Le mardi 25 novembre 2025, le Bastille Design Center, à Paris, accueillait le lancement du vingtième numéro de Nez, la revue olfactive. En écho à la thématique du dossier, Raconter le parfum, une table ronde a réuni ce soir-là trois experts : Philippe di Méo, directeur artistique et fondateur de la marque Liquides imaginaires ; Paul Richardot, cofondateur de la marque Maison Violet et auteur du livre Fragrancia (éd. Lattès) et Marion Costero, parfumeuse indépendante.
Sur les terres du Wadi Dawkah, classées à l’UNESCO et berceau de l’encens omanais, Amouage vient de poser la première pierre d’un projet ambitieux : un centre culturel consacré à l’or blanc du désert. Entre préservation d’un patrimoine millénaire, structuration d’une filière durable et volonté de faire rayonner un encens d’origine certifiée, cette initiative marque une étape décisive pour la maison comme pour l’avenir de cet ingrédient emblématique de la palette des parfumeurs du monde entier. Nez était présent, en compagnie des acteurs locaux, des équipes d’Amouage et d’une vingtaine de parfumeurs invités à découvrir le site.
L’arrivée sur le site du Wadi Dawkah est saisissante et frappe d’emblée tous les sens. Sur ce plateau aride situé dans la région du Dhofar, au sud d’Oman et berceau de plus de 5 000 arbres à encens, le crépuscule tombe. Les lumières douces du soir enveloppent les invités qui, l’un après l’autre, prennent possession du lieu. De part et d’autre, des chanteurs et danseurs omanais se tiennent prêts ; leurs voix, leurs pas et leurs percussions sculptent un couloir de sons et de mouvements presque palpable guidant les arrivants vers le cœur de la réception. Des brûleurs d’encens, portés avec grâce par certaines femmes, libèrent des volutes qui flottent au-dessus de l’assemblée et l’immergent instantanément dans une atmosphère hors du temps. Le ton est donné : l’énergie est douce, vibrante, presque magnétique.
Le lieu choisi n’a rien d’anodin, c’est ici que se situera le centre culturel omanais dédié à l’encens. Et l’ambition est grande. Comme l’affirme Marco Parsiegla, CEO d’Amouage, dont la voix résonne quelques instants plus tard avec une solennité palpable “Notre vision ? Devenir le centre de gravité de l’encens à travers le monde, à travers la rencontre de la science, de la créativité et de la culture ». Le dirigeant, qui s’exprime devant une centaine d’invités prestigieux, dont son Altesse Sayyid Marwan bin Turki Al Said, le gouverneur de la région du Dhofar et Sayyid Khalid bin Hamad Al Busaidi, le président d’Amouage, s’apprête à poser la première pierre d’un bâtiment destiné à promouvoir et orchestrer la filière d’un encens d’origine omanaise.
Initiée en 2022 par un accord noué entre Amouage et le ministère de l’Héritage et du Tourisme d’Oman, la mise en place de cette filière prévoit, outre la culture des arbres, une récolte de résines à l’origine certifiée, assurant traçabilité et durabilité. Et c’est aussi ici, au cœur du Wadi Dawkah qu’une distillerie sera installée en partenariat avec DSM-Firmenich pour transformer les larmes d’encens en huile essentielle et pouvoir ainsi être utilisée par les parfumeurs du monde entier.
Surplombant cette terre millénaire, telles que le montrent les images de modélisation en 3D, le site qui initiera les visiteurs à toutes les facettes de l’encens prendra l’allure d’un bâtiment de couleur sable, circulaire, qui évoque la forme d’un œil (Ayn, en arabe). D’où son nom, Ayn Dawkah, l’œil du Dawkah. Cette infrastructure moderne dont le design a été confié au Giò Forma Studio de Milan doit être livrée au printemps 2027.
Pour en arriver là, l’effort a été collectif.Et Renaud Salmon, directeur de la création chez Amouage confiait ce soir-là, visiblement très ému : « j’ai l’impression que nous franchissons une étape importante pour Amouage et pour la parfumerie. Ces dernières années me reviennent en mémoire : l’énergie que nous avons consacrée à ce projet, les liens que nous avons tissés, les personnes que nous avons rassemblées. Être ici ce soir, pour la parfumerie, porté par l’amour de ce que nous faisons, c’est contempler un rêve devenu réalité. » Quelques minutes plus tôt, il avait gravi un rocher, tel un loup solitaire, pour prendre de la hauteur sur cette cérémonie et admirer le plateau installé pour les invités, lequel adoptait la forme du logo du site Wadi Dawkah, un arbre à encens stylisé.
Cette célébration était aussi l’opportunité pour Amouage de concevoir l’un de leurs désormais iconiques “Amouage Voyages”. Un séjour d’inspiration spécialement conçu pour initier les parfumeurs à la culture omanaise, à l’univers de la marque, à leurs ingrédients signatures et les accompagner dans leur processus créatif. Une sorte de brief à ciel ouvert offert par Renaud Salmon. Cette année, une vingtaine de parfumeurs étaient réunis issus de plusieurs maisons de composition (DSM-Firmenich, Symrise, IFF, Givaudan, CPL Aromas…), de master à junior, et même quelques apprenti(e)s, en écho à l’ouverture revendiquée par Amouage auprès de multiples talents.
Pour sensibiliser les parfumeurs à l’encens, la marque avait organisé le matin-même une visite du plateau du Wadi Dawkah. La plupart d’entre eux y ont découvert les arbres pour la première fois et ont été initiés à l’art délicat de les inciser – le « tapping » – à l’aide de manghafs, petits instruments tranchants, pour en extraire la résine.
Comme plusieurs de ses pairs, Julien Rasquinet (CPL Aromas) a été sollicité il y a deux ans pour sponsoriser l’un de ces arbres, qu’il a baptisé Sanctuary. « Je viens de le rencontrer pour la première fois. On m’a appris qu’il a été malade. Une attaque de termites, l’équivalent de la gangrène pour un humain, a nécessité la coupe de plusieurs branches. Mais il va mieux, il a été bien soigné. Je constate qu’une attention particulière est portée à la santé de chaque arbre. Avoir une histoire avec l’un d’entre eux, c’est quand même magique ! ». Domitille Michalon (IFF), est la marraine de Charme. « Il porte le numéro 73 et, moi aussi, c’est la première fois que je l’approche. Prendre conscience du temps que prend l’incision, puis le séchage de la résine et enfin la récolte de ces “larmes”, cela me reconnecte à l’essence du parfum. On oublie vite, lorsqu’on est dans son bureau, le don de la nature et l’énergie des hommes pour obtenir quelques grammes de matière première ». La parfumeuse le reconnaît : ce voyage l’a inspirée. « Pourquoi pas de l’encens au cœur d’une cologne ? ».
Éléonore Oyane-Nang, apprentie auprès de Dominique Ropion (IFF), a quant à elle été frappée par les chants scandés par ceux qui incisent l’arbre – des sortes de mantras censés insuffler énergie et endurance. « C’est comme si le temps s’arrêtait », souffle-t-elle. « Je perçois ici une part de spiritualité qui me bouleverse. Je redécouvre l’encens. La résine, très collante, c’est déjà un parfum en soi, très frais, délicat. Je viens d’avoir une idée : composer un accord bissap – encens ».
Éléonore Oyane-Nang, parfumeuse chez IFF
Midi passé. Le soleil est à son zénith. Pierre Négrin (DSM-Firmenich) regarde attentivement Renaud Salmon, posté à l’ombre d’un Boswellia sacra, distribuer des touches tout juste imbibées d’huile essentielle issue de la production d’encens récoltée au Wadi Dawkah. Cette qualité d’encens, le parfumeur la connaît bien. Il a participé à son élaboration. « DSM-Firmenich a rapidement été impliqué dans le projet d’établissement de la filière. Il y a trois ans, une équipe pluridisciplinaire a été constituée autour de Matthew Wright, directeur du site du Wadi Dawkah et du sourceur Dominique Roques. Des essais pilotes ont été effectués à partir de petites quantités de résine préalablement expédiées à Grasse pour être extraites. Sur une période de deux ans, j’ai dû recevoir deux envois contenant chacun deux ou trois types d’extractions, pour pouvoir les comparer aux autres encens du marché. Avec le parfumeur Fabrice Pellegrin, nous nous sommes arrêtés sur une distillation mettant en avant la richesse en alpha-pinène, donc en terpènes, du Boswellia sacra, qui lui confère des notes de citron et de poivre. Son profil est frais, avec en arrière-plan une note un peu beurrée, chaude sans être résineuse, un peu sensuelle », résume le parfumeur, auteur d’une quinzaine de parfums pour Amouage, tous à base d’encens, un ingrédient pour lequel il a « beaucoup d’affection ».
Pierre Négrin attend d’ailleurs avec impatience l’inauguration de la future distillerie, qui permettra d’obtenir selon lui une huile essentielle « farm to bottle » depuis le site du Wadi Dawkah. Un projet sans aucun doute parmi d’autres pour Amouage, qui pourrait prochainement transposer le processus de sa filière de l’encens à d’autres ingrédients naturels en lien avec l’ADN de la marque.
Créatrice de parfums chez Symrise depuis 2018, après un passage par l’école de parfumerie interne, Suzy Le Helley a notamment composé Bitter Splash pour Dries Van Noten, Boss Bottled Elixir pour Hugo Boss, co-créé avec Annick Menardo, ou encore Acne Studios par Frédéric Malle. Une fragrance devenue une icône, et dont elle nous raconte la genèse dans cet épisode.
Au menu de cette revue de presse, un prix Nobel remis en question par de nouvelles découvertes, les mystères de l’hyperosmie, des séductions florales plus ou moins macabres, des expériences culinaires qui font la part belle au nez, un timbre à tremper dans le café et une ribambelle d’expositions.
Ce mois-ci, la revue Sciencerevient sur une étude qui pourrait bien remettre – partiellement – en question les découvertes publiées en 1991 par Linda B. Buck et Richard Axel, qui leur valurent de recevoir le prix Nobel de physiologie ou médecine en 2004. Une équipe de recherche de l’entreprise Givaudan a en effet trouvé une nouvelle méthode pour étudier les protéines réceptrices du système olfactif humain – couramment appelées OR pour Olfactory Receptors – en modifiant des cellules de sorte qu’elles expriment des récepteurs olfactifs. Cela devrait permettre d’étudier ces derniers plus facilement, sans avoir à sacrifier des rongeurs à chaque expérience… En outre, l’équipe dirigée par Andreas Natsch affirme « avoir observé des schémas d’activité des récepteurs qui remettent en question le codage combinatoire », hypothèse qui suppose que plusieurs OR sont activés en même temps pour identifier les diverses parties d’une molécule odorante. Or, selon l’étude publiée dans Current Biology, certains odorants activeraient préférentiellement un seul OR, ce qui signifie qu’un seul pourrait suffire pour percevoir un odorant donné. Cela ne signifie pas que plusieurs récepteurs ne puissent pas être impliqués dans la perception odorante d’une molécule mais plutôt, précise Natsch, « qu’un seul OR peut être responsable d’une »direction olfactive spécifique » »
De son côté, The Scientist s’interroge : pourquoi certaines personnes possèdent-elles un odorat hors norme ? Si le phénomène de l’anosmie a été largement commenté et étudié depuis la première vague du Covid-19 en 2020, l’hyperosmie est, en revanche, beaucoup moins discutée. Pourtant, certains individus semblent capables de percevoir avec intensité des odorants présents dans l’air à de faibles concentrations, imperceptibles pour la majorité dite « normosmique ». Grâce aux techniques d’imagerie cérébrale, nous savons que les hyperosmiques présentent un volume de matière grise plus important que la normale dans les régions du cerveau traitant l’information olfactive. Les causes de cette hypersensibilité, qui peut s’avérer presque aussi handicapante que les autres dysfonctionnements du sens olfactif, restent néanmoins obscures. Le professeur Steven Munger, spécialiste en otorhinolaryngologie, avance une hypothèse : « il se peut que le cerveau ait changé [en raison] d’hormones, d’une maladie auto-immune ou de divers autres facteurs, qui peuvent rendre plus sensible à certaines odeurs ». L’étude des variations génétiques est également une piste suivie par les chercheurs et chercheuses, tout comme l’étude de la variabilité de la perception olfactive au cours d’une journée et au fil des saisons, qui pourrait apporter un éclairage sur ces fluctuations de sensibilité.
Les botanistes font, eux aussi, d’étranges découvertes en matière d’odeurs. The Conversationnousexplique ainsi pourquoi le gigantesque spadice de l’arum titan (Amorphophallus titanum), une rare espèce de plante à fleurs endémique des forêts tropicales humides de Sumatra, dégage un parfum si nauséabond. Cette protubérance, souvent confondue avec un pistil, est en réalité l’inflorescence de la plante et ne fleurit qu’une fois tous les sept à dix ans, pendant deux nuits seulement. La pollinisation doit donc être assurée rapidement et efficacement pour permettre à la plante de se reproduire. C’est pourquoi celle-ci synthétise un puissant cocktail d’odorants évoquant « la chair en décomposition ou du poisson pourri », cocktail certes repoussant pour les humains mais irrésistible pour les mouches et coléoptères nécrophages qui le détectent à de très grandes distances. Trompés par cette odeur exacerbée par la thermogenèse de la plante, les insectes se précipitent sur le spadice, espérant y trouver non du pollen, mais une carcasse à grignoter. D’après les chercheuses à l’origine de l’article, seules les fleurs femelles s’ouvrent la première nuit, émettant une grande quantité de composés organosulfurés – en particulier du méthanethiol, mais aussi du sulfure de diméthyle (odeur d’ail), du trisulfure de diméthyle (oignon pourri), ainsi que plusieurs dizaines d’autres molécules comme le phénol ou le benzaldéhyde. Les fleurs mâles, qui ne s’ouvrent que la nuit suivante, diffusent quant à elles « un ensemble de composés aromatiques plus sucrés et beaucoup moins soufrés que les fleurs femelles. » L’hypothèse des chercheuses est donc la suivante : si les fleurs mâles ne déploient pas autant d’efforts pour attirer les insectes, c’est peut-être parce que ceux-ci sont déjà présents, séquestrés depuis la veille par les fleurs femelles qui ne les relâchent qu’au moment où le pollen des fleurs mâles devient accessible ! Une stratégie étonnante, dite du « piégeage floral », déjà constatée chez d’autres espèces d’arum.
Le Point met en avant un autre exemple des merveilleuses facultés développées par les plantes angiospermes au cours de millions d’années de coévolution avec les insectes. La Vincetoxicum nakaianum, récemment étudiée par un chercheur de l’université de Tokyo, s’avère capable de reproduire le parfum émis par des fourmis blessées. Si le mimétisme olfactif de certaines fleurs est déjà bien connu – notamment chez certaines orchidées du genre Ophrys, qui attirent ainsi mouches, abeilles ou guêpes en imitant leurs phéromones sexuelles – il s’agit du premier cas documenté d’une fleur empruntant des odorants propres au genre Formica. Le but de ce mimétisme : attirer les mouches chloropides « qui se nourrissent du fluide corporel d’insectes déjà blessés ou tués par des prédateurs. L’odeur des fourmis en détresse agit donc comme un puissant signal olfactif indiquant aux mouches la présence d’une proie facile et accessible. » Là encore, les insectes se laissent berner et deviennent, bien malgré eux, des agents de pollinisation. Parmi les composés volatiles émis par la fleur et identifiés par Ko Mochizuki, l’acétate de décyle et le méthyl-6-méthyl salicylate se révèlent particulièrement attirants pour les mouches, car il s’agit aussi de phéromones émises par les fourmis Formicajaponica.
Alors que nous commençons à peine à les comprendre, ces étonnants phénomènes olfactifs qui tissent le monde vivant pourraient bientôt se déliter en raison des bouleversements anthropogéniques de la biosphère. De nombreux odorants risquent ainsi de disparaître avant même que nous ayons véritablement posé le nez dessus. Cette perspective d’un effondrement – environnemental mais aussi économique et sociétal – semble paradoxalement inspirer l’industrie de la parfumerie, comme l’explique Dazed Digital. Sans même parler des marques qui se penchent sur les effluves de plantes disparues ou en voie d’extinction (déjà évoquées par Dazeden 2022), il semble qu’une tendance « apocalyptique » soit en train de s’installer dans la niche, avec des parfums évoquant diverses catastrophes — réelles ou imaginaires. « Si certains cherchent à microdoser le désastre, qu’est-ce que cela révèle de notre humeur collective ? » s’interroge Felicity J. Martin qui évoque notamment le parfum expérimental bit bit de l’artiste d’origine chilienne agustine zegers, inspiré par le confinement, ou encore T-Rex de la marque Zoologist, qui comprend « des notes de bois carbonisé et d’oxyde de rose métallique pour évoquer la soif de sang et le météore annonçant la fin du règne mortel des dinosaures. » Elle revient également sur La Fin du Monde d’État libre d’Orange, Inexcusable Evil de Toskovat ou encore Eleventh Hour de Byredo, « le dernier parfum sur Terre », pour interroger ce qu’elle décrit comme la quête d’un « enfermement dans la terreur ». Si cette tendance eschatologique a de quoi intriguer, la journaliste insiste sur le fait que « l’art a toujours reflété les thèmes de la ruine, de la fin et de l’effondrement lors de moments perçus de déclin ou de transitions sociétales. » Le parfum, un art comme un autre ? On pourrait argumenter que ce n’est pas tout à fait le cas… Pour une industrie si étroitement liée aux logiques de marché, dont les activités s’inscrivent au sein d’enjeux politiques globalisés et contribuent aussi, inévitablement, à une certaine dégradation environnementale, marchandiser l’effondrement, le rendre en quelque sorte désirable – sous forme de fictions spéculatives en flacons – pourrait presque paraître cynique. Car ces récits olfactifs de fin du monde ne recyclent-ils pas l’angoisse (notamment écologique) en argument marketing, nous faisant oublier au passage les enjeux qui se cachent derrière une industrie notamment affligée, comme le souligne Jean-Claude Ellena dans une interview pour Le Figaro, par le phénomène de surconsommation ? Ces parfums, vendus au prix fort, ne peuvent donc pas être considérés tout à fait comme ceux créés, par exemple, par l’artiste Lindsay Tunkl qui proposait, il y a une dizaine d’années, de humer quatre Parfums de l’Apocalypse(explosion nucléaire, tsunami, sécheresse et collision d’astéroïde) dans le cadre d’une performance.
Si ce sujet vous laisse la boule au ventre, comptez sur Reporter Gourmet pour vous redonner l’appétit ! À Toronto, la cheffe du restaurant étoilé Aburi Hana a choisi de redonner à l’odorat toute sa place dans l’expérience culinaire, au point d’interdire à ses clients et clientes le port de parfum, déodorant ou produit cosmétique trop odorant. Ryusuke Nakagawa propose en effet une expérience culinaire dans la tradition du kaiseki, une forme de repas de la gastronomie japonaise composé d’une douzaine de petits plats, où chaque détail compte : harmonie des goûts, des arômes, des textures, des formes et des couleurs — mais aussi, chez Aburi Hana, beauté de la vaisselle en porcelaine d’Arita dont chaque pièce est choisie en personne par la cheffe. Dans cette narration gastronomique soigneusement orchestrée, rien n’est laissé au hasard, pas même l’ambiance sonore ou olfactive de la salle. Ainsi, en plus de la règle qui impose de ne pas se parfumer, les téléphones portables doivent être éteints, afin de favoriser une concentration de tous les sens sur les mets, et notamment sur les arômes des ingrédients. « La fraîcheur du shiso » ou « le citronné du yuzu » sont en effet des« notes délicates », explique Nakagawa, que des parfums extérieurs risqueraient de masquer, « compromettant ainsi l’intégrité du kaiseki pour tous les convives ».
En France, un autre projet culinaire hors du commun est mis en lumière par France Bleu, celui de l’association Le Regard au bout des doigts, près de Reims, qui, deux fois par an, propose un dîner entièrement à l’aveugle. Les yeux bandés, les convives guidés par des bénévoles découvrent leur environnement et leur repas par l’ouïe, le toucher, la proprioception, l’odorat et le goût, sans pouvoir s’appuyer sur ce sens dit « dominant » qu’est la vue. « C’est une façon de sensibiliser au handicap visuel » explique Aurore Sohier, présidente de l’association, mais aussi un exercice d’attention non-visuelle et une expérience culinaire singulière pour les personnes voyantes. Celles-ci (re)découvrent notamment l’importance de l’odorat afin de déterminer, avant même de goûter, ce qui se trouve dans leur assiette, mais également lors de la mise en bouche, grâce à la rétro-olfaction et la perception des arômes. « On essaye d’avoir une autre approche de son assiette, de prendre plus le temps de sentir, de goûter, de laisser en bouche pour faire travailler ses papilles ». Or cette approche révèle parfois des surprises, montrant combien notre sens olfactif tend à manquer d’éducation : lors du dîner du mois d’octobre, certains convives ont en effet confondu saumon et poulet, ou encore champagne et cidre !
Cet automne, le nez des gourmets est aussi flatté par La Poste française, puisque, comme le rapporte Le Figaro, un timbre parfumé au croissant au beurre vient d’être édité pour célébrer « la viennoiserie préférée des Français ». Grâce à de minuscules microcapsules olfactives, l’effluve de pâte beurrée et dorée s’échappe au moindre frottement (évitez tout de même de lécher la face imprimée !). Édité à 594 000 exemplaires, ce timbre d’une valeur de 2,10€ peut être utilisé pour les envois internationaux et semble avoir déjà été adopté par les philatélistes : dans l’une des agences où le nouveau timbre est disponible, cinquante collectionneurs se sont présentés dès la première journée de vente ! Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’art boulanger inspire La Poste : au printemps 2024, à l’occasion des Jeux Olympiques, un timbre à l’odeur de baguette sortant du four avait déjà été mis en circulation.
Enfin, il semble désormais impossible de faire une revue de presse olfactive sans évoquer les initiatives culturelles qui, à travers le monde, donnent une place – centrale ou périphérique – à l’odorat. Les 10, 11 et 12 octobre dernier, Riga, la capitale lettone, a par exemple accueilli la première édition de l’International Scent Art Festival, réunissant une quarantaine d’artistes venus de neuf pays (Lettonie, Argentine, Norvège, Chine, Nouvelle-Zélande, Finlande, Portugal, Allemagne et Grèce). Initié par Sandris Murins, fondateur de l’entreprise Scent Camera qui ambitionne la création d’un enregistreur à odeurs portatif, le festival se présentait comme l’un des premiers du genre à « explorer l’intégration des odeurs dans des formes d’art, telles que les arts visuels, la musique, la littérature, la danse et la performance. » Parmi les événements marquants du week-end, les artistes argentins Maria Zegna, Bruno Mesz et Sebastian Tedesco ont notamment présenté Osmo, un orgue à senteurs qui peut être utilisé dans divers contextes, en l’occurrence « une performance gastronomique, une pièce de musique contemporaine, une combinaison vidéo-odorat, et une séance d’improvisation musicale », précisait le communiqué de presse.
Un autre événement européen a également attiré l’attention de Nez : à Düsseldorf, l’exposition The Secret Power of Scents(20 octobre 2025 – 8 mars 2026) insère l’histoire des parfums au sein du parcours chronologique du Kunstpalast qui revient sur 1000 ans d’histoire occidentale. D’après l’édition allemande de Harper’s Bazaar, une trentaine de « stations olfactives » d’aspect et fonctionnement variés sont installées tout au long du parcours, permettant aux visiteurs et visiteuses de « découvrir des anecdotes fascinantes sur la fabrication des parfums modernes et anciens » mais également sur leurs divers usages culturels au fil des millénaires,des parfums-médicaments du Moyen-Âge au marketing olfactif contemporain, dont le commissaire de l’exposition, Robert Müller-Grünow, fondateur de l’entreprise Scentcommunication, est un spécialiste.
Aux États-Unis, les initiatives olfactives continuent également de se multiplier. À New York, l’exposition multisensorielle ALL ACCESS PASS de l’artiste Tom Fruin a notamment interpellé le magazine Time Out. L’artiste californien, connu pour ses sculptures en vitraux colorés, s’est en effet associé – pour la troisième fois – au studio de création olfactive Joya, créé par Frederick Bouchardy. Le point focal de ce nouveau projet était un château d’eau en plexiglas multicolore installé sur le toit du bâtiment abritant le studio à Brooklyn et qui diffusait, la nuit venue, une douce lumière ainsi qu’un parfum intitulé Latenight. Si les motifs de la sculpture s’inspiraient de divers objets et déchets ramassés dans les rues de la ville, la fragrance, composée de notes musquées et florales, d’agrumes, d’eucalyptus, de cumin, de gingembre et de poivre, était décrite comme « une seconde peau : une douceur sucrée et douce, de l’air chaud et de la sueur épicée ». L’exposition se poursuivait à l’intérieur du bâtiment où de petites sculptures en formes de maisons vitrées diffusaient également le parfum, que les visiteurs et visiteuses pouvaient aussi se procurer sous forme de flacons à bille ou de désodorisant pour la voiture.
Le même studio Joya odorise également cet automne l’importante exposition consacrée aux œuvres de Claude Monet au Brooklyn Museum : Monet and Venice(11 octobre 2025 – 1er février 2026), organisée par les commissaires Lisa Small et Melissa Buron. CBS News et Artnetreviennent sur cette proposition curatoriale immersive qui associe les toiles vénitiennes du maître de l’impressionnisme à plusieurs créations contemporaines : des images vidéos filmées dans la Venise d’aujourd’hui, une symphonie originale du compositeur Niles Luther, ainsi que trois parfums, Aqua Alta, L’Enveloppe et Nymphaea, diffusés dans les salles d’exposition. La proposition ne fait d’ailleurs pas l’unanimité et ARTnews qualifie d’ « embarrassant » cette tentative d’immersion et de « kitsch » le premier parfum de l’exposition, supposé rappeler l’odeur des canaux… En 2024, une précédente collaboration entre le musée et le studio Joya avait mené à l’organisation de visites parfumées et à la création d’une collection de bougies parfumées inspirées par les Cent vues d’Edo, du peintre japonais Hiroshige.
Enfin, à Los Angeles, alors que s’est achevée fin octobre l’exposition Ether: Aromatic Mythologies organisée par Saskia Wilson-Brown au Craft Contemporary, l’Institute for Art and Olfaction a présenté les senteurs créées par douze parfumeurs et parfumeuses de la région lors de leur résidence estivale au Craft Contemporary. Celle-ci a été l’occasion pour ces créateurs et créatrices de s’interroger sur les interactions entre parfum et formes visuelles puis d’imaginer comment contextualiser leurs compositions olfactives « à l’aide d’une image ou d’un petit objet ». C’est donc le résultat de ce travail qui a été présenté dans l’exposition Storycraft: Twelve Olfactory Narratives: chaque parfum était donné à humer dans un bocal en verre contenant des perles parfumées, au-dessus duquel se trouvait exposé l’œuvre, l’objet ou l’image associé. PourLAist, James Chow a interrogé deux des participantes, Debbie Lin et Na-Moya Lawrence, afin de mieux comprendre pourquoi et comment ces dernières ont cherché à « mettre une mémoire en bouteille » par la transcription olfactive d’un souvenir d’enfance lié au deuil.
Le Louvre Abu Dhabi propose quant à lui une nouvelle visite accompagnée par un livret odorant intitulé Art in Scents. Empreintes olfactives, créé en partenariat avec Magique Studio et les parfumeurs de Givaudan Dalia Izem et Gaël Montero. Neuf parfums, micro-encapsulés dans les pages, sont associés à diverses œuvres de la collection permanente, signale The National News : la figure en bas-relief d’une reine ou déesse égyptienne du IIIe siècle av. J.-C., la représentation d’un ange thuriféraire du XVIe siècle par le peintre allemand Bernhard Strigel, une nature morte du XVIIe peinte par Jérémie Plume, une série de céramiques d’Iznik du XVIe siècle, trois œuvres – préraphaélite, impressionniste et post-impressionniste – du XIXe siècle et deux œuvres contemporaines de Kazuo Shiraga et Maha Malluh. Une dixième senteur, nommée A Universal Breeze et diffusée dans le hall d’entrée, constitue la nouvelle signature olfactive du musée, conçue comme un hommage à l’architecture et à l’environnement naturel de celui-ci. Pour Kathleen Vermeiren, guide-conférencière au Louvre Abu Dhabi, ce projet devrait permettre « de connecter différentes cultures grâce au langage universel des odeurs ».
Des laboratoires de recherche aux salles d’exposition, en passant par les cuisines et les serres botaniques, l’olfaction se révèle, plus que jamais, un champ de recherche, de création et de réflexion foisonnant.
Alexander Mohr a été nommé président de l’International Fragrance Association (IFRA) en 2024. Nous l’avons rencontré en septembre 2025 à Paris. Dans cette interview, il nous raconte comment l’IFRA défend la palette d’ingrédients du parfumeur, explique ce que signifient les standards IFRA et évoque les répercussions du réchauffement climatique sur l’industrie du parfum. Le dirigeant répond également aux critiques et partage ses principales ambitions pour l’avenir.
En 2023, la maison de composition Mane et l’IFM (Institut Français de la Mode) s’associaient pour créer la chaire Diversité & Beauté, proposant une réflexion sur le concept de beauté en tant que construction culturelle. Caroline Ardelet, directrice de la chaire, et Mehdi Lisi, Global Fine Fragrance President chez Mane, nous racontent la genèse du projet, en exposent les enjeux et tirent un premier bilan de l’expérience.
Article rédigé en partenariat avec Mane
Pour quelles raisons Mane a-t-elle souhaité créer cette chaire ?
Mehdi Lisi : D’abord parce que les concepts de diversité et d’inclusivité correspondent à notre culture d’entreprise et à des valeurs qui nous sont chères. Samantha Mane est la première femme à accéder au poste de CEO chez Mane, affirmant ainsi son rôle de leader dans une industrie longtemps dominée par les hommes. Ces thèmes nous intéressent aussi beaucoup d’un point de vue inspirationnel. En mettant en évidence les liens entre culture et beauté, la chaire nous permet de renouveler nos propositions créatives. Enfin, elle nous offre la possibilité de repérer et former nos futurs talents. Ce beau projet favorise une conjonction d’intérêts et d’expertises entre le monde de la recherche que représente l’IFM et nous qui sommes au quotidien au contact des marques.
Comment est né le projet ?
Caroline Ardelet : Nous nous sommes rencontrés il y a trois ans pour échanger sur nos sujets d’intérêt concernant la beauté, la féminité, l’évolution de la société, et il y a eu un match immédiat. J’avais publié plusieurs articles sur les stéréotypes culturels et la manière dont les consommateurs sont guidés inconsciemment par les normes dictées par leur environnement socio-culturel. Il se trouve que j’ai commencé ma carrière dans le parfum avant de devenir enseignante-chercheuse, et qu’il y a chez Mane des anciens de l’IFM. Nous avons très vite décidé de lancer ensemble un programme d’enseignement et de recherche.
Quelle forme prend ce programme ?
CA : La chaire est ouverte à un public varié : étudiants de l’IFM et hors IFM, professionnels, chercheurs, doctorants… Leur participation est gratuite. Tout au long de l’année, ils assistent à des cours, des workshops, des conférences, avec deux temps forts. D’une part une journée de présentation de nos travaux en juin, ouverte aux professionnels, aux étudiants, aux passionnés afin de vulgariser nos travaux. Et d’autre part ce qu’on appelle le challenge Imagine, organisé en partenariat avec des universités prestigieuses comme la NYU Stern Business School ou la Fundação Getulio Vargas à Rio de Janeiro. Les étudiants qui y participent conduisent un projet de recherche approfondi sur un groupe socio-culturel qui est sous-représenté dans la mode et l’industrie de la beauté. Ils vont à leur rencontre, échangent avec eux, et s’appuient sur la littérature en psychologie, sociologie et anthropologie pour comprendre les raisons de leur exclusion et proposer des solutions concrètes pour qu’il le soit moins. Après une soutenance à l’IFM, une grande finale est organisée à New York dans les bureaux de Mane.
Comment le parfum est-il intégré au programme ?
ML : Il est important de sensibiliser les participants au monde du parfum et de leur faire comprendre la chaîne de valeur de l’industrie pour les ouvrir à des perspectives de carrière auxquelles ils ne pensent pas forcément. Une journée de rencontre est organisée chaque année dans nos locaux de Bar-sur-Loup dans cette perspective. De nombreux thèmes sont abordés au cours de l’année : le sourcing, les matières premières, la législation, les nouvelles technologies, les neurosciences, les tendances, la psychologie de la consommation, la culture olfactive ou encore le storytelling – une thématique sur laquelle l’IFM peut nous apporter son expertise et qui est de plus en plus importante pour la nouvelle génération.
Quel bilan pouvez-vous tirer de cette expérience après 2 ans ?
CA : D’abord, nous sommes de plus en plus nombreux. Pour la première rentrée, il y a 2 ans, nous avions 25 participants ; ils sont aujourd’hui plus d’une centaine venus du monde entier (Chine, Royaume Uni, Brésil, Etats-Unis, France). Il faut surtout souligner qu’il y a peu d’expériences de ce type : nous produisons des données de première main, nous rencontrons des consommateurs, sans nous contenter de répéter ce qui a déjà été dit ailleurs. Il est question de diversité dans le contenu du programme, mais humainement, c’est aussi une expérience d’ouverture sur le monde, avec des étudiants et des professeurs venus d’horizons variés qui travaillent tous ensemble. Enfin, au rayon des projets, nous avons décidé de la publication d’un ouvrage prochainement pour que nos travaux aient encore plus d’impact.
ML : Nous sommes les premiers à investir ce champ et on constate que cela suscite un vrai intérêt. La rencontre entre les acteurs de la beauté et le monde universitaire autour de cette thématique de la diversité nous offre l’opportunité de mieux comprendre comment le parfum est vécu aujourd’hui et le sera demain.
Avec ses nuances fruitées, fumées ou citronnées, le piment est un parfum en soi. Mais ceux qui tentent de le capturer en flacons se confrontent à une difficulté de taille : le piquant n’est pas perceptible à notre nez ! Il faut donc composer avec l’imaginaire, comme l’explique le parfumeur Patrice Revillard. À l’occasion de la sortie du livre J’aime le piment de Sonia Lounes, auquel Jessica Mignot a contribué, nous vous proposons cet article initialement paru dans Nez #19, au printemps dernier. Attention ça chauffe !
Contrairement à ce qu’on peut supposer à la lecture de certaines pyramides olfactives, le piment de nos plats, qui appartient à la famille des solanacées et au genre Capsicum, n’est pas une matière première disponible dans la palette du parfumeur. Et heureusement ! Qui aurait envie de brûler ses muqueuses à coups de pschitts ? On peut cependant trouver de l’huile essentielle de piment baie, issue du Pimenta dioica, ou poivre de la Jamaïque. Celui-ci appartient, comme le ‘Bay Saint Thomas’, au genre Pimenta, et il fait partie de la famille des myrtacées. Vous suivez ? Un vrai casse-tête, lié à une confusion terminologique que renforce encore le terme en anglais – pepper pouvant désigner le poivre comme le piment.
Ce flou sémantique explique en partie qu’on ait évoqué l’ingrédient dans Poivre (1954) de Caron ou encore dans Mitsouko (1919) de Guerlain. Mais c’est aussi parce que la parfumerie a ce pouvoir, presque magique, de suggestion. On sait bien qu’on peut sentir la figue sans qu’aucune extraction du fruit n’existe ; le même procédé est à l’œuvre pour le piment. Cependant, l’indisponibilité d’un extrait « rend l’exercice différent, car on ne peut pas s’appuyer sur une matière qui confère une forme de naturalité », explique Patrice Revillard, auteur de Scoville (2024) d’Obvious. Créer une odeur de piment relève ainsi d’un véritable défi, d’autant plus qu’il faut suggérer une sensation qui échappe au nez, celle de la capsaïcine sur notre nerf trijumeau. « Il faut se concentrer sur l’imaginaire auquel le piment renvoie, travailler comme un impressionniste, par touches : on va essayer d’apporter des facettes chaudes, piquantes, d’évoquer le rouge, mais aussi les facettes plus juteuses et vertes », poursuit-il. Pour le côté brûlant, « le poivre noir peut être utilisé, ou encore l’eugénol, molécule caractéristique du clou de girofle ». Pour traduire olfactivement le croquant végétal, « on va piocher dans les notes de jacinthe ; on peut ajouter quelques touches fruitées. Il y a aussi la Galbazine, une molécule qui évoque le poivron coupé. » D’ailleurs, des extractions de poivron sont récemment venues s’ajouter à la palette des ingrédients disponibles. « On peut aussi choisir d’évoquer l’aspect brillant de la peau, comme un cuir glacé », complète le parfumeur.
Ceux qu’on ne connaît désormais que trop bien sous le nom de « bois ambrés » peuvent également participer à reconstruire l’effet piquant, voire agressif, de la note. La matière a bien fait l’objet de quelques interprétations olfactives : citons Xeryus rouge, créé par Annick Menardo pour Givenchy en 1996 ; Series 2 Red : Harissa de Comme des garçons et Piment brûlantde L’Artisan parfumeur, lancés au début des années 2000 et signés Bertrand Duchaufour ; ou encore Paprika Brasil (2006) de Jean-Claude Ellena pour Hermès. Tous ont disparu des rayons, laissant supposer qu’ils ne trouvaient pas leur public. Mais, entre l’explosion des sauces pimentées et l’attrait pour les gourmandises salées en parfumerie, il y a fort à parier que la note devienne très tendance, comme en témoignent certains lancements récents.
Sélection non exhaustive :
Darling Bogota, Len Fragrances, par Daniela Marty, 2023 Une composition explosive et riche, où dansent épices, rhum, fruits confits, café et tabac, et où le piment s’étoffe d’un fond ambré et miellé.
Heaven Can Wait, Éditions de parfums Frédéric Malle, par Jean-Claude Ellena, 2023 Ici, le piment est doux, rappelant le paprika: mêlé au clou de girofle, il réchauffe l’étreinte câline de l’iris, la vanille et les muscs blancs.
Scoville, Obvious , par Patrice Revillard, 2024 Les notes vertes et cinglantes évoquent avec réalisme un poivron juteux immédiatement relevé par la piqûre d’eugénol et de bois ambrés, et réchauffé de cacao.
303 Marbre rouge, Bon Parfumeur, par Sidonie Lancesseur, 2024 Un ambre chaud et épicé, où les baies roses de l’ouverture laissent peu à peu la place à un fond baumé et boisé, vibrant comme une seconde peau.
J’aime le piment, petit précis du goût piquant, de Sonia Lounes, avec la contribution de Jessica Mignot pour le chapitre consacré aux parfums. Éditions Keribus, octobre 2025, 224 pages, 24 euros.
Retrouvez également bien sûr cet article, ainsi que l’interview du producteur de piment Pierre Gayet, dans Nez #19, Le Bien et le mal, disponible ici.
Le 5 novembre 2025, le CENTQUATRE-PARIS accueillait le lancement du Manuel d’éveil olfactif pour petits et grands, publié par Nez éditions, en partenariat avec l’association Nez en herbe. Pour évoquer la genèse et le propos de cet ouvrage, Sarah Bouasse, journaliste, autrice et coordinatrice du projet, a reçu pour une table ronde Chantal Jaquet, philosophe, Céline Perdriel, parfumeuse chez Cosmo International Fragrances, et Roland Salesse, ingénieur agronome et fondateur de Nez en herbe.
Jusqu’au 23 novembre 2025, au Palais de Tokyo, l’exposition multisensorielle Parfum, sculpture de l’invisible célèbre les trente ans de création du parfumeur Francis Kurkdjian. C’est dans ce cadre que Clara Muller, historienne de l’art, critique d’art, commissaire d’exposition et rédactrice pour Nez a proposé la conférenceL’Émergence des arts olfactifs : histoire et conceptions occidentales, samedi 1er novembre 2025. Une découverte de l’histoire complexe et enchevêtrée des arts olfactifs, qui revient sur les diverses trajectoires esthétiques de l’odeur, depuis le XIXᵉ siècle jusqu’à nos jours.
Si nous sommes tous capables de sentir, nous n’en avons pas tous conscience. Comment s’éveille-t-on au monde des odeurs ? Comment transforme-t-on une passion en métier ? Quelles sont les qualités requises pour exercer la profession de parfumeur ? Céline Bourdoncle Perdriel, parfumeuse senior pour la société de composition Cosmo International Fragrances, nous livre quelques clés.
Pouvez-vous nous raconter votre premier souvenir olfactif ? Mon grand-père vendait tous les jours sur le marché une spécialité d’Agen, une viennoiserie appelée « tortillon ». Je me rappelle parfaitement les odeurs de l’atelier où il les préparait : la vanille, la fleur d’oranger, le citron, l’orange et le rhum qu’il utilisait, la pâte qui levait, qui cuisait… Je ne sais pas si c’est vraiment le premier, mais en tout cas ce souvenir est très puissant.
Quelles sont les autres odeurs qui ont marqué votre enfance ? Nous avions un jardin plein d’arbres fruitiers et d’herbes aromatiques, tous très odorants. J’aimais particulièrement le parfum de notre chèvrefeuille, qui était absolument immense et que l’on sentait la nuit lorsque l’on dormait les fenêtres ouvertes pendant l’été, et celui du figuier, dont j’adorais ramasser les feuilles sèches pour les mettre dans le feu qui flambait dans la cheminée à l’automne. Comme mon père était médecin, j’étais aussi habituée à l’odeur du cabinet médical, du sang et de l’éther qu’on utilisait à l’époque.
Comment se manifestait l’attrait que les odeurs exerçaient sur vous ? Très tôt, mon père s’est rendu compte que l’olfaction revêtait autant d’importance pour moi que la vision, par exemple. Il avait reçu en cadeau un coffret contenant une centaine d’échantillons des différents arômes du vin. Ce coffret était posé chez nous à côté du Minitel et de l’ordinateur, et je me revois passer des heures à renifler les notes d’agrumes, de tabac ou d’épices… Ma grand-mère m’avait aussi offert une belle boîte avec une vingtaine de fioles contenant des accords de rose, de jasmin, etc. Dans un autre registre, il paraît que j’étais obsédée par les odeurs corporelles… J’adorais sentir mon père au retour de son jogging ! À 11 ans, j’ai compris que j’identifiais les amis de mes parents grâce à leur parfum (Kenzo pour homme, Rive gauche d’Yves Saint Laurent ou encore Boucheron), c’est là que j’ai pleinement eu conscience de mon sens de l’olfaction. Et j’avais une collection de miniatures de parfums que je passais mon temps à sentir et ressentir.
À quel moment avez-vous décidé de devenir parfumeuse ? Quand j’étais en 4e, je suis arrivée dans la chambre de mes parents et je leur ai dit : « Je veux travailler sur les odeurs. » J’ai grandi dans le Sud-Ouest et je ne connaissais pas le monde du parfum. Par chance, le fils d’une des patientes de mon père était parfumeur à New York. Je lui ai écrit une lettre, il m’a répondu avec bienveillance et donné des contacts, parmi lesquels figurait Jean-Claude Ellena. L’année suivante, ce dernier m’a accordé un rendez-vous, et je suis allée à Grasse avec une copine qui avait le permis. J’étais hyper impressionnée, il m’a expliqué que la formation était longue et difficile, mais qu’il fallait que je me lance si j’y croyais. Presque trente ans plus tard, je suis toujours aussi admirative de son talent et de sa créativité.
Quel a été votre parcours jusqu’à présent ? À ma sortie de l’Isipca, j’ai d’abord été parfumeuse analyste : je décortiquais des formules de parfums grâce à une machine appelée « GC-MS » (chromatographie en phase gazeuse couplée à un spectromètre de masse). J’ai ensuite travaillé comme parfumeuse créatrice dans plusieurs sociétés, avant d’intégrer en 2020 Cosmo International Fragrances à Paris. Mon travail se concentre sur les eaux de toilette et les eaux de parfum – ce que l’on appelle la « parfumerie fine » –, mais je développe aussi des fragrances pour d’autres supports, tels que des bougies ou des parfums d’ambiance.
Comment apprend-on à sentir ? Pour les plus petits, les éléments de la vie quotidienne offrent beaucoup de possibilités : faire sentir des thés, des épices, il n’y a rien de plus facile. On peut aussi imaginer des jeux où l’on doit goûter et reconnaître des aliments les yeux bandés. Même si la visée est éducative, le moteur doit toujours être le plaisir, donc ça peut être du Coca-Cola, des bonbons… Ensuite, si on veut aller plus loin et découvrir des matières premières naturelles, le plus simple est d’acheter des huiles essentielles, chez Aroma-Zone par exemple.
Et pour ceux qui veulent devenir parfumeur ? Il est très important de continuer à sentir quotidiennement les ingrédients, de les décortiquer, d’y réfléchir… Ils constituent notre palette, qu’il faut bien maîtriser pour pouvoir créer des formules. Pendant mes cours d’olfaction à l’Isipca, la parfumeuse Isabelle Doyen nous faisait sentir une matière et nous devions essayer de la décrire. Elle nous disait qu’il n’y avait pas de mauvaise réponse, mais qu’il fallait se mettre d’accord pour pouvoir communiquer : elle écoutait tout le monde, elle nous guidait fortement, puis nous retenions de façon collective trois descripteurs pour chaque ingrédient. Ce que je conseille vraiment, c’est de constituer votre propre répertoire d’odeurs. Quand vous découvrez une matière première, avant de chercher à savoir ce que c’est, trouvez à quoi elle vous fait penser. De cette façon, vous vous créez un répertoire de ce qui vous fait penser à la pêche, à la plage ou à la neige. Cela vous sera utile ensuite, quand on vous demandera de créer des accords.
Quelles sont les qualités nécessaires pour exercer le métier de parfumeur ? Il faut d’abord être curieux, avoir envie de mettre son nez partout, et aussi très travailleur : nous employons environ 1250 matières premières, les combinaisons sont infinies, et il faut être prêt à utiliser ses méninges – voire à être réveillé en pleine nuit par un travail en cours ! C’est un métier solitaire, qui nous fait passer beaucoup de temps devant nos formules et nos mouillettes, mais qui implique aussi de savoir communiquer. D’abord avec les évaluateurs et commerciaux qui travaillent sur les projets de parfums, mais aussi avec les marques, nos clients, avec lesquels nous avons un rôle de représentation : les parfumeurs sont beaucoup plus exposés qu’il y a vingt ans. Et puis je crois qu’il faut une part de talent. Créer un parfum, c’est un art, même si cela nécessite un savoir-faire technique.
Comment contribuez-vous à éveiller l’odorat de votre entourage ? Mes enfants, qui ont 13 et 16 ans, sont hyper sensibilisés à ce sujet, car je sens tout, tout le temps, et je les ai toujours poussés à sentir quand je cuisine, dans le jardin, partout… Ma fille s’est toujours montrée très intéressée : je lui avais même conçu un petit labo avec des accords, dont elle faisait des mélanges. Mon fils, lui, était attiré par ce qu’il sentait, sans l’exprimer comme sa sœur. Mais c’est en train d’évoluer : depuis six mois, tous ses amis me réclament du parfum ! Quand ils étaient plus petits, je leur préparais des jeux avec des photos et des odeurs à associer : la banane, la fraise, le mimosa… Et dans leur école primaire, j’organisais chaque année un après-midi de découverte olfactive avec des ateliers. C’était près de Grasse, on pourrait penser que les habitants de la région sont habitués à sentir, mais finalement tout le monde était avide d’apprendre !
C’est ce goût de la transmission qui vous donne envie de vous investir au côté de Nez en herbe ? Absolument, avec l’envie de faire de l’olfaction un sens aussi important que la vue, l’ouïe et le goût. J’espère animer prochainnement des ateliers de découverte olfactive, pour lesquels Cosmo International Fragrances pourrait fournir des kits de matières premières, par exemple. Je trouve essentiel que les enfants reçoivent une initiation olfactive pour que chacun puisse entraîner son odorat. Notre nez est comme un muscle que l’on peut faire travailler. Et ce, à n’importe quel âge : puisque les odeurs sont liées aux souvenirs, il y a toujours quelque chose à quoi on peut les raccrocher. Quand je sens ce fameux tortillon que mon grand-père préparait, c’est magique : je remonte le temps !
COMMENT LES PARFUMS PEUVENT CONTRIBUER À NOTRE BIEN-ÊTRE Depuis plus de quarante ans, Cosmo International Fragrances est reconnue pour son expertise dans le développement de parfums et d’ingrédients de parfumerie. À travers ses créations, la maison de composition a particulièrement à cœur de mettre en lumière le lien entre odeurs et émotions. Travaillant en étroite collaboration avec une olfactothérapeute renommée, la société a élaboré une approche scientifique et créative mêlant mesures physiologiques, évaluation sensorielle et questionnaires, afin d’identifier et de valider l’impact émotionnel des matières premières, des accords ou des parfums qu’elle propose. Grâce à ces connaissances, Cosmo International Fragrances conçoit des créations qui allient plaisir olfactif et bénéfices émotionnels mesurables, contribuant ainsi au bien-être que les odeurs peuvent procurer à chacun d’entre nous.
Originaire de New York et désormais installée à Fort Lauderdale, en Floride, Nancy Cavallaro s’est d’abord constitué une solide expérience en développement de produits avant de se tourner vers un autre versant de l’industrie, celui de la création olfactive, où sa curiosité innée et son amour de la nature nourrissent aujourd’hui son travail de directrice de l’évaluation chez Cosmo International Fragrances.
En tant qu’évaluatrice, elle travaille en effet en étroite collaboration avec les parfumeurs afin de guider le développement des fragrances, en traduisant les briefs marketing et en orientant les formules selon les attentes du client tout en tenant compte des contraintes techniques. Dans cet entretien, Nancy Cavallaro revient sur le cheminement qui l’a menée à écrire un livre pour enfants et à animer des ateliers de sensibilisation olfactive destinés à éveiller l’odorat des plus jeunes et, peut-être, susciter quelques vocations !
Enfant, étiez-vous particulièrement sensible aux senteurs ? Je ne crois pas avoir été exceptionnellement sensible aux odeurs, mais je me souviens très vivement de certaines d’entre elles. Par exemple, mon père avait un magnifique jardin d’herbes aromatiques, et je me rappelle encore l’odeur du persil, de la menthe, du basilic, des feuilles de tomate… Il y a aussi l’odeur du linge, car ma mère avait une très grande buanderie. Le linge propre, avec ses notes musquées ou florales fraîches, m’apporte encore aujourd’hui un profond sentiment de réconfort. Ce sont là quelques-uns de mes souvenirs olfactifs les plus précieux.
Quelle attention portez-vous aux odeurs dans votre vie d’adulte ? Je suis de nature très curieuse, toujours à la recherche de nouveautés, qu’il s’agisse d’un plat ou d’une exposition. Mais je suis aussi une grande amoureuse de la nature. Or ici, dans le sud de la Floride, les odeurs à découvrir abondent ! Je respire sans cesse les arbres, les plantes, les fleurs, l’air du matin, l’atmosphère juste avant l’orage ou après la pluie. Quand je me promène, je m’arrête souvent au milieu du sentier pour dire à la personne qui m’accompagne : « Tu dois sentir ça ! » Être constamment à la recherche de nouvelles odeurs fait aussi partie de mon métier d’évaluatrice. Il faut s’inspirer pour pouvoir ensuite inspirer les parfumeurs, et il faut également s’assurer que les clients sentent que l’on est non seulement à l’écoute du marché, mais aussi dans une dynamique de créativité.
Pourquoi vous intéressez-vous à la sensibilisation olfactive des plus jeunes ? Quand je suis arrivée chez Cosmo en Floride, il était vraiment difficile de recruter des collaborateurs, et cela m’a poussée à me demander : où est la prochaine génération d’évaluateurs ? J’adore demander aux enfants ce qu’ils veulent faire plus tard et j’ai entendu toutes sortes de réponses – médecin, avocat, pompier… –, ce qui est formidable, mais jamais rien lié aux métiers de la parfumerie. Je me suis donc dit : ne devrait-on pas faire savoir aux enfants qu’il existe une voie qui mêle science et créativité ? Combien de parfumeurs, de développeurs produits ou de commerciaux pourrions-nous former si les enfants connaissaient un peu mieux le monde des senteurs ? C’est ce qui m’a inspirée pour écrire un livre, que j’ai autopublié en 2024, Stinky and Bigs: The Smelly Adventures.
De quoi parle ce livre ? Il raconte l’histoire d’un chat noir et blanc que l’on prend pour une mouffette, et de son minuscule ami, une mouche appelée Bigs, qui cherche à aider Stinky à sentir bon et à se sentir bien. Bigs parcourt donc le monde pour récolter diverses matières premières et créer une « potion » extraordinaire pour Stinky. Le livre explique, en des termes simples, le métier de parfumeur, mais il parle aussi d’amitié, d’estime de soi et d’acceptation. Un parfum ne vous transforme pas en quelqu’un d’autre, il révèle ce que vous êtes déjà.
Votre livre est désormais un point de départ pour organiser des ateliers de sensibilisation olfactive. Comment cela se passe-t-il ? En effet, ce projet de livre, qui me tenait tant à cœur, est en train de devenir une véritable mission : éveiller le nez du plus grand nombre d’enfants possible ! J’organise des lectures dans des écoles locales et des salons du livre, mais j’ai aussi eu la chance d’animer un atelier à New York en collaboration avec la World Taste and Smell Association, auprès d’enfants âgés de 3 à 6 ans. Après la lecture du livre, nous avons proposé différents jeux olfactifs. Nous avons par exemple mis à leur disposition une collection d’autocollants parfumés – banane, raisin, vanille, etc. – et les avons encouragés à les combiner sur une page afin de composer leur propre accord parfumé. C’était une manière simple et ludique de leur montrer qu’ils peuvent créer en assemblant des odeurs.
Qu’espérez-vous que les enfants retirent d’ateliers comme celui-là ? J’espère que le livre et les ateliers aideront les enfants à découvrir une nouvelle voie professionnelle, mais aussi, de manière plus générale, à être plus à l’écoute de l’ensemble de leurs sens. Tout le monde ne deviendra pas parfumeur – ce n’est pas le plus important –, mais tout le monde peut apprendre à apprécier les odeurs et les parfums au quotidien. Cela rend la vie plus riche, plus pleine, plus connectée.
Comment les enfants réagissent-ils à ces exercices d’olfaction et de création ? Lorsque les enfants sentent quelque chose, leur réaction est instinctive et immédiate : « Ça me rend heureux ! » ou encore « Ça sent comme mes dernières vacances ! » Il y a aussi un engagement physique : ils se lèvent, parlent entre eux, partagent leurs souvenirs. Les enfants sont si ouverts, ils n’ont pas peur de s’impliquer ! Pour moi, en tant qu’évaluatrice, c’est merveilleux de voir cette flamme, cette passion chez la jeune génération. Cela prouve qu’il existe une véritable joie liée à l’expérience du parfum.
Envisagez-vous des liens entre l’éveil olfactif et le développement de la conscience de soi, de l’intelligence émotionnelle ou même du langage chez les enfants ? Oui, c’est d’ailleurs passionnant à observer, car l’odorat est directement connecté aux zones du cerveau liées à la mémoire et aux émotions. Un entraînement olfactif précoce peut donc favoriser une meilleure conscience de soi, améliorer la mémoire, et peut-être même enrichir le vocabulaire émotionnel. C’est une pratique très saine – mentalement et physiquement.
Pourquoi, selon vous, sommes-nous si en retard en matière d’éducation olfactive en Occident ? Je ne sais pas… Nous avons tendance à nous concentrer sur les sens les plus liés à notre survie. Peut-être l’odorat est-il devenu moins essentiel dans nos modes de vie modernes. Pour beaucoup de gens, une odeur est bonne ou mauvaise, et cela leur suffit. Mais on peut leur apprendre qu’il existe une autre manière de sentir : que l’on peut, par exemple, discerner des nuances fruitées ou d’artichaut dans une rose. Ce n’est plus une question de survie, mais cela offre une autre manière, plus riche, de percevoir le monde. Les gens ne réalisent pas qu’apprendre à sentir permet de nous relier davantage aux autres, à notre environnement, mais aussi à nous-mêmes. Cela peut même être bénéfique pour la santé mentale. D’ailleurs, les autres animaux sont beaucoup plus attentifs aux odeurs que nous. Mon chat a un meilleur odorat que la plupart des gens que je connais ! Mais je suis optimiste : je pense que la société va évoluer. Je n’imagine pas que l’on puisse découvrir cet univers sans en être enthousiasmé !
De quelle manière votre entreprise, Cosmo International Fragrances, s’implique-t-elle dans l’éducation olfactive ? Même avant le lancement de mon livre, Cosmo menait déjà des formations olfactives et des séminaires en partenariat avec des universités et des organisations spécialisées, aux États-Unis comme à l’étranger. L’entreprise œuvre depuis longtemps à faire découvrir le monde du parfum. Pour elle, mon livre est l’occasion de s’adresser à un public plus enfantin et de s’impliquer dans le système éducatif dès le plus jeune âge.
Quel exercice simple recommanderiez-vous pour entraîner son odorat au quotidien ? J’adore l’idée du journal d’odeurs, car c’est ludique et peu intimidant. Après trente ans dans l’industrie, j’en tiens toujours un ! Peu importe où vous êtes : si une odeur vous interpelle, notez-la, en laissant libre cours à vos associations d’idées. Même si vous ne pouvez pas la décrire précisément, essayez de voir à quelle couleur ou forme elle vous fait penser, quelles émotions elle suscite, ce qu’elle vous rappelle… Par exemple, certaines facettes de la rose me rappellent l’artichaut, alors que certaines notes aldéhydées me font penser à des cheveux sales… C’est très personnel, mais plus on prend l’habitude de tenir ce journal, plus il devient facile d’identifier des motifs récurrents et donc de nommer les matières premières ou les sources olfactives. Et cela ne doit pas forcément passer par l’écriture : on peut aussi dessiner, surtout pour les enfants ou les personnes plus visuelles !
Giulio Giorgi, ingénieur agronome, écologue, paysagiste-concepteur et auteur de « Botanique Olfactive – Sentir la nature au fil des saisons » (éd. Nez culture), Roland Salesse, ingénieur agronome et Marc-André Selosse, professeur au Muséum national d’Histoire naturelle, nous donnent des outils pour explorer la dimension olfactive du monde végétal.
Une table ronde à la croisée de la science et de l’esthétique, enregistrée lors de la Paris Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.
Dominique Roques, consultant en sourcing de produits naturels, ressuscite pour nous la Route de l’encens, qui s’étendait sur 2000 km et reliait le sud de la péninsule Arabique à la Méditerranée. Issue de l’arbre Boswellia Sacra, la précieuse résine s’est longtemps échangée au même prix que l’or, offrant l’un des plus vieux parfums du monde, aux confins du mystique et du sacré.
Une conférence enregistrée lors de la Paris Perfume Week 2025 et présentée par Guillaume Tesson.
Des temples antiques aux églises contemporaines en passant par les synagogues médiévales et certaines mosquées, l’encens – et plus particulièrement l’oliban, précieuse résine des arbres du genre Boswellia -, accompagne depuis des millénaires les pratiques rituelles de l’Humanité, de manière toutefois moins continue et systématique que ne le veulent les idées reçues. À la charge spirituelle que l’encens a pu revêtir au fil des âges, notamment au sein des religions monothéistes, s’ajoutent en outre des fonctions plus prosaïques, comme parfumer, assainir, ou éloigner les insectes. Ainsi, à travers la fumée, le fonctionnel et le sacré se confondent, rappelant que les pratiques cultuelles s’ancrent, aussi, dans des réalités bien terrestres.
Depuis des temps reculés, les encens, dans toute leur diversité matérielle et formelle1Les encens peuvent en effet être composés de résines, d’aubier, d’écorces, de racines, de feuilles, de fleurs, de graines ou encore de sécrétions animales, et se présenter sous forme de grains, de poudres, de pâtes, de pastilles, de cônes, de bâtonnets, de cordelettes, de papier, etc. (Johannes Niebler, « Incense Materials », in Andrea Buettner (dir.), Springer Handbook of Odor, Cham, Springer, 2017, p. 63-86. https://doi.org/10.1007/978-3-319-26932-0_4), ont été largement associés au divin et au sacré. Au sein de certaines religions, l’oléo-gomme-résine issue des arbres du genre Boswellia a cependant acquis une place toute particulière parmi la multitude de substances aromatiques employées par les êtres humains à des fins spirituelles. Son usage est notamment attesté au Proche et Moyen-Orient depuis l’âge du Bronze (environ 3200-1200 av. J.-C.) ainsi que, sporadiquement, dans une partie du monde méditerranéen à partir de l’âge de Fer (environ 1100-600 av. J.-C.)2Elisabeth Dodinet, « Odeurs et parfums en Méditerranée archaïque. Analyse critique des sources », Pallas, n°106, 2018, p. 17-41. https://doi.org/10.4000/pallas.5132. Rare – et d’autant plus précieux – car difficile à obtenir hors de ses régions d’origine, l’olibantrouva malgré tout une place dans les cultes, les rites et les usages de nombreuses civilisations antiques3Id., « L’encens antique, un singulier à mettre au pluriel ? », ArchéOrient – Le Blog, 29 septembre 2017. https://doi.org/10.58079/bcwi.
Ces dernières années, le croisement des sources textuelles, des trouvailles archéologiques et des analyses archéométriques de résidus organiques4Certains acides boswelliques, marqueurs biochimiques de l’oliban, sont identifiables même dans les résidus vieux de plusieurs millénaires ce qui permet d’identifier les résines issues du genre Boswellia et parfois même d’en déterminer l’espèce. Voir à ce sujet les recherches de la docteure en chimie Carole Mathe. ont notamment permis aux scientifiques de déterminer plus précisément les aires d’usage de l’oliban au fil des âges. Nous savons ainsi que les anciens Perses et Égyptiens, les Phéniciens, les Babyloniens, les Sumériens, les Assyriens, ou encore les Étrusques5Ahmed Al-Harrasi et al., « Frankincense and Human Civilization: A Historical Review », in Biology of Genus Boswellia, Cham, Springer, 2019, p. 1-9. https://doi.org/10.1007/978-3-030-16725-7_1 l’employaient dans une certaine mesure lors de leurs pratiques cultuelles et/ou funéraires, intégré à des baumes ou sous forme de fumigations (en latin per fumum, « à travers la fumée ») qui, d’après l’archéologue Paul Faure, permettaient de se « mettre en relation immédiate et complète avec le Ciel6Paul Faure, Parfums et aromates de l’Antiquité, Paris, Fayard, 1987, p. 27. ».
C’est également sous cette forme que les Grecs, dès l’époque archaïque, ont fait occasionnellement usage de la résine des Boswellia dans un contexte pieux7Il semble que la fascination des anciens Grecs pour l’Orient lointain, que l’on peut considérer comme une forme de proto-orientalisme, contribua à l’attrait de l’oliban dans les rites grecs – mais peut être aussi dans d’autres usages, comme le parfumage des banquets. (Mary R. Bachvarova, « Methodology and Methods of Borrowing in Comparative Greek and Near Eastern Religion: The Case of Incense-Burning », in Robert Rollinger et Simonetta Ponchia (dir.), The Intellectual Heritage of the Ancient Near East, Vienne, Austrian Academy of Sciences Press, 2018, p. 175-189.). Celle-ci cependant, encore très onéreuse, n’est pas la plus usitée et, lorsqu’elle l’est, reste souvent mêlée à d’autres résines et matières odoriférantes plus locales8Véronique Mehl, « L’encens et le divin : le matériel et l’immatériel en Grèce ancienne », Archimède. Archéologie et histoire ancienne, n° 9, 2022, p.34-45. https://doi.org/10.47245/archimede.0009.ds1.04 L’oliban reste une denrée coûteuse même avec le développement des routes commerciales depuis l’Arabie du Sud vers la Méditerranée à partir de la fin de l’époque classique et au long de la période hellénistique.. Elle peut cependant constituer tout ou partie des offrandes odorantes aux dieux, courantes dans les pratiques sacrificielles helléniques9Louise Bruit-Zaidman, « Les parfums et l’encens dans les offrandes et les sacrifices », in Annie Verbanck-Piérard, Natacha Massar et Dominique Frère (dir.), Parfums de l’Antiquité. La Rose et l’encens en Méditerranée, Musée royal de Mariemont, 2008,p. 181-189., ou encore contribuer au parfumage des sanctuaires, participant, comme l’écrit l’historienne Véronique Mehl, « à la définition du lieu habité par la divinité10Véronique Mehl, « Atmosphère olfactive et festive du sanctuaire grec : l’odeur du divin », Pallas, n°106, 2018, p. 85-103. https://doi.org/10.4000/pallas.5355. »
Chez les Romains, l’oliban trouve aussi une place de choix dans les rites publics, sous forme de libations conjointes d’encens et de vin, ainsi que dans les cérémonies du culte domestique chez les personnes les plus aisées11Marie-Odile Charles-Laforge, « Rites et offrandes dans la religion domestique des romains : Quels témoignages sur l’utilisation de l’encens ? », Archimède. Archéologie et histoire ancienne, n° 9, 2022, p. 46-58. https://doi.org/10.47245/archimede.0009.ds1.05. On le retrouve également, avec d’autres résines, dans les rites funéraires, utilisé comme onguent pour préparer le corps, placé directement sur le bûcher, ou encore consumé comme offrande dans le culte des morts12Des résidus d’oliban ont été identifiés jusque dans certaines tombes romaines découvertes en Angleterre. (R.C. Bretell et al., « ‘Choicest unguents‘: molecular evidence for the use of resinous plant exudates in late Roman mortuary rites in Britain », Journal of Archaeological Science, vol. 53, 2015, p. 639-648. https://doi.org/10.1016/j.jas.2014.11.006).
Si l’avènement progressif des religions monothéistes constitue un changement fondamental dans la manière d’envisager la transcendance, ces dernières conserveront et adapteront certaines des pratiques rituelles des polythéismes anciens au contact desquels elles se sont formées. C’est ainsi que la Bible hébraïque – considérée comme le corpus fondateur du monothéisme – fait encore la part belle aux aromates, et notamment à l’oliban, dans les préconisations rituelles. Quelle place la résine des arbres à encens tient-elle alors dans les textes et les pratiques des trois grands monothéismes que sont le judaïsme, le christianisme et l’islam ?
Les parfums furent d’une grande importance dans les cultes israélites anciens13Shimshon Ben-Yehoshua, Carole Borowitz et Lumír Ondřej Hanuš, « Frankincense, Myrrh, and Balm of Gilead: Ancient Spices of Southern Arabia and Judea », Horticultural Reviews, vol. 39, 2012, p. 1-78. https://doi.org/10.1002/9781118100592.ch1. Dans l’Ancien Testament (ou Tanakh, en hébreu), le mot « encens », souvent sans précision quant à sa nature, apparaît dans une cinquantaine de versets évoquant les sacrifices et les oblations thurifères à Yahweh. L’oliban est cependant spécifiquement citée dans l’épisode de l’Exode (30:34-38) – l’un des cinq livres composant la Torah – dans lequel Yahweh dicte à Moïse une recette d’encens « salé, pur et saint », la Kétoret (qětōret)14La dernière femme d’Abraham était d’ailleurs nommée Ketourah (Genèse 25:1-10)., comprenant du stacté (nataph en hébreu, baume parfois assimilé à la myrrhe, au mastic ou au styrax), de la coquille odorante (schechelet, parfois assimilé à l’opercule des blattes de Byzance ou d’autres mollusques gastropodes15Les débats vont cependant bon train concernant la nature de cet ingrédient. Si l’hypothèse d’un produit odorant venu la mer est souvent défendue (qui expliquerait peut-être le qualificatif « salé »), d’autres chercheurs l’assimilent plutôt à un baume. En ce cas, s’ajouterait un cinquième ingrédient : le sel.), du galbanum (ħelbbinah) et de l’« encens pur » (levonah zakh)16Dans la littérature rabbinique, la recette de la Kétoret est enrichie de sept autres ingrédients dont le nard, le safran, le costus ou encore la cannelle, dont les proportions sont précisées dans le Talmud..
Cet encens sacré, exclusivement destiné au culte de Yahweh, sous peine de bannissement (Ex. 30:37-38), fut d’abord employé à l’époque du Tabernacle, puis dans le temple de Salomon, bâti au Xe siècle av. J.-C. à Jérusalem, et enfin dans le temple de Jérusalem construit vers 516 av. J.-C. pour remplacer le Premier Temple, détruit par les armées babyloniennes en 586 av. J.-C. Dans chacun de ces lieux, un autel des parfums en bois recouvert d’or pur (miqṭar) était placé devant le Saint des Saints (Débir) pour accueillir l’offrande de la Kétoret que les prêtres (cohanim) y faisaient brûler chaque matin et chaque soir.
Une fois par an, lors de Yom Kippour (Jour du Grand Pardon), le Grand-prêtre (Cohen gadol) sacrifiait un taureau et un bouc pour purifier l’autel des parfums avec leur sang (Ex. 30:10) et faisait alors brûler la Kétoret dans la mahtah. Cet objet en forme de petite pelle, évoqué notamment dans le Lévitique (16:12), servait principalement à nettoyer la menorah (le chandelier à sept branches) et à transporter les charbons ardents de l’autel des holocaustes, mais était aussi occasionnellement employé pour brûler la Kétoret, notamment le jour de Kippour.
Le premier à exercer cette fonction de Grand-prêtre d’Israël fut Aaron, frère de Moïse et de Myriam.À partir de la fin du Moyen Âge, celui-ci est d’ailleurs couramment représenté tenant entre ses mains un encensoir portatif évoquant la mahtah. Cependant, les représentations picturales occidentales tendent à figurer un encensoir typiquement chrétien dont la forme ne rappelle en rien celle des pelles à encens antiques utilisées dans les cultes hébreux et dont plusieurs ont été mises au jour en Palestine par les archéologues17Ce type d’encensoirs christianisés figurent également couramment dans les représentations de l’idolâtrie de Salomon (1 Rois 11-12) : le roi, détourné du Dieu unique par ses 700 femmes et 300 concubines, emporte en effet la Kétoret hors du Saint des Saints pour offrir l’encens sacré aux idoles païennes, s’attirant ainsi les foudres de Yahweh.. L’oliban, employé seul, était également associé à d’autres offrandes, notamment celle de la farine, des épis grillés ou du grain, mais surtout à celle des douze pains de proposition18A. Van Hoonacker, « La date de l’introduction de l’encens dans le culte de Jahvé », Revue Biblique, vol. 11, n° 2, 1914, p. 161-187. http://www.jstor.org/stable/44101526. . Dieu ordonne en effet à Moïse et à ses descendants de disposer sur une table d’or, lors de chaque Shabbat, deux piles de six pains : « Tu mettras de l’encens pur sur chaque pile, et il sera sur le pain comme souvenir, comme une offrande consumée par le feu devant l’Eternel. » (Lév. 24:7).
Après la destruction du Second Temple, en l’an 70, la Kétoret comme l’oliban tombent peu à peu hors d’usage. Si les juifs rabbiniques, en commémoration du Temple, brûlent encore de l’encens au sein des synagogues dans les siècles qui suivent, la coutume disparaît au Moyen Âge. Les fumigations ne font donc plus partie des pratiques dominantes du judaïsme moderne : seuls les Samaritains utilisent encore l’encens dans leurs rites, en particulier la veille de Shabbat et les jours de fête19Abraham O. Shemesh, « Those who require ‘[…] the burning of incense in synagogues are the Rabbinic Jews’: Burning incense in synagogues in commemoration of the temple », HTS Theological Studies, vol. 73, n°3, 2017, a4723, p. 3. https://doi.org/10.4102/hts.v73i3.4723 Notons que l’encens ne peut être utilisé le jour de Shabbat même puisqu’il est défendu d’allumer du feu durant le jour du repos..
Les théologiens, cependant, continuent à s’interroger sur le rôle de ces substances dans le Code Sacerdotal ancien20Baholy Robijaona Rahelivololoniaina, « The Sacred Incense: The Ketoret – קְטֹ֣רֶת », Màtondàng Journal, vol. 3, n° 1, 2024, p. 12-28. https://doi.org/10.33258/matondang.v3i1.1045. Si certains affirment que les fumées odorantes symbolisaient les prières du peuple s’élevant vers Dieu, suivant le Psaume 141:2 (« Que ma prière s’élève vers toi comme un encens »), d’autres assurent qu’il s’agissait plutôt d’incarner l’Alliance. Il a également été avancé que la fumée d’encens, témoignage de la vénération de son peuple, apaisait la colère de Yahweh, ou encore que la bonne odeur symbolisait sa perfection et/ou sa présence dans le Temple21Deborah A. Green, The Aroma of Righteousness: Scent and Seduction in Rabbinic Life and Literature, University Park, Penn State University Press, 2011, p. 75.. Au XIIe siècle, plusieurs théologiens, dont le rabbin séfarade Maïmonide22Maïmonide, Le Guide des égarés : traité de théologie et de philosophie par Moïse ben Maimoun dit Maïmonide, Tome III, trad. S. Munck, Osnabrück, O. Zeller, 1856-1866, p. 366., émettent l’hypothèse que l’encens remplissait aussi une fonction plus terrestre : celle de masquer les mauvaises odeurs émises par les sacrifices d’animaux…
Le présent des mages : l’encens des chrétiens
Hieronymus Bosch, Adoration of the Magi, 1485-1500. (source : Museo del Prado)
Le christianisme prend donc, lui aussi, naissance dans un contexte, géographique et culturel, où les parfums sont valorisés, notamment au sein des pratiques religieuses. Les premiers disciples du Christ seront d’ailleurs fidèles aux usages du Temple de Jérusalem23Annick Lallemand, « L’encens et le christianisme du Ier au IVe siècle après J.-C. », in Annie Verbanck-Piérard, Natacha Massar et Dominique Frère (dir.), op. cit., p. 335-342. et l’offrande de la Kétoret est à nouveau décrite dans le Nouveau Testament : dans l’évangile de Luc (1:5-13), Zacharie, époux d’Élisabeth, issue de la lignée d’Aaron, offre de l’encens à Yahweh « d’après la règle du sacerdoce » lorsque l’ange Gabriel lui apparaît à la droite de l’autel des parfums et lui annonce que sa femme stérile enfantera un fils qu’il devra nommer Jean.
L’importance symbolique de l’encens dans l’Évangile réside néanmoins principalement dans la scène de l’adoration « des mages d’Orient » telle que relatée dans l’évangile de Matthieu (2:11-12). Cet épisode, dont les détails seront développés au sein des textes apocryphes, fait de la résine de Boswellia l’un des trois dons précieux destinés à l’enfant Jésus. Bien que de multiples interprétations symboliques de ces présents aient été avancées par les théologiens, il est généralement admis que l’or indique le statut royal de l’enfant, que la myrrhe – amère et couramment utilisée dans les pratiques d’embaumement – symbolise son humanité, tandis que l’oliban atteste sa nature divine24Plusieurs commentateurs ont supposé que le troisième présent n’était pas l’or tel qu’on l’entend, suite à quelque erreur de traduction ou d’interprétation, mais plutôt un autre aromate, possiblement une épice, ou une autre résine de couleur jaune. Ainsi, avec la myrrhe rouge et l’oliban blanc, l’enfant Jésus aurait reçu trois substances odoriférantes de teintes distinctes. (Paul Faure, op. cit., p. 96 ; Susan Ashbrook Harvey, Scenting Salvation. Ancient Christianity and the Olfactory Imagination, Berkeley, University of California Press, 2006, p. 33).
Cependant, l’usage de l’encens, pur ou composé, est rapidement proscrit dans le culte chrétien afin de se distinguer des usages romains et juifs25A partir du début du IIe siècle, le refus de brûler de l’encens devant les images de l’empereur était donc un moyen sûr d’identifier un chrétien, ce qui entraînait généralement son expulsion, sa persécution ou son exécution. (Annick Lallemand, op. cit., p. 339-340). Dieu « n’a besoin ni de sang, ni de libation, ni d’encens26Saint Justin, Apologies, trad. Louis Pautigny, Paris, Alphonse Picard et Fils, 1904, p. 24. » écrit ainsi le martyr Justin de Naplouse au IIe siècle. Certains Pères de l’Église, à l’instar de Tertullien, condamnent fermement l’usage des substances odoriférantes, associées au paganisme et à l’apostasie, tandis que d’autres apologistes, tels Origène et Athénagore, les considèrent même comme des nourritures pour les démons27Sophie Read, « What the Nose Knew: Renaissance Theologies of Smell », in Subha Mukherji et Tim Stuart-Buttle (dir.), Literature, Belief, and Knowledge in Early Modern England, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2018, p. 179.… L’encens ne reprend une place symbolique dans la liturgie des chrétiens qu’après que les co-empereurs romains Licinius et Constantin Ier leur ont assuré la liberté de culte, en l’an 313. À la fin du IVe siècle, l’encens est réintroduit dans les églises chrétiennes dans le cadre des célébrations funéraires, d’abord utilisé, comme le note l’historienne Béatrice Caseau, « autour des tombes, celle du Christ lui-même, ainsi que celles des martyrs ou leurs reliquaires.28Béatrice Caseau, « Encens et sacralisation de l’espace dans le christianisme byzantin », in Yves Lafond et Vincent Michel (dir.), Espaces sacrés dans la Méditerranée antique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, p. 264. » L’encensement du cercueil, au moment de l’absoute, conclut d’ailleurs toujours les funérailles catholiques et orthodoxes, symbolisant les prières qui accompagnent la personne défunte et marquant son entrée dans « la bonne odeur du Christ » (2 Corinthiens 2:15)29Les civilisations égyptienne, grecque, romaine, hébraïque, chrétienne et musulmane ont toutes attribué aux dieux ou à Dieu – et souvent à leurs/ses émissaires et serviteurs – une odeur agréable, associant pureté de l’âme et bonne senteur. Chez les chrétiens, la transformation de la résine, substance matérielle tangible, en fumée odorante, intangible, symbolise en outre le passage du corps à l’esprit..
Au fil des siècles, les pratiques d’encensement – à base d’oliban pur ou mêlé à d’autres substances30Il semble que les substances résineuses aient été privilégiées dans les usages chrétiens pour leur caractère imputrescible. L’analyse chimique de brûle-encens chrétiens datant des XIIe, XIIIe et XIVe siècles retrouvés dans l’actuelle Belgique a ainsi révélé la présence d’oliban sudarabique aux côtés d’autres ingrédients locaux, notamment de la résine de genévrier et de pin. (Jan Baeten et al., « Holy Smoke in Medieval Funerary Rites: Chemical Fingerprints of Frankincense in Southern Belgian Incense Burners », PLoS ONE, vol. 9, n° 11, 2014) Les prêtres catholiques du Nouveau Monde reçurent quant à eux une dispense papale pour utiliser des résines provenant de sources locales, comme le copal, plutôt que de l’oliban. (David M. Stoddart, The Scented Ape: the Biology and Culture of Human Odour, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p. 194) Aujourd’hui, l’encens dit « pontifical », très prisé, est un mélange composé d’oliban, de myrrhe, de benjoin et de styrax. – se répandront graduellement dans la liturgie chrétienne, avec des intensités différentes selon les régions et traditions d’Orient ou d’Occident31Catherine Gauthier, « L’encens dans la liturgie chrétienne du haut Moyen Âge occidental », in Annie Verbanck-Piérard, Natacha Massar et Dominique Frère (dir.), op. cit., p. 343-349.. Lors des messes, processions et autres célébrations catholiques, orthodoxes ou apostoliques, divers types d’encensoirs permettent de répandre la fumée suave qui devient un « signe performatif32Margaret E. Kenna, « Why Does Incense Smell Religious?: Greek Orthodoxy and the Anthropology of Smell », Journal of Mediterranean Studies, vol. 15, n°1, 2005, p. 51-70. » de la transcendance. Tantôt offrande propitiatoire, signe de bénédiction, remède contre le malin, manifestation de la présence du Saint-Esprit ou médium accompagnant les prières, l’odeur de l’encens possède de très nombreuses fonctions symboliques qui évolueront et se complexifieront au cours du temps. À compter de la Réforme, au XVIe siècle, les protestants récusent en revanche ces significations et restreignent l’usage de l’encens, à nouveau associé aux pratiques sacrificielles du judaïsme.
De la même manière que la Kétoret devait masquer les émanations impondérables au sein du Temple, les fumées sacrées qui emplissent les lieux de culte chrétiens ont également rempli des fonctions plus prosaïques. Dès le Moyen Âge, l’encens – valorisé pour ses propriétés prophylactiques et thérapeutiques – sert aussi à purifier l’air où pourraient circuler les miasmes et à masquer les exhalaisons des corps rassemblés dans l’église (ainsi que celles de ceux possiblement inhumés dessous)33Mary Douglas, Purity and Danger: an analysis of the concepts of pollution and taboo, Londres, Routledge, 1966, p. 30 ; Sophie Read, op. cit., p. 182.. Comme le rapporte l’historien William Tullett, les sermons de la fin de l’époque médiévale sur l’Epiphanie enseignaient d’ailleurs « que l’encens offert par les trois rois mages à l’enfant neutralisait la puanteur de l’étable34William Tullett, « Frankincense », Encyclopedia of Smell History and Heritage [En ligne], publié le 14 juin 2023. https://encyclopedia.odeuropa.eu/items/show/9 ». Veiller à la bonne odeur de l’église garantissait donc à la fois la bonne santé et le confort olfactif des fidèles, si bien qu’à partir du XIXe siècle certains protestants, notamment anglicans, réclament la réintroduction de l’encens dans leurs temples35Avec le Mouvement d’Oxford, courant théologique et ecclésiastique anglais des années 1830, l’encens retrouve notamment une place dans ce qu’on appelle la Haute Église anglicane..
D’Athos à Solan : l’encens des monastères orthodoxes
A l’époque moderne, c’est chez les orthodoxes que l’usage de l’encens a perduré de la manière la plus prononcée. La liturgie de l’Église orthodoxe est d’ailleurs souvent qualifiée de « synesthésique36Margaret E. Kenna, op. cit., p. 63. » tant les différents sens y sont sollicités. « Dans le monde catholique, l’encens est beaucoup moins utilisé que chez nous, les chrétiens d’Orient37Communication personnelle entre Béatrice Boisserie et sœur Yossifia, décembre 2024. », explique sœur Yossifia, du monastère de Solan, dans le Gard, où l’encensement a lieu quasiment à chaque office : au début des matines, pour accompagner le Magnificat ou rythmer la messe quotidienne. « La modernisation du culte a oublié l’encens, mais aussi l’aspect sensible de la prière », regrette-t-elle.
La communauté de femmes à laquelle appartient sœur Yossifia commercialise d’ailleurs des encens naturels qu’elles produisent elles-mêmes, à raison d’une centaine de kilos par an. Les sœurs ont appris la technique dans un monastère anglais, dont les membres la tenaient directement des moines du mont Athos, en Grèce, haut lieu de la spiritualité orthodoxe. L’encens athonite, s’inspirant de la recette donnée à Moïse dans l’Exode, contient généralement une base d’oliban et de myrrhe à laquelle sont ajoutées d’autres matières, résineuses ou florales38Aaron Stevens, « The Smell of Holiness: Incense in the Orthodox Church », Mt. Menoikeion Seminar, 15 juin 2016. https://menoikeion.princeton.edu/sites/g/files/toruqf2036/files/stevens-paper.pdf. Les moniales de Solan y ajoutent par exemple de la résine de cèdre, achetée en Grèce ou en Turquie, et des essences venues de Grasse. « Des odeurs balsamiques contenant de l’oliban et de la myrrhe, mais aussi des essences de rose, jasmin, chèvrefeuille, fleur d’oranger, gardénia, lys… », détaille sœur Yossifia, expliquant que la communauté a adapté un pétrin de boulanger pour former la pâte d’encens : « les résines jouent le rôle de farine, les huiles essentielles celui de l’eau. » De petits grains sont ensuite façonnés à la main et enrobés d’une fine poudre de magnésie afin de les préserver. Ne reste plus qu’à les déposer sur un charbon ardent pour embaumer les différents moments du culte.
Plus profane que sacré : l’encens des musulmans
Ali Riza ‘Abbasi, Sultan Ibrahim Adil Shah II Venerates a Sufi Saint, vers 1620-1630 (source : British Museum)
Alors que l’usage de l’encens dans le monde arabe à la période préislamique (jusqu’en 622 environ) est avant tout rituel, aucun texte ne semble associer expressément une fumigation parfumée avec un acte cultuel dans le monde islamique. Les encensoirs ne font pas non plus – ou très peu – partie du mobilier habituel des mosquées39Julie Bonnéric, « Réflexions sur l’usage des produits odoriférants dans les mosquées au Proche-Orient (ier/viie-vie/xiie s.) », Bulletin d’études orientales, T. 64, 2015, p. 293-317.. Si quelques rares usages dans un contexte religieux sont malgré tout attestés, ce sont les nombreux usages profanes des encens, dont l’oliban (lubān), qui, dès l’époque médiévale, sont les mieux documentés. Certes, la terminologie arabe de l’époque ne permet pas toujours d’identifier avec certitude les substances odorantes évoquées par les textes et l’identification est d’autant plus difficile que certaines peuvent être utilisées seules, à l’instar de l’oliban, du benjoin ou du bdellium, mais aussi sous forme de mélanges, tels que le nadd, unencens arabe médiéval principalement composé d’oliban, d’ambre gris et de musc40Nigel Groom, The Perfume Handbook, Dordrecht, Springer, 1992, p. 157. https://doi.org/10.1007/978-94-011-2296-2. Nous savons malgré tout que la résine des Boswellia fut largement utilisée sous forme de fumigations par les premiers musulmans, principalement pour ses vertus prophylactiques et dans un cadre d’agrément, pour parfumer les corps, les vêtements et les espaces, ou encore dans le cérémonial domestique et princier de l’accueil41Sterenn Le Maguer-Gillon, « The art of hospitality: incense burners and the welcoming ceremony in the Medieval Islamic society (7th-15th cent.) », in Jean-Alexandre Perras et Érika Wicky (dir.), Mediality of Smells/Médialité des odeurs, Berne, Peter Lang, 2021, p. 41-59.. Ainsi marquées par le sceau du profane, les pratiques d’encensement, si répandues dans la vie quotidienne des arabo-musulmans d’hier et d’aujourd’hui, n’ont dans l’islam que peu à voir avec le sacré42Dans le Coran, seuls quatre aromates sont spécifiquement cités : « la plante aromatique » ( rayhān ), le camphre (kafūr), le gingembre (zanjabīl) et le musc (misk). Les hadiths, qui rassemblent la tradition orale au sujet du prophète, témoignent quant à eux du goût de celui-ci pour les parfums, mais l’oliban ne figure pas parmi les substances qu’il privilégie (le oud et le camphre). (Sterenn Le Maguer-Gillon, « L’encens dans le monde islamique médiéval (VIIe-XVe siècles) : usage sacrés, usages profanes », in Béatrice Caseau et Elisabetta Neri (dir.), Rituels religieux et sensorialité (Antiquité et Moyen-Age), Cinisello Balsamo (Milan), Silvana Editoriale, 2021, p. 463-474.). S’il semble que des substances odorantes (principalement du oud plutôt que de l’oliban) aient été occasionnellement fumigées à l’époque médiévale dans certaines mosquées (au moment des prières et durant le ramadān) ainsi qu’à la Ka’ba de la Mecque, elles ne revêtent pas pour autant une quelconque valeur symbolique, se contentant de parfumer agréablement le lieu43Il a également été avancé que les fumigations pouvaient aussi remplir une fonction pratique : repousser les insectes comme les mouches et les moustiques, notamment grâce au linalol contenu dans la résine d’oliban (Ahmed Al-Harrasi et al., op. cit., p. 6).. En outre, les preuves de tels usages restent anecdotiques, ce qui témoigne peut-être, comme l’écrit l’archéologue spécialiste de l’islam médiéval Julie Bonnéric, d’une volonté de distinguer les mosquées « tant des bâtiments profanes (habitat, palais, etc.) que des autres édifices religieux (églises synagogues, etc.) rendus sur-odorants par l’abondance de parfums qui y sont brûlés ou appliqués.44Julie Bonnéric, « Entre fragrances et pestilences, étudier les odeurs en terre d’Islam au Moyen Âge », Bulletin d’études orientales, T. 64, 2015, p. 37. » Selon elle, l’absence de ritualité complexe du culte musulman pourrait également expliquer cet usage restreint des encens dans la mosquée.
Néanmoins, comme l’écrit le spécialiste de la philologie arabe Jean-Charles Ducène, « il semble bien que, lentement, la fumée se soit immiscée dans certaines formes de dévotion45Jean-Charles Ducène, « Des parfums et des fumées : les parfums à brûler en Islam médiéval », Bulletin d’études orientales, T. 64, 2015, p. 171. (nous soulignons) », et en particulier dans le soufisme, c’est-à-dire les pratiques ésotériques et mystiques de l’islam visant la purification de l’âme. Un vase moghole à cannelures en spirale, probablement en laiton, servant de brûle-encens est d’ailleurs représenté dans les mains d’un assistant sur la gauche la peinture de ‘Ali Riza ‘Abbasi représentant le Sultan Ibrahim ‘Adil Shah vénérant un saint soufi (ci-dessus). Les encens (bakhūr) sont notamment brûlés dans les zaouïas46Édifice religieux autour duquel se structure une communauté soufie. lors des séances de dhikr47Le terme désigne à la fois le souvenir de Dieu et la pratique qui avive ce souvenir. Caractéristique du soufisme, le dhikr implique des récitations répétitives de prières ou de formules sacrées, à voix haute ou basse, souvent en groupe, menant à un état proche de la transe., accompagnant prières et litanies pour faciliter le contact avec le monde spirituel, favoriser la contemplation et chasser les mauvais esprits48Sterenn Le Maguer-Gillon, « L’encens dans le monde islamique médiéval (VIIe-XVe siècles) : usages sacrés, usages profanes », op. cit. Les fumigations sont également essentielles dans les pratiques magiques. Elles facilitent notamment la communication avec les djinns et les esprits, et servent dans les pratiques d’exorcisme. Cependant, même si ces rituels se revendiquent de la religion musulmane, ils peuvent faire l’objet de répréhension de la part des autorités religieuses.. En Indonésie, où l’islam a été introduit par les marchands soufis aux alentours du XIIIe siècle, les pratiques de fumigations rituelles de ces derniers, en rencontrant les coutumes d’encensement des sociétés traditionnelles, ont d’ailleurs facilité l’acculturation des populations locale à l’islam49Mohammad F. Royyani et al., « Incense and Islam in Indonesian context: An ethnobotanical study », Ethnobotany Research and Applications, vol. 28, p. 1–11. https://ethnobotanyjournal.org/index.php/era/article/view/5511. Même si cette pratique a pu être considérée comme une hérésie, notamment par certains musulmans orthodoxes arrivés au XIXe siècle, elle persiste aujourd’hui chez de nombreux musulmans indonésiens, qui mêlent parfois la résine des Boswellia à d’autres substances plus locales50La composition exacte des parfums à brûler employés dans le soufisme et les traditions qui en découlent demeure cependant difficile à déterminer. Si la résine de B. sacra, mais aussi de B. frereana (appelé « encens copte ») y trouve une place, d’autres substances locales et exotiques y sont, semble-t-il, plus prépondérantes..
Depuis les polythéismes de l’Antiquité jusqu’aux grands monothéismes qui perdurent de nos jours, l’oliban a traversé les âges et les cultes, trouvant une place dans les rituels du judaïsme ancien, du christianisme et, plus marginalement, de l’islam. Pourtant, son usage religieux au cours des deux derniers millénaires est loin d’être aussi linéaire et universel qu’on a pu le croire. Selon les époques et les variations doctrinales au sein même de ces religions, l’oliban oscille entre sacré et profane, entre prescription liturgique, méfiance et interdiction, révélant des rapports contrastés au rituel et à la symbolique olfactive.
À la charge spirituelle que l’encens a pu revêtir au fil des âges, il est en outre édifiant de constater que des motivations plus prosaïques ont également présidé à son utilisation : parfumer les lieux clos, masquer les odeurs de chair, désinfecter les espaces ou encore éloigner les insectes. Le fonctionnel et le sacré s’entrelacent ainsi dans les volutes aromatiques que nous associons aux religions monothéistes, nous rappelant que les pratiques cultuelles s’ancrent, aussi, dans des réalités bien terrestres.
Illustration principale : Salvador Viniegra y Lasso de la Vega, La Bendición del campo en 1800, 1887. (source : Museo de Málaga)
Jeanne Doré, directrice éditoriale et cofondatrice de Nez, Alexis Toublanc, parfumeur chez Parfum d’Empire et rédacteur pour Nez et Maïté Turonnet, journaliste et autrice spécialiste du parfum, expliquent leur manière de traduire en mots cet objet d’écriture si particulier qu’est le parfum.
Une table ronde enregistrée lors de la Paris Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.
Alors que les événements consacrés au parfum se multiplient dans le monde, le World Perfumery Congress (WPC) revendique une place à part. Son président, Roger Howell, revient sur les ambitions de la prochaine édition, prévue en 2026 à Monterey (Californie).
Pour ceux qui ne connaissent pas encore le WPC, pouvez-vous rappeler sa mission et ses objectifs ? Au cœur de sa mission, le World Perfumery Congress (WPC) vise à faire progresser et à célébrer l’art, la science et le commerce du parfum à l’échelle mondiale. C’est un événement bi annuel qui réunit l’ensemble de la chaîne de valeur du parfum – des parfumeurs et fournisseurs d’ingrédients aux spécialistes du marketing, aux créateurs de marques et aux universitaires – tous animés par une même passion pour l’olfaction. Le WPC agit comme un carrefour unique : là où se croisent créativité, chimie, tradition et technologie. Notre objectif est de favoriser l’éducation, de stimuler l’innovation et de créer un véritable espace d’échanges. Que vous développiez les ingrédients durables de demain, repensiez la narration olfactive ou cherchiez simplement à comprendre l’avenir du parfum, le WPC est le lieu où ces conversations convergent. Il est important par ailleurs de souligner que l’édition 2026 sera non seulement accueillie mais aussi produite par l’American Society of Perfumers (ASP), une organisation à but non lucratif fondée en 1947 pour soutenir et valoriser le rôle du parfumeur. La mission de l’ASP a toujours été de défendre les plus hauts standards d’éthique professionnelle, de créativité et de mentorat dans la communauté de la parfumerie. Cet esprit est profondément ancré dans l’ADN du WPC.
Face à la multiplication des événements autour du parfum – qu’ils soient récents, comme le Barcelona Perfumery Congress, ou historiques, comme in-cosmetics ou Cosmoprof Bologna -qu’apporte aujourd’hui le WPC que les autres n’offrent pas ? Nous nous réjouissons de la croissance du secteur et de la diversité des nouveaux forums mais le WPC demeure le seul événement mondial du parfum créé par des parfumeurs, pour des parfumeurs. Ce qui distingue le salon, c’est son focus sur l’art, l’innovation et la science de la parfumerie au plus haut niveau. Il réunit un mélange rare de talents créatifs, d’expertise technique et de vision stratégique. Nous rassemblons non seulement des maîtres parfumeurs et des jeunes talents, mais aussi les chimistes, évaluateurs, marketeurs et dirigeants de marques qui façonnent le récit du parfum à travers le monde. Le programme de conférences de l’édition 2026 est conçu avec profondeur et rigueur : les participants entendront directement celles et ceux qui créent les ingrédients de demain, repoussent les limites de l’IA appliquée à la création olfactive et préservent l’héritage culturel et historique de la parfumerie. Ce n’est pas seulement une exposition, c’est une plateforme pour façonner l’avenir du métier. Le WPC est également un moment essentiel de connexion pour notre communauté. À une époque où les échanges numériques prédominent, il règne une expérience sans équivalent, où les idées s’échangent autour d’une touche à sentir et où les collaborations durables naissent d’une passion commune pour le parfum. Ainsi, tout en saluant la diversité des événements existants, le WPC demeure le cœur battant de la profession mondiale de parfumeur.
Le SIMPPAR (organisé par la SFP, Société française des parfumeurs) a désormais lieu chaque année à Paris ou à Grasse, alors qu’il alternait autrefois avec le WPC. Comment percevez-vous ce changement, et quel impact a-t-il sur votre positionnement ? Bien que de nombreux exposants soient communs aux deux événements, le World Perfumery Congress se distingue par son audience véritablement internationale, composée de parfumeurs, créateurs et marques du monde entier. Tandis que le SIMPPAR est davantage centrée sur les professionnels de la région Paris/Grasse, le WPC 2026 proposera une expérience plus globale et immersive, combinant conférences inspirantes et opportunités de networking conçues pour favoriser la connexion entre les participants et les fournisseurs.
Ce repositionnement a-t-il influencé votre décision d’organiser désormais le WPC en interne, plutôt qu’avec votre partenaire historique Allured (éditeur de Perfumer & Flavorist), qui en assurait l’organisation depuis 2012 ? Quel est votre nouveau modèle ? Notre décision de produire le WPC en interne n’a pas été prise à la légère. Allured Business Media a été un partenaire précieux, et nous respectons profondément l’héritage qu’ils ont contribué à bâtir. Cependant, à mesure que l’American Society of Perfumers se développe et évolue, nous avons estimé qu’il était temps de reprendre la main sur la vision, le contenu et l’expérience du WPC. Cette décision s’inscrit dans un mouvement stratégique plus large au sein de la Société : être plus directement impliquée dans la conception de nos programmes, non seulement pour le WPC, mais aussi pour nos événements régionaux et ceux portés par nos membres. En assumant davantage de responsabilité, nous voulons faire entendre plus clairement la voix du parfumeur et garantir que le congrès puisse continuer d’inspirer, d’éduquer et d’unir notre communauté mondiale. Si la production est désormais dirigée en interne, nous continuons à travailler étroitement avec différents partenaires créatifs, logistiques et médiatiques. C’est une évolution naturelle, qui honore les fondations posées par Allured tout en ouvrant de nouvelles perspectives d’innovation et d’inclusivité dans le monde du parfum.
Après Nice (2018), Miami (2022) et Genève (2024), le WPC se tiendra à Monterey, en Californie, un choix qui a surpris de nombreux professionnels. Pourquoi cette localisation ? Le conseil d’administration de l’American Society of Perfumers souhaitait depuis longtemps accueillir l’événement en Californie, et Monterey offre un cadre idéal pour le prochain WPC. Le Monterey Conference Center est un lieu à taille humaine, respectueux de l’environnement et orienté vers la durabilité, ce qui nous permettra d’offrir une expérience de grande qualité à tous les participants tout en élevant le niveau global de l’événement.
Le profil des exposants a-t-il évolué ces dernières années ? Absolument. Le profil des exposants du WPC s’est transformé de manière enthousiasmante. On y retrouve aujourd’hui un panel plus large et plus diversifié d’entreprises, des maisons indépendantes aux grands groupes multinationaux. Cette diversité reflète l’ensemble du secteur du parfum : matières premières, technologies de pointe, emballages durables et systèmes de diffusion innovants. Cette évolution traduit la complexité croissante et l’interconnexion du domaine. Elle souligne aussi l’importance de créer une plateforme où toutes les voix, quelle que soit leur taille, peuvent contribuer au dialogue et à l’innovation. Nous sommes fiers d’encourager cette inclusivité et de favoriser un espace où de nouvelles idées et collaborations peuvent émerger à chaque maillon de la chaîne de valeur.
Avez-vous constaté des changements notables dans la présence ou la stratégie des grandes maisons, producteurs d’ingrédients ou fournisseurs de matières premières ? Lors du congrès 2022, nous avons observé des évolutions marquantes, tant en termes de présence que de positionnement, chez les grandes maisons de composition et les fournisseurs d’ingrédients. Ces changements reflètent le dynamisme d’un secteur en constante adaptation aux attentes des consommateurs, aux exigences de durabilité et aux avancées technologiques. Les entreprises ne se sont pas contentées de présenter leurs innovations : elles ont aussi adopté des postures plus collaboratives et pédagogiques, à travers des conférences, des stands immersifs ou une communication plus transparente sur l’origine des matières et la formulation. L’accent est désormais mis sur une créativité fondée sur la science et une innovation responsable – tendances qui seront encore plus présentes à l’édition 2026.
Pouvez-vous nous en dire plus sur le format et le programme du WPC 2026 ? Le Monterey Conference Center offrira un cadre plus intime au WPC. Trois zones d’exposition distinctes permettront aux visiteurs de découvrir de manière fluide les dernières nouveautés en matière d’ingrédients, de technologies et d’innovations. Des événements de networking seront intégrés tout au long des trois jours : petits-déjeuners informels, tables rondes thématiques, réceptions conviviales… autant d’occasions de rencontres et de collaborations entre acteurs de tous horizons. L’objectif est de favoriser à la fois les échanges spontanés et les connexions anticipées. Pour la première fois dans son histoire, le World Perfumery Congress lancera les WPC Exhibitor Awards, une initiative inédite visant à récompenser l’excellence, la créativité et l’innovation au sein du salon. Trois prix exclusifs seront attribués (catégories à venir).
L’ASP prévoit-elle de nouveaux formats ou technologies pour différencier ce prochain congrès ? Nous avons écouté les retours des participants et des exposants, et avons rationalisé le programme des conférences tout en mettant l’accent sur les voix des créateurs. Le congrès comportera 12 sessions au total (quatre par jour sur trois jours). Nous voulons que ce congrès soit par les parfumeurs, pour les parfumeurs. Notre ambition est que chacun reparte inspiré, dynamisé et connecté à la communauté créative mondiale. Les sessions aborderont les tendances globales dans tous les segments du parfum, de la fine fragrance aux produits d’entretien, en passant par le soin et l’ambiance. Des ateliers pratiques seront animés par des parfumeurs eux-mêmes, offrant aux participants une occasion rare d’explorer les processus créatifs, les approches techniques et la narration sensorielle directement à la source. Enfin, un appel à contributions (Call for Papers) sera lancé fin juin, invitant les parfumeurs et professionnels du monde entier à partager leurs idées et leur expertise.
Lorsque l’imaginaire vient à la rencontre des laboratoires, cela fait parfois des étincelles ! Nez à nez, expérience olfactive itinérante, fait partie de ces pépites. Issu de la rencontre entre d’une part Alexandra Veyrac et Nathalie Buonviso – toutes deux chercheuses au CNRS dans l’équipe Codage et mémoire olfactive du Centre de recherche en neurosciences de Lyon, et membres du GDR O3 – et de l’autre, de la compagnie de spectacle vivant Le Centre imaginaire, ce « théâtre des sens » illustre à merveille la croisée de deux mondes, l’un scientifique, l’autre artistique. Récit d’un projet fantastique.
La naissance du projet
L’histoire commence en 2017, lorsque Alexandra Veyrac, dont la recherche porte sur la neuroplasticité et la mémoire olfactive, croise le chemin du « musée itinérant de Germaine » proposé par Le Centre imaginaire, une compagnie de spectacle vivant originaire de Chabeuil (Drôme), qui travaille notamment autour de la thématique de la mémoire. Le dispositif permet alors d’écouter à l’aide de casques différents parcours constituant autant de portraits de femmes. Faisant écho à la réflexion de la chercheuse sur les modalités de médiation scientifique, il fait germer l’idée d’un « musée itinérant des odeurs ». « Lorsque les scientifiques s’adressent au grand public, notamment lors d’événements comme la Fête de la science, il s’agit souvent d’une explication très descendante. J’ai commencé à penser qu’on devrait trouver d’autres manières de communiquer, notamment à travers l’aspect participatif », explique-t-elle. Une idée qu’elle partage avec sa collègue Nathalie Buonviso, qui travaille sur le lien entre respiration et olfaction.
C’est dans ce cadre qu’elles contactent Jean-Baptiste Sugier, directeur artistique du Centre imaginaire : « Pour quelqu’un qui travaille dans le spectacle, les odeurs sont un territoire globalement inexploré, donc plein de potentialités. Le premier échange avec Alexandra et Nathalie a réveillé des souvenirs d’enfance : celui d’un péplum odorisé au Royal Deluxe, avec le parfum du bain de Néfertiti balancé sur 300 spectateurs ! J’en ai parlé à l’équipe, et nous nous sommes lancé dans le projet, avec mille idées en tête. »
Encore faut-il faire le tri entre ces idées. Dans cette optique, l’équipe artistique atterrit dans les laboratoires lyonnais pour une résidence financée par le Ministère de la culture. Elle y découvre la réalité expérimentale autour des travaux sur lesquels planchent les chercheuses : mémoire épisodique chez l’animal pour Alexandra, respiration et olfaction pour Nathalie ; l’occasion aussi de butiner auprès d’autres équipes du centre de recherche : « Ils ont pu échanger mais aussi voir la réalité du métier : par exemple, le fait que nous devons fabriquer nos propres instruments d’expérimentation pour répondre à des besoins précis les a beaucoup étonnés. Notre métier a en effet cette composante de création, même si ce n’est pas ce qui est mis en avant », sourit Alexandra. Les échanges entre les deux équipes s’étendent sur plusieurs mois, et aboutissent au projet de spectacle immersif, qui mêlera l’olfaction à deux autres sens : le toucher et l’ouïe, afin d’imaginer « un bain d’odeurs pour expérience existentielle quasi-chamanique, qui capte l’attention des spectateurs », dixit Jean-Baptiste. Plusieurs membres de l’équipe du Centre imaginaire s’impliquent dès le départ dans la création du projet, qui devient une véritable création collaborative.
Questions techniques
Cependant, là encore, entre l’idée et la pratique, il y a un monde : celui de la scénographie olfactive. Comment diffuser des odeurs de manière successive, sans les mélanger ? Qu’est-ce qui sera réalisable dans un espace relativement petit et, de surcroît, déplaçable, alors que les méthodes actuelles nécessitent souvent des machineries conséquentes ? Régulièrement confrontés à des problèmes d’ordre technique et scénographique, les artistes testent les moyens du bord : « On a tenté des choses parfois un peu loufoques : inversion d’un souffleur de feuilles au bout duquel on plaçait les parfums, utilisation de ballons, machines diverses… Mais l’air était vite saturé. On a finalement travaillé avec différents types de tissus imbibés, que nous pouvons manipuler facilement, placer sous le nez des participants », poursuit-t-il.
Quant au choix des senteurs, puisque le projet était de faire vivre une expérience personnelle à chacun, de réveiller ses souvenirs, il fallait des parfums assez complexes pour ne pas renvoyer à un seul référent (comme une odeur d’orange) et convoquer plus facilement l’imaginaire. L’équipe a donc fait appel à la parfumeuse indépendante Laurence Fanuel, spécialisée dans l’odorisation des lieux, pour lui demander de proposer des créations autour de mots-clés évoquant des moments de la vie (« enfance », « mort »…). Il faudra encore plusieurs échanges pour s’accorder sur des choix qui mettent l’équipe d’accord. Le projet se concrétise.
Des premières représentations au spectacle actuel
Mais le spectacle s’est aussi construit autour de rencontres avec son public : les enfants, ou encore les personnes malvoyantes, invitées à imaginer les odeurs du futur et dont les voix enregistrées peuplent désormais sa version finale. Par ailleurs, lors des premières représentations en 2021, Nathalie et Alexandra proposent des rencontres bord-plateau : « Nous étions là pour répondre aux questions souvent très riches des spectateurs, qui étaient assez touchés par l’expérience », explique Alexandra. Petit à petit, suivant les réactions, certaines odeurs ont été retravaillées, la scénographie s’est adaptée. Jean-Baptiste, Christina Firmino et Clémentine Cadoret du Centre imaginaire en assurent le bon déroulement à chaque représentation.
Aujourd’hui, après plusieurs évolutions et environ 300 représentations, le spectacle se compose de deux parties : dans la première, un comédien fantasque accueille le public dans un cabinet de curiosités, explicitant de manière poétique le système olfactif et son importance sur notre vécu, l’anosmie, l’hyperosmie… Il l’invite ensuite à prendre place sur des transats dans une ambiance feutrée et à se placer un bandeau sur les yeux. « Dans cette pièce circulaire, on commence par un rituel autour du feu. Un projecteur permet de jouer avec les lumières et les couleurs, mais aussi avec la sensation de chaleur sur la peau ; des sons, diffusés en même temps que les différents parfums, créent un voyage sensoriel en différents tableaux, à travers le présent, le passé et l’avenir. On en sort un peu bouleversé. On se rend ainsi compte que l’expérience immersive vaut tous les discours du monde », conclut Alexandra. Et Nathalie de poursuivre : « Cela nous a permis de voir les odeurs de manière beaucoup plus poétique, mais aussi de toucher, avec le spectacle de rue, un public qui n’est pas le même que celui des conférences, dont les participants ont souvent un capital culturel plus élevé. Nous avons aussi pu aller dans un lycée agricole, où les témoignages sur les odeurs des métiers techniques étaient passionnants ; ou encore au festival de Villeneuve en scène à Avignon, pour lequel Nez à nez a été sélectionné. Les échanges étaient toujours très riches, alors que les gens ne venaient pas forcément en étant intéressés par les neurosciences. »
Perspectives futures
Le spectacle continue de tourner, mais ses créateurs se projettent dans l’avenir : « J’aimerais travailler avec une nouvelle palette olfactive, en collaborant par exemple avec un autre parfumeur, pour proposer un nouveau voyage », lance Jean-Baptiste. Alexandra note quant à elle : « Nous rencontrons les mêmes difficultés que tout le secteur de la culture. Le spectacle est par ailleurs contraint par sa jauge, limitée à 30 personnes : on a parfois du mal à le faire programmer. Mais on adorerait aller toucher d’autres publics encore, d’autres lieux : les hôpitaux, les prisons, les Ehpad… » Pour l’heure, les plus chanceux pourront vivre cette expérience les 21 et 22 novembre, respectivement à Evry et Saclay, à l’occasion de la Biennale des sciences. On espère vous y voir nombreux !
Prochaines représentations les 21 et 22 novembre, puis le 10 mars 2026.
Olga Alexandre, neuropsychiatre, Fabienne Raux-Rakotomalala, médecin ORL et Céline Bourdoncle Perdriel, parfumeuse chez Cosmo International Fragrances, détaillent les champs d’application de la méthode OSTMR, une thérapie intégrant des outils composés par les parfumeurs et adaptés à la guérison de certains dysfonctionnements.
Une table ronde enregistrée lors de la Paris Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.
Pour créer la marque de parfums qui porte son nom, l’artiste multidisciplinaire Manuel Mathieu s’est tourné vers Juliette Karagueuzoglou, parfumeuse chez IFF. En revenant sur leur collaboration, tous deux expliquent comment leurs champs créatifs se nourrissent mutuellement, à la croisée du visible et de l’invisible.
Une table ronde enregistrée lors de la Paris Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.
Formé à l’école Givaudan, Jean-Claude Ellena a été parfumeur exclusif de la maison Hermès. Il a également composé pour les Éditions de parfum Frédéric Malle, Laboratorio Olfattivo ou encore Le Couvent et participé au lancement de la marque The Different Company. Écrivain, il a notamment publié L’Écrivain d’odeurs et La Fabuleuse histoire de l’Eau de Cologne, chez Nez éditions. Dans cette intervention intitulée « Demain, le parfum », il interroge le statut du parfum, jadis aristocratique, aujourd’hui populaire, avant de partager avec le public ses réflexions sur l’avenir de cette industrie.
Une masterclass enregistrée lors de la Paris Perfume Week 2025, animée par Guillaume Tesson.
Photo : DR.
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