Matière millénaire ayant accompagné les évolutions du parfum, l’encens trouve dans la modernité une place nouvelle, jusqu’à devenir l’une des voix les plus actuelles de la parfumerie contemporaine de niche.
Dans cet épisode, Dominique Roques, sourceur d’ingrédients naturels pour la parfumerie depuis plus de 30 ans et chargé d’implanter le projet de renaissance de cet arbre précieux dans le Wadi Dawkah, s’entretient avec Yohan Cervi, critique, conférencier spécialiste de l’histoire de la parfumerie moderne pour évoquer la trajectoire de cette matière ancestrale en parfumerie.
L’ambition de Matthew Wright, Director Natural Ingredient Platforms chez Amouage, est claire : « Transformer le Wadi Dawkah, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, en un centre de référence mondial pour l’encens et en une destination touristique incontournable. Et ce faisant, en tant que gardiens du site, faire du Wadi Dawkah un véritable sanctuaire pour les arbres à encens menacés ». Le projet, lancé à la suite d’un accord historique entre le ministère omanais du Patrimoine et du Tourisme et Amouage en septembre 2022, et porté en partenariat étroit avec le gouvernement omanais, vise à protéger l’un des trésors les plus emblématiques du Sultanat : le Boswellia sacra. Cet arbre mythique, dont la résine parfume le monde depuis des millénaires, ne pousse qu’en Arabie du Sud, dans certaines régions du Yémen et dans le gouvernorat du Dhofar, au sud d’Oman.
Partenariat éditorial
Un patrimoine exceptionnel, mais fragile. Classé quasi menacé sur la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), l’arbre à encens fait aujourd’hui l’objet d’une vigilance accrue. Une étude publiée en 2025 dans le Journal of Arid Environments rappelle l’ampleur des menaces : surpâturage des jeunes pousses, récolte excessive de résine, parasites, inondations et vents violents — certains de ces phénomènes sont appelés à s’intensifier avec le changement climatique, entraînant une surmortalité d’arbres à encens dans les endroits exposés.
Le développement économique et l’expansion urbaine ont exercé des pressions supplémentaires sur l’habitat naturel des arbres à encens, et ont rendu nécessaire leur déplacement. Le Boswellia sacra, pilier écologique et culturel du Dhofar, n’est pas invulnérable et demande à être préservé.
Sous toutes les coutures
Afin de s’assurer de la rigueur scientifique du développement au Wadi Dawkah, Matthew Wright et son équipe ont noué des partenariats locaux, nationaux et internationaux avec des institutions et des chercheurs indépendants. En 2025, un comité scientifique consultatif (Scientific Advisory Council) a été mis en place. Il rassemble, entre autres spécialistes, des experts de la Société environnementale d’Oman (ESO) et du Jardin botanique d’Oman.
Depuis 2006, le Jardin botanique étudie le Boswellia sacra sous toutes les coutures : collecte de graines, protocoles de germination, banque de semences, recherches génétiques. Sa mission : produire la connaissance scientifique indispensable à toute stratégie de conservation solide. Une nouvelle étude vise à modéliser l’évolution future des populations d’arbres à encens face aux scénarios climatiques. « Les gens pensent que les arbres seront toujours là. Mais ce n’est pas vrai », rappelle Laila Al-Harthi, responsable du département Botanique et conservation. Le comité scientifique consultatif a pour objectif d’apporter une rigueur scientifique et un regard critique afin d’améliorer radicalement la santé — au sens le plus large du terme — du site.
De son côté, la Société environnementale d’Oman a lancé sur neuf mois un grand inventaire de la biodiversité en vue d’établir un état des lieux qui servira de base à des plans d’amélioration écologique à long terme. La région, influencée par la mousson saisonnière (Khareef), possède une riche biodiversité. Elle abrite près des deux tiers de la flore du pays.
« Pour réussir au mieux, l’ESO est en contact régulier avec l’Autorité environnementale et le ministère de l’Agriculture, de la Pêche et des Ressources en eau », rappelle Suaad Al Harthi, directrice générale de la Société environnementale d’Oman (ESO). Un partenariat main dans la main qui a permis d’organiser des campagnes de plantation d’arbres à encens et des actions de sensibilisation auprès des communautés locales.
Stratégies durables
Dans le Dhofar, Boswellia sacra est un élément essentiel de l’identité culturelle et de l’économie. Ainsi, s’efforcer de le préserver, ce n’est pas seulement sauver un arbre. C’est protéger tout un écosystème — et avec lui, l’art ancestral de la récolte de l’encens — et offrir des perspectives économiques durables aux communautés qui en dépendent. Au-delà des données scientifiques, le comité veille à l’implication active des communautés locales. Toute stratégie durable de protection doit réussir à faire dialoguer des savoir-faire traditionnels avec des découvertes scientifiques : par exemple, en renouant avec les pratiques ancestrales de pâturage mobile, dont les études ont montré qu’elles donnent le temps à la terre de se régénérer pendant le khareef. Outre le fait de respecter le repos des arbres à encens, il faut aussi privilégier des techniques de cueillette sauvage et respecter les cycles naturels.
Récolte durable, attention accrue aux écosystèmes, équité sociale envers les travailleurs locaux : le Wadi Dawkah a tout bon. En 2025, il s’est vu labelliser pour ses pratiques vertueuses. Le site a en effet obtenu la certification FairWild, une référence mondiale en matière d’approvisionnement durable d’ingrédients sauvages. Une première dans la péninsule arabique. Et un jalon important pour Amouage, qui affirme son ambition d’inscrire l’encens omanais dans une filière vertueuse et maîtrisée.
Dans le cadre de la stratégie nationale Vision 2040, Wadi Dawkah aspire à devenir un modèle international d’approvisionnement éthique et transparent en ingrédients naturels pour la parfumerie. Et ce pôle central du développement durable pourrait inspirer plus largement. Car au-delà de l’encens, Oman dispose d’un riche héritage botanique naturel et agriculturel, comme la rose de Jabal Al Akhdar ou la myrrhe indigène.
Crédits : Conception et direction des partenariats : Mathieu Chévara Réalisation : Eléonore de Bonneval Vidéastes : Ateeb Ali, Mulook Albalushi Montage : Jean-Philippe Derail Sound design : Perfecting Sound Forever Title design : Vianney Bureau, Mikaël Charbonnier Amouage : Renaud Salmon, Andras Komar, Dominique Roques, Matthew Wright, Rayyan Alabdullatif Remerciements : Arielle Lauze.
En Chine, tout bouge très vite, et le monde du parfum n’est pas en reste. Tous les six mois, à Shanghai, la grand-messe du parfum qu’est le salon Notes voit s’installer des marques chinoises, asiatiques mais aussi européennes, venues présenter leurs créations à une foule toujours plus nombreuse. L’édition de ce début d’année s’est tenue du 2 au 5 avril 2026, accueillant de très jeunes maisons (moins d’un an d’existence) comme des noms plus établis. Petit tour d’horizon d’un salon qui redessine les contours du marché.
En préambule : la matriochka digitale
Arriver au salon, c’est immédiatement faire face à la réalité de l’écosystème chinois. La « Grande Muraille Internet » impose ses règles, et les super-applications, WeChat en tête, structurent l’expérience. Les marques, souvent peu enclines à distribuer des échantillons de la main à la main, exigent en général une inscription à leur mini-site pour daigner en offrir un. Une barrière numérique pour le visiteur étranger, mais la démonstration d’une intégration totale du digital dans le parcours consommateur local, où même la carte du plus petit restaurant se consulte via un QR code.
Certains l’aiment frais
Chaque culture olfactive possède sa grammaire. Avec un taux de pénétration de seulement 5 % (sur un marché de plus d’un milliard d’habitants), la parfumerie fine telle qu’on la conçoit en Occident est récente en Chine, et s’ancre dans des goûts formés par les produits fonctionnels. Les accords aromatiques ont le vent en poupe, sollicitant des notes familières pour le consommateur chinois, mais souvent perçues comme exotiques par la palette d’un parfumeur européen.
Le shiso (perilla) en est le parfait exemple : cette herbe de la famille des lamiacées (comme la menthe ou le patchouli) y jouit d’une popularité comparable à celle de notre basilic. On la retrouve magistralement exploitée dans Chai Lee du parfumeur Damfool. Couplée à de nombreuses notes vertes, l’herbe rougeâtre joue une partition tantôt anisée, tantôt mentholée, ravissant les amateurs d’un registre proche de l’aromathérapie. Il n’est d’ailleurs pas étonnant de constater le succès local de marques à l’esthétique olfactive similaire, comme Aesop.
Au cœur du fruit et de la nostalgie
L’Asie n’est pas une destination culinaire réputée pour sa passion du sucre exacerbé. L’éthyl maltol (la note de barbapapa) et la vanille, si dominants en Occident, s’effacent ici au profit de la coumarine herbacée et, surtout, des notes fruitées. Fraise, fruit de la passion, goyave dominent, illustrés par des lancements comme Tough Berry de Voice from the Sky. Les maisons de composition s’adaptent : IFF présentait par exemple ses deux nouveaux extraits naturels LMR de framboise et de fruit de la passion.
Cette gourmandise prend aussi un visage plus local et régressif avec la pâte de haricot rouge, qui donne lieu à des accords captivants. Cette note réconfortante agit sur le public chinois exactement comme la fameuse crème de marrons Clément Faugier sur les palais français, soulignant un autre visage de la nostalgie olfactive, bien loin de la praline.
L’odeur des villes : le nouveau paysage olfactif
Avant même d’étudier les flacons, il faut ressentir l’environnement sensoriel de ces consommateurs. L’identité olfactive commence dans les rues : à Pékin, les effluves de canard laqué et de barbecue qui marquent la sortie des bouches de métro tranchent avec Shanghai, métropole aseptisée, rythmée par ses massifs de fleurs odorantes comme la giroflée. Surtout, le changement le plus bouleversant dans ces mégalopoles réside dans l’air et le silence : l’omniprésence des véhicules électriques (voitures comme scooters) a littéralement soustrait de nos narines l’odeur du pétrole et de la combustion, nettoyant le fond de l’air de ses scories thermiques.
Lost in translation : l’écueil de l’eurocentrisme
Ce paysage spécifique explique l’écart colossal de goûts auquel se heurtent parfois les marques occidentales. Flavius Calaj, parfumeur indépendant roumain, a pu mesurer que les compositions très musclées, chargées en pyrazines et bois ambrés, attractives dans les Balkans, s’avéraient beaucoup trop clivantes pour un pays valorisant la discrétion. La tradition du sillage est différente : dans les transports en commun, rares sont ceux portant un parfum perceptible à distance. L’identité olfactive diffusée dans le lobby du Radisson Blu contrastait d’ailleurs fortement avec cette retenue ambiante, un point notable.
Pour les créateurs étrangers, le défi réside dans la déconstruction de notre paradigme franco-centré. Rien n’illustre mieux ce clivage que le traitement de l’osmanthe. Lors d’une conférence, le constat était sans appel : le parfumeur européen compose presque toujours à partir de l’absolue d’osmanthe, dominée par ses notes intensément cuirées et animales. Le public chinois, à l’inverse, recherche l’odeur fraîche, abricotée et délicate de la fleur vivante qui éclot en automne. Ce simple exemple prouve qu’une approche esthétique fondamentalement différente est indispensable.
Ceux qui font les odeurs
Pour répondre à cette demande pointue, de nouveaux profils émergent. Si des maîtres incontestés comme Dominique Ropion ont fait le déplacement, son humilité contrastant avec la ferveur de l’exposition qui lui était consacrée, ce sont les parfumeurs indépendants chinois (Tianle Feng, Lorenzo, Damfool) qui tirent leur épingle du jeu. Ils maîtrisent intrinsèquement la mémoire olfactive de leur pays, un atout décisif pour toucher le cœur d’un habitant de Chengdu ou de Guangzhou.
L’envers du décor : la puissance de l’usine du monde
Au-delà du jus, la véritable force de frappe des marques chinoises réside dans l’exécution physique. Si leur storytelling s’appuie volontiers sur la mythologie locale, leur arme secrète est logistique. Être au cœur de « l’usine du monde » offre à ces maisons un accès direct et à bas coût à un appareil industriel inégalé. Cette proximité leur permet de déployer des stands spectaculaires : Atelier Möbius proposait des agencements grandioses à une fraction du budget européen. Surtout, le flaconnage est soigné à l’extrême ! Même à un positionnement tarifaire accessible (le format 30 ml est la norme), les flacons, les capots et les textures bénéficient d’un soin inouï, rendu possible par cet avantage économique. On s’éloigne définitivement du dogme de la niche française et de son fameux « tout dans le jus, rien dans le marketing ». À l’ère des réseaux sociaux où le visuel prime, la forme est ici aussi cruciale que le fond, et les marques occidentales peinent à rivaliser avec un tel niveau de finition à ce prix.
Et demain ?
En quittant Shanghai, une chose est claire : le marché chinois du parfum ne se contentera pas d’importer nos codes. Il invente les siens, se nourrissant de la parfumerie occidentale mais avec ses propres ingrédients, sa nostalgie, et une force de frappe industrielle qui donne une leçon d’humilité. Pour les acteurs professionnels souhaitant s’implanter en Chine, le constat est sans appel : un simple « copier-coller » de nos formules occidentales n’amènera que des succès mitigés. Tout est à revoir, adapter, ou réinventer pour satisfaire ces consommateurs exigeants. Rendez-vous en octobre pour la prochaine édition. D’ici là, il nous faudra sérieusement retravailler nos accords d’osmanthe.
Depuis plus de trois décennies, le Simppar s’est imposé comme un rendez-vous à part dans le paysage de la parfumerie. Pensé comme un espace de découverte et d’échange entre producteurs de matières premières et parfumeurs, le salon cultive un format volontairement convivial, loin du rythme effréné des grands congrès internationaux. Après une première édition grassoise saluée en 2024, l’événement confirme aujourd’hui son ancrage dans la capitale mondiale du parfum, où il se tiendra les 26 et 27 mai. Entre défis logistiques, ouverture à de nouveaux exposants venus du monde entier et volonté de préserver son identité historique, le Simppar poursuit son évolution sans perdre l’esprit qui a fait son succès. Rencontre avec son organisateur, Thierry Duclos.
Alors que le Simppar était un événement 100% parisien, sa première édition grassoise, en 2024 a été un grand succès. Quels enseignements en avez-vous tiré ?
Le premier Simppar à Grasse en 2024 répondait à une demande de nombreux exposants historiques des premiers Simppar à Paris venant de cette région, et d’un souhait du Maire de Grasse d’organiser enfin un premier événement international d’ampleur dans sa ville après l’échec du WPC en 2018. L’organisation de cet événement a demandé 3 ans de préparation, nécessaires à la mise en place des solutions concernant l’hébergement, l’accès et les parkings. Une fois la faisabilité confirmée, cette première édition avait valeur de test car il y avait encore pas mal d’inconnues, principalement liées au fait que le salon se déroule à l’extérieur. Si c’était un succès, on pouvait envisager de le renouveler en alternance avec Paris, ce qui s’est finalement produit. Même s’il reste encore pas mal d’impondérables, à commencer par le manque de place et un accès compliqué, tout le travail effectué en amont permet aujourd’hui de renouveler l’opération tous les 2 ans.
Pour ceux qui ne seraient jamais venus visiter le Simppar, pouvez-vous nous expliquer quels en sont les principaux ingrédients et en quoi ils en font un événement incontournable pour toute la profession ?
A l’origine, il y a 35 ans, le Simppar a été créé par la SFP pour permettre à ses membres, principalement les parfumeurs, de rencontrer des producteurs et fabricants de matières premières. Au fur et à mesure des éditions, il s’est développé et professionnalisé sans s’éloigner de son principe fondateur : mettre tous les exposants, petit producteur ou multinationale, sur un pied d’égalité en leur proposant un stand unique, et en limitant le nombre d’exposants pour préserver un esprit convivial. Le Simppar est avant tout un salon de découverte. Son but est de permettre aux parfumeurs ou acteurs de l’industrie de découvrir, en prenant le temps, de nouveaux produits ou de rencontrer de nouveaux fournisseurs. En fait, tout l’opposé du speed dating usuel des congrès. C’est aujourd’hui le salon qui accueille le plus grand nombre de parfumeurs.
Cette édition 2026 marque ce qui semble être la pérennisation du rendez-vous à Grasse, en alternance avec Paris. Que nous réservez-vous cette année ? …et pour les prochaines ?
Cette année, nous avons une quinzaine d’exposants de plus qu’en 2024 et 12 qui participent pour la première fois, venant d’Autriche, de Bulgarie, de Chine, d’Egypte, d’Espagne, de Grèce, d’Inde et bien entendu de France . Tous apportent avec eux des produits nouveaux ou innovants qui viennent compléter la gamme des matières premières présentées sur ce salon. Le Simppar 2027, prévu les 2 et 3 Juin 2027 à Paris, suivra la même tendance avec une augmentation limitée du nombre de stands et l’arrivée de nouveaux exposants pour permettre aux parfumeurs et visiteurs de découvrir de nouvelles matières premières
Moins connue que Grasse, la ville de Kânnauj, dans l’Uttar Pradesh (nord de l’Inde) est l’un des berceaux historiques du parfum. Diane Saurat-Rognoni, conférencière et autrice, fondatrice d’Ad Vitâme et Magali Quenet, fondatrice de Mon parfum c’est moi, organisatrice de voyages et d’ateliers olfactifs, nous invitent à découvrir les traditions millénaires de cette cité indienne : techniques artisanales, savoir-faire unique et matières premières emblématiques. Un voyage olfactif au coeur d’un autre grand territoire du parfum béni par les eaux du Gange.
Une conférence enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.
Les Nations Unies ont désigné le 20 mai Journée mondiale des abeilles en hommage à Anton Janša, pionnier des techniques apicoles modernes. À cette occasion, Nez vous invite à découvrir la ruche Eustache, née du travail et de la passion de la designer Juliette Dorizon (l’une des icônes de notre 21e numéro) : un objet pensé pour le bien-être des abeilles, mais aussi comme une invitation pour les humains à mettre, littéralement, le nez dans la ruche.
« Lorsque nous entrons dans le royaume des abeilles, nous devons abandonner tous nos critères humains1John Burroughs, Under the Maples, Boston et New York, Houghton Mifflin Company, The Riverside Press Cambridge, 1921, p. 161. », écrivait le naturaliste américain John Burroughs au début du XXe siècle. La formule pourrait servir d’introduction au travail de la designer française Juliette Dorizon, tant celui-ci invite à déplacer nos habitudes de perception pour nous soucier autrement de l’existence des abeilles domestiques2On connaît aujourd’hui environ 20 000 espèces d’abeilles dans le monde, dont près de 1 000 en France. Parmi elles, une seule est domestiquée : Apis mellifera, dont il existe plusieurs sous-espèces, dont l’abeille noire, espèce endémique de nos régions, Apis mellifera mellifera.. Originaire du Sud-Ouest de la France, c’est pourtant en ville que Juliette Dorizon rencontre d’abord Apis mellifera, au cours de ses études en design d’objet. De cette rencontre naît en 2013 Eustache, une ruche octogonale inspirée des troncs d’arbres creux où les essaims sauvages aiment à s’installer. Pensée comme un trait d’union entre cet habitat naturel et les nécessités pratiques de l’apiculture, cette ruche d’un nouveau genre propose une autre manière de travailler avec une alliée plurimillénaire et de prendre soin de cette alliance.
Or cultiver une relation plus attentionée aux abeilles peut notamment passer par une attention olfactive à leur égard. Si l’on sait combien la sensibilité chimique leur est essentielle3Le système de détection olfactif des abeilles domestiques se situe dans leurs antennes. Celles-ci sont couvertes de sensilles, de fins poils portant les récepteurs olfactifs (OR) et ionotropiques (IR). Chez Apis mellifera, on compte 187 gènes codants ces récepteurs, qui sont aussi capables de détecter l’humidité relative, le gaz carbonique, certaines vibrations et la température. Dans l’obscurité de la ruche, ces récepteurs servent à reconnaître les membres de la colonie, à percevoir la présence de la reine, à évaluer l’état du couvain, à gérer les conditions atmosphériques, ou encore à détecter des composés signalant la maladie et la mort. Au dehors, le système olfactif supplée la vision pour trouver nectar et pollen. La finesse olfactive des abeilles explique aussi que les humains les utilisent comme détecteurs biologiques. Par conditionnement pavlovien – une odeur associée à une récompense sucrée – elles peuvent en effet apprendre à répondre à des composés précis. Des projets de design, comme Bee’s (2007-2009) de Susana Soares, ont ainsi imaginé des dispositifs où des abeilles entraînées détecteraient, dans l’haleine humaine, des composés associés au diabète, à la tuberculose ou à certains cancers. D’autres recherches ont exploré leur capacité à reconnaître des odeurs d’explosifs. (Wendy Carolina Gomez Ramirez, et al., « The neuroecology of olfaction in bees », Current Opinion in Insect Science, Vol. 56, art. 101018, avril 2023.https://doi.org/10.1016/j.cois.2023.101018), on ignore souvent que l’olfaction humaine joue aussi un rôle important dans les pratiques apicoles. L’atmosphère olfactive du rucher est en effet d’une richesse rare, changeante selon les saisons, les plantes butinées et la santé de la colonie. Aux senteurs de cire, de miel, de pollen, de propolis, de gelée royale ou de phéromones s’ajoutent parfois des effluves indicateurs de maladies, de parasites, de fermentation ou de mort. Viennent encore les odeurs apportées par l’être humain – celle du bois des ruches, de la fumée de l’enfumoir, des traitements à l’acide formique ou aux huiles essentielles4 L’apiculture utilise d’ailleurs depuis longtemps les odorants pour orienter les comportements des colonies. Virgile conseillait déjà de préparer pour l’essaim un lieu parfumé : «Répands, dans ces lieux, les odeurs chéries des abeilles : que la mélisse broyée se mêle à la pâquerette ; fais-y retentir l’airain et les cymbales bruyantes de Cybèle. D’elles-mêmes les abeilles viendront se fixer dans ces demeures parfumées… » (Œuvres de Virgile, trad. française de la collection Panckoucke, Paris, Garnier Frères, 1859, p. 196). Aujourd’hui encore, les ruches peuvent être enduites de cire, de propolis ou de plantes aromatiques afin d’attirer un essaim. De même, les appâts à essaims vendus dans le commerce, comme le « Charme abeilles », imitent souvent la phéromone de Nasonov avec des huiles essentielles contenant notamment du géraniol. – qui perturbent plus ou moins les insectes. C’est à cette complexité olfactive, dans laquelle se lisent à la fois l’activité des abeilles, leur état de santé et leurs interactions avec le milieu, que Juliette Dorizon invite à prêter attention grâce à un dispositif olfactif en verre greffé à la ruche pour permettre d’en humer l’intérieur, de manière non intrusive.
Associé à un cornet acoustique destiné à écouter l’activité des abeilles, ce dispositif est à la fois un accessoire technique et pédagogique qui invite l’apiculteur, l’apicultrice et le public à se décentrer en s’intéressant à des manifestations non visuelles. Eustache propose ainsi une rencontre multisensorielle avec les abeilles mellifères, nous rappelant notamment que les odeurs sont porteuses d’informations pour les êtres autres qu’humains, mais aussi sur eux. L’objet de design devient alors un médiateur, nous incitant à cultiver d’autres façons de connaître, de ressentir et d’entrer en relation. En ce sens, les dispositifs imaginés par Juliette Dorizon relèvent de ce que l’anthropologue Anna L. Tsing appelle les « arts de l’attention5Pour Anna L. Tsing, les « outils d’attention » (tools for noticing) désignent avant tout des pratiques conceptuelles et méthodologiques permettant de rendre perceptibles des réalités souvent négligées dans les cadres et récits dominants de la modernité. Ces outils impliquent également un engagement envers des modes de connaissance alternatifs — tels que les savoirs situés, incarnés ou militants. Cette notion s’inscrit dans ce que l’anthropologue appelle les « arts de l’attention » (arts of noticing). (Anna Lowenhaupt Tsing, The Mushroom at the End of the World: On the Possibility of Life in Capitalist Ruins, Princeton, Princeton University Press, 2015). » : des pratiques et méthodes permettant de remarquer – et de rendre remarquable – ce qui nous échappe, en particulier à l’ère de l’Anthropocène et de la crise de nos relations au vivant.
Dans cet entretien, la designer revient sur la naissance de la ruche Eustache, sur sa volonté de proposer une apiculture plus respectueuse des abeilles, sur l’importance de l’approche sensible, mais aussi sur les odeurs qui accompagnent la vie d’un rucher. À travers son travail, se dessine également une question double : comment le design et l’odorat peuvent-ils nous aider à mieux cohabiter avec les autres vivants en nous rendant plus attentifs à leurs manières d’exister6Si, depuis plusieurs années, de nombreux artistes collaborent avec des abeilles domestiques, ou produisent des œuvres en cire odoriférantes, plusieurs artistes se penchent aussi sur la possibilité de pénétrer leur monde olfactif. Anne Marie Maes a ainsi recréé l’atmosphère olfactive d’une ruche (Smell of the Hive (2019) ; BeeTokyo 9 et Bee Love 2C (2022) avec Guerlain), tandis que Helena Nikonole a imaginé, avec To Bee (2019), un traducteur phéromonal faisant des signaux chimiques des abeilles des parfums humainement perceptibles. ?
En tant que designer d’objets, quel a été le déclencheur de votre intérêt pour Apis mellifera et pour l’apiculture ?
Juliette Dorizon : En 2012, alors que je faisais mes études à New York, j’ai trouvé une brochure proposant des cours d’apiculture. Cela a éveillé ma curiosité et je me suis inscrite. J’y ai appris les bases, tout en menant mes propres recherches sur les abeilles dans le cadre de la rédaction d’un mémoire qui partait du constat que les abeilles vivent mieux en ville qu’à la campagne, où elles pâtissent des pesticides, des monocultures et de l’apiculture intensive. Peu après, de retour en France à l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris, alors que je rédigeais un autre mémoire sur les initiatives écologiques citoyennes, par la fenêtre ouverte est entrée une abeille. Un membre du personnel m’a alors expliqué qu’il y avait des ruches sur le toit de l’école et que l’administration cherchait justement un étudiant ou une étudiante pour suivre le projet et le faire connaître. J’ai sauté sur l’occasion et c’est de cette manière que j’ai commencé ma cinquième année en design objet autour de l’apiculture. Ce diplôme imposant la production d’un objet physique, j’ai décidé de travailler sur une ruche, car je savais que les ruches n’avaient pas été revisitées depuis les années 1860.
L’idée d’une ruche moins productiviste que la ruche Dadant — modèle le plus répandu dans le monde depuis son invention par Charles Dadant au XIXe siècle — s’est-elle imposée d’emblée ?
Oui, car je savais que l’une des problématiques majeures en apiculture est le syndrome d’effondrement des colonies. Tous les ans, les apiculteurs et apicultrices, au moment d’ouvrir leurs ruches à la sortie de l’hiver, découvrent la disparition d’un pourcentage important de leur cheptel : 40, 60, parfois 90 %. Cette surmortalité hivernale a plusieurs causes, notamment l’exploitation intensive des essaims d’abeilles, mais aussi les croisements pour obtenir des hybrides qui produisent plus de miel mais sont plus fragiles7Parasites, maladies, pesticides, polluants, carences nutritionnelles, perte d’habitat, changement climatique, intensification de la production agricole, réduction de la diversité spécifique ou génétique sont autant de facteurs qui menacent les populations d’abeilles domestiques comme d’abeilles sauvages qui, en outre, se trouvent en compétition avec les premières pour l’accès au pollen et au nectar.. Puisque je ne pouvais pas agir sur les pratiques agricoles, la destruction des habitats ou les bio-agresseurs, j’ai voulu au moins promouvoir une apiculture décroissante, respectueuse de la biologie des abeilles, en proposant des habitats plus adaptés à celles-ci. Je pense qu’il faut aimer l’abeille pour la protéger et ne pas la voir uniquement comme un moyen de production, ce qui ne fait que fragiliser des populations déjà affaiblies.
Quels sont, à cet égard, les défauts de la ruche Dadant ?
La ruche Dadant a d’abord présenté un avantage par rapport aux ruches traditionnelles – les ruches-troncs, par exemple : l’installation de dix à douze cadres amovibles qui permettent de récolter le miel sans sacrifier la colonie. Mais ce nouveau modèle a aussi permis l’avènement de l’apiculture intensive. Comme elle est de format standard, les ruches peuvent être empilées, de même que les hausses – les éléments dans lesquels on récolte le miel – ce qui facilite l’usage de toute une batterie de machines pour extraire le miel, le faire maturer, le mettre en pot, etc. Certes, cela a l’avantage de pouvoir faire vivre les apiculteurs et les apicultrices de leur travail, mais cette industrialisation entraîne également des questionnements éthiques puisque les abeilles deviennent des moyens de production. Pour ma part, de la même manière que nous cherchons généralement à loger décemment nos animaux domestiques, j’avais envie d’offrir des conditions de vie confortables aux abeilles que nous avons domestiquées. J’ai donc cherché à créer un trait d’union entre la ruche-tronc et la ruche Dadant.
Même si votre ruche Eustache est d’abord pensée pour le bien-être des abeilles, vous avez aussi considéré l’apiculteur ou l’apicultrice. Comment avez-vous conjugué les besoins humains et non humains dans un seul et même objet ?
Lorsqu’on étudie le design, on apprend à considérer toutes les contraintes afin de faire émerger un prototype qui puisse répondre au plus d’éléments possibles. J’ai donc collaboré avec l’apicultrice Charlotte Chiarelli, qui travaille dans le respect total de l’abeille. À l’époque, elle travaillait avec le Muséum d’histoire naturelle et était très active dans le milieu apicole. Elle a vraiment été un pilier dans ce projet, parce qu’elle a une connaissance technique et biologique très précise. C’est ensemble que nous avons pensé à une ruche qui se rapproche du tronc d’arbre creux où vivent souvent les essaims à l’état sauvage, donc octogonale plutôt que parallélépipédique. Cette forme permet une meilleure circulation de l’air dans la ruche, tandis que les parois en douglas, plus épaisses que la moyenne, aident à maintenir la chaleur intérieure. Les angles ouverts sont aussi, en théorie, moins propices au développement des parasites, même si je n’ai pas eu l’occasion d’effectuer des mesures précises en la matière. En même temps, l’octogone permet de conserver des cadres, qui facilitent le travail de l’apiculteur ou de l’apicultrice : cinq du même format que ceux des ruches Dadant et plusieurs petits cadres qui se rétrécissent et suivent la forme de l’octogone. Certes, on récolte moins et la disposition des cadres est moins flexible, mais cela limite l’interventionnisme et oblige à respecter les manières de faire des abeilles. Enfin, comme j’ai placé la ruche sur pieds, elle se trouve à une hauteur plus confortable pour l’être humain.
Nous avons parlé de l’organisation intérieure de la ruche Eustache, qu’en est-il de son aspect extérieur ?
J’ai en effet aussi travaillé sur l’apparence de la ruche, qui concerne moins les abeilles qui l’habitent que les êtres humains qui la regardent. J’en avais assez de voir des ruches en forme de caisse posées sur des palettes avec un parpaing dessus pour empêcher le toit de s’envoler. Je trouvais cela dommage de négliger visuellement l’habitat d’un être vivant aussi important que l’abeille. Symboliquement, je trouvais important d’apporter à cet habitat une dimension plus travaillée, pour attirer une attention différente sur l’insecte. Je pense que cela peut influencer la manière dont on la traite. Je voulais donc me diriger vers un palais plutôt que vers une caisse. J’ai ainsi remplacé le traditionnel parpaing par une sorte de joyau rouge, que nous avons travaillé avec une argenture intérieure. Cela voulait dire : « Attention, ceci est précieux ! » Le rouge était aussi important pour que les ruches soient visibles de loin. Il s’agissait vraiment de remettre l’abeille sur le devant de la scène.
Ce qui participe aussi à l’aspect singulier de cette ruche, ce sont les dispositifs olfactifs et auditifs que vous avez intégrés à certains exemplaires. Comment cette idée vous est-elle venue ?
Dès la conception, j’ai pensé aux moyens de limiter les ouvertures fréquentes pour vérifier l’état de la colonie. Ouvrir une ruche provoque forcément une déperdition de chaleur alors que les abeilles dépensent beaucoup d’énergie à aérer la ruche, à maintenir une température et une hygrométrie idéales. C’est aussi une source de stress pour elles. J’ai donc imaginé un dispositif en façade qui permet, sans déranger la colonie, de faire un suivi, voire un premier diagnostic. Charlotte Chiarelli m’avait en effet signalé que, lorsqu’une colonie ne se porte pas bien, cela peut dégager des odeurs très caractéristiques. J’ai donc d’abord imaginé un dispositif pour sentir l’intérieur de la ruche à travers un entonnoir équipé d’une fine grille empêchant les abeilles de passer. Charlotte m’a alors dit : « Il faut aussi pouvoir écouter ! » J’ai donc ajouté une seconde pièce pour l’oreille. J’ai eu la chance de pouvoir travailler avec des artisans souffleurs de verre pour ces pièces — notamment Stéphane Rivoal de l’atelier Silicybine. Mais toutes les ruches Eustache n’en sont pas équipées, cela reste au niveau du prototype.
J’ai en effet découvert que plusieurs maladies bactériennes peuvent conférer des senteurs caractéristiques à une ruche. D’après divers témoignages, il semblerait que la loque américaine se signale par une odeur acide et putride d’ammoniaque, voire de chocolat amer, tandis que la loque européenne aurait une odeur aigre, vinaigrée et pénétrante. La nosémose, une maladie fongique, peut également provoquer une mauvaise odeur, de même que certains parasites comme le varroa ou le petit coléoptère de la ruche (Aethina tumida). Avez-vous déjà senti l’une de ces odeurs qui signalent une colonie malade ?
Oui, je me souviens de la visite d’une ruche qui avait un problème de loque européenne. Il y avait comme une odeur de pâquerette, mais de mauvaise pâquerette. Vous savez, cette odeur un peu rance qu’elles peuvent avoir parfois. Et en effet, cela sentait fort. On pouvait bien la sentir, même à travers le voile ! Mais d’autres odeurs indicatrices de maladies sont plus discrètes, il faut vraiment se concentrer et apprendre à les distinguer.
Au-delà d’être un outil de pré-diagnostic pour l’apiculteur ou l’apicultrice, ces dispositifs sont aussi, me semble-t-il, des outils pédagogiques très intéressants, en ce qu’ils permettent de porter une attention différente aux abeilles. Il s’agit d’entrer en relation avec elles par le biais de sens dont l’usage actif est souvent négligé, en particulier dans le cas de l’odorat. Or le cornet olfactif est vraiment une « invite8Le terme « invite » est la traduction proposée par Olivier Putois du concept d’« affordance », défini à la fin des années 1970 par le psychologue américain James J. Gibson dans The Theory of Affordances (1977) puis dans The Ecological Approach to Visual Perception (1979) comme les possibilités d’actions singulières d’un corps spécifique sur un environnement partagé. Le concept sera repris ensuite par Donald Norman dans The Design of Everyday Things (1988) pour désigner la capacité d’un objet à suggérer son usage prévu, induisant ainsi une action intuitive. Cette action demandée perçue dépend toutefois des attributs et des capacités physiques de l’utilisateur, ainsi que de ses objectifs, de ses convictions et de ses expériences passées. », pour reprendre le terme de James J. Gibson, à humer de manière délibérée. Comment avez-vous travaillé la forme de cet objet ?
Je suis très marquée par le courant form follows function : il faut arriver à ce que les lignes parlent presque d’elles-mêmes. J’ai donc mobilisé de manière un peu inconsciente la représentation de tout ce qui nous permet de sentir quelque chose, ne serait-ce que le geste de mettre ses mains autour du nez et de la bouche pour se concentrer et concentrer les molécules. Il y avait d’une part ce besoin de concentration, et d’autre part celui de s’adapter à la forme et à la taille de notre visage. Donc on part d’une forme un peu large qui se rétrécit vers l’abeille qui se situe à une autre échelle : cela donne forcément une sorte d’entonnoir. Dans mes recherches, j’ai aussi trouvé ce petit conduit qui relie l’oreille moyenne au nasopharynx : la trompe d’Eustache. C’est cela qui a donné son nom à la ruche, faisant symboliquement le lien entre l’écoute et l’olfaction.
Et pourquoi avoir choisi le verre soufflé, matériau plutôt inhabituel pour un objet destiné à exister dehors ?
Certes, le verre a l’inconvénient d’être fragile, lourd et difficile à travailler, mais il apporte certaines qualités, notamment le fait d’être inodore et translucide : on peut voir si une abeille est coincée dedans. J’aurais pu faire ces objets en argile ou en céramique, mais le verre est plus facilement nettoyable. C’est important, surtout si la ruche est malade. La couleur rouge, qui répond au joyau ornant le toit, était aussi importante pour moi. Je voulais une couleur chaude car, pour moi, l’abeille c’est la chaleur. Or le rouge, c’est l’amour, le cœur, le feu, le vivant, tout ce qui nous anime. Cela attire l’œil (humain9Apis mellifera possède, comme les humains, une vision trichromatique reposant sur trois types de photorécepteurs dont les spectres d’absorption vont de l’ultraviolet (300 nm) à la limite du rouge (650 nm) : moins sensible aux longueurs d’onde plus longues elle perçoit mal le rouge. (Carolina E. Reisenman et Martín Giurfa, « Chromatic and achromatic stimulus discrimination of long wavelength (red) visual stimuli by the honeybee Apis mellifera », Arthropod-Plant Interactions, Vol. 2, p. 137-146, septembre 2008. https://doi.org/10.1007/s11829-008-9041-8)). Le fait que ce ne soit pas incolore permet aussi de distinguer ces objets d’un matériel de laboratoire stérile et froid.
La forme, la matière, la couleur et l’échelle de l’objet fonctionnent donc conjointement pour suggérer qu’une action de l’odorat est requise. Ce que je trouve fort, c’est que, souvent, les ruchettes pédagogiques sont en verre transparent pour permettre de voir les abeilles à l’intérieur, mais ici l’usage du verre n’est pas seulement motivé par un impératif de vision : il permet surtout d’entrer un peu plus dans le monde non-visuel des abeilles, de les approcher en utilisant des sens qui ont aussi une importance majeure dans leur manière à elles d’exister.
Complètement. D’ailleurs, à propos des ruches vitrées ou des cadres que l’on met dans de petits bacs vitrés, c’est vrai qu’il y a un intérêt pédagogique, mais cela ne respecte pas le besoin fondamental qu’ont les abeilles de vivre dans le noir — surtout la reine et les jeunes ouvrières10Même si Apis mellifera est une espèce diurne, elle est aussi largement cavernicole : les abeilles mellifères sont donc actives de jour mais préfèrent nicher dans l’obscurité. La lumière artificielle ou une exposition constante à la lumière peut d’ailleurs perturber leur sommeil, ce qui a des conséquences sur leur comportement et la santé globale de la colonie. Les abeilles nourricières et cirières, en particulier, vivent dans une ruche normalement constamment obscure avant de devenir des butineuses et d’être régulièrement exposées à la lumière du jour. (Ashley Y. Kim, et al., « Exposure to constant artificial light alters honey bee sleep rhythms and disrupts sleep », Scientific Reports, Vol. 14, art. 25865, novembre 2024. https://doi.org/10.1038/s41598-024-73378-9). Quand on présente un cadre avec la reine et des centaines d’ouvrières pendant toute une journée sur un stand, c’est super pour le public, mais les abeilles, elles, vont passer une journée infernale. Les approcher plutôt par le nez et l’oreille grâce à ces objets en verre satellites qui ne dérangent pas les abeilles — sauf la petite ouverture que l’on crée en ouvrant la trappe —, cela leur épargne aussi du stress et une certaine dérégulation.
Nous avons parlé tout à l’heure des odeurs, plutôt désagréables, qui signalent un problème, mais une ruche en bonne santé est aussi un univers olfactif d’une complexité incroyable ! Il y a évidemment les odeurs de cire, de pollen, de gelée royale, de propolis et de miel11Certaines miellées, en fonction de la composition florale de l’aire de butinage, sont aussi réputées pour produire des odeurs très marquées, parfois surprenantes, qui peuvent influencer fortement le parfum général d’une ruche. Le solidago est parfois associé aux chaussettes sales, le pissenlit à une odeur d’urine de félin et le sarrasin à des évocations cuirées, évoquant parfois l’étable. Les miels finis présentent une très grande variété d’arômes, qui dépendent des espèces florales butinées, de la saison, de la météo, de l’espèce ou de la lignée d’abeilles, de l’état de la colonie, de la maturation et des conditions de conservation. D’une ruche à l’autre, et parfois d’un cadre à l’autre, la récolte peut être différente. Plus de 600 composés volatils ont été rapportés dans les miels, même si tous ne participent pas avec la même intensité à l’odeur finale. La roue des arômes du miel distingue généralement de grandes familles : floral, fruité, frais, chaud, végétal, boisé, chimique, avancé/altéré ou fermentaire., mais aussi celles de certaines phéromones perceptibles au nez humain12Avec plus de 50 phéromones émises par 15 glandes spécialisées et servant des buts variés (alarme, attaque, reconnaissance des pairs, orientation, agrégation, domination, contraception, séduction, etc.), les abeilles mellifères se distinguent des autres insectes sociaux par la sophistication de leur système de communication chimique. Or certaines des molécules sémiochimiques qu’elles émettent sont perceptibles au nez humain : la phéromone de Nasonov, par exemple, émise par les ouvrières pour favoriser l’orientation et le regroupement, contient du géraniol, du nérol, du citral, du farnésol, de l’acide nérolique et de l’acide géranique, elle possède donc une odeur évoquant la citronnelle, le géranium rosat et le citron. La phéromone d’alarme (ou d’attaque) du dard, émise par la glande de Koschevnikov, est quant à elle dominée par l’acétate d’isoamyle, évoquant la banane ou la poire très mûre, tandis que la phéromone d’alarme des glandes mandibulaires contient de l’heptan-2-one possédant une note cétonique à la fois fruitée et fromagère.. Avez-vous d’autres souvenirs olfactifs forts liés aux abeilles mellifères ?
Quand on ouvre une ruche, il y a plein d’odeurs qui nous assaillent, dont plusieurs que j’adore. D’abord, celle de la cire, qui est absolument divine13Les jeunes ouvrières produisent la cire grâce à leurs glandes cirières, situées sous l’abdomen. Elles l’utilisent pour construire les rayons qui accueilleront le couvain et le garde-manger. À sa sortie, la cire est encore limpide puis s’opacifie sous l’effet de la mastication et du contact avec la propolis, le pollen et les autres substances de la ruche. Lipophile, la cire absorbe peu à peu les composés avec lesquels elle entre en contact, qu’il s’agisse de phéromones ou de contaminants rapportés à l’intérieur. C’est pourquoi les rayons anciens, plus foncés, dégagent souvent une odeur moins caractéristique. À l’inverse, la cire d’operculation — celle qui ferme les alvéoles de miel — est la plus récente, pure et parfumée. La cire, mélange complexe de monoesters linéaires et complexes saturés et insaturés, d’hydrocarbures, d’acides gras libres, d’alcools gras libres et d’autres substances, contient au moins 48 composés volatils participant à son arôme. Sa composition chimique exacte est déterminée par ses origines botaniques et géographiques, les conditions climatiques de sa production, mais aussi par la génétique des abeilles. (Sava Ledjanac, et al., « The Influence of the Chemical Composition of Beeswax Foundation Sheets on Their Acceptability by the Bee’s Colony », Molecules, Vol. 29, n° 23, 21 novembre 2024. https://doi.org/10.3390/molecules29235489). C’est le mot qui me vient. C’est tellement doux, cela sent tellement bon ! Chez moi, il y a un placard où sont rangées des feuilles de cire : à chaque fois que je passe à côté et que je sens ce parfum, c’est presque méditatif. J’adore aussi sentir la propolis14La composition de la propolis varie selon les régions, les saisons et les arbres présents aux alentours de la ruche car il s’agit d’un mélange de substances résineuses (récoltées sur les bourgeons, les écorces ou les blessures des arbres, particulièrement des peupliers, bouleaux, aulnes, ormes et hêtres), d’huiles essentielles végétales, de sécrétions salivaires d’abeille, de cire et d’un soupçon de pollen. Son odeur est généralement douce et balsamique, évoquant le bois et la résine. La ruche est enduite de propolis pour la rendre étanche et empêcher les bactéries de proliférer. Elle est aussi utilisée pour réduire l’entrée de la ruche et empêcher les petits mammifères d’y pénétrer. Les abeilles l’utilisent enfin pour embaumer les intrus qui ne peuvent pas être évacués à cause de leur taille, de sorte que le cadavre ne pourrisse pas.. Et puis, du côté de l’apiculteur ou de l’apicultrice, il y a l’odeur de l’enfumoir15La fumée ne fait pas seulement « croire » aux abeilles qu’un incendie menace produisant ainsi une diversion, elle perturbe aussi temporairement leur perception des signaux chimiques d’alarme.. C’est parfois complètement entêtant, comme une odeur de feu de cheminée qui assèche un peu le nez. On utilise d’ailleurs tout un tas de combustibles – granulés, écorces, aiguilles de pin, paille de blé, herbes sèches (lavande, luzerne, thym, mélisse, sauge, absinthe…) – qui n’ont pas tous les mêmes odeurs : certains sont plus agréables que d’autres. Quand on rentre chez soi après avoir passé une journée dans un rucher, on est comme embaumé de toutes ces odeurs liées à la pratique de l’apiculture. Pour moi, ce sont comme des odeurs flottantes, un mélange de propolis brûlée, de cire chaude et de fumée. C’est très spécial. Ce qui serait intéressant, c’est de savoir si, dans les écoles d’apiculture, on apprend aux élèves à sentir… Car il y a vraiment une importance, une valeur à savoir sentir dans la pratique de l’apiculture16Voir par exemple le témoignage d’une apicultrice anosmique : https://www.youtube.com/watch?v=wJr6sTHXufw !
Pouvez-vous nous parler du programme d’ateliers « Abeilles sensibles » dont vous êtes à l’origine ?
C’est un programme que j’ai lancé lorsque je travaillais avec l’entreprise Mugo, qui avait installé des ruches à la Fondation GoodPlanet. J’ai construit des outils pédagogiques pour animer des ateliers de sensibilisation. J’ai notamment créé une maquette d’abeille géante démontable pour que les participants et participantes puissent voir comment une abeille fabrique le miel à l’intérieur de son corps, mais avec un côté un peu peluche qui donne envie d’en prendre soin. Mon but était d’apprendre aux gens à mieux les connaître et à les aimer, pour finalement mieux les protéger. D’ailleurs, le terme « sensible » que j’ai choisi pour nommer ces ateliers recouvre plusieurs choses : la sensibilité propre des abeilles, c’est-à-dire leur manière de percevoir le monde, mais aussi leur sensibilité à l’environnement et à toutes les perturbations d’origine humaine qui les rendent plus fragiles. Il y avait aussi l’idée que le sort des abeilles est un sujet sensible. Enfin, il s’agit aussi pour nous d’être sensibilisés et sensibles à leur cause. Dans notre monde, la sensibilité n’est pas vraiment une qualité valorisée alors qu’elle est primordiale. Si l’on n’est plus sensible, on n’est plus empathique et on n’a plus de problème à détruire…
Treize ans après la naissance du premier prototype, où en est aujourd’hui le projet Eustache ?
Je vais bientôt travailler avec un atelier à Flers pour construire de nouvelles ruches. Récemment, dans le cadre d’une alternance, j’ai aussi collaboré avec un ESAT, un établissement qui fait travailler des adultes en situation de handicap, et qui fabrique notamment des ruches. Ils m’ont dit qu’ils aimeraient fabriquer mes ruches, nous sommes donc en train d’étudier les plans pour pouvoir proposer une nouvelle version d’Eustache. C’est une renaissance pour ce projet que j’avais un peu mis de côté. J’aimerais aussi retravailler des prototypes, des formes et des matières, afin de rendre les dispositifs auditifs et olfactifs plus facilement reproductibles. Peut-être avec du verre moulé plutôt que soufflé, car pour l’instant ces dispositifs sont complexes à produire.
Pour finir, quelle est l’une des choses les plus importantes que l’on peut faire, en tant qu’individus, pour protéger les abeilles ? Et à l’échelle collective, en tant que société ? On peut arrêter d’acheter du miel en supermarché, dont on ne connaît pas la provenance. Il vaut mieux privilégier l’achat de miel auprès des conservatoires d’abeilles noires, qui font un travail extraordinaire pour la conservation de cette sous-espèce d’abeille mellifère, Apis mellifera mellifera, qui est notre abeille endémique, aujourd’hui menacée. Quand je me suis installée dans le Perche, je suis d’ailleurs devenue bénévole du Conservatoire de l’abeille noire de l’Orne, mais il y en a partout en France. Si l’on ne trouve pas de miel auprès des conservatoires, cela peut être auprès d’apicultrices ou d’apiculteurs engagés dans le respect de leurs abeilles et qui travaillent avec des abeilles noires. Plus largement, si l’on a un jardin, un potager ou même un balcon, on peut l’entretenir en favorisant les insectes, et ne pas penser seulement à soi. Nous sommes chacun un petit rempart contre certaines dérives, comme lorsque des députés votent des lois qui, selon moi, sont complètement déconnectées du vivant… Je ne comprends pas cette volonté acharnée de scier la branche sur laquelle on est assis. Sans les autres vivants, sans la biodiversité, les êtres humains ne peuvent pas vivre. Alors il faut porter ces causes, par tous les moyens possibles, même à sa petite échelle.
Depuis près de 50 ans, la maison de composition forme ses parfumeurs en interne. Qu’est-ce que ce type de formation apporte à une grande société ? Quelles sont les qualités requises chez les candidats ? À quoi ressemble la journée type d’un élève ? Les réponses d’Olivier Gurtler, vice-président Création Excellence chez DSM-Firmenich, et de Martin Koh, maître parfumeur et responsable de l’école.
Article rédigé en partenariat avec DSM-Firmenich
Quel est l’objectif pour une société comme DSM-Firmenich d’avoir une école interne ?
Olivier Gurtler : Nous considérons que les parfumeurs sont au cœur de notre société et de sa créativité et nous voulons les meilleurs talents pour gagner chaque projet. Avoir notre propre école nous permet de disposer d’équipes d’une grande diversité, spécialisées dans les catégories de parfumerie que nous considérons comme porteuses, et qui connaissent parfaitement notre palette et nos innovations. Et bien sûr cela favorise un fort sentiment d’appartenance en aidant les uns et les autres à se connaître, afin de créer cet environnement collaboratif qui est essentiel. Nous employons les talents d’aujourd’hui pour former la nouvelle génération, qui en retour apporte sa créativité et ses idées innovantes à l’entreprise.
Martin Koh : Il n’y a pas vraiment de livres expliquant comment créer de bons parfums. Donc si nous ne transmettons pas notre savoir-faire à la jeune génération, il sera perdu.
Depuis quand l’école existe-t-elle ?
M. K. : Elle a été créée en 1977 par Tony Morris, qui m’a formé par la suite. Son tout premier étudiant a été Francis Deléamont, qui a créé Boucheron pour femme.
Combien d’élèves l’école accueille-t-elle ?
M. K. : Nous avons 12 étudiants au total qui sont à différents stades de leur apprentissage, au sein de trois cursus : parfumerie fine, parfumerie fonctionnelle et parfumerie technique. Chaque année, nous recrutons entre deux et quatre candidats.
Quel est leur profil ? Quelles sont les qualités requises ?
M. K. : Ils doivent avoir au minimum un diplôme universitaire, de préférence en science, ou être diplômés de l’École supérieure du parfum et de la cosmétique (ESPC), de l’Isipca ou du Grasse Institute of Perfumery (GIP). Nous recherchons de la diversité en tant que société internationale qui vend ses créations partout dans le monde. Les candidats doivent également montrer un engagement sans faille vis-à-vis du métier de parfumeur et de l’entreprise : la formation est longue et elle représente un investissement important pour DSM-Firmenich. Ils doivent être prêts à travailler dur, car c’est ce que demande le métier de parfumeur. Enfin, ils doivent faire preuve d’esprit d’équipe.
Comment les recrutez-vous ?
M. K. : Tout commence par un test d’olfaction pour s’assurer que le candidat a un nez fonctionnel, qu’il possède une bonne mémoire olfactive, qu’il peut identifier une matière première, différencier deux ingrédients proches, distinguer ce qui a une odeur puissante ou discrète. Ceux qui obtiennent au moins 90% de bonnes réponses passent ensuite des entretiens avec un comité dans lequel je figure avec d’autres parfumeurs et des managers. Nous choisissons parmi eux trois à cinq candidats qui font ensuite une présentation au comité pour la décision finale. Le processus prend deux à trois mois au total, et le choix s’opère selon plusieurs critères : la créativité, bien sûr, mais aussi la capacité à présenter un concept et le développer, la persévérance, le savoir-être.
Combien de temps dure la formation ?
M. K. : Le cursus en parfumerie technique dure trois ans, et la formation est un peu plus longue pour la parfumerie fine et la parfumerie fonctionnelle : trois ans et demi pour ceux qui viennent de l’Isipca et de l’ESPC, quatre pour les autres.
Comment se déroulent les enseignements ?
M. K. : Nous n’avons pas d’école physique ni de cours magistraux, nous fonctionnons plutôt sur le modèle du mentorat, avec une vision très internationale. Tout au long de la formation, mon rôle est de les accompagner et d’évaluer leurs progrès chaque trimestre. Lors de la première année, qui se déroule à Londres, les étudiants apprennent les ingrédients de base : ils les décrivent, les mémorisent et les utilisent dans des accords et des formules. Cette année se conclut par un examen crucial qu’ils doivent absolument réussir pour poursuivre la formation. Genève les accueille pour leur deuxième année, qui est consacrée au fait de se familiariser à de nouvelles matières, notamment nos innovations, et aux différentes applications : les élèves apprennent à créer des parfums pour des shampoings, des crèmes pour le corps, des gels douches, des bougies… À partir de la troisième année, ils sont séparés en trois groupes en fonction du cursus choisi, et sont envoyés dans différents centres de création. Les élèves de parfumerie fine vont par exemple s’immerger à Grasse dans notre Villa Botanica pendant trois mois pour apprendre tout ce qu’ils ont besoin de savoir sur les naturels, voir la cueillette des fleurs, la distillation… Concernant l’intelligence artificielle, nous évitons d’exposer les étudiants trop tôt à ce genre d’outils, car il faut d’abord avoir de très bonnes bases pour les utiliser à bon escient.
À quoi ressemble la journée type d’un élève ?
M. K. : Je leur dis de commencer chaque matin par sentir sur mouillette les fonds de leurs créations de la veille. Le reste de la journée, on leur donne des exercices à faire : ils doivent créer des accords, apprendre à manier de nouveaux ingrédients… Au-delà de la formation technique, ils apprennent aussi à quoi ressemble la vie d’un parfumeur. Et ce qui est très important dans notre relation de mentorat, c’est le lien qui se crée entre nous et qui peut mener à des collaborations par la suite.
O. G. : Je pense que l’aspect soft skills est en effet presque aussi important que Ies compétences techniques. De l’extérieur, on peut avoir l’impression que les parfumeurs ont une vie fantastique, qu’ils passent leur temps à recevoir des prix en buvant du champagne. Or 95% du temps, des évaluateurs viennent dans leur bureau pour leur demander de retravailler leurs notes : « Cette note n’est pas assez fraîche ! », « Ce parfum n’est pas aligné avec le budget du client ! », « Ce parfum n’est pas stable et colore ! », « Ce n’est pas dans la direction de ce que le client a demandé ! » L’apprentissage de la résilience est essentiel – surtout pour un jeune entrant dans une grande maison où de nombreux maîtres parfumeurs sont en compétition contre lui sur chaque projet.
Que deviennent les élèves une fois leur formation terminée ?
M. K. : C’est un moment qu’ils attendent avec impatience ! Ils apprennent à voler de leurs propres ailes et rejoignent les centres de création dans lesquels nous avons des besoins. Cette nouvelle phase dans leur parcours fait aussi figure d’heure de vérité : ils doivent s’intégrer à une équipe, faire leur place et gagner des projets.
Martin, qu’est ce qui vous plaît le plus dans le fait d’être responsable de l’école ?
M. K. : J’ai commencé en ne connaissant rien à cette industrie – ce qui était normal à Singapour dans les années 1980. Je suis toujours touché aujourd’hui que DSM-Firmenich ait misé sur moi et m’ait ouvert ce monde fascinant et merveilleux. Trente-sept ans plus tard, je suis toujours là et c’est très important pour moi de transmettre l’héritage que j’ai reçu aux générations suivantes. Je suis toujours heureux quand un ancien élève me dit qu’un de ses parfums est lancé sur le marché. Par ailleurs, je dois dire que j’apprends de mes étudiants aussi. Ils sentent un ingrédient, me disent « Ah je pourrais l’utiliser pour faire ça » et il arrive que je n’y ai jamais pensé moi-même. C’est toujours enrichissant.
Pouvez-vous citer quelques noms de parfumeurs passés par l’école ?
O. G. : Le premier que j’aimerais mentionner est bien sûr Martin Koh, qui est un bon exemple d’un maître parfumeur couronné de succès en parfumerie fonctionnelle. Dans ce domaine, qui est souvent moins mis en lumière que la parfumerie fine, je pourrais vous donner les noms de François-Raphaël Balestra et Haresh Totlani, deux anciens élèves de Martin qui sont aujourd’hui maîtres parfumeurs, le premier participant au développement de nos nouveaux ingrédients, et le second qui, non seulement remporte de nombreux projets de création partout dans le monde, mais nous aide aussi à développer de nouvelles technologies autour du parfum en collaboration avec nos chercheurs à Genève. Et je terminerai en citant trois grands noms de la parfumerie fine : Alberto Morillas, Marie Salamagne et Daphné Bugey, dont vous avez peut-être entendu parler !
Maud Chevalier Rossi, parfumeuse fine fragrance, Laurie Junillon, directrice marketing et communication, toutes deux chez Sozio et Laurence Fanuel, parfumeuse indépendante, artiste, enseignante à l’Isipca et l’ESP et membre de l’association Nez en herbe expliquent comment l’éveil aux odeurs dès le plus jeune âge peut stimuler le développement cognitif, enrichir les apprentissages et poser les bases d’une parfumerie plus consciente et inclusive.
Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.
Lors du Smell Talk qui leur était dédié à la Paris Perfume Week au Palais Brongniart, les bases de Laire ont fait salle comble. Plus de 150 visiteurs s’étaient réunis pour écouter les parfumeurs Aliénor Massenet et Pascal Sillon (Symrise) retracer leur histoire d’hier à aujourd’hui, et poser le nez sur quelques-unes d’entre elles. Il faut dire que le nom « de Laire », s’il demeure peu connu du grand public, jouit d’une aura de légende auprès des amateurs de parfum. Fondées en 1876, les Fabriques de Laire ont en effet contribué à de nombreux chefs-d’œuvre de la parfumerie moderne, de L’Heure bleue de Guerlain à Femme de Rochas, en créant les bases qu’on trouve dans leurs formules. Un héritage dont les parfumeurs de Symrise écrivent aujourd’hui le chapitre contemporain.
Article rédigé en partenariat avec Symrise
De Laire, d’hier…
Si les Fabriques de Laire sont entrées dans la légende, c’est que leur trajectoire épouse celle de la parfumerie moderne. Fondée en 1876, cette société témoigne en effet d’une grande révolution survenue à partir de la seconde moitié du XIXe siècle : l’apparition, grâce à l’essor de la chimie organique, des premières molécules de synthèse sur la palette des parfumeurs. Vanilline, coumarine, isobutyl quinoléine… Dès leur création, les Fabriques de Laire produisent et commercialisent certains de ces ingrédients emblématiques d’une ère nouvelle de la parfumerie. Mais si ces derniers font aujourd’hui partie du langage courant des parfumeurs, il n’est pas évident pour les créateurs de l’époque – habitués jusqu’alors à ne manier que des naturels – d’apprivoiser leurs odeurs et leur puissance totalement inédites.
C’est le constat qui inspire à Marie-Thérèse de Laire, fille du neveu du fondateur de la société, cette idée géniale : proposer ces molécules non pas seules, mais « habillées » d’autres ingrédients, afin de les rendre plus faciles à intégrer à des compositions. Dès 1891, elle commence ainsi à imaginer des bases, assemblages harmonieux de quelques matières articulées autour d’une molécule de synthèse qui révèle ainsi tout son potentiel. Parfois décrites comme des « pré-parfums », les bases de Laire ne tardent pas à trouver leur clientèle. Séduisant de nombreuses maisons de parfum, elles contribuent à faire entrer les ingrédients de synthèse dans les usages des créateurs, mais aussi des consommateurs. Et jouent donc un rôle essentiel dans la révolution « moderne » de la parfumerie et dans l’ouverture du champ des possibles créatifs dont elle est synonyme. « Ambre 83 est un très bon exemple de l’apport des bases de Laire à l’histoire de la parfumerie. Créée dans les années 1900, cette base a permis de démocratiser l’utilisation de la vanilline, qui comptait parmi les toutes premières molécules de synthèse et dont de Laire était un fabricant », a rappelé Pascal Sillon lors d’une conférence de la Paris Perfume Week. Base iconique de la société, Ambre 83 s’est frayé un chemin dans les formules de nombreux parfums, notamment chez Guerlain qui en a fait un élément clé de ses sillages… ambrés.
… à aujourd’hui
Propriété de Symrise, la société de Laire et ses célèbres bases continuaient de se vendre à une poignée de clients fidèles, sans tapage, lorsque le parfumeur Pascal Sillon a eu l’idée en 2010 d’offrir un peu de lumière à ce véritable joyau. Car outre leur magnifique histoire centenaire, les bases de Laire ont profondément infusé l’inconscient collectif en offrant une signature parfois très distinctive à de nombreux parfums iconiques du XXe siècle – on peut notamment citer Habanita de Molinard (Mousse de saxe), L’Heure bleue et Mitsouko de Guerlain (Iriséine), ou encore Bois des îles de Chanel (Ambre 83). Un fabuleux héritage dont les équipes de Symrise ont pleinement pris conscience grâce au travail de Pascal Sillon, qui leur a dédié un mémoire, inspirant aux parfumeurs de la société l’envie d’écrire ensemble la suite de l’histoire. D’imaginer de nouvelles références, fidèles à la raison d’être originelle des bases de Laire : valoriser des ingrédients synthétiques, faciliter leur utilisation par les créateurs et contribuer ainsi à élargir les horizons de la parfumerie contemporaine. Avec une différence cependant : si les bases d’hier ont toujours été commercialisées, celles d’aujourd’hui sont captives, ce qui veut dire que les parfumeurs de Symrise sont les seuls à pouvoir les utiliser.
Au World Perfumery Congress (WPC) de Miami en 2016, Symrise donnait ainsi le coup d’envoi d’une nouvelle collection des bases de Laire contemporaines, signées par son équipe de parfumeurs. Parmi elles se trouvaient les trois bases que Pascal Sillon et Aliénor Massenet ont choisi de faire découvrir au public de la Paris Perfume Week en avril 2026. À commencer par Ambre 84, une création de Pascal Sillon qui rejoue la modernité de la base Ambre 83 grâce à une molécule à l’importance comparable à celle de la vanilline au siècle dernier : l’ethyl maltol aux accents de sucre cuit, clé de voûte des parfums gourmands d’aujourd’hui. Aliénor Massenet a ensuite présenté deux bases qu’elle a elle-même composées. Rouge groseille déploie une note fruitée salivante autour d’un captif remarquablement puissant, tandis que Poivre piqué suggère une trame froide et épicée sur laquelle ériger un parfum élégant. « Les nouvelles bases de Laire s’inscrivent dans la même philosophie que les historiques », a rappelé Aliénor Massenet. « Chacune contient toujours une molécule de synthèse, souvent captive, et au moins un naturel exclusif de Maison Lautier 1795. Cela rend nos bases doublement impossibles à copier ». À l’heure où les dupes inondent le marché de la parfumerie, ce gage d’unicité est l’une des forces que les bases de Laire confèrent, mécaniquement, à tous les parfums qui les emploient. Pas étonnant que les équipes de Symrise soient également sollicitées par certains clients pour leur composer des bases à façon. « Ces bases sur-mesure deviennent parfois la signature olfactive de toute une gamme », précise Pascal Sillon. Et de se réjouir du chemin accompli : « Les bases de Laire sont aujourd’hui une collection vivante, dynamique, qui perpétue l’histoire d’un nom légendaire de la parfumerie ». Qui pourrait bientôt n’être plus si secret que cela.
Barnes Fragrance Fair est un événement annuel dédié à la parfumerie de niche et artisanale, organisé dans la banlieue de Londres. Loin des grands rassemblements tels que la Paris Perfume Week ou Esxence, il est à entrée libre et s’adresse ainsi à un large public. Rencontre avec Amanda Carr, la créatrice de ce joyeux village de la parfumerie !
Pouvez-vous vous présenter et nous dire ce qui vous a inspiré pour créer Barnes Fragrance Fair ?
Je suis journaliste parfum et spécialiste des tendances. Cela fait une vingtaine d’années que j’écris sur l’industrie de la parfumerie, entre autres pour WGSN et We Wear Perfume. En suivant le marché mondial, j’ai constaté que les marques indépendantes britanniques montaient vraiment en puissance, mais qu’elles peinent à trouver leur place dans les circuits de distribution traditionnels. Il y avait donc un vrai manque, un espace à créer pour qu’elles puissent aller à la rencontre des consommateurs. Barnes Fragrance Fair est née de cette envie : offrir un lieu de rencontre festif entre ces artisans passionnés, qui créent des fragrances belles et singulières, et un public de plus en plus curieux et enthousiaste.
Qu’est-ce qui distingue Barnes Fragrance Fair des autres événements dédiés à la parfumerie aujourd’hui ?
On y trouve des marques indépendantes britanniques encore confidentielles, avec des fragrances vraiment excitantes. Mais ce qui fait l’âme de l’événement, c’est aussi l’énergie des visiteurs, heureux d’appartenir à une communauté olfactive qui grandit et avides d’apprendre, que ce soit lors des ateliers, des conférences ou de nos promenades parfumées dans Barnes.
Notre festival a quelque chose de très authentique, presque nostalgique — on est dans le « vrai » plutôt que dans « l’IA » ; dans la fête de village plutôt que dans le salon corporate. Les gens viennent de tout le pays, parce que c’est le seul salon de parfumerie grand public au Royaume-Uni, et qu’il n’ouvre qu’une seule journée par an — une expérience en édition limitée, en quelque sorte. Le parfum, ça ne s’achète pas comme une paire de chaussettes : on essaie donc de faire du chemin vers la découverte quelque chose d’aussi mémorable que le parfum lui-même.
Pourriez-vous nous en dire plus sur les « promenades olfactives » que vous organisez et sur l’expérience qu’elles offrent aux participants ?
Nous proposons deux types de promenades cette année. La première, c’est une balade dans le village de Barnes avec Olga Petrouchenko, historienne du parfum chez Perfume Daze. Olga conçoit un véritable parcours olfactif à travers le quartier — on s’arrête près de l’étang, dans les espaces verts, devant les maisons victoriennes, les églises, les boutiques de la rue principale — et elle associe chaque lieu à des fragrances que l’on peut retrouver sur l’événement. C’est une très belle expérience (les places partent en quelques heures !) et une façon de découvrir le parfum très éloignée du comptoir d’un grand magasin.
La deuxième promenade est une nouveauté cette année, imaginée par les studios Aromaco et Edge Retail Design : huit cabines olfactives colorées, installées sur le chemin qui relie les deux lieux principaux — le Barnes Green Centre et le Barnes Methodist Hall. À chaque passage devant l’une d’elle, un diffuseur à détection de mouvement envoie une petite bouffée de parfum. Une façon ludique et surprenante de découvrir des fragrances entre les deux halls.
Quels sont les temps forts qui marqueront cette édition ?
On est d’abord très heureux d’accueillir Nez, qui vendra ses magazines cette année ! C’est notre quatrième édition, et on est passé de 22 marques la première année à plus de 47 aujourd’hui. Parmi les nouvelles têtes : des collections pensées pour la génération Z et Alpha avec Spots & Stripes, un partenariat avec Yardley — la plus ancienne marque de niche britannique —, Gallia Rae qui puise dans le patrimoine céramique du Staffordshire pour créer des allumettes parfumées, ou encore Meadow Farm qui lancera une nouvelle collection à cette occasion. On propose aussi plus de conférences cette année, parce que nos visiteurs ont vraiment envie d’en savoir plus sur le parfum : un atelier sur les ingrédients avec Mane, et une conférence sur le parfum comme outil de bien-être animée par Alice du Parcq.
Le marché du parfum au Moyen-Orient, longtemps réduit à des codes figés, révèle aujourd’hui toute sa richesse, sa diversité et sa modernité. Amandine Galliano, parfumeuse senior et Benjamin Ogrizek, Managing Director Middle East & Africa, tous deux chez Robertet, expliquent comment les marques locales, les parfumeurs et les maisons de composition redéfinissent les attentes d’un public passionné et en constante évolution, entre traditions olfactives puissantes et nouvelles expressions créatives.
Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.
Comment aborder la culture olfactive en Chine, avec ses rituels et ses spécificités régionales ? Meng Gu, parfumeuse fine fragrance chez Robertet et Anne-Sophie Gauvin, associée chez KeYi décryptent les spécificités de ce pays, en explorant les traditions millénaires, les goûts et les nouvelles attentes pour mieux comprendre un marché en pleine transformation.
Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.
Sur quelques kilomètres carrés dans le sud du sultanat d’Oman, des milliers d’arbres à encens poussent sur la terre rocailleuse du Wadi Dawkah, un site classé à l’Unesco. À la clé, une précieuse résine odorante qui s’est longtemps échangée au même prix que l’or.
Partenariat éditorial
Ahmed s’approche doucement de l’arbre à encens et lève le regard pour observer les branches. Il se penche et colle contre le tronc le petit panier en osier à l’anse en cuir de dromadaire qu’il porte à la main. Il commence alors à gratter délicatement l’une des branches avec son manghaf, un couteau traditionnel omanais au manche en bois solide qui permet un geste sûr. Rapidement, le panier, de la taille d’un grand bol, se remplit de petites perles translucides couleur ambrée, semblables à des joyaux.
Nous sommes dans le fameux Wadi Dawkah, dans la région omanaise du Dhofar, considéré comme le berceau des arbres à encens, à quelque 200 kilomètres seulement de la frontière yéménite. Avec trois autres sites de la région, le lieu a été classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 2000 comme témoignage précieux de l’ancienne route de l’encens. Grâce au savoir-faire de la maison Amouage et de la société de composition DSM-Firmenich, les 5 000 arbres à encens qui poussent ici, sur 1 500 hectares, permettront de donner bientôt à la parfumerie une résine dont la filière soit complètement traçable, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.
Une ressource millénaire
Boswellia sacra est le nom savant de cette plante aux branches noueuses et à feuilles caduques qui pousse dans le sud de la péninsule Arabique. L’arbre à encens est réputé pour produire une résine odorante récoltée depuis des centaines d’années par les bergers du coin. La précieuse gomme s’est longtemps échangée au même prix que l’or, et a séduit pendant des millénaires les rois, empereurs et pharaons du monde entier. Son odeur minérale et pétillante, à la fois fraîche et balsamique, a soigné de nombreux maux au fil des siècles, et fait le bonheur des parfumeurs aujourd’hui. L’arbre à encens accomplit des prouesses d’adaptation : il peut survivre dans n’importe quelles circonstances, poussant aussi bien sur des sols arides et sableux, en bord de mer, que dans le désert rocailleux ou au sommet des montagnes. C’est le climat qui importe à cette plante sauvage – chaud et sec, avec du soleil, du vent et l’eau du Khareef, cette mousson qui verdit les montagnes du Dhofar entre juillet et septembre, et transforme le paysage omanais.
Boswellia met dix ans à devenir productif. En attendant, il doit affronter quelques ennemis. D’abord, les termites, au point qu’il faut parfois couper des branches pour protéger la plante. Mais aussi les dromadaires, qui sont friands de ses jeunes pousses. Lorsque l’arbre est cultivé, il ne faut pas trop l’arroser, sinon ses racines pourrissent. Les plants sont irrigués par un système ingénieux de goutte à goutte qui évite de les noyer. Il a fallu pour cela rénover l’infrastructure de l’arrosage, changer les tuyaux sur des kilomètres, et pomper l’eau jusqu’à 85 mètres de profondeur.
Autour des branches des arbres à encens pendent des affichettes arborant un QR-code. Celui-ci révèle des informations stratégiques sur la plante, accessibles aux visiteurs du Wadi Dawkah : sa hauteur, l’abondance de ses feuilles, le lieu exact où elle pousse, une photographie de ses plus beaux atours et, plus tard, la date de la dernière récolte.
Des techniques ancestrales
Le système de récolte de la résine d’encens est organisé très simplement. Et il est extrêmement bien codifié car il n’a pas varié depuis trois mille ans. Le cycle commence après le Khareef et dure près de neuf mois. Pour œuvrer sur les milliers d’arbres à encens du Wadi Dawkah, cinq travailleurs omanais agissent dès l’aube ou bien en fin de journée, un peu avant le coucher du soleil, durant trois à quatre jours.
La technique de gemmage consiste à créer de légères entailles réparties sur le tronc de l’arbre afin d’ôter la mince pellicule d’écorce brune, fine comme du papier bible. En la décollant délicatement, les récoltants pratiquent six ou sept ouvertures de quelques millimètres, appelées signatures, qui seront élargies trois semaines plus tard. Ils commencent par inciser la base des arbres, là où ils sont le plus solides – et où la production de résine est la plus rentable. Puis ils remontent vers le haut, en épargnant les parties les plus jeunes. Leur secret ? Dénuder un peu de chair de l’arbre, sans créer de plaie profonde. Les ouvriers veillent à maintenir un équilibre entre le gemmage et le respect de la plante : ils considèrent les arbres à encens comme leurs enfants. Cette pratique historique, si elle est bien réalisée, ne met pas la ressource en péril. Mais elle suffit à faire réagir la plante.
C’est par un mécanisme de défense que ces larmes à la texture laiteuse et collante comme du chewing-gum viennent perler à la surface du jeune bois, sèchent et se solidifent en trois semaines – quinze jours seulement lorsqu’il fait plus chaud. Ce geste maîtrisé se répète de quatre à six fois par saison. Après deux années de gemmage, on laissera la plante se reposer un an. Chaque arbre à encens, dont certains sont âgés de plusieurs siècles, donne de 300 à 400 grammes de résine par an. La matière première se distille avec un bon rendement, un taux d’environ 10 %. Ainsi, pour obtenir 1 kilo d’huile essentielle, il faut autour de 10 kilos de gomme. Avec, comme horizon au Wadi Dawkah, la production d’un oliban haut de gamme à destination de la parfumerie, dont on puisse garantir l’authenticité, de l’arbre jusqu’à l’essence. Jusqu’à bénéficier, peut-être, un jour, d’une appellation d’origine contrôlée.
Marithé Béchu, responsable développement chez Grasse Expertise, Alexandre Avila, CEO chez LSI et Laurence Léon, parfumeuse chez Expressions parfumées montrent comment le numérique et la RSE redessinent les métiers du parfum à travers la naturalité, la traçabilité, la digitalisation ou encore l’éco-conception, tout en préservant l’héritage local grassois.
Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.
Dans la région de Sava, Maison Lautier 1795 développe des filières durables de plantes à parfum (vétiver, gingembre, géranium, cannelle, patchouli…). Suzy Le Helley, parfumeuse, Camille Quintin, Supply Chain Director et Camille Delaby, évaluateur senior, tous trois chez Symrise, reviennent à la fois sur la diversification des cultures aux côtés des producteurs locaux, mais aussi sur la création de nouveaux ingrédients naturels pour la parfumerie fine, qui renforce l’économie agricole malgache.
Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.
Alors que la Paris Perfume Week vient de réaffirmer sa place désormais incontournable dans le calendrier des événements consacrés aux parfums, d’autres capitales mettent progressivement en place leurs propres manifestations. Parmi ces salons émergents, le Niche Show London a vu le jour en 2025 sous la forme d’un événement d’une journée. Une édition plus ambitieuse se tiendra les 23 et 24 avril. Et bien sûr, Nez sera de la partie ! Entretien avec son fondateur, Lee Martin.
En quoi cette deuxième édition du Niche Show London diffère-t-elle de la première ?
Elle est plus grande, plus belle et plus audacieuse. Nous disposons désormais d’un nouvel espace d’exposition quatre fois plus grand que le premier, situé à cinq minutes de Buckingham Palace, la résidence du roi Charles. Cette édition accueille plus de quarante marques venues de dix-sept pays.
Soucieux d’améliorer l’expérience des visiteurs, nous avons ajouté une deuxième journée afin de permettre à un maximum de personnes de venir nous rendre visite. Nous avons également mis en place un « swap shop » où les visiteurs peuvent échanger entre eux leurs parfums de niche inutilisés.
Quelle est la principale ambition du Niche Show London cette année ?
Notre principale ambition a toujours été de créer des liens. Cela se traduit de multiples façons : les visiteurs peuvent entrer en contact avec les marques pour découvrir leurs produits, les marques peuvent nouer des relations avec les professionnels du secteur B2B à des fins commerciales, et les visiteurs peuvent échanger entre eux pour tisser de nouvelles relations. Le lien sera toujours au cœur du Niche Show London, et nous sommes ravis de pouvoir offrir cette expérience sous un même toit, dans un cadre exceptionnel.
Quel est le public cible principal de cette émission ?
Le salon s’adresse à la communauté des parfums, une notion qui a récemment pris une acception très large. Le Niche Show se déroule sur deux jours, chacun étant respectivement réservé aux visiteurs professionnels et au grand public.
Parmi nos visiteurs B2B, on trouve des professionnels du secteur de la parfumerie issus de la vente au détail et de la distribution, de la presse et des médias, ainsi que des réseaux sociaux et de la création de contenu. Nos visiteurs B2C sont celles et ceux qui font leurs premiers pas dans le secteur de la parfumerie, ainsi que les collectionneurs et les passionnés.
Qu’est-ce qu’il ne faut surtout pas manquer lors de cette édition ?
Il y a beaucoup à voir et à découvrir, des marques aux visuels en passant par notre boutique d’échange. Des marques telles qu’Aplomb et Santi Peccatori feront leurs débuts. Qhue New York présente pour la première fois au Royaume-Uni sa collection, qui se caractérise par un design concret inspiré de la jungle urbaine new-yorkaise. Calaj est l’une des marques ultra-niche les plus originales de Roumanie ; à l’opposé, Aentos et Bu Feng dévoilent des parfums aux notes plus douces, empreints d’influences asiatiques.
Le salon sera très varié, car nous avons sélectionné les marques de manière à ce que chacune soit unique et se distingue par ses propres atouts.
Employée et commercialisée depuis l’Antiquité, l’oléo-gomme-résine exsudée par les arbres du genre Boswellia, que nous connaissons en français sous le nom d’oliban – dérivé du mot arabe lubān –, a exercé sur les êtres humains une telle fascination qu’il est possible suivre son sillage odorant au long de quelques 3000 ans d’histoire, notamment artistique. Depuis les bas-reliefs égyptiens du IIe millénaire avant notre ère jusqu’à l’art contemporain, l’encens a trouvé sa place dans les œuvres, témoignant de son importance culturelle et cultuelle à travers les âges et les contrées.
Dans cet épisode, Dominique Roques, sourceur d’ingrédients naturels pour la parfumerie depuis plus de 30 ans et chargé d’implanter le projet de renaissance de cet arbre précieux dans le Wadi Dawkah, s’entretient avec l’historienne de l’art et rédactrice pour Nez Clara Muller pour évoquer la place de l’oliban et des arbres qui le produisent dans l’histoire des arts.
Depuis la création de la signature olfactive du musée national de la Marine, DSM-Firmenich prolonge le dialogue fécond entre art et parfum. En 2026, Alexandra Monet, parfumeuse de la maison, illustre le propos de la céramiste Alice Riehl, dont l’œuvre Herbarium Interior est présentée au musée de la Toile de Jouy, à Jouy en Josas, non loin de Paris.
Aux sources de l’œuvre
En préambule à l’exposition, une toile de Jouy évoque le vol d’un ballon d’hydrogène qui s’est écrasé à Gonesse dans un champ, semant la panique parmi les paysans pris au dépourvu. On y distingue un petit garçon réfugié dans un arbre, trouvant dans le végétal un abri à la fois familier et rassurant. À la vue de cette image, Alice Riehl s’interroge : à l’ère de l’urbanisation, ce rapport ne devrait-il pas s’inverser ? N’est-ce pas désormais à l’homme de protéger son environnement ?
Avant la découverte de l’œuvre de cette dernière, un délicat parfum de nature verte invite le visiteur à s’en approcher. Herbarium Interior, un ensemble de porcelaines teintées disposées sur un mur sombre, se déploie au cœur des recherches qui ont nourri l’artiste : archives du musée, photographies et récits de citadins recueillis lors de sa résidence à la Villa Albertine à New York. Par son travail de la terre et le modelage de formes organiques, la céramiste rend hommage au vivant dans une écriture à la fois poétique et figurative qui trouve un écho dans les collections du musée. Depuis la fondation de la manufacture Oberkampf en 1760, la toile de Jouy n’a cessé de représenter une nature omniprésente, à travers motifs floraux et scènes champêtres où humains et végétaux coexistent en harmonie. Héritières du siècle des Lumières, ces compositions inscrivent l’homme dans un monde naturel structurant, révélant un rapport d’équilibre aujourd’hui remis en question par l’omniprésence de l’urbanité.
Le projet d’Alice Riehl s’est construit dans ce dialogue. À partir des archives du musée, enrichi par des interviews de botanistes et défenseurs de l’environnement à New York, il interroge notre lien contemporain au végétal. «Comment peut-on se reconnecter à la nature ? Quel est votre rapport au végétal ? » Quatorze récits personnels ont ainsi été recueillis et traduits dans l’œuvre, comme autant de réponses apportées à ces questions. Certaines trajectoires marquent par leur puissance d’évocation. Ainsi, Saara, une habitante originaire d’Asie occidentale évoque le figuier, qui, comme elle, s’est acclimaté à Brooklyn au fil du temps jusqu’à devenir familier, presque autochtone. Cet arbre ainsi que son parfum continuent ainsi de relier les habitants émigrés à leurs terres natales. Elissah, quant à elle fascinée par les lauriers-roses et leur résilience face à la sécheresse, reste convaincue que la beauté des fleurs constitue « la » clé d’entrée pour se relier au monde végétal, un idéal si fort qu’il conduit à vouloir en capter l’essence à travers leur parfum. « De nombreuses personnes ont cité les odeurs dans leurs récits », s’est ainsi étonnée Alice Riehl ; ainsi, lorsque DSM-Firmenich a proposé de parfumer son œuvre, cela prenait pleinement sens.
Parfum révélateur d’émotions
« J’ai immédiatement été séduite par le travail d’Alice, se souvient Alexandra Monet. À la fois par la dimension figurative et végétale de son univers, mais aussi par le choix de la céramique, support privilégié pour la diffusion du parfum. » Dès leurs premiers échanges, certaines espèces esquissées sur papier entrent en résonance avec l’univers de la parfumeuse : pivoine, érable, laurier-rose, lilas. Autant de plantes dites « muettes », impossibles à extraire directement, mais reconstituables grâce aux technologies contemporaines, notamment les NaturePrint développés par la maison de composition. L’analyse par chromatographie gazeuse et spectrométrie de masse permet alors d’approcher au plus près la signature olfactive de l’érable ou de la pivoine et de reconstituer celles-ci, sans cueillir les plantes. À partir de ces matières, Alexandra Monet propose plusieurs pistes créatives, dont l’une s’impose immédiatement.
Le parfum, intitulé Green Porcelaine, fait le lien entre le fond et la forme de l’œuvre, reliant l’inspiration du végétal à la porcelaine. « Les émaillages mats d’Alice donnent une forme douce et sensuelle que j’avais envie de retranscrire dans ma création ». L’accord s’est ainsi construit autour d’une formule confortable de notes musquées et boisées, avec un départ nerveux de galbanum et de basilic grand vert, tandis que le cœur floral s’articule autour de la pivoine, du muguet et du lilas. « J’ai aussi fait un clin d’œil au lien entre la nature et la minéralité de la ville en utilisant une molécule captive appelée Casmiwood, à l’odeur boisée, entre terre humide et béton », s’amuse Alexandra Monet.
Surprise totale pour Alice Riehl, qui, dès les premiers essais, s’émerveille de la précision de cette retranscription figurative. Véritable double olfactif de son travail, le parfum accompagne l’œuvre et semble nous emporter dans son récit. Il en souligne la délicatesse tout en en révélant la fragilité.
Art parfumé ou parcours olfactif ?
Au fil des années, DSM-Firmenich a développé de nombreuses collaborations avec le monde muséal. Certaines prennent la forme d’accompagnements sensibles. Ainsi, Daphné Bugey a imaginé, en 2025, une expérience olfactive pour la rétrospective consacrée à Pekka Halonen au Petit Palais, invitant à une promenade méditative dans les paysages finlandais à travers la création d’un parfum de neige. De même, la signature olfactive développée par Nathalie Lorson pour le musée national de la Marine sublime l’architecture fluide et renforce l’expérience immersive du visiteur. D’autres projets placent le parfum au cœur même du dispositif artistique, à l’image de la création olfactive de Fabrice Pellegrin conçue pour Mustapha Azeroual lors de l’exposition « Sillage » au centre de la photographie de Mougins. Le parfum y était diffusé avec des rayons de lumière pour faire écho à l’œuvre The Green Ray.
Enfin, ces initiatives peuvent également ouvrir sur des questionnements contemporains. Certaines collaborations, présentées en 2024 et 2025 lors de la Paris Design Week et conçues en collaboration avec Alexandre Helwani et Lucas Huillet, exploraient ainsi les enjeux liés au climat, à l’eau (Eau Fraîche) ou à la santé mentale (Folie), tout en expérimentant de nouveaux dispositifs de diffusion sensorielle ou intégrant les neurosciences dans la création.
Que deviendra le parfum après l’exposition ? Green Porcelaine sera-t-il commercialisé ? « Il n’a pas été conçu pour », répondent en duo Alice et Alexandra, presque heureuses que la note demeure étroitement liée à l’œuvre et qu’il soit inconcevable de les imaginer séparément. L’éphémère est aussi ce qui fait la beauté des fleurs et du parfum… L’œuvre devrait cependant connaître une seconde vie lors d’une exposition à New York, comme un juste retour à la ville où tout a commencé.
Herbarium interior – La nature est là où nous vivons, par Alice Riehl Du 27 mars au 24 mai 2026 au musée de la Toile de Jouy, Jouy en Josas.
Parfumeuses et cheffes d’entreprise indépendantes, Céline Ellena, Karine Deraco et Virginie Armand tracent leur voie en toute liberté. Cette table ronde met en lumière leurs trajectoires, les défis qu’elles relèvent au quotidien et questionne l’émergence d’une approche olfactive singulière, entre héritage, innovation et sensibilité personnelle.
Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.
Au coeur de la création olfactive, la relation entre marques et maisons de composition représente un dialogue riche et exigeant. Du brief initial au jus final, chaque étape mobilise de multiples expertises et un échange constant. David Lozano, directeur général de Reminiscence, Georges Maubert, Fondateur & CEO de Marie Jeanne, Karine Vinchon, parfumeuse senior chez Robertet et Annabelle Guy, directrice évaluation chez Robertet évoquent la relation entre marques et maisons de composition, entre vision créative, contraintes techniques et enjeux marketing.
Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.
Photo : Clément Savel.
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