinée, alors que pour d’autres, seules les branches pointues et le contour du feuillage sont représentés. S’agit-il de deux espèces distinctes ou bien, selon l’hypothèse privilégiée, d’une même espèce en état de dormance puis en plein épanouissement ?

Le texte accompagnant les images ne s’avère pas plus explicite. Le terme sénétcher (ou snṯr) a le plus souvent été interprété par les égyptologues comme désignant les résines issues des arbres du genre Boswellia, tandis que le mot, ântyou (ou ‘ntyw) désignerait la myrrhe8Frédéric Servajean, « Aromates et parfums d’Egypte », in Senteurs célestes, arômes du passé. Parfums & aromates dans l’Antiquité méditerranéenne (Site archéologique Lattara – musée Henri Prades, 20 juin 2024 – 3 février 2025), Frédéric Servajean et Diane Dusseaux (dir.), Gent, Snoeck, 2024, p. 22.. Or c’est ce second terme que l’on trouve le plus fréquemment associé aux arbres et aux amas de résine représentés dans les reliefs de Deir el-Bahari, ce qui mena certains égyptologues de la première moitié du XXe siècle à proposer que le mot ‘ntyw désignerait en réalité l’oliban et l’arbre qui le produit9Jens Lieblein, Le mot antin’indique pas myrrhe, mais encens, oliban, Christiania Videnskabs Selskabs Forhandlinger, 1910.. Néanmoins, plus récemment, Frédéric Servajean a affirmé que ‘ntyw désignerait bien la myrrhe, plus facile à obtenir en grande quantité car les Commiphora myrrha poussent généralement plus près des côtes que les Boswellia. Les arbres représentés seraient donc des arbres à myrrhe10Frédéric Servajean, « Les pays des arbres à myrrhe et des pins parasols. À propos de Tȝ-nṯr », EniM 12, 2019, p. 87-122.. Faute de preuves nouvelles, le doute perdurera quant à la nature exacte de ces arbres pourtant spectaculaires, d’autant que rien n’exclut une confusion, à l’époque pharaonique, de taxons aujourd’hui bien différenciés11Jesus Trello, « The incense distribution scene in TT 39 – redistribution of economic goods to Deir el-Bahari and other locations in Western Thebes », Polish Archaeology in the Mediterranean, Vol. 30, n° 1, 2021, p. 157-186..

Manuscrits des mondes byzantin et islamique

Dioscoride, De materia medica, copie arabe de Mîrzâ Bâqir, Téhéran ou Mashhad (Iran), 1889–1890 : folio 39v « Al-lubân« . (Source : Spencer Collection, The New York Public Library)

Là où les bas-reliefs égyptiens laissent place à une grande ambiguïté, certains manuscrits médiévaux permettent une identification plus précise de l’arbre à encens dont quelques-unes des premières représentations figurent dans diverses copies de traités de médecine antiques, tels que le De materia medica de Dioscoride. Ce médecin et botaniste grec du Ier siècle recommandait en effet l’usage de l’écorce de l’arbre à encens et de la résine d’oliban pour traiter divers maux12Au chapitre LXX, Dioscoride écrit : « l’écorce de l’encent se brulle, & fait fumée, avec un flairement de bon odeur. Cette écorce se brulle pareillement, & ha la même vertu que l’encent. » [sic] (traduction de Martin Mathée, Les six livres de Pedarion Dioscoride d’Anazarbe de la matière médicale, translatez de Latin en François. A chacun Chapitre sont adjoustees certaines annotations fort doctes, et recueillies des plus excellens Medecins, anciens et modernes, Premier Livre, publié à Lyon, par Balthazar Arnoullet, 1553, p. 38.). On trouve ainsi l’image d’un Boswellia, accompagnée de deux paniers contenant des larmes de résine solidifiées, dans une version byzantine de cet influent traité (ms. M.652, fol. 230v) datant du milieu du Xe siècle13On y découvre aussi, dans le folio suivant (231R), une illustration de l’écorce et à nouveau de la résine elle-même, dans un panier.. L’arbre y est représenté schématiquement, doté de longues aiguilles d’un vert foncé rappelant plutôt la famille des Pinacées que celle des Burséracées14Ce qui n’a rien d’étonnant car les arbres producteurs de résine familiers d’un illustrateur de la région de Constantinople étaient vraisemblablement plutôt de la famille des pins. De Marco Polo à Linné, nombreux seront aussi les occidentaux à assimiler l’arbre à encens à un conifère., et accompagné d’une légende indiquant : « la manne de l’oliban » (ΛΙΒΑΝΟΥ ΜΑΝΝΗ)15Le mot grec employé ici, ΛΙΒΑΝΟΥ ou, en minuscules normalisées, λιβάνου, qui désigne à la fois l’oliban et l’arbre qui le produit, est le génitif du mot λίβανος, que l’on translittère par libanos, lui même dérivé de la racine sémitique lbn (qui a donné des termes liés au lait ou, plus largement, à la blancheur associée à celui-ci) qui est également à l’origine de l’arabe lubān (لبان), de l’hébreu ləḇōnā (לְבוֹנָה) et du français « oliban ». Les grecs désignaient d’ailleurs  les régions thurifères (thurifera regio, du grec thus, « matières à brûler ») du sud de l’Arabie par l’expression Libanotophoros ( λιβανωτοφόρος), c’est-à-dire, littéralement, « productrice d’oliban »..  

Boswellia sacra figure aussi dans certaines des traductions arabes du texte grec original. On le trouve notamment dans le Kitāb al-Ḥašāʾiš fī hāyūlā al-ʿilāg ̌al-ṭibbī (ms. Or. 289, fol. 16v) illustré par un artiste de Samarcande vers 1083. Curieusement, l’artiste n’a pas figuré la résine mais mis en valeur d’autres caractéristiques de l’arbre : les nœuds du tronc, la forme crénée-serratée de la marge des folioles ou encore les fruits, représentés sous forme de sphères brun-jaune rassemblées aux extrémités des branches. Malgré une grande stylisation, notamment du port général de l’arbre, ces traits saillants dénotent, sinon une connaissance de la plante de première main, du moins des sources relativement précises quant à son aspect réel. Ces mêmes traits sont repris par les copistes de plusieurs autres manuscrits arabes du De materia medica, qui y ajoutent parfois l’écoulement d’un liquide jaune de part et d’autre du tronc, ainsi qu’une natte tressée placée aux pieds de l’arbre (BnF, ms. Arabe 4947 ; McGill, ms. 7508 ; NYPL, Persian ms. 39). Cette manière de représenter l’arbre se retrouve égalementdans une version seldjoukide16L’Empire seldjoukide, ou le Grand Empire seldjoukide, était un empire médiéval de confession musulmane sunnite qui s’étendait  de l’Anatolie et du Levant à l’ouest jusqu’à l’Hindou Kouch à l’est, et de l’Asie centrale au nord jusqu’au golfe Persique au sud et dont l’apogée est située à la fin du XIe siècle. d’un autre ouvrage de pharmacologie antique, Le Livre de la thériaque, datant de 1199 et conservé sous le titre Kitāb al-diryāq (BnF, ms. Arabe 2964), ce qui permet de supposer l’existence d’une tradition iconographique proprement islamique de l’arbre à encens dans la littérature médicale17Aucune des illustrations trouvées au sein de manuscrits occidentaux ne reprend en effet ces caractéristiques. Les artistes occidentaux, ignorant ces détails de l’aspect de l’arbre, se reposent principalement sur la représentation de la résine (sous forme de larmes) pour caractériser celui-ci, le reste n’ayant aucune ressemblance avec la réalité. On peut donc supposer, par comparaison, qu’au moins certaines des enluminures trouvées dans les manuscrits arabes émanaient à l’origine d’une représentation de l’arbre d’après nature par des artistes du sud de la péninsule arabique. Cependant, une étude exhaustive de ces représentations dans littérature médicale arabe médiévale reste à faire..

Dans certains ouvrages encyclopédiques cependant, l’arbre à encens perd certains de ses traits distinctifs : fruits et résine disparaissent, les feuilles deviennent indifférenciées, et seule la ramification des troncs débutant dès le sol semble conserver à l’image un vague rapport avec l’arbre réel. C’est notamment le cas dans plusieurs versions illustrées du célèbre ʿAjā’ib al-makhlūqāt wa gharā’ib al-mawjūdāt d’al-Qazwīnī (XIIIe siècle). Qu’il s’agisse de la version perse de 1537 conservée par la National Library of Medicine des États-Unis (ms. P1, fol. 152b), de celle du XVIIe siècle illustrée de peintures Deccani de la British Library (ms. OR 162, fol. 273r), ou encore de la copie ottomane de 1717 du Walters Art Museum (ms. W.659, fol. 216a), seul le texte autorise l’identification formelle du Boswellia. Si cette stylisation grandissante peut être attribuée au fait que l’ouvrage, contrairement aux traités de pharmacopée, n’était pas destiné à faciliter l’identification des plantes évoquées, on peut aussi envisager que les copistes, manquant de modèles d’après nature, ignoraient tout simplement l’aspect de cet arbre exotique pour eux.

L’Europe médiévale et pré-moderne

Matthaeus Platearius, Le Grant Herbier en françois, imprimé par Pierre Le Caron, Paris (France), vers 1498 : « De olibane« .
(Source : Historical Medical Library of The College of Physicians of Philadelphia)

En Europe occidentale, ce n’est qu’à partir des XIIIe et XIVe siècles que l’on trouve des tentatives d’illustration botanique de l’arbre dans des manuscrits enluminés sur les simples. Il apparaît ainsi, méconnaissable, dans le manuscrit Egerton 747 du Tractatus de herbis (vers 1280-1350). Au bas du folio 071r, l’arbre nommé Olibanum évoque davantage l’olivier, avec un tronc mince surmonté de feuilles simples, fines et linéaires18Alors que les feuilles de Boswellia sacra, rappelons-le, sont des feuilles composées imparipennées aux folioles sessiles oblongues aux marges plus ou moins profondément crénées ou serratées. La confusion vient possiblement de l’une des descriptions de l’arbre que Pline l’Ancien rapporte dans son Histoire Naturelle : « Il est certain qu’il a l’écorce du laurier ; quelques-uns ont dit que la feuille aussi est semblable à celle de cet arbre. » (Livre XII, XXXII, traduit du latin par Émile Littré, Paris, J.J. Dubochet, 1848-1850). Or les feuilles de laurier rose et d’olivier ont une forme relativement similaire. Pline affirmait d’ailleurs qu’il est souvent impossible de reconnaître les plantes à partir des dessins des herbiers illustrés qui, déjà à son époque, étaient généralement composés de copies de copies, et de ce fait fort peu précis.. Au XVe siècle, dans la traduction française du traité, le Livre des simples médecines19Le corpus du Livre des simples médecines est souvent attribué à Matthaeus Platearius. En réalité, ce dernier était l’auteur, au XIe siècle, du Liber de simplici medicina ouCirca Instans, ouvrage de médecine qui servit de base à la compilation latine connue sous le nom de Tractatus de herbis (attribuée à Barthélemy Mini de Sienne) dont le Livre des simples médecines est la traduction française. (Alice Laforêt, « Peindre l’arbre au Moyen Âge. Les herbiers enluminés de la Bibliothèque nationale de France », L’Histoire à la BnF, 10 mai 2017. https://doi.org/10.58079/pmnz), Boswellia sacra est souvent représenté comme un arbre à port arrondi, symétrique, sans traits distinctifs20Par exemple dans le ms. NAF 6593 (fol. 152) et le ms. Français 19081 (fol. n.p.) de la BnF, dans le ms. 626 (fol. 188r) de la Wellcome collection, ou encore dans le ms. 369 (fol. 465v) de la Médiathèque Jean Levy de Lille qui tous font figurer l’arbre sans représenter la résine., si ce n’est, dans certaines copies, la présence d’amas résineux jaunâtres sur le tronc et les branches (BnF, ms. Français 623, fol. 138r ; ms. Français 1307, fol. 197 ; ms. Français 1310, fol. n.p.). L’organisation alphabétique de ce traité donne en outre naissance à des représentations plus étonnantes. En effet, dans l’ordre des substances médicinales mentionnées, le Boswellia sacra, sous le nom latin d’olibanum ou olibane, se trouve juste après l’évocation de l’os de seiche. Le mollusque céphalopode se trouve donc fréquemment représenté superposé perpendiculairement à l’arbre (BnF ms. Français 9136, fol. 213v ; ms. 2888, fol. 149r ; ms. 12319, fol. 239 ; ms. 12320, fol. 145 ; etc.)21Le texte ne recommande en aucun cas le mélange de ces ingrédients dont le rapprochement n’est originellement justifiable que par l’ordonnancement alphabétique des entrées du traité.. Peut-être l’un des copistes opta-t-il pour cette configuration en raison d’un espace restreint sur la page et fut-il ensuite imité par les suivants22Cette hypothèse n’a pu être vérifiée car les manuscrits du Livre des simples médecines n’ont pas tous été numérisés. Nous ignorons donc si l’une des versions non accessibles en ligne pourrait venir étayer cette hypothèse d’une illustration conjointe de deux entrées en raison d’un manque de place sur le folio. Celles dont nous disposons ne semblent en tout cas pas corroborer cette idée puisque à chaque entrée correspond bien une illustration (dont l’une rassemble deux images en une). L’hypothèse d’une illustration du produit lui-même d’un côté (l’os, la résine), et de l’organisme vivant à l’origine de ce produit de l’autre (la seiche, l’arbre à encens) ne semble pas tenir non plus. ? Si la raison de cet improbable assemblage reste un mystère, le résultat en est d’une étrangeté délicieuse.

À la fin du XVe siècle, les premiers herbiers imprimés, tels que le Gart der Gesundheit  et l’Hortus Sanitatis de Jean de Cuba ou encore le Grant Herbier en françoys, reproduisent et figent les formes schématiques de l’arbre popularisées par les manuscrits. Boswellia sacra y est réduit un tronc droit, à quelques rameaux rigides et symétriques, à de grandes feuilles falquées et lancéolées et quelques grosses larmes s’écoulant du tronc central23Pour la forme et les proportions, cette représentation semble directement inspirée de l’illustration du folio 188r de l’exemplaire du Livre des simples médecines de la Wellcome Collection (ms. 626) illustré vers 1470.. Ces incunables24Livres imprimés en Europe avant le XVIe siècle, considérés comme des succédanés des manuscrits médiévaux. privilégient des images simples à des fins mnémotechniques, selon la tradition iconographique de la fin du Moyen Âge25C’est aussi le cas dans certains herbiers médiévaux arabes dans lesquels l’image sert de point d’ancrage pour la mémoire. Cependant, dans les traditions iconographiques islamiques, cet aspect mnémotechnique n’est pas la seule justification de l’image qui est aussi didactique (impliquant un certain réalisme fonctionnel) et esthétique. :  il s’agit moins de reproduire fidèlement l’aspect d’une plante que de mettre en avant un détail caractéristique (ici, l’exsudation résineuse) favorisant son identification26Cette grande simplification soulève évidemment une difficulté dans l’identification de l’arbre grâce aux seules images. En effet, plusieurs arbres résinifères peuvent être visuellement confondus puisque ce n’est pas leur aspect réel qui est représenté, mais leur caractéristique commune de laisser suinter une gomme-résine..

Fragilité des sources textuelles

Christophe-Paul de Robien, Description historique rédigée par le président de Robien, des collections conservées dans son cabinet, Rennes (France), vers 1740–1756 : planche 52 « Graine d’ Euphorbe ; Euphorbe ; Oliban ; Térébenthe ; Sapin ; Pin ; Beaume du Perou ; Liquidambar ; Beaume de Copau ; Beaume Nouveau ; Beaume de Tolu ».
(Source : Bibliothèque de Rennes Métropole Les Champs libres)

La pauvreté des représentations occidentales de Boswellia sacra tient aussi à l’incertitude qui régna longtemps quant à l’aspect de cet arbre lointain. Les images ne sont pas réalisées d’après nature mais d’après des copies antérieures ou des témoignages écrits, eux-mêmes approximatifs. Les descriptions de l’arbre fournies par les auteurs antiques comme Hérodote, Théophraste, Diodore de Sicile, Claude Ptolémée, Strabon, Dioscoride, ou Ovide, sont en effet souvent contradictoires, voire teintées de mythes. Pline l’ancien constate d’ailleurs déjà, au Ier siècle, que nul ne s’accorde ni sur la forme de l’arbre ni sur sa taille, et qu’aucun Grec ni Latin n’en a donné une description sûre. En 1688, dans son Histoire de Louis le Grand, Jean Donneau de Visé indique encore : « La forme de cet arbre est tellement disputée, qu’on n’en a point encore entièrement décidé27Jean Donneau de Visé, Histoire de Louis le Grand contenue dans les rapports qui se trouvent entre ses actions et les qualités et vertus des Fleurs et des Plantes, Paris, 1688, fol. 18. (ms. Français 6995, conservé par la BnF). Dans ce curieux ouvrage, l’auteur donne la parole à divers végétaux pour louer Louis XIV à travers des parallèles entre les vertus du roi et celles des plantes. La première est l’arbre à myrrhe, la seconde est l’arbre à encens. Celui-ci s’adresse au monarque en ces termes : « Ma forme est fort disputée; Le Roy Antigonus disoit que je ressemblois au Thérébinthe, et le Roy Juba, que j’avois du rapport à l’Erable du pont Euxin. Plusieurs assurent que ma feuille ressemble au Laurier, et c’est la plus commune opinion. On ne dispute point touchant la manière, dont vous êtes fait, et tout le monde convient, que si la bonne mine, et l’air majestueux, et affable, faisoient choisir les Rois, et que vôtre naissance ne vous eut pas donné une couronne, vous auriez celle de toute la Terre, si elle n’avoit qu’un souverain. ».. » Ce qui n’empêche pas le peintre et miniaturiste Jean Joubert d’accompagner le texte d’une représentation en couleurs de l’arbre, le dotant, suivant l’une des descriptions rapportées par Pline, d’un feuillage ressemblant à celui du laurier, et l’accompagnant de six cassolettes fumantes.

De manière générale, les quelques images produites entre la fin du XVIe et le XVIIIe siècle, si elles se départissent enfin de la symétrie et de l’extrême simplification des miniatures médiévales, ne sont guère plus fidèles. La gravure d’André Thevet pour sa Cosmographie universelle (1575), largement copiée, montre pour la première fois non seulement l’arbre en situation dans un paysage vallonné et rocheux mais également la récolte de l’oliban28Au début du siècle, une illustration chinoise montrait également la récolte de la résine. La Chine découvre en effet l’oliban sous le règne de Han Wudi (r. 141-87 av. J.-C.) et en devient grande importatrice durant les dynasties Sui (581-618) et Tang (618-907). Il est désigné par les termes  Xunlu Xiāng (薰陸香) (attesté dès le IIIe siècle) et Rǔ Xiāng (乳香) (à partir du VIIIe siècle). Or dans une copie de 1503 du 本草品彙精要 (La matière médicale classifiée), on découvre deux illustrations de l’arbre à encens, chacune surtitrée par l’une de ces deux désignations. La première montre des amas de résine – colorée d’un vert fluo inhabituel – se formant sur le tronc grisâtre d’un arbre. La seconde représente un homme creusant le sol autour du pied de l’arbre (peut-être pour retrouver les larmes tombées au sol) tandis qu’on aperçoit quelques morceaux de résine dorée dans un panier. : l’incision des troncs, le décollement de la résine et son transport dans des jarres. L’arbre cependant, bien qu’il laisse s’écouler des larmes de résine, ne ressemble ni à un Boswellia, ni au pin auquel Thevet, suivant Marco Polo29En 1556 avait en effet paru la première édition imprimée en français du Livre de Marco Polo  (1298-1307), sous le titre La Description géographique des provinces & villes plus fameuses de l’Inde Orientale, dans lequel on lisait que l’ « encens blanc » de la région d’Aden viendrait « de certains petits arbres qui sont semblables aux sapins » (Marco Polo, La Description géographique des provinces & villes plus fameuses de l’Inde Orientale, Paris, Groulleau, 1556, p. 256.) Or Thevet écrit lui aussi que l’arbre qui donne l’encens « a la semblance de ces pins portant résine, quoi qu’il y ait peu d’hommes de pardeça qui se puissent vanter d’en avoir vu » (André Thevet, La Cosmographie universelle d’André Thevet cosmographe du roy, Tome I,Paris, G. Chaudière, 1575, p. 118)., prétend l’assimiler. Les images dérivées de cette gravure, comme celle que l’on trouve en 1602 dans l’Histoire des drogues d’Antoine Colin et Cristóbal Acosta, perpétuent ainsi un modèle faux, mais d’autant plus persistant qu’il est peu concurrencé. Entre la fin du XVIIe et celle du XVIIIe siècle, une autre représentation dérivée de celle de Thevet illustre ainsi, avec de minimes variations, l’Histoire générale des drogues (1694) de Pierre Pomet, Nouvelles relations de l’Afrique occidentale (1728) de Jean-Baptiste Labat, ou encore La Géographie sacrée et les Monuments de l’histoire sainte (1784) de Joseph Romain Joly

Planches botaniques et querelles taxonomiques

Hermann A. Köhler, Medizinal-Pflanzen in naturgetreuen Abbildungen mit kurz erläuterndem Texte, Gera (Allemagne), 1887 : planche 175 « Boswellia carterii« .
(Source : Biodiversity Heritage Library)

En 1793, une planche de Benedetto Bordiga publiée dans Storia delle piante forastiere le più importanti nell’uso medico, od economico, prétend représenter « L’Olibano » mais ne montre en réalité qu’un rameau typique de conifère, suivant la classification erronée de Carl von Linné qui affirmait, en 1749, que l’arbre à encens appartiendrait au genre Juniperus30L’expédition scientifique danoise au Yémen de 1761-1763 aurait dû permettre de rectifier cette erreur puisque l’un de ses objectifs était d’identifier précisément les denrées mentionnées dans la Bible, dont l’oliban sudarabique. Le suédois Peter Forsskål, élève de Linné et naturaliste de l’expédition, était expressément chargé de décrire botaniquement les arbres à encens, d’en rapporter des graines et de recueillir des informations sur la récolte de la résine. Forsskål meurt cependant en 1763, avant d’atteindre la région du Hadramaout où poussaient les Boswellia. (Mats Thulin, The Genus Boswellia (Burseraceae). The Frankincense trees, Acta Universitatis Upsaliensis, 2020, p. 12.) C’est ainsi qu’en 1832, dans Medical botany : containing systematic and general descriptions de William Woodwille et William Jackson Hooker, il est encore écrit que l’oliban proviendrait de Juniperus Lycia et qu’il serait importé de Turquie et des Indes orientales.. L’une des premières représentations fidèles d’un fragment d’arbre du genre Boswellia figurait pourtant dans une série d’esquisses au graphite réalisées d’après nature par l’architecte bolonais Luigi Balugani lors de son passage dans le nord de l’actuelle Éthiopie en 1769-177031« The first Europeans to see and depict a frankincense tree were James Bruce and Luigi Balugani, during their travel in Abyssinia searching for the source of the Nile. In January 1770, near the Takazze River, they found the Ethiopian frankincense tree, “Anguah”. » (Mats Thulin, ibid.). On y découvre plusieurs rameaux d’une espèce africaine portant fleurs et fruits, mais il est probable que ces dessins, inachevés, soient longtemps restés confidentiels.

Au XIXe siècle, l’essor de la botanique, conjugué à la colonisation européenne et à l’expansion du commerce international32Notons par exemple les relations commerciales qui s’instaurent entre l’Empire d’Oman et la Grande-Bretagne en 1798, puis avec les Etats-Unis d’Amérique en 1833., entraîne la (re)découverte de plusieurs espèces de Boswellia. En 1807, le botaniste écossais William Roxburgh, installé en Inde, nomme le genre botanique en hommage à son confrère John Boswell. C’est ainsi l’espèce indienne Boswellia serrata33Henry Thomas Colebrooke, « On Olibanum or Frankincense », Asiatic researches, or, Transactions of the Society instituted in Bengal for inquiring into the history and antiquities, the arts, sciences and literature of Asia, Vol. 9, 1809, p. 377-382. L’espèce est également nommée Boswellia thurifera, appellation dérivée de celle de Libanus thuriferus imaginée par Colebrook. (John Fleming, « On Boswellia thurifera Roxb. ex Fleming », Asiatic Researches, or Transactions of the Society instituted in Bengal for inquiring into the history and antiquities, the arts, sciences and literature of Asia, Vol. 11, 1810, p. 158). qui est décrite et représentée la première, plusieurs décennies avant l’espèce sudarabique34Alors que dans l’Antiquité, Hérodote (et d’autres) affirmait que l’Arabie était la seule contrée à produire l’oliban et que pendant longtemps l’encens d’Arabie, produit par B. sacra, est appelé « véritable oliban » et considéré comme le meilleur, certains auteurs du XIXe siècle, en particulier anglais, en viennent à douter de l’existence d’un encens sudarabique, supposant qu’il proviendrait en réalité de l’Inde (ce qui laisse supposer un biais colonial).. Cette dernière est baptisée B. sacra en 1867 par le botaniste suisse Friedrich A. Flückiger. Trois ans plus tard, le naturaliste anglo-indien George C. M. Birdwood décrit ce qu’il considère comme trois nouvelles espèces originaires de Somalie, dont B. carterii35George Birdwood, « On the Genus Boswellia, with Descriptions and Figures of three new Species », Transactions of the Linnean Society of London, Vol. 27, n° 2, 1870, p. 111-148., si proche de B. sacra que la plupart des botanistes les considèrent aujourd’hui comme conspécifiques36Du point de vue nomenclatural, B. sacra et B. carteri sont aujourd’hui traitées comme conspécifiques. Quelques études montrent cependant qu’il existerait des différences entre l’arbre d’Arabie et celui de Somalie (Voir : Xiuting Sun, Yujia Yang, Chuhan Peng, Qing Huang, Jianhe Wei, Xinquan Yang, « Frankincense from Boswellia: A review of species, traditional uses, phytochemistry, pharmacology and toxicology », Chinese Herbal Medicines, 2025. https://doi.org/10.1016/j.chmed.2025.09.007).  C’est sous les deux noms que l’arbre d’Arabie apparaît dans les planches botaniques de la fin du siècle. Celles-ci manifestent une grande précision anatomique : écorce, folioles, inflorescences, capsules et graines y sont représentées en détail grâce aux techniques de la chalcographie puis de la chromolithographie. Si plusieurs méritent attention, l’une des plus célèbres reste celle de Walter Müller pour le Medizinal-Pflanzen (1887-1898)d’Hermann A. Köhler. Après presque deux millénaires de spéculations et d’approximations occidentales concernant leur apparence, les arbres à encens sont plus près que jamais d’être fidèlement représentés37En 1904, l’arbre apparaît de manière moins réaliste dans le chapitre sur « Les résiniers » dans Les plantes originales d’Henri Coupin, doté de fruits étrangement semblables à des olives et de feuilles lancéolées peu caractéristiques, ce qui laisse supposer que les planches botaniques d’après nature du siècle précédent ont mis un certain temps à diffuser l’apparence réelle de la plante.. Cependant, jusqu’à l’arrivée des premières photographies au début du XXe siècle38L’une des premières images photographiques de Boswellia sacra semble être celle prise dans le Dhofar par le diplomate et explorateur britannique Bertram Thomas en 1928 et publiée dans son ouvrage Arabia Felix : Across the Empty Quarter of Arabia, Londres, Jonathan Cape, 1932, p. 122., le port général de l’arbre reste encore un mystère pour ceux qui n’ont pas eu la chance de voyager jusqu’à lui, puisque les planches botaniques, exécutées d’après des échantillons, ne s’attachent qu’aux rameaux, jamais à l’arbre entier.

L’Arbre à l’époque contemporaine

Dans la création contemporaine, Boswellia sacra apparaît enfin dans toute sa majesté, sa forme si singulière inspirant artistes et designers. En 2021, l’artiste anglo-omanaise Latifah A. Stranack consacre ainsi une série de dix toiles à cet arbre indissociable de son héritage omanais : The Frankincense Series. Les Boswellia, rendus par une touche vive qui confère à chaque arbre une vibration singulière et une silhouette immédiatement reconnaissable, y apparaissent dans l’atmosphère éthérée d’un camaïeu de bruns et de bleus. Certaines toiles saisissent feuilles et fleurs en vue rapprochée, d’autres évoquent la récolte de l’oliban par des hommes rapidement esquissés, d’autres encore représentent des femmes en costume traditionnel faisant brûler la résine.

L’arbre nourrit également le travail des architectes et designers. Le pavillon d’Oman à l’Expo 2020 Dubaï, conçu par l’agence d’architecture F&M Middle East, s’inspirait explicitement des formes de Boswellia sacra avec sa façade de lattes de bois clair évoquant les branches disposées autour d’un volume central orné de motifs végétaux stylisés. La scénographie intérieure déclinait ce thème décoratif avec divers rappels de la texture de l’écorce, de la ramification complexe et des larmes de l’arbre.
Les qualités esthétiques du Boswellia ont également inspiré une collection de mobilier au designer italien Gaetano Pesce, invité en 2024 par la maison Amouage à visiter le Dhofar. Inspiré par les ondulations de l’arbre pour résister au vent, le designer italien a dessiné une série de fauteuils sculpturaux réalisés en résines multicolores. Leur dossier reprend la silhouette stylisée de Boswellia sacra  et l’une des pièces, « Oman Chair with Frankincense », intègre même la résine d’oliban à la structure de l’assise. Ici, la représentation de l’arbre à encens s’émancipe des enjeux scientifiques ou didactiques pour devenir un motif purement décoratif.

Retracer l’histoire de Boswellia sacra dans les images, c’est donc cheminer dans l’histoire de l’humanité et de ses croyances, dans l’histoire de la médecine et de la botanique, du colonialisme, des techniques de représentation et des manières de voir. De l’arbre à peine identifiable des reliefs de Pount aux œuvres contemporaines, se dessine une constellation d’images approximatives, savantes, codifiées ou imaginaires, à travers lesquelles nous apprenons à considérer autrement – avec les yeux, les savoirs et l’imagination des artistes et des scientifiques du passé – cet arbre si longtemps entouré d’une aura de légende et de mystère.

Smell Talks : Peau, odeur et parfum

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Notre peau a-t-elle une odeur propre ? Cette odeur corporelle influence-t-elle l’attractivité ? Valentine Brémond-Bostoen, docteure en neurosciences comportementales, explore l’impact de l’âge ou du sexe sur les caractérisations chimiques cutanées. Benjamin Bélizon, parfumeur Fine Fragrance chez Mane, complète cette approche en évoquant, en miroir, l’influence de la peau sur l’évolution d’un parfum.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Icônes : DKNY Be Delicious, par Maurice Roucel

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Dans le premier épisode de cette série, il revenait sur le succès de Musc Ravageur pour les Éditions de parfums Frédéric Malle. Aujourd’hui, Maurice Roucel évoque DKNY Be Delicious, une fragrance composée pendant ses douze années passées à New York, dans laquelle il a voulu saisir la fraîcheur et la vitalité de la « Big Apple ».

Un podcast by Nez, en partenariat avec Symrise.

Photo : DR.

Soline Godet : « Le Congrès Olfaction & Perspectives s’inscrit pleinement dans la mission de la Cosmetic Valley : fédérer, structurer et faire rayonner l’excellence à la française »

La Cosmetic Valley, dont l’épicentre se situe à Chartres, en Eure-et-Loir, est le pôle de compétitivité de la filière parfumerie-cosmétique. Elle fédère à la fois des acteurs industriels et académiques, universités comme centres de recherche. Afin de favoriser les échanges au sein de cet écosystème, elle organise tout au long de l’année plusieurs salons et congrès, dont Olfaction & Perspectives, qui se tiendra le 19 mars prochain à Bois-Colombes. Soline Godet, directrice générale adjointe Entreprises et Territoires du pôle, a répondu à nos questions.

En quelques mots, quel est pour vous l’objectif de la 7e édition du Congrès Olfaction & Perspectives, dont vous proposez une 7e édition le 19 mars prochain ? 
Le Congrès Olfaction & Perspectives est un lieu de convergence. Nous y réunissons chercheurs, industriels, créateurs et thérapeutes autour d’un même sujet : comprendre l’odorat pour mieux l’utiliser. L’objectif est double : faire avancer la connaissance scientifique et transformer cette connaissance en innovation concrète pour les secteurs du parfum, de la cosmétique et de la santé. C’est aussi un espace de dialogue. L’olfaction reste un sens sous-estimé et nous voulons lui redonner sa juste place.

Quelles sont pour vous les grandes tendances actuelles de la recherche sur l’olfaction et celles des années à venir ? 
La première tendance est neuroscientifique. On explore de plus en plus finement le lien entre odeur, mémoire, émotion et comportement. La deuxième est technologique. L’intelligence artificielle accélère la formulation, la prédiction sensorielle et la compréhension des récepteurs olfactifs. Troisième axe majeur : la santé. L’olfaction n’est plus seulement un sujet sensoriel. La perte d’odorat peut constituer un signal précoce de pathologies comme Alzheimer ou Parkinson. Les odeurs sont étudiées pour leur impact sur le stress et la régulation émotionnelle tandis que de nouveaux protocoles de rééducation olfactive se développent.

Comment le Congrès s’inscrit-il dans le rôle et les missions de la Cosmetic Valley ?
Le Congrès s’inscrit pleinement dans la mission de Cosmetic Valley : fédérer, structurer et faire rayonner l’excellence à la française. Notre rôle est de créer des passerelles entre la recherche académique et l’industrie, de stimuler l’innovation et d’anticiper les mutations scientifiques. C’est une démarche cohérente avec l’écosystème que nous animons au quotidien.

Crédit photo : Heading 360

Smell Talks : Durabilité et naturalité

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Comment la parfumerie peut-elle se réinventer à travers des innovations durables face aux enjeux climatiques et aux attentes croissantes des consommateurs ? Le point avec Flora Renda, Sustainable Sourcing Manager, Élodie Durbec, parfumeur ingrédients naturels, toutes deux chez Robertet et Hedi Derouiche, directeur technique et co-fondateur de la société Actifs Précieux.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Smell Talks : Les fruits en parfumerie

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Comment les notes fruitées sont-elles apparues en parfumerie ? Depuis l’apparition des premières molécules de synthèse jusqu’aux derniers progrès dans l’extraction d’ingrédients naturels, Eléa Noyant, Naturals Marketing Manager chez Givaudan et Victor Viard, Naturals Product and Process Development Specialist chez Givaudan, retracent leur évolution.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Smell Talks : Le parfum d’un film

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Marc Daniel Heimgartner, parfumeur principal, Sidonie Grandperret, parfumeuse créative senior, tous deux chez Luzi et Thierry Hatier, directeur de la programmation des Rencontres 7e art de Lausanne racontent comment ils ont ajouté une dimension sensorielle inédite au film Les Parapluies de Cherbourg, en imaginant huit fragrances illustrant des moments-clés de l’œuvre de Jacques Demy.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

Photo : Clément Savel.

1+1 : Symbiosa – Charlotte Gautier Van Tour & Julie Massé

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La plasticienne Charlotte Gautier Van Tour tisse un univers peuplé de créations évolutives formées de matières organiques vivantes, comme les algues et le monde bactérien. Pour offrir une dimension olfactive à l’installation qu’elle a conçue pour l’exposition « Voir la mer », au MAIF Social Club (Paris), elle a rencontré Julie Massé, parfumeuse chez Mane depuis 2010, qui a signé des parfums comme , pour Giorgio Armani, Vanille Riviera pour Maison Rebatchi ou encore Leaf pour Jil Sander. Entre juin et septembre 2025, elles ont composé ensemble deux fragrances : celle destinée à l’installation parisienne et Symbiosa, le parfum qui s’en inspire, proposant un pont entre notre ancestralité océanique et nos premiers pas sur la terre ferme. Cet épisode nous plonge dans les coulisses de cette création.

Un podcast réalisé par Guillaume Tesson.

1+1 : une expérience de création

Nez propose une série de rencontres entre des parfumeurs et des personnalités d’autres univers. Chacune donne naissance à une création olfactive disponible en édition limitée avec chaque nouveau numéro de la revue.

Ces créations sont disponibles sur le Shop by Nez.

Photo : Arthur Mercier.

Smell Talks : Chine, les nouveaux visages de la parfumerie fine

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Portée par une jeunesse urbaine en quête d’exclusivité, de raffinement et d’expression personnelle, la parfumerie fine connaît un véritable essor en Chine. État des lieux avec Fabien Giausseran, directeur régional adjoint de l’Asie du Nord chez Robertet, Meng Gu, parfumeuse Fine Fragrance chez Robertet et Lan Xiao, parfumeuse et fondatrice de la marque Tombstone.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

En partenariat avec Robertet.

Ce podcast est disponible en anglais uniquement.

Photo : Clément Savel.

Icônes : Elisabethan Rose, par Aliénor Massenet

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Elle est entrée chez Symrise en 2016. Aliénor Massenet a notamment composé Only the Brave pour Diesel, Jazz Club pour Maison Martin Margiela, Irish Leather pour Memo… Ou encore Elisabethan Rose pour Penhaligon’s, dont elle explique la genèse dans ce quatrième épisode d’Icônes. 

Un podcast by Nez, en partenariat avec Symrise.

Photo : DR.

Maurice Roucel et Francis Kurkdjian réunis autour de la collection Héritage(s)

À l’occasion de la sortie d’un témoignage de Maurice Roucel dans la collection Héritage(s), Symrise et le fonds de dotation Per Fumum organisaient une rencontre exceptionnelle entre le parfumeur, le réalisateur David Richard et Francis Kurkdjian, fondateur de Per Fumum et à l’initiative de ce projet de série d’entretiens audiovisuels consacrée à des figures de la parfumerie.

Article rédigé en partenariat avec Symrise

Paris, un soir de décembre. À un jet de pierre de l’arc de Triomphe, l’appartement Étoile de Symrise accueille une vingtaine de journalistes. L’occasion n’est pas un lancement de parfum, mais la projection en avant-première de quelques extraits d’un entretien filmé de Maurice Roucel. Le parfumeur, qui fêtait en 2025 un demi-siècle de carrière, s’est livré à la caméra d’Héritage(s), une collection de témoignages filmés consacrée à des figures de la parfumerie. Il est là ce soir, en chair et en os, aux côtés du tandem à l’origine de ce corpus documentaire unique en son genre : David Richard, auteur et réalisateur, et Francis Kurkdjian, parfumeur et créateur du Fonds de dotation Per Fumum, qui alimente et finance le projet depuis son démarrage en 2016. Guidée par la volonté de « constituer une mémoire immatérielle, humaine et vivante de ceux qui ont créé les parfums ou qui ont concouru à leur existence, voire à leur évolution », la collection Héritage(s) réunit aujourd’hui les témoignages filmés de 45 personnalités dont plus d’une vingtaine sont déjà disponibles en ligne.
En accès libre et gratuit sur le site du Fonds Per Fumum, sous-titrées en anglais, ces vidéos donnent à voir et entendre des parfumeurs comme Michel Roudnitska, Dominique Ropion ou Max Gavarry, mais aussi des représentants d’autres professions de l’industrie : citons notamment Pierre Dinand, légendaire designer de flacons, Jean Amic, qui a dirigé la création chez Givaudan-Roure et contribué à de nombreux parfums iconiques du XXe siècle, ou encore Olivier Maure, gérant du studio de création grassois Art & Parfum.
Ensemble, ces portraits audiovisuels constituent une somme de connaissances sans équivalent dans l’univers du parfum. Une « capsule temporelle destinée aux générations futures », selon les mots de David Richard, qui donne le coup d’envoi de la soirée en retraçant la genèse de ce projet aussi ambitieux que nécessaire. « Tout est parti d’un constat amer : après le décès des personnalités majeures comme Joséphine Catapano [parfumeuse disparue en 2012, créatrice notamment de Fidji de Guy Laroche], il ne restait souvent d’elles aucun témoignage. Il y avait une forme d’urgence à recueillir la parole de ceux qui étaient là pour parler, afin de pouvoir les transmettre aux étudiants, chercheurs, historiens, professionnels ou simples amoureux du parfum ». Une rencontre avec Francis Kurkdjian a abouti à la naissance de cette idée de captation de la mémoire vivante et peu de temps après, le projet voyait le jour. David Richard, déjà alors réalisateur et auteur du film La Formidable Histoire de l’eau de Cologne s’impose naturellement dans ce rôle pour Héritage(s).

Humour et franc-parler

C’est au domicile de Maurice Roucel que David Richard s’est rendu pour mener l’entretien qui lui est consacré, à découvrir en ligne depuis quelques semaines1Pour accéder à l’interview complète : https://www.fondsperfumum.org/maurice-roucel. Dans cette vidéo de plus d’une heure, découpée en plusieurs chapitres thématiques, le parfumeur se livre face caméra avec tout le franc-parler, la générosité et la malice qui le caractérise. Il évoque son parcours scientifique, sa rencontre avec le parfum et ses années passées chez Chanel – où il a été recruté à l’âge de 23 ans par le parfumeur maison de l’époque, Henri Robert, pour monter un laboratoire de chromatographie. Il raconte ses débuts de créateur, dans un univers encore très grassois – ce que lui, originaire de Cherbourg, n’était pas. Il revient sur la création de plusieurs parfums qu’il a signés, chez IFF puis Quest (aujourd’hui Givaudan) et enfin Symrise, où il travaille depuis 1996.
L’entretien lui permet aussi d’aborder des rencontres ou épisodes marquants de sa carrière, comme son engagement au sein du mythique « groupe du Colisée », un groupe de réflexion sur l’avenir de la profession réunissant quelques personnalités majeures de l’industrie de l’époque – dont Alberto Morillas et Pierre Bourdon – et qui a mené à la publication du livre Questions de parfumerie (Corpman, 1988).
Ou encore son amitié avec Monique Rémy, légendaire fondatrice des Laboratoires qui portent son nom (LMR Naturals, aujourd’hui propriété de IFF), qu’il a notamment aidée à développer une filière de magnolia en Chine, dans les années 1990. Comment ? En utilisant cet ingrédient dans ses parfums, tout simplement. Une toute petite quantité dans Tocade de Rochas, « pour soutenir le démarrage », puis une quantité plus importante dans 24, Faubourg d’Hermès, puis encore un peu plus dans Envy de Gucci. Une anecdote après l’autre, se dessine un témoignage non seulement instructif mais aussi très savoureux, qui réjouira les fans de « Momo » – que nous sommes – autant que les curieux du monde de la parfumerie en général. 

Anciens collègues

Au cœur de la soirée, trois extraits de ce témoignage sont projetés sur un écran, donnant lieu à quelques échanges spontanés entre Maurice Roucel et Francis Kurkdjian. Ce dernier est là en tant que créateur du fonds Per Fumum et soutien historique de la collection Héritage(s), bien sûr, mais aussi en tant qu’ancien collègue de Maurice : les deux hommes se sont côtoyés chez Quest au début des années 1990. À cette époque, Maurice composait Tocade de Rochas tandis que, quelques bureaux plus loin, Francis travaillait sur Le Male de Jean Paul Gaultier… Ils partagent par ailleurs une certaine franchise et une bonne dose d’humour, ce qui ne gâche rien à la discussion qui se noue – et parfois, fuse – entre eux. L’auditoire est suspendu à leurs lèvres lorsque Maurice évoque Musc ravageur, le plus célèbre de ses parfums pour Frédéric Malle, qu’il explique avoir composé, à l’origine, pour répondre au brief du parfum Fragile de Jean Paul Gaultier. Brief qui a finalement été gagné… par Francis Kurkdjian, lui révèle ce dernier !
Des parallèles entre les démarches des deux parfumeurs émergent aussi quand Maurice Roucel raconte l’histoire et les motivations du groupe du Colisée. En effet, cet engagement n’est pas sans rappeler celui de Francis Kurkdjian qui, en tant que président de l’International Society of Perfumers-Creators (SIPC) entre 2020 et 2024, a œuvré pour fédérer la profession autour de valeurs communes et pour donner l’impulsion de réflexions autour du métier et de l’industrie – devenues très rares aujourd’hui.
En guise de conclusion à cette discussion, on demande à Francis ce qui pour lui définit Maurice, et vice-versa. Francis évoque, sans cacher son admiration, la concision légendaire des formules de Maurice. Maurice parle de l’audace de Francis, citant notamment la proportion de mousse et d’ethyl-maltol qui fait la signature de Baccarat rouge 540 : « il fallait oser », reconnaît-il. Lorsque la soirée s’achève, on repense à ces mots prononcés par Maurice Roucel : « Être parfumeur, c’est avoir une idée et la mettre en œuvre avec ton expérience et ton alphabet ». Francis Kurkdjian acquiesce : « c’est de toi que j’ai hérité cette importance première de l’idée ». Preuve, s’il en fallait, que la vision des parfumeurs aguerris nourrit celle des plus jeunes, et que transmettre leur parole est, à ce titre, une mission d’intérêt public.

Visuel principal, de gauche à droite : Stéphanie Morou (Per Fumum), Lucile Duhoux (Symrise), Francis Kurkdjian, Maurise Roucel et David Richard.

Crédits photos : © Alek Katan

Smell Talks : Parfum et neurosciences, la face cachée de l’émotion

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Que se passe-t-il dans notre cerveau quand un parfum nous émeut ? Grâce à la technologie Wavemotion, la maison de composition Parfex explore les réactions inconscientes déclenchées par les odeurs. Jean-François Thizon, maître parfumeur chez Parfex et Vasco Fontes, Neuroscience Manager chez Iberchem mêlent instinct créatif et lecture scientifique pour révéler comment les fragrances activent nos émotions profondes. 

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

En partenariat avec Robertet.

Photo : Clément Savel.

L’héliotropine : une molécule qui met le feu aux poudres

En 2024, le Comité d’évaluation des risques (CER) de l’Agence européenne des produits chimiques de l’Union Européenne (ECHA) a demandé le classement de l’héliotropine comme substance reprotoxique. Une demande de dérogation a été déposée auprès de la Commission européenne pour que son utilisation reste possible en parfumerie : l’industrie du parfum et de la cosmétique retiennent leur souffle dans l’attente d’une réponse. Retour sur l’historique du dossier et ses enjeux en compagnie d’Aurélie Perrichet de l’IFRA, du parfumeur Thierry Wasser et d’Anne Marie Api et Danielle Botelho du Research Institute for Fragrance Materials (RIFM).

Karl Reimer et Wilhelm Haarmann (à droite) dans leur laboratoire, autour de 1878. (Source : Archive Symrise, Wikimedia Commons)
Karl Reimer et Wilhelm Haarmann (à droite) dans leur laboratoire, autour de 1878. (Source : Archive Symrise, Wikimedia Commons)

D’abord préparée en laboratoire en 1869 par les chimistes Wilhelm Rudolph Fittig et W. H. Mielck avant d’être identifiée dans l’héliotrope en 1876 par Ferdinand Tiemann et Wilhelm Haarmann, l’héliotropine, pipéronal ou 1,3-benzodioxole-5-carbaldéhyde pour les intimes, est synthétisée à grande échelle et commercialisée par Schimmel & Co dès 18791Le Grand Livre du parfum, chap 3. Son odeur amandée, florale et poudrée en fait l’un des piliers de la parfumerie moderne. Mais son usage n’est pas réservé à nos flacons : il s’agit aussi d’un additif aromatique utilisé dans l’alimentation, composant de produits ménagers, ingrédient cosmétique et précurseur de molécules pharmaceutiques comme de psychotropes. Cette polyvalence n’est d’ailleurs sans doute pas étrangère à sa classification, comme l’envisage Aurélie Perrichet, directrice régionale Europe de l’IFRA :« Dans la législation de l’Union européenne, lorsqu’une molécule est jugée problématique (c’est-à-dire classée au regard de certains dangers), elle est automatiquement interdite dans les cosmétiques, quelle que soit son utilisation ou son niveau d’exposition – à moins qu’une dérogation ne soit demandée et accordée. Cette approche fondée sur les dangers est très spécifique à la réglementation européenne sur les cosmétiques, contrairement au cadre applicable aux denrées alimentaires, qui prend en compte, outre les dangers intrinsèques, le risque réel et la dose d’exposition. » Mais comment expliquer qu’elle soit aujourd’hui en danger de disparition ?

Pot d’héliotropine de la société Meyers Brothers Drug Co.,
1910-1940. (Source : Missouri Historical Society, Wikimedia Commons)

Une problématique méthodologique et politique

Le CER de l’ECHA a considéré que cette molécule devait être classée comme « substance reprotoxique », ou CMR 1B (cancérigène, mutagène, reprotoxique), en se fondant sur une étude toxicologique ayant exposé des animaux à des doses élevées de pipéronal par gavage oral 2https://echa.europa.eu/documents/10162/e639e31b-bdc2-3837-6edd-a74b751a64ea.  Dans tous les cas, la question de la dose est essentielle : on sait que de petites quantités peuvent produire des effets différents de ceux observés à des doses plus élevées voire pas d’effet du tout. Il faut donc absolument prendre en compte les niveaux d’exposition réels. C’est ce qui fonde la distinction entre danger et risque, explique Anne-Marie Api, présidente du RIFM, l’institution scientifique indépendante qui collabore avec l’IFRA : « La conclusion du CER de l’ECHA, basée sur des protocoles d’essai standards, ne tient pas compte des conditions d’utilisation réelles. En effet, la présence d’un danger dépend de la quantité utilisée et ne se traduit pas automatiquement par un risque pour la santé. Tout ce que nous expérimentons peut avoir des propriétés dangereuses, mais si l’exposition est extrêmement faible, comme c’est le cas habituellement avec les parfums, le risque réel de préjudice est le plus souvent négligeable. » Toutefois, et dès lors que l’avis du CER relatif à la classification est publié, l’industrie n’a que six mois pour déposer un dossier de dérogation, chose faite par un consortium de sociétés de cosmétique et parfumerie, en juin 2025.

Un processus administratif complexe

L’élément le plus important de ce dossier est l’évaluation de sécurité de la molécule. Danielle Botelho, chercheuse et membre du RIFM, revient sur la méthodologie mise en place par cet institut de recherche indépendant: « Le RIFM et Creme Global [une société d’analyse de données spécialiste des substances de la cosmétique et l’alimentation] ont développé un outil de modélisation permettant de calculer les quantités des ingrédients parfumés auxquels sont réellement exposés les consommateurs, qui prend en compte les différents usages. Pour cela, de nombreuses études et données scientifiques provenant d’une grande variété de sources sont mises en parallèle. Si un risque pour le consommateur est constaté, une concentration maximale acceptable est déterminée et publiée par le RIFM dans une revue scientifique évaluée par des pairs, puis communiquée à l’IFRA. Cette méthodologie garantit que les évaluations de sécurité reflètent l’exposition réelle des consommateurs. » Et les résultats sont, pour les chercheurs du RIFM, sans appel : « L’héliotropine ne pose pas de risque au regard de son utilisation réelle en parfumerie. ». Pour Aurélie Perrichet, le problème est donc structurel : « L’évaluation de la sécurité des ingrédients utilisés dans les cosmétiques et les parfums est extrêmement prudente. Elle intègre notamment des facteurs de sécurité qui, pour la plupart des ingrédients parfumants, dépassent 10 000, traduisant une très large marge entre l’exposition réelle des consommateurs et les niveaux auxquels des effets ont été observés. Pour l’héliotropine en particulier, compte tenu de la très faible exposition des consommateurs via les parfums, toutes catégories de produits confondues (cosmétiques, soins personnels, produits d’entretien), le facteur de sécurité dérivé de l’étude de toxicité reproductive est supérieur à 33 000. Cette évaluation met en évidence une marge de sécurité extrêmement élevée, qui  devrait primer pour juger de l’autorisation ou non d’un ingrédient, ce qui n’est pourtant pas pleinement le cas. »

En effet, pour qu’une dérogation soit accordée, l’évaluation de sécurité n’est pas suffisante : d’autres éléments sont requis, et c’est ce qui explique que les dossiers de dérogation déposées par l’industrie restent jusqu’à ce jour sans suite : « Les difficultés que nous rencontrons sont en fait surtout liées à l’obligation de prouver d’autres points, comme notamment l’absence d’alternatives appropriées dans la palette des parfumeurs – ou encore le respect des exigences en matière de sécurité alimentaire, même en l’absence d’utilisation alimentaire. Il s’agit de mécanismes institutionnels qui causent un effet domino sur l’industrie, comme l’IFRA l’a démontré auprès des États membres dans l’espoir d’éviter, à l’avenir, des décisions fondées essentiellement sur le danger et adoptées sur la base de conditions d’usage irréalistes », explique-t-elle. « Et nous espérons que cela changera. Un texte est actuellement à l’étude au niveau européen afin d’introduire des ajustements afin que la procédure de dérogation puisse réellement fonctionner et permettre l’utilisation continue, en cosmétique,  des ingrédients démontrés sûrs pour le consommateur. Un tel changement est essentiel pour préserver le patrimoine culturel de la parfumerie et orienter l’innovation vers des avantages réels pour les consommateurs, plutôt que vers des reformulations coûteuses et sans valeur ajoutée. »

Molécule d'héliotropine
Molécule d’héliotropine

Des conséquences économiques et patrimoniales importantes

Si la dérogation n’était pas acceptée cette fois encore, l’ingrédient serait définitivement interdit en 2027. Les conséquences pour l’industrie seraient considérables, car de nombreux produits contiennent de l’héliotropine. Une autre problématique tient aux délais laissés par l’Union européenne pour l’interdiction de ces produits : si l’on veut anticiper une interdiction en 2027, il faut prendre des mesures immédiates. Thierry Wasser, parfumeur de la maison Guerlain depuis 2008, le sait bien : « C’est une industrie dont le fonctionnement s’étale sur des années : la création des cartons et emballages, les achats d’ingrédients… C’est la raison pour laquelle les marques réagissent souvent au moment même de l’alerte, avant de savoir si le dossier de dérogation sera accepté ou non. » 

Pour le parfumeur, l’enjeu dépasse largement la dimension financière. C’est le patrimoine olfactif qui est menacé. Les précédentes restrictions, comme celles sur les furocoumarines, composés organiques parmi lesquels on compte notamment le bergaptène présent dans les zestes d’agrumes, ont déjà transformé la palette des parfumeurs. « On a modifié des essences pour les rendre non photosensibilisantes. Cela a sauvé certaines matières premières, et les cultivateurs qui en dépendent : on doit se réjouir d’avoir trouvé cette solution. Mais l’impact olfactif existe. La parfumerie n’en ressort pas indemne. »L’absence de véritable substitut à l’héliotropine complexifie encore la situation. « Lorsqu’on souhaite reformuler, il faut prendre en compte à la fois l’aspect hédonique, lié à la perception esthétique, mais aussi les problématiques de diffusion et de tenue. Deux ingrédients olfactivement proches à un moment T0 ne le seront pas forcément à un moment T+1. Et un changement que l’on juge acceptable au regard de ce qu’il est possible de faire, en tant que parfumeur, ne le sera pas nécessairement par un consommateur : quelqu’un qui porte L’Heure bleue depuis 20 ans remarque tout de suite la différence. » Mais cette question reste peu prise en compte par les décideurs, peu sensibles à la notion de patrimoine olfactif. Et ces mesures liées à un fonctionnement peu pertinent de la réglementation européenne, en plus de créer le trouble entre risque avéré et danger dans des conditions irréalistes, contribue à affaiblir la notion de création olfactive. « Les marques n’ont souvent d’autre choix que d’anticiper, afin de ne pas se retrouver prises de court par un calendrier réglementaire très contraint. Or, reformuler un parfum n’est pas un simple exercice de substitution : c’est un acte à la fois créatif et technique, qui demande du temps. Lorsqu’un ingrédient manque, le risque est de laisser croire que l’odeur peut être modifiée sans conséquence, alors que le consommateur, lui, perçoit immédiatement la moindre variation. »

Or, pour Thierry Wasser, par ailleurs président de la Société Internationale des Parfumeurs Créateurs (SIPC), ce sujet est pourtant essentiel : depuis la fondation de la société en 2011, ses membres ont à coeur de faire reconnaître le parfum comme œuvre de l’esprit, de défendre un patrimoine : « Chaque matière a sa place dans la palette ; le parfumeur écrit des récits avec ses ingrédients, qui constituent un langage qu’il a appris. Lorsqu’on nous retire des éléments, c’est toute l’histoire de ce langage qui est estropiée. Par rapport à un fait avéré de santé publique, je l’entends tout à fait. Mais lorsqu’il s’agit comme ici d’un problème réglementaire et politique, c’est incompréhensible. »Le Scientific Committee on Consumer Safety, un des comités scientifiques indépendants gérés par la Direction générale de la santé et de la protection des consommateurs de la Commission européenne, qui produit des avis scientifiques sur les sujets liés aux risques des produits non alimentaires, donnera son verdict sur la question après étude du dossier courant 2026. L’industrie est confiante quant à cette évaluation de sécurité, mais le principal problème réside donc finalement dans l’obligation de démontrer l’absence d’alternatives appropriées à l’héliotropine. Si la Commission et les États membres estiment que cette condition n’est pas remplie, la dérogation ne pourra être accordée.


Glossaire

CER : Le comité d’évaluation des risques prépare les avis de l’ECHA sur les risques des substances pour la santé humaine et l’environnement dans le cadre des procédures REACH et CLP.

CMR : Substance classifiée comme cancérogène, mutagène ou toxique pour la reproduction, suivant la régulation de l’Union Européenne.

ECHA (European Chemicals Agency) : L’Agence européenne des produits chimiques de l’Union Européenne est l’autorité réglementaire de l’UE chargée de la mise en œuvre de la législation européenne sur les produits chimiques, notamment REACH (enregistrement, évaluation, autorisation et restriction des substances chimiques), ainsi que CLP (classification, étiquetage et emballage des substances et des mélanges), les biocides et d’autres réglementations.

IFRA (International Fragrance Association) : Organisme représentatif mondial de l’industrie du parfum. Son objectif est de représenter les intérêts collectifs de l’industrie et de promouvoir l’utilisation sûre des parfums par le biais de l’auto-réglementation (Standards de l’IFRA).

RIFM (Research Institute for Fragrance Materials) : Institut de recherche scientifique indépendant, international et à but non lucratif fondé en 1966, le RIFM évalue les ingrédients utilisés dans la fabrication des parfums grâce à ses programmes de recherche et d’évaluation de la sécurité reconnus à l’échelle internationale.

SIPC : La Société internationale des parfumeurs créateurs a pour objectif de défendre le métier de parfumeur-créateur, de lui donner un statut et de sauvegarder un savoir-faire, l’art de la composition.


Visuel principal : Louis Pasteur dans son laboratoire à l’École normale supérieure – Gravure de Meyer 1884. (Source : meisterdrucke.fr)

Au Wadi Dawkah, le Grasse du sultanat

Dans cette Arabie heureuse où Sinbad le marin fit sans doute escale se trouve le berceau de l’encens : le Wadi Dawkah, 1 400 hectares au cœur de la région du Dhofar, une terre rocailleuse dans le sud du sultanat d’Oman, où poussent des milliers d’arbres à encens. 

© Amouage

Partenariat éditorial

Au loin se découpent les montagnes bleues du Dhofar. Le sol est aride, nu, et le lieu isolé, à quarante-cinq de minutes de Salalah par la route. Nous voici dans le Wadi Dawkah, un après-midi d’octobre. Il souffle un vent frais qui fait cliqueter comme une petite musique l’écorce brune des arbres à encens pelant comme du papier bible. Il se murmure que c’est ici que se récolte le hojari, grade le plus haut parmi les variétés d’oliban. 

Ce territoire, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO avec trois autres sites clés de l’encens, présente un climat idéal pour Boswellia sacra, nom botanique de l’arbre à encens du sud de la péninsule arabique : un résineux à feuilles caduques et aux branches noueuses, dont la résine odorante s’est longtemps échangée au même prix que l’or. Entre juin et septembre, grâce à sa situation à l’écart de la chaleur du désert du Quart Vide et loin de l’humidité de la mer d’Arabie, le Wadi Dawkah est épargné par les pluies de la mousson lors de la saison du khareef.

À l’entrée du site, une pépinière a été créée, où poussent actuellement 5 000 plants. Ailleurs dans le Wadi Dawkah, d’autres arbres se sont développés naturellement, et la récolte des larmes d’encens s’est déroulée ici de manière sauvage pendant plusieurs générations – certains spécimens semblent avoir plus de cent ans. Des groupes de bergers qui font paître des chèvres et des moutons exploitaient historiquement les arbres du Dhofar pour extraire la résine qu’ils échangeaient ensuite sur les marchés contre du riz et des dattes. Le système de récolte, quoique très peu organisé, est toutefois bien codifié car il n’a pas varié depuis près de trois mille ans. 

© Amouage

Le Wadi Dawkah a beau avoir été distingué par l’UNESCO en 2000 pour ses arbres témoignant d’une culture historique de l’encens dans la région, la zone est restée pendant plus de vingt ans avant tout symbolique. L’exploitation de l’encens pour la parfumerie n’y existait pas jusqu’à ce que le ministère de l’Héritage et du Tourisme d’Oman décide, en collaboration avec Amouage, la maison de haute parfumerie omanaise, d’en relancer la filière dans le sultanat, en 2022. À la suite de cet accord, la majorité de la résine récoltée a commencé à être transformée en huile essentielle, faisant de l’encens un précieux ingrédient pour la parfumerie.

Aujourd’hui, l’objectif au Wadi Dawkah est de produire une huile essentielle d’encens dont on puisse tracer l’authenticité, de l’arbre jusqu’à la larme, puis de la résine à l’essence. Soit le développement d’un véritable encens d’Oman susceptible de bénéficier d’une appellation d’origine contrôlée. Huit de points d’étape ont été dégagés pour la mise en œuvre de ce projet ambitieux.

Clôturer le site

Il a d’abord fallu protéger les 1 400 hectares du Wadi Dawkah. Poser des clôtures autour du site pour protéger les plants de l’appétit des dromadaires. Ces animaux peuvent survivre longtemps dans les zones arides en mangeant les feuilles des arbres à encens. Or leur reproduction s’opère justement dans leur feuillage. Sans feuilles, pas de fleurs ni de graines, ce qui menace à terme la survie de l’espèce.

Former l’équipe 

Pour une nouvelle gestion du site, il a fallu recruter une équipe locale afin de prendre soin de l’environnement et de la biodiversité du Wadi Dawkah. Huit personnes ont été embauchées, avant d’être formées aux pratiques de développement durable, de façon à assurer la traçabilité de l’encens, condition préalable de la filière. Le projet vise à élaborer les meilleures conditions de travail pour les employés du site, à fournir les bons outils aux ouvriers. Dans les années 1960-1970, la découverte de ressources pétrolières a constitué une source d’emploi plus prometteuse que l’extraction de l’encens. Aujourd’hui au contraire, à l’heure où le sultanat cherche à diversifier ses activités économiques pour sortir du tout-pétrole, l’encens pourrait ouvrir des perspectives intéressantes en matière d’emploi.

Définir ensemble un standard de qualité 

© Mulook Albalushi

Pour poser les fondements d’une filière vertueuse, un standard de l’encens a été défini non seulement selon les références académiques, mais aussi sur la base du savoir vernaculaire des Bédouins les plus âgés et de la volonté des plus jeunes de travailler cette ressource. Spécialistes du ministère, chercheurs à l’université, professionnels de l’industrie du parfum, populations locales, l’ensemble des acteurs ont été mis à contribution afin de mobiliser une intelligence collective capable de tirer parti du site de manière respectueuse et durable. Le tout sous la houlette du consultant et expert en ingrédients naturels Dominique Roques, ancien sourceur pour la maison de composition DSM-Firmenich.

Surveiller les arbres grâce aux QR codes

L’ambition conjointe d’Amouage et du ministère du Tourisme et de l’Héritage est d’exploiter à Oman la première forêt intelligente du golfe Persique. Un QR code sera attribué à tous les arbres afin de permettre leur identification et leur traçabilité. Près de 5 000 arbres ont ainsi été géolocalisés. Cela signifie que chaque arbre sera suivi et traité individuellement. Les données collectées incluent : taille de l’arbre, fréquence d’arrosage, position exacte dans le wadi, rendement, calendrier de récolte, etc. Grâce à ce QR code, les informations techniques concernant la production contribuent à élaborer une méthode agricole performante et reproductible, tandis que d’autres données mises en ligne sur Internet permettront aux touristes d’appréhender la biodiversité du lieu.

Arroser mieux 

Il s’agit également d’établir précisément les besoins en eau de l’arbre à encens. Avant 2000, les arbres, sauvages, se régulaient tout seuls, bénéficiant de conditions climatiques exceptionnelles assurant une résine de qualité. Depuis le classement du Wadi Dawkah au patrimoine de l’UNESCO, les quelque 5 000 arbres plantés ont été parfois tellement arrosés que les racines de certains d’entre eux ont pourri. Lorsque Amouage a repris le site, en septembre 2022, les conditions d’irrigation ont été redéfinies et depuis avril 2023 les arbres à encens sont bien moins arrosés, les experts pariant sur le fait qu’ils peuvent sans doute se réguler naturellement. Ce changement de mode d’arrosage a permis d’obtenir des volumes de résine plus importants en mars 2024, au plus haut point de récolte. Il a également fallu rénover l’infrastructure de l’arrosage en raison de fuites, et changer tous les tuyaux sur des kilomètres. Pour assurer les besoins hydriques des arbres, l’eau a été pompée sur le site jusqu’à 85 mètres de profondeur.

Moderniser la logistique 

L’un des enjeux consiste à construire des infrastructures touristiques ainsi qu’une unité d’extraction sur place, permettant aux visiteurs d’observer la distillation de l’huile essentielle. Avec ce projet, l’exploitation de l’encens revient au centre de l’industrie omanaise, conjuguée au développement du tourisme et à la réintégration de la population locale dans la création de valeur.

Chercher pour s’améliorer 

© Mulook Albalushi

Bien que tout soit fait pour minimiser les erreurs, rien n’indique qu’aucune ne sera commise sur le site. « Nous apprenons et nous améliorons à mesure que nous gagnerons en expérience », explique Matthew Wright, le directeur du projet chez Amouage. La première récolte d’encens pour la parfumerie a eu lieu en septembre 2023. Trois employés à temps plein ont été embauchés pour l’occasion. Son but ? Caractériser le profil olfactif de l’encens obtenu sur le Wadi Dawkah et déterminer s’il existe des qualités différentes de résine sur le site. « Nous savons que l’encens omanais a tendance à posséder un taux d’alpha-pinène supérieur à 70 %. Ce taux élevé n’est pas en soi un gage de qualité, mais il distingue l’encens omanais des autres origines. Cet encens-là est différent, et c’est cela qui intéresse les parfumeurs. » L’objectif de la production d’encens dans le Wadi Dawkah n’est pas la quantité, mais la durabilité. À travers ce projet, le sultanat souhaite qu’Oman devienne un modèle d’excellence de l’encens, et le wadi un modèle qui puisse être reproductible sur l’ensemble du territoire. L’initiative s’inscrit dans le cadre plus large du programme Oman 2040 qui prévoit une libéralisation des ressources du sultanat.

Obtenir la certification FairWild 

L’une des premières initiatives mises en œuvre et soutenues par le Conseil consultatif scientifique de wadi Dawkah a été d’obtenir une certification de durabilité pour le site. Cet effort a mené à une étape décisive en 2025 à travers l’accréditation FairWild, une certification reconnue internationalement et délivrée par un organisme tiers pour l’approvisionnement en ingrédients naturels. Pour l’obtenir, « il y a eu une phase d’études approfondies », se souvient Matthew Wright, directeur de Wadi Dawkah pour Amouage. « Nous avons examiné ce que nous avions accompli, ce que nous aspirions à réaliser, l’intégrité de nos pratiques, notre capacité à respecter nos engagements, et enfin, le site a fait l’objet d’une inspection par un organisme tiers. » Pour Matthew Wright, cette réussite va bien au-delà du certificat lui-même. « Le Wadi Dawkah est le premier site de la péninsule arabique à avoir obtenu le statut FairWild, ce dont nous sommes très fiers. Cela montre que les normes internationales en matière d’approvisionnement en ingrédients peuvent être respectées, et le sont, dans le sultanat d’Oman. »

Visuel principal © Amouage

Smell Talks : Cocktails et parfums

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Emanuele Balestra, maître mixologue et Olivier Maubert, directeur de la division Health & Beauty et Innovation chez Robertet nous invitent à découvrir comment l’art de la parfumerie peut sublimer la création de cocktails. Avec des fragrances qui se dégustent autant qu’elles se respirent.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

En partenariat avec Robertet.

Photo : Clément Savel.

La grande montée de lait en parfumerie

Tantôt nostalgiques, gustatives, animales ou cosmétiques, les notes lactées semblent depuis quelque temps faire fureur dans les flacons, déclenchant passions et ruptures de stock… Nous vous proposons un tour d’horizon historique et culturel du lait et de ses interprétations olfactives.

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Smell Talks : Une création toujours plus naturelle

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Dans un contexte où la traçabilité représente un enjeu majeur, Marc Janottin, directeur de la création des matières premières chez Robertet et Antoine Destoumieux, directeur opérationnel chez Astier Demarest nous invitent à comprendre comment le changement climatique et les tensions géopolitiques influencent l’avenir des ingrédients naturels.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

En partenariat avec Robertet.

Photo : Clément Savel.

Icônes : Black XS For Her, par Émilie Coppermann

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Elle a fait ses débuts en 1993 en tant que jeune créatrice de parfums aux côtés de Jean-Louis Sieuzac et Dominique Ropion, chez Florasynth, qui deviendra Symrise. Emilie Coppermann a notamment composé Light Blue For Her – Capri in Love pour Dolce&Gabbana,  C.H. Men pour Carolina Herrera, Ikonik pour Karl Lagerfeld… Ou encore Black XS For Her pour Rabanne, qu’elle évoque dans ce troisième épisode.

Un podcast by Nez, en partenariat avec Symrise.

Photo : DR.

Smell Talks : Se former à Grasse

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Quels cursus de formation propose la capitale mondiale du parfum ? Quels sont les défis de l’enseignement et les compétences recherchées ? Le point avec Alain Ferro, directeur du Grasse Institute of Perfumery ; Odile Theil, Campus Manager à l’École supérieure du parfum et de la cosmétique et Xavier Fernandez, vice-président Innovation et Valorisation de la Recherche à l’Université Côte d’Azur.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

En partenariat avec Robertet.

Photo : Clément Savel.

Lectures bien senties pour petits et grands !

Parce qu’avoir du nez, ça s’apprend tôt, nous vous proposons une sélection non exhaustive de livres olfactifs à mettre sous le sapin des jeunes de votre entourage. À lire et à sentir, sans modération !

Ce n’est pas à vous, lecteur de Nez, que nous allons l’apprendre : l’odorat est un sens essentiel, tout au long de la vie, pour un tas de bonnes raisons. Encore trop peu d’entre nous en ont conscience, mais exercer son nez stimule la mémoire et les capacités cognitives, améliore la concentration et l’attention, favorise la socialisation, permet une meilleure connaissance de soi, à travers ses émotions et ses sensations, et enrichit sa relation au monde et au vivant. C’est pourquoi inciter les plus jeunes à s’éveiller aux odeurs est indispensable, non seulement pour former de futurs adultes sensibles et connectés à eux-mêmes, mais aussi attentifs aux autres et à leur environnement.

Vous n’avez évidemment pas pu louper la parution de notre Manuel d’éveil olfactif pour petits et grands conçu avec l’association Nez en herbe, paru aux éditions Nez le 30 octobre dernier et qui rencontre déjà un franc succès et une belle visibilité dans la presse. Nous ne pouvons donc que vous recommander d’acheter et d’offrir les yeux fermés cet ouvrage pionnier, unique en son genre, qui vous permettra par la même occasion de muscler votre propre nez pendant ces ateliers collectifs ! Des témoignages de scientifiques, médecins, parfumeurs, artistes ou encore professionnels de l’éducation complètent les fiches d’activités pratiques à faire en classe ou en famille.
Éd. Nez, 24 €
L’acheter sur Shop by Nez

Mais bien d’autres ouvrages destinés aux plus jeunes permettent de développer leur culture olfactive, tout en stimulant leur pratique de la lecture. Nous vous proposons ici une sélection non exhaustive de lectures bien senties, ainsi qu’un jeu, à mettre sous le sapin, les yeux, les oreilles et le nez des petits… et même des grands !

Vous avez déjà dû forcément croiser la collection des « Livres des odeurs » des éditions Auzou, qui s’est fait le spécialiste de ces petits ouvrages à sentir, sous forme d’odeurs encapsulées dans des « scratch & sniff » : celles de la ferme, du marché, des fruits ou des saisons, une vingtaine de titres s’adressent aux enfants de 2 à 5 ans. Le rendu des odeurs est assez inégal, mais c’est amusant et accessible.
Éd. Auzou, de 11 à 15 €

Comme vous l’aurez peut-être remarqué, dans les livres pour enfants, les odeurs sont souvent… des puanteurs !
De Mon chien qui pue (Christine Roussey, 2015, La Martinière) à C’est quoi cette odeur ? (Ingrid Chabbert, Marjorie Béal, 2014, Frimousse) en passant par Un putois épatant (Adrien Poissier, 2020, L’École des loisirs) ou encore la série de La Princesse qui pue qui pète (Marie Tibi, Thierry Manès, 2021-2025, Casterman), les personnages puants sensibilisent à l’hygiène ou à la différence, tout en nous faisant bien rigoler.

Dans La Grande Fabrique de tout ce qui pue, par Nadja Belhadj et Philippe de Kemmeter, c’est un pingouin qui sert de guide dans un univers de sueur, de vomi, de cadavres et d’excréments. Drôle et didactique. 
Éd. Saltimbanque, 2022, 13,90 €

Dans la même veine, Ça pue ! de Clive Gifford et Pete Gamlen, invite le lecteur curieux à disséquer toutes les odeurs corporelles, ou animales, de l’Antiquité à nos jours.
Éd. La Martinière jeunesse, 2020, 14,90 €
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Paru l’an dernier, La Petite Boutique des odeurs, par Delphine Fiore et Lucas Giossi, nous raconte l’histoire de Nora et son frère Louis qui vivent dans une ville où l’air ne sent rien. Les odeurs s’achètent dans une petite boutique, renfermées au creux de fioles. Mais elles peuvent aussi être chassées. C’est ce que fait Louis : pain sorti du four, neige de décembre, sable de l’océan se côtoient dans sa collection mystérieuse. Bientôt, il initiera Nora. Cet album jeunesse poétique propose aux jeunes – et aux moins jeunes – d’imaginer les parfums qui ont pu traverser le temps, jusqu’au souffle des dinosaures. Les illustrations et la convocation d’autres sens donnent vie aux senteurs, les auteurs ayant eu le bon goût de s’émerveiller de tout (bouse de vache incluse !). Une invitation à la rêverie et à la curiosité olfactives, mais aussi une ôde aux émotions qui naissent lorsqu’on respire. 
Éd. Quanto jeunesse, 2024, 14,50 €

    Les animaux sont une source inépuisable d’histoires olfactives, comme en témoigne Animodorat, d’Emmanuelle Figueras et Claire de Gastold, un livre animé qui aborde les différentes fonctions de l’olfaction chez nos amies les bêtes (se nourrir, s’orienter, se reconnaître entre elles, séduire…) à travers des petits volets à soulever qui révèlent des explications rigoureuses, toujours très clairement énoncées. Les petits curieux, mais aussi les plus grands, apprendront ainsi que l’opossum se laisse tomber raide sur le flanc en produisant une fausse odeur de cadavre pour tromper ses prédateurs ; que les abeilles gardiennes, en implacables « physios » à l’entrée des ruches, reniflent chaque arrivant et ne laissent entrer que ceux qui portent l’odeur de la colonie ; ou encore que, durant la saison des amours, le maki catta (petit primate de Madagascar) mâle enduit sa longue queue rayée d’une sécrétion à l’odeur écœurante pour affronter ses rivaux : celui qui pue le plus gagne ! 
    Éd. Saltimbanque, 2019, 19 €
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    De son projet de fin d’études en illustration à l’école de Condé, Yukiko Noritake a tiré une publication : Voyage au pays des odeurs. L’ouvrage imaginé par cette jeune artiste japonaise, en collaboration avec deux autrices étudiantes en lettres, Anaïs Martinez et Oriane Daveau, propose une plongée dans l’univers des odeurs, à mi-chemin entre roman graphique initiatique et petite encyclopédie illustrée. Il met en scène trois protagonistes qui, au fil de leurs rencontres et discussions avec différents personnages très incarnés, vont découvrir les mécanismes de l’odorat, les techniques d’extraction des matières premières, le processus de création d’un parfum ou encore le mariage des saveurs. Alternant les pages un peu techniques, aux dessins très pédagogiques, et les planches plus poétiques, comme la transposition des familles olfactives en motifs multicolores, ce livre sensible et délicat constitue une entrée en matière attrayante pour un public jeune, ou du moins novice.
    Éd. Actes Sud jeunesse, 2019, 19,50 €
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    Paru en 2025 aux éditions Encres de Siagne, situées près de Grasse, Gaston le petit parfumeur raconte l’histoire d’un garçon parti en quête d’une note de cœur pour composer un parfum qu’il souhaite offrir à sa mère, qui est elle-même parfumeuse… En compagnie de son chat Cacahuète, il parcourt des bois magiques à la recherche de l’ingrédient manquant. L’autrice et illustratrice Ludivine Javelaud propose un conte malicieux et poétique à découvrir à partir de 3 ans.
    Éd. Encres de Siagne, 13 euros

    Pour les jeunes lecteurs bilingues ou anglophones, nous pouvons également mentionner Stinky and Bigs – The Smelly Adventures, signé Nancy Cavallaro, qui est directrice de l’évaluation aux États-Unis chez Cosmo International Fragrances, et dont une interview figure dans le Manuel d’éveil olfactif (disponible aussi ici en ligne). Selon les mots de l’autrice, le livre « raconte l’histoire d’un chat noir et blanc que l’on prend pour une mouffette, et de son minuscule ami, une mouche appelée Bigs, qui cherche à aider Stinky à sentir bon et à se sentir bien. Bigs parcourt donc le monde pour récolter diverses matières premières et créer une « potion » extraordinaire pour Stinky. Le livre explique, en des termes simples, le métier de parfumeur, mais il parle aussi d’amitié, d’estime de soi et d’acceptation. Un parfum ne vous transforme pas en quelqu’un d’autre, il révèle ce que vous êtes déjà. »
    20 € sur tasteandsmell.org

    Quant à The Perfume of Roses, il relate la rencontre entre deux fillettes, dont une mal-voyante, qui explorent le pouvoir de leur odorat dans les champs de roses au Maroc. L’autrice et photographe Christa Moreau y partage sa conviction que les parfums nous incitent à nous rapprocher des autres et de la nature. 
    Illustré par Sally Walker. Éd. The Dreamwork Collection, 2025, 16,99 €

    Pour terminer, un investissement certes plus important, mais qui en vaut la chandelle : le jeu olfactif Kisenkoi, conçu par la parfumeuse et olfactothérapeuthe Félicie Codron (qui a aussi contribué au Manuel d’éveil olfactif, la boucle est bouclée !) pour éduquer, rééduquer son nez et stimuler le cognitif. Vraiment bien pensé et réalisé, il permet de s‘entraîner en s’amusant à tout âge, à l’aide de 20 stimuli odorants et des cartes indices.
    Kisenkoi, 70 €
    L’acheter sur Shop by Nez

    Bonne lecture !

    Visuel principal par Adèle Chévara pour le Manuel d’éveil olfactif, © Nez
    Le texte de La Petite Boutique des odeurs est repris de la revue Nez #19, et rédigé par Jessica Mignot.

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