Juliette Dorizon : « Je pense qu’il faut aimer l’abeille pour la protéger »

Les Nations Unies ont désigné le 20 mai Journée mondiale des abeilles en hommage à Anton Janša, pionnier des techniques apicoles modernes. À cette occasion, Nez vous invite à découvrir la ruche Eustache, née du travail et de la passion de la designer Juliette Dorizon (l’une des icônes de notre 21e numéro) : un objet pensé pour le bien-être des abeilles, mais aussi comme une invitation pour les humains à mettre, littéralement, le nez dans la ruche.

« Lorsque nous entrons dans le royaume des abeilles, nous devons abandonner tous nos critères humains1John Burroughs, Under the Maples, Boston et New York, Houghton Mifflin Company, The Riverside Press Cambridge, 1921, p. 161. », écrivait le naturaliste américain John Burroughs au début du XXe siècle. La formule pourrait servir d’introduction au travail de la designer française Juliette Dorizon, tant celui-ci invite à déplacer nos habitudes de perception pour nous soucier autrement de l’existence des abeilles domestiques2On connaît aujourd’hui environ 20 000 espèces d’abeilles dans le monde, dont près de 1 000 en France. Parmi elles, une seule est domestiquée : Apis mellifera, dont il existe plusieurs sous-espèces, dont l’abeille noire, espèce endémique de nos régions, Apis mellifera mellifera.. Originaire du Sud-Ouest de la France, c’est pourtant en ville que Juliette Dorizon rencontre d’abord Apis mellifera, au cours de ses études en design d’objet. De cette rencontre naît en 2013 Eustache, une ruche octogonale inspirée des troncs d’arbres creux où les essaims sauvages aiment à s’installer. Pensée comme un trait d’union entre cet habitat naturel et les nécessités pratiques de l’apiculture, cette ruche d’un nouveau genre propose une autre manière de travailler avec une alliée plurimillénaire et de prendre soin de cette alliance.

Or cultiver une relation plus attentionée aux abeilles peut notamment passer par une attention olfactive à leur égard. Si l’on sait combien la sensibilité chimique leur est essentielle3Le système de détection olfactif des abeilles domestiques se situe dans leurs antennes. Celles-ci sont couvertes de sensilles, de fins poils portant les récepteurs olfactifs (OR) et ionotropiques (IR). Chez Apis mellifera, on compte 187 gènes codants ces récepteurs, qui sont aussi capables de détecter l’humidité relative, le gaz carbonique, certaines vibrations et la température. Dans l’obscurité de la ruche, ces récepteurs servent à reconnaître les membres de la colonie, à percevoir la présence de la reine, à évaluer l’état du couvain, à gérer les conditions atmosphériques, ou encore à détecter des composés signalant la maladie et la mort. Au dehors, le système olfactif supplée la vision pour trouver nectar et pollen. La finesse olfactive des abeilles explique aussi que les humains les utilisent comme détecteurs biologiques. Par conditionnement pavlovien – une odeur associée à une récompense sucrée – elles peuvent en effet apprendre à répondre à des composés précis. Des projets de design, comme Bee’s (2007-2009) de Susana Soares, ont ainsi imaginé des dispositifs où des abeilles entraînées détecteraient, dans l’haleine humaine, des composés associés au diabète, à la tuberculose ou à certains cancers. D’autres recherches ont exploré leur capacité à reconnaître des odeurs d’explosifs. (Wendy Carolina Gomez Ramirez, et al., « The neuroecology of olfaction in bees », Current Opinion in Insect Science, Vol. 56, art. 101018, avril 2023.https://doi.org/10.1016/j.cois.2023.101018), on ignore souvent que l’olfaction humaine joue aussi un rôle important dans les pratiques apicoles. L’atmosphère olfactive du rucher est en effet d’une richesse rare, changeante selon les saisons, les plantes butinées et la santé de la colonie. Aux senteurs de cire, de miel, de pollen, de propolis, de gelée royale ou de phéromones s’ajoutent parfois des effluves indicateurs de maladies, de parasites, de fermentation ou de mort. Viennent encore les odeurs apportées par l’être humain – celle du bois des ruches, de la fumée de l’enfumoir, des traitements à l’acide formique ou aux huiles essentielles4 L’apiculture utilise d’ailleurs depuis longtemps les odorants pour orienter les comportements des colonies. Virgile conseillait déjà de préparer pour l’essaim un lieu parfumé : «Répands, dans ces lieux, les odeurs chéries des abeilles : que la mélisse broyée se mêle à la pâquerette ; fais-y retentir l’airain et les cymbales bruyantes de Cybèle. D’elles-mêmes les abeilles viendront se fixer dans ces demeures parfumées… » (Œuvres de Virgile, trad. française de la collection Panckoucke, Paris, Garnier Frères, 1859, p. 196). Aujourd’hui encore, les ruches peuvent être enduites de cire, de propolis ou de plantes aromatiques afin d’attirer un essaim. De même, les appâts à essaims vendus dans le commerce, comme le « Charme abeilles », imitent souvent la phéromone de Nasonov avec des huiles essentielles contenant notamment du géraniol. – qui perturbent plus ou moins les insectes. C’est à cette complexité olfactive, dans laquelle se lisent à la fois l’activité des abeilles, leur état de santé et leurs interactions avec le milieu, que Juliette Dorizon invite à prêter attention grâce à un dispositif olfactif en verre greffé à la ruche pour permettre d’en humer l’intérieur, de manière non intrusive.

Associé à un cornet acoustique destiné à écouter l’activité des abeilles, ce dispositif est à la fois un accessoire technique et pédagogique qui invite l’apiculteur, l’apicultrice et le public à se décentrer en s’intéressant à des manifestations non visuelles. Eustache propose ainsi une rencontre multisensorielle avec les abeilles mellifères, nous rappelant notamment que les odeurs sont porteuses d’informations pour les êtres autres qu’humains, mais aussi sur eux. L’objet de design devient alors un médiateur, nous incitant à cultiver d’autres façons de connaître, de ressentir et d’entrer en relation. En ce sens, les dispositifs imaginés par Juliette Dorizon relèvent de ce que l’anthropologue Anna L. Tsing appelle les « arts de l’attention5Pour Anna L. Tsing, les « outils d’attention » (tools for noticing) désignent avant tout des pratiques conceptuelles et méthodologiques permettant de rendre perceptibles des réalités souvent négligées dans les cadres et récits dominants de la modernité. Ces outils impliquent également un engagement envers des modes de connaissance alternatifs — tels que les savoirs situés, incarnés ou militants. Cette notion s’inscrit dans ce que l’anthropologue appelle les « arts de l’attention » (arts of noticing). (Anna Lowenhaupt Tsing, The Mushroom at the End of the World: On the Possibility of Life in Capitalist Ruins, Princeton, Princeton University Press, 2015). » : des pratiques et méthodes permettant de remarquer – et de rendre remarquable – ce qui nous échappe, en particulier à l’ère de l’Anthropocène et de la crise de nos relations au vivant.

Dans cet entretien, la designer revient sur la naissance de la ruche Eustache, sur sa volonté de proposer une apiculture plus respectueuse des abeilles, sur l’importance de l’approche sensible, mais aussi sur les odeurs qui accompagnent la vie d’un rucher. À travers son travail, se dessine également une question double : comment le design et l’odorat peuvent-ils nous aider à mieux cohabiter avec les autres vivants en nous rendant plus attentifs à leurs manières d’exister6Si, depuis plusieurs années, de nombreux artistes collaborent avec des abeilles domestiques, ou produisent des œuvres en cire odoriférantes, plusieurs artistes se penchent aussi sur la possibilité de pénétrer leur monde olfactif. Anne Marie Maes a ainsi recréé l’atmosphère olfactive d’une ruche (Smell of the Hive (2019) ; Bee Tokyo 9 et Bee Love 2C (2022) avec Guerlain), tandis que Helena Nikonole a imaginé, avec To Bee (2019), un traducteur phéromonal faisant des signaux chimiques des abeilles des parfums humainement perceptibles. ?

Abeilles domestiques sur une ruche Eustache © Dominique Feintrenie

En tant que designer d’objets, quel a été le déclencheur de votre intérêt pour Apis mellifera et pour l’apiculture ?

Juliette Dorizon : En 2012, alors que je faisais mes études à New York, j’ai trouvé une brochure proposant des cours d’apiculture. Cela a éveillé ma curiosité et je me suis inscrite. J’y ai appris les bases, tout en menant mes propres recherches sur les abeilles dans le cadre de la rédaction d’un mémoire qui partait du constat que les abeilles vivent mieux en ville qu’à la campagne, où elles pâtissent des pesticides, des monocultures et de l’apiculture intensive. Peu après, de retour en France à l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris, alors que je rédigeais un autre mémoire sur les initiatives écologiques citoyennes, par la fenêtre ouverte est entrée une abeille. Un membre du personnel m’a alors expliqué qu’il y avait des ruches sur le toit de l’école et que l’administration cherchait justement un étudiant ou une étudiante pour suivre le projet et le faire connaître. J’ai sauté sur l’occasion et c’est de cette manière que j’ai commencé ma cinquième année en design objet autour de l’apiculture. Ce diplôme imposant la production d’un objet physique, j’ai décidé de travailler sur une ruche, car je savais que les ruches n’avaient pas été revisitées depuis les années 1860.

L’idée d’une ruche moins productiviste que la ruche Dadant — modèle le plus répandu dans le monde depuis son invention par Charles Dadant au XIXe siècle — s’est-elle imposée d’emblée ?

Oui, car je savais que l’une des problématiques majeures en apiculture est le syndrome d’effondrement des colonies. Tous les ans, les apiculteurs et apicultrices, au moment d’ouvrir leurs ruches à la sortie de l’hiver, découvrent la disparition d’un pourcentage important de leur cheptel : 40, 60, parfois 90 %. Cette surmortalité hivernale a plusieurs causes, notamment l’exploitation intensive des essaims d’abeilles, mais aussi les croisements pour obtenir des hybrides qui produisent plus de miel mais sont plus fragiles7Parasites, maladies, pesticides, polluants, carences nutritionnelles, perte d’habitat, changement climatique, intensification de la production agricole, réduction de la diversité spécifique ou génétique sont autant de facteurs qui menacent les populations d’abeilles domestiques comme d’abeilles sauvages qui, en outre, se trouvent en compétition avec les premières pour l’accès au pollen et au nectar.. Puisque je ne pouvais pas agir sur les pratiques agricoles, la destruction des habitats ou les bio-agresseurs, j’ai voulu au moins promouvoir une apiculture décroissante, respectueuse de la biologie des abeilles, en proposant des habitats plus adaptés à celles-ci. Je pense qu’il faut aimer l’abeille pour la protéger et ne pas la voir uniquement comme un moyen de production, ce qui ne fait que fragiliser des populations déjà affaiblies.

Quels sont, à cet égard, les défauts de la ruche Dadant ?

La ruche Dadant a d’abord présenté un avantage par rapport aux ruches traditionnelles – les ruches-troncs, par exemple : l’installation de dix à douze cadres amovibles qui permettent de récolter le miel sans sacrifier la colonie. Mais ce nouveau modèle a aussi permis l’avènement de l’apiculture intensive. Comme elle est de format standard, les ruches peuvent être empilées, de même que les hausses – les éléments dans lesquels on récolte le miel – ce qui facilite l’usage de toute une batterie de machines pour extraire le miel, le faire maturer, le mettre en pot, etc. Certes, cela a l’avantage de pouvoir faire vivre les apiculteurs et les apicultrices de leur travail, mais cette industrialisation entraîne également des questionnements éthiques puisque les abeilles deviennent des moyens de production. Pour ma part, de la même manière que nous cherchons généralement à loger décemment nos animaux domestiques, j’avais envie d’offrir des conditions de vie confortables aux abeilles que nous avons domestiquées. J’ai donc cherché à créer un trait d’union entre la ruche-tronc et la ruche Dadant.

Même si votre ruche Eustache est d’abord pensée pour le bien-être des abeilles, vous avez aussi considéré l’apiculteur ou l’apicultrice. Comment avez-vous conjugué les besoins humains et non humains dans un seul et même objet ?

Lorsqu’on étudie le design, on apprend à considérer toutes les contraintes afin de faire émerger un prototype qui puisse répondre au plus d’éléments possibles. J’ai donc collaboré avec l’apicultrice Charlotte Chiarelli, qui travaille dans le respect total de l’abeille. À l’époque, elle travaillait avec le Muséum d’histoire naturelle et était très active dans le milieu apicole. Elle a vraiment été un pilier dans ce projet, parce qu’elle a une connaissance technique et biologique très précise. C’est ensemble que nous avons pensé à une ruche qui se rapproche du tronc d’arbre creux où vivent souvent les essaims à l’état sauvage, donc octogonale plutôt que parallélépipédique. Cette forme permet une meilleure circulation de l’air dans la ruche, tandis que les parois en douglas, plus épaisses que la moyenne, aident à maintenir la chaleur intérieure. Les angles ouverts sont aussi, en théorie, moins propices au développement des parasites, même si je n’ai pas eu l’occasion d’effectuer des mesures précises en la matière. En même temps, l’octogone permet de conserver des cadres, qui facilitent le travail de l’apiculteur ou de l’apicultrice : cinq du même format que ceux des ruches Dadant et plusieurs petits cadres qui se rétrécissent et suivent la forme de l’octogone. Certes, on récolte moins et la disposition des cadres est moins flexible, mais cela limite l’interventionnisme et oblige à respecter les manières de faire des abeilles. Enfin, comme j’ai placé la ruche sur pieds, elle se trouve à une hauteur plus confortable pour l’être humain.

Ruche Eustache exposée à l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris
© Dominique Feintrenie

Nous avons parlé de l’organisation intérieure de la ruche Eustache, qu’en est-il de son aspect extérieur ?

J’ai en effet aussi travaillé sur l’apparence de la ruche, qui concerne moins les abeilles qui l’habitent que les êtres humains qui la regardent. J’en avais assez de voir des ruches en forme de caisse posées sur des palettes avec un parpaing dessus pour empêcher le toit de s’envoler. Je trouvais cela dommage de négliger visuellement l’habitat d’un être vivant aussi important que l’abeille. Symboliquement, je trouvais important d’apporter à cet habitat une dimension plus travaillée, pour attirer une attention différente sur l’insecte. Je pense que cela peut influencer la manière dont on la traite. Je voulais donc me diriger vers un palais plutôt que vers une caisse. J’ai ainsi remplacé le traditionnel parpaing par une sorte de joyau rouge, que nous avons travaillé avec une argenture intérieure. Cela voulait dire : « Attention, ceci est précieux ! » Le rouge était aussi important pour que les ruches soient visibles de loin. Il s’agissait vraiment de remettre l’abeille sur le devant de la scène.

Ce qui participe aussi à l’aspect singulier de cette ruche, ce sont les dispositifs olfactifs et auditifs que vous avez intégrés à certains exemplaires. Comment cette idée vous est-elle venue ?

Dès la conception, j’ai pensé aux moyens de limiter les ouvertures fréquentes pour vérifier l’état de la colonie. Ouvrir une ruche provoque forcément une déperdition de chaleur alors que les abeilles dépensent beaucoup d’énergie à aérer la ruche, à maintenir une température et une hygrométrie idéales. C’est aussi une source de stress pour elles. J’ai donc imaginé un dispositif en façade qui permet, sans déranger la colonie, de faire un suivi, voire un premier diagnostic. Charlotte Chiarelli m’avait en effet signalé que, lorsqu’une colonie ne se porte pas bien, cela peut dégager des odeurs très caractéristiques. J’ai donc d’abord imaginé un dispositif pour sentir l’intérieur de la ruche à travers un entonnoir équipé d’une fine grille empêchant les abeilles de passer. Charlotte m’a alors dit : « Il faut aussi pouvoir écouter ! » J’ai donc ajouté une seconde pièce pour l’oreille. J’ai eu la chance de pouvoir travailler avec des artisans souffleurs de verre pour ces pièces — notamment Stéphane Rivoal de l’atelier Silicybine. Mais toutes les ruches Eustache n’en sont pas équipées, cela reste au niveau du prototype.

J’ai en effet découvert que plusieurs maladies bactériennes peuvent conférer des senteurs caractéristiques à une ruche. D’après divers témoignages, il semblerait que la loque américaine se signale par une odeur acide et putride d’ammoniaque, voire de chocolat amer, tandis que la loque européenne aurait une odeur aigre, vinaigrée et pénétrante. La nosémose, une maladie fongique, peut également provoquer une mauvaise odeur, de même que certains parasites comme le varroa ou le petit coléoptère de la ruche (Aethina tumida). Avez-vous déjà senti l’une de ces odeurs qui signalent une colonie malade ?

Oui, je me souviens de la visite d’une ruche qui avait un problème de loque européenne. Il y avait comme une odeur de pâquerette, mais de mauvaise pâquerette. Vous savez, cette odeur un peu rance qu’elles peuvent avoir parfois. Et en effet, cela sentait fort. On pouvait bien la sentir, même à travers le voile ! Mais d’autres odeurs indicatrices de maladies sont plus discrètes, il faut vraiment se concentrer et apprendre à les distinguer.

Au-delà d’être un outil de pré-diagnostic pour l’apiculteur ou l’apicultrice, ces dispositifs sont aussi, me semble-t-il, des outils pédagogiques très intéressants, en ce qu’ils permettent de porter une attention différente aux abeilles. Il s’agit d’entrer en relation avec elles par le biais de sens dont l’usage actif est souvent négligé, en particulier dans le cas de l’odorat. Or le cornet olfactif est vraiment une « invite8Le terme « invite » est la traduction proposée par Olivier Putois du concept d’« affordance », défini à la fin des années 1970 par le psychologue américain James J. Gibson dans The Theory of Affordances (1977) puis dans The Ecological Approach to Visual Perception (1979) comme les possibilités d’actions singulières d’un corps spécifique sur un environnement partagé. Le concept sera repris ensuite par Donald Norman dans The Design of Everyday Things (1988) pour désigner la capacité d’un objet à suggérer son usage prévu, induisant ainsi une action intuitive. Cette action demandée perçue dépend toutefois des attributs et des capacités physiques de l’utilisateur, ainsi que de ses objectifs, de ses convictions et de ses expériences passées. », pour reprendre le terme de James J. Gibson, à humer de manière délibérée. Comment avez-vous travaillé la forme de cet objet ?

Je suis très marquée par le courant form follows function : il faut arriver à ce que les lignes parlent presque d’elles-mêmes. J’ai donc mobilisé de manière un peu inconsciente la représentation de tout ce qui nous permet de sentir quelque chose, ne serait-ce que le geste de mettre ses mains autour du nez et de la bouche pour se concentrer et concentrer les molécules. Il y avait d’une part ce besoin de concentration, et d’autre part celui de s’adapter à la forme et à la taille de notre visage. Donc on part d’une forme un peu large qui se rétrécit vers l’abeille qui se situe à une autre échelle : cela donne forcément une sorte d’entonnoir. Dans mes recherches, j’ai aussi trouvé ce petit conduit qui relie l’oreille moyenne au nasopharynx : la trompe d’Eustache. C’est cela qui a donné son nom à la ruche, faisant symboliquement le lien entre l’écoute et l’olfaction. 

Atelier « Abeilles sensibles » au festival Les Pluies de Juillet © Hervé Schmoor

Et pourquoi avoir choisi le verre soufflé, matériau plutôt inhabituel pour un objet destiné à exister dehors ?

Certes, le verre a l’inconvénient d’être fragile, lourd et difficile à travailler, mais il apporte certaines qualités, notamment le fait d’être inodore et translucide : on peut voir si une abeille est coincée dedans. J’aurais pu faire ces objets en argile ou en céramique, mais le verre est plus facilement nettoyable. C’est important, surtout si la ruche est malade. La couleur rouge, qui répond au joyau ornant le toit, était aussi importante pour moi. Je voulais une couleur chaude car, pour moi, l’abeille c’est la chaleur. Or le rouge, c’est l’amour, le cœur, le feu, le vivant, tout ce qui nous anime. Cela attire l’œil (humain9Apis mellifera possède, comme les humains, une vision trichromatique reposant sur trois types de photorécepteurs dont les spectres d’absorption vont de l’ultraviolet (300 nm) à la limite du rouge (650 nm) : moins sensible aux longueurs d’onde plus longues elle perçoit mal le rouge. (Carolina E. Reisenman et Martín Giurfa, « Chromatic and achromatic stimulus discrimination of long wavelength (red) visual stimuli by the honeybee Apis mellifera », Arthropod-Plant Interactions, Vol. 2, p. 137-146, septembre 2008. https://doi.org/10.1007/s11829-008-9041-8)). Le fait que ce ne soit pas incolore permet aussi de distinguer ces objets d’un matériel de laboratoire stérile et froid.

La forme, la matière, la couleur et l’échelle de l’objet fonctionnent donc conjointement pour suggérer qu’une action de l’odorat est requise. Ce que je trouve fort, c’est que, souvent, les ruchettes pédagogiques sont en verre transparent pour permettre de voir les abeilles à l’intérieur, mais ici l’usage du verre n’est pas seulement motivé par un impératif de vision : il permet surtout d’entrer un peu plus dans le monde non-visuel des abeilles, de les approcher en utilisant des sens qui ont aussi une importance majeure dans leur manière à elles d’exister.

Complètement. D’ailleurs, à propos des ruches vitrées ou des cadres que l’on met dans de petits bacs vitrés, c’est vrai qu’il y a un intérêt pédagogique, mais cela ne respecte pas le besoin fondamental qu’ont les abeilles de vivre dans le noir — surtout la reine et les jeunes ouvrières10Même si Apis mellifera est une espèce diurne, elle est aussi largement cavernicole : les abeilles mellifères sont donc actives de jour mais préfèrent nicher dans l’obscurité. La lumière artificielle ou une exposition constante à la lumière peut d’ailleurs perturber leur sommeil, ce qui a des conséquences sur leur comportement et la santé globale de la colonie. Les abeilles nourricières et cirières, en particulier, vivent dans une ruche normalement constamment obscure avant de devenir des butineuses et d’être régulièrement exposées à la lumière du jour. (Ashley Y. Kim, et al., « Exposure to constant artificial light alters honey bee sleep rhythms and disrupts sleep », Scientific Reports, Vol. 14, art. 25865, novembre 2024. https://doi.org/10.1038/s41598-024-73378-9). Quand on présente un cadre avec la reine et des centaines d’ouvrières pendant toute une journée sur un stand, c’est super pour le public, mais les abeilles, elles, vont passer une journée infernale. Les approcher plutôt par le nez et l’oreille grâce à ces objets en verre satellites qui ne dérangent pas les abeilles — sauf la petite ouverture que l’on crée en ouvrant la trappe —, cela leur épargne aussi du stress et une certaine dérégulation.

Nous avons parlé tout à l’heure des odeurs, plutôt désagréables, qui signalent un problème, mais une ruche en bonne santé est aussi un univers olfactif d’une complexité incroyable ! Il y a évidemment les odeurs de cire, de pollen, de gelée royale, de propolis et de miel11Certaines miellées, en fonction de la composition florale de l’aire de butinage, sont aussi réputées pour produire des odeurs très marquées, parfois surprenantes, qui peuvent influencer fortement le parfum général d’une ruche. Le solidago est parfois associé aux chaussettes sales, le pissenlit à une odeur d’urine de félin et le sarrasin à des évocations cuirées, évoquant parfois l’étable. Les miels finis présentent une très grande variété d’arômes, qui dépendent des espèces florales butinées, de la saison, de la météo, de l’espèce ou de la lignée d’abeilles, de l’état de la colonie, de la maturation et des conditions de conservation. D’une ruche à l’autre, et parfois d’un cadre à l’autre, la récolte peut être différente. Plus de 600 composés volatils ont été rapportés dans les miels, même si tous ne participent pas avec la même intensité à l’odeur finale. La roue des arômes du miel distingue généralement de grandes familles : floral, fruité, frais, chaud, végétal, boisé, chimique, avancé/altéré ou fermentaire., mais aussi celles de certaines phéromones perceptibles au nez humain12Avec plus de 50 phéromones émises par 15 glandes spécialisées et servant des buts variés (alarme, attaque, reconnaissance des pairs, orientation, agrégation, domination, contraception, séduction, etc.), les abeilles mellifères se distinguent des autres insectes sociaux par la sophistication de leur système de communication chimique. Or certaines des molécules sémiochimiques qu’elles émettent sont perceptibles au nez humain : la phéromone de Nasonov, par exemple, émise par les ouvrières pour favoriser l’orientation et le regroupement, contient du géraniol, du nérol, du citral, du farnésol, de l’acide nérolique et de l’acide géranique, elle possède donc une odeur évoquant la citronnelle, le géranium rosat et le citron. La phéromone d’alarme (ou d’attaque) du dard, émise par la glande de Koschevnikov, est quant à elle dominée par l’acétate d’isoamyle, évoquant la banane ou la poire très mûre, tandis que la phéromone d’alarme des glandes mandibulaires contient de l’heptan-2-one possédant une note cétonique à la fois fruitée et fromagère.. Avez-vous d’autres souvenirs olfactifs forts liés aux abeilles mellifères ?

Quand on ouvre une ruche, il y a plein d’odeurs qui nous assaillent, dont plusieurs que j’adore. D’abord, celle de la cire, qui est absolument divine13Les jeunes ouvrières produisent la cire grâce à leurs glandes cirières, situées sous l’abdomen. Elles l’utilisent pour construire les rayons qui accueilleront le couvain et le garde-manger. À sa sortie, la cire est encore limpide puis s’opacifie sous l’effet de la mastication et du contact avec la propolis, le pollen et les autres substances de la ruche. Lipophile, la cire absorbe peu à peu les composés avec lesquels elle entre en contact, qu’il s’agisse de phéromones ou de contaminants rapportés à l’intérieur. C’est pourquoi les rayons anciens, plus foncés, dégagent souvent une odeur moins caractéristique. À l’inverse, la cire d’operculation — celle qui ferme les alvéoles de miel — est la plus récente, pure et parfumée. La cire, mélange complexe de monoesters linéaires et complexes saturés et insaturés, d’hydrocarbures, d’acides gras libres, d’alcools gras libres et d’autres substances, contient au moins 48 composés volatils participant à son arôme. Sa composition chimique exacte est déterminée par ses origines botaniques et géographiques, les conditions climatiques de sa production,  mais aussi par la génétique des abeilles. (Sava Ledjanac, et al., « The Influence of the Chemical Composition of Beeswax Foundation Sheets on Their Acceptability by the Bee’s Colony », Molecules, Vol. 29, n° 23, 21 novembre 2024.  https://doi.org/10.3390/molecules29235489). C’est le mot qui me vient. C’est tellement doux, cela sent tellement bon ! Chez moi, il y a un placard où sont rangées des feuilles de cire : à chaque fois que je passe à côté et que je sens ce parfum, c’est presque méditatif. J’adore aussi sentir la propolis14La composition de la propolis varie selon les régions, les saisons et les arbres présents aux alentours de la ruche car il s’agit d’un mélange de substances résineuses (récoltées sur les bourgeons, les écorces ou les blessures des arbres,  particulièrement des peupliers, bouleaux, aulnes, ormes et hêtres), d’huiles essentielles végétales, de sécrétions salivaires d’abeille, de cire et d’un soupçon de pollen. Son odeur est généralement douce et balsamique, évoquant le bois et la résine. La ruche est enduite de propolis pour la rendre étanche et empêcher les bactéries de proliférer. Elle est aussi utilisée pour réduire l’entrée de la ruche et empêcher les petits mammifères d’y pénétrer. Les abeilles l’utilisent enfin pour embaumer les intrus qui ne peuvent pas être évacués à cause de leur taille, de sorte que le cadavre ne pourrisse pas.. Et puis, du côté de l’apiculteur ou de l’apicultrice, il y a l’odeur de l’enfumoir15La fumée ne fait pas seulement « croire » aux abeilles qu’un incendie menace produisant ainsi une diversion, elle perturbe aussi temporairement leur perception des signaux chimiques d’alarme.. C’est parfois complètement entêtant, comme une odeur de feu de cheminée qui assèche un peu le nez. On utilise d’ailleurs tout un tas de combustibles – granulés, écorces, aiguilles de pin, paille de blé, herbes sèches (lavande, luzerne, thym, mélisse, sauge, absinthe…) – qui n’ont pas tous les mêmes odeurs : certains sont plus agréables que d’autres. Quand on rentre chez soi après avoir passé une journée dans un rucher, on est comme embaumé de toutes ces odeurs liées à la pratique de l’apiculture. Pour moi, ce sont comme des odeurs flottantes, un mélange de propolis brûlée, de cire chaude et de fumée. C’est très spécial. Ce qui serait intéressant, c’est de savoir si, dans les écoles d’apiculture, on apprend aux élèves à sentir… Car il y a vraiment une importance, une valeur à savoir sentir dans la pratique de l’apiculture16Voir par exemple le témoignage d’une apicultrice anosmique : https://www.youtube.com/watch?v=wJr6sTHXufw !

Pouvez-vous nous parler du programme d’ateliers « Abeilles sensibles » dont vous êtes à l’origine ?

C’est un programme que j’ai lancé lorsque je travaillais avec l’entreprise Mugo, qui avait installé des ruches à la Fondation GoodPlanet. J’ai construit des outils pédagogiques pour animer des ateliers de sensibilisation. J’ai notamment créé une maquette d’abeille géante démontable  pour que les participants et participantes puissent voir comment une abeille fabrique le miel à l’intérieur de son corps, mais avec un côté un peu peluche qui donne envie d’en prendre soin. Mon but était d’apprendre aux gens à mieux les connaître et à les aimer, pour finalement mieux les protéger. D’ailleurs, le terme « sensible » que j’ai choisi pour nommer ces ateliers recouvre plusieurs choses : la sensibilité propre des abeilles, c’est-à-dire leur manière de percevoir le monde, mais aussi leur sensibilité à l’environnement et à toutes les perturbations d’origine humaine qui les rendent plus fragiles. Il y avait aussi l’idée que le sort des abeilles est un sujet sensible. Enfin, il s’agit aussi pour nous d’être sensibilisés et sensibles à leur cause. Dans notre monde, la sensibilité n’est pas vraiment une qualité valorisée alors qu’elle est primordiale. Si l’on n’est plus sensible, on n’est plus empathique et on n’a plus de problème à détruire…

Ruche Eustache © Juliette Dorizon © Cheptel

Treize ans après la naissance du premier prototype, où en est aujourd’hui le projet Eustache ?

Je vais bientôt travailler avec un atelier à Flers pour construire de nouvelles ruches. Récemment, dans le cadre d’une alternance, j’ai aussi collaboré avec un ESAT, un établissement qui fait travailler des adultes en situation de handicap, et qui fabrique notamment des ruches. Ils m’ont dit qu’ils aimeraient fabriquer mes ruches, nous sommes donc en train d’étudier les plans pour pouvoir proposer une nouvelle version d’Eustache. C’est une renaissance pour ce projet que j’avais un peu mis de côté. J’aimerais aussi retravailler des prototypes, des formes et des matières, afin de rendre les dispositifs auditifs et olfactifs plus facilement reproductibles. Peut-être avec du verre moulé plutôt que soufflé, car pour l’instant ces dispositifs sont complexes à produire.

Pour finir, quelle est l’une des choses les plus importantes que l’on peut faire, en tant qu’individus, pour protéger les abeilles ? Et à l’échelle collective, en tant que société ?
On peut arrêter d’acheter du miel en supermarché, dont on ne connaît pas la provenance. Il vaut mieux privilégier l’achat de miel auprès des conservatoires d’abeilles noires, qui font un travail extraordinaire pour la conservation de cette sous-espèce d’abeille mellifère, Apis mellifera mellifera, qui est notre abeille endémique, aujourd’hui menacée. Quand je me suis installée dans le Perche, je suis d’ailleurs devenue bénévole du Conservatoire de l’abeille noire de l’Orne, mais il y en a partout en France. Si l’on ne trouve pas de miel auprès des conservatoires, cela peut être auprès d’apicultrices ou d’apiculteurs engagés dans le respect de leurs abeilles et qui travaillent avec des abeilles noires. Plus largement, si l’on a un jardin, un potager ou même un balcon, on peut l’entretenir en favorisant les insectes, et ne pas penser seulement à soi. Nous sommes chacun un petit rempart contre certaines dérives, comme lorsque des députés votent des lois qui, selon moi, sont complètement déconnectées du vivant… Je ne comprends pas cette volonté acharnée de scier la branche sur laquelle on est assis. Sans les autres vivants, sans la biodiversité, les êtres humains ne peuvent pas vivre. Alors il faut porter ces causes, par tous les moyens possibles, même à sa petite échelle.

École de parfumerie DSM-Firmenich : « Au-delà de la formation technique, les élèves apprennent à quoi ressemble la vie d’un parfumeur »

Depuis près de 50 ans, la maison de composition forme ses parfumeurs en interne. Qu’est-ce que ce type de formation apporte à une grande société ? Quelles sont les qualités requises chez les candidats ? À quoi ressemble la journée type d’un élève ? Les réponses d’Olivier Gurtler, vice-président Création Excellence chez DSM-Firmenich, et de Martin Koh, maître parfumeur et responsable de l’école.

Article rédigé en partenariat avec DSM-Firmenich

Quel est l’objectif pour une société comme DSM-Firmenich d’avoir une école interne ?

Olivier Gurtler : Nous considérons que les parfumeurs sont au cœur de notre société et de sa créativité et nous voulons les meilleurs talents pour gagner chaque projet. Avoir notre propre école nous permet de disposer d’équipes d’une grande diversité, spécialisées dans les catégories de parfumerie que nous considérons comme porteuses, et qui connaissent parfaitement notre palette et nos innovations. Et bien sûr cela favorise un fort sentiment d’appartenance en aidant les uns et les autres à se connaître, afin de créer cet environnement collaboratif qui est essentiel. Nous employons les talents d’aujourd’hui pour former la nouvelle génération, qui en retour apporte sa créativité et ses idées innovantes à l’entreprise. 

Martin Koh : Il n’y a pas vraiment de livres expliquant comment créer de bons parfums. Donc si nous ne transmettons pas notre savoir-faire à la jeune génération, il sera perdu.

Depuis quand l’école existe-t-elle ?

M. K. : Elle a été créée en 1977 par Tony Morris, qui m’a formé par la suite. Son tout premier étudiant a été Francis Deléamont, qui a créé Boucheron pour femme

Combien d’élèves l’école accueille-t-elle ?

M. K. : Nous avons 12 étudiants au total qui sont à différents stades de leur apprentissage, au sein de trois cursus : parfumerie fine, parfumerie fonctionnelle et parfumerie technique. Chaque année, nous recrutons entre deux et quatre candidats. 

Quel est leur profil ? Quelles sont les qualités requises ? 

M. K. : Ils doivent avoir au minimum un diplôme universitaire, de préférence en science, ou être diplômés de l’École supérieure du parfum et de la cosmétique (ESPC), de l’Isipca ou du Grasse Institute of Perfumery (GIP). Nous recherchons de la diversité en tant que société internationale qui vend ses créations partout dans le monde. 
Les candidats doivent également montrer un engagement sans faille vis-à-vis du métier de parfumeur et de l’entreprise : la formation est longue et elle représente un investissement important pour DSM-Firmenich. Ils doivent être prêts à travailler dur, car c’est ce que demande le métier de parfumeur. Enfin, ils doivent faire preuve d’esprit d’équipe. 

Comment les recrutez-vous ? 

M. K. : Tout commence par un test d’olfaction pour s’assurer que le candidat a un nez fonctionnel, qu’il possède une bonne mémoire olfactive, qu’il peut identifier une matière première, différencier deux ingrédients proches, distinguer ce qui a une odeur puissante ou discrète. Ceux qui obtiennent au moins 90% de bonnes réponses passent ensuite des entretiens avec un comité dans lequel je figure avec d’autres parfumeurs et des managers. Nous choisissons parmi eux trois à cinq candidats qui font ensuite une présentation au comité pour la décision finale. Le processus prend deux à trois mois au total, et le choix s’opère selon plusieurs critères : la créativité, bien sûr, mais aussi la capacité à présenter un concept et le développer, la persévérance, le savoir-être.

Combien de temps dure la formation ?

M. K. : Le cursus en parfumerie technique dure trois ans, et la formation est un peu plus longue pour la parfumerie fine et la parfumerie fonctionnelle : trois ans et demi pour ceux qui viennent de l’Isipca et de l’ESPC, quatre pour les autres. 

Comment se déroulent les enseignements ? 

M. K. : Nous n’avons pas d’école physique ni de cours magistraux, nous fonctionnons plutôt sur le modèle du mentorat, avec une vision très internationale. Tout au long de la formation, mon rôle est de les accompagner et d’évaluer leurs progrès chaque trimestre. Lors de la première année, qui se déroule à Londres, les étudiants apprennent les ingrédients de base : ils les décrivent, les mémorisent et les utilisent dans des accords et des formules. Cette année se conclut par un examen crucial qu’ils doivent absolument réussir pour poursuivre la formation.
Genève les accueille pour leur deuxième année, qui est consacrée au fait de se familiariser à de nouvelles matières, notamment nos innovations, et aux différentes applications : les élèves apprennent à créer des parfums pour des shampoings, des crèmes pour le corps, des gels douches, des bougies…
À partir de la troisième année, ils sont séparés en trois groupes en fonction du cursus choisi, et sont envoyés dans différents centres de création. Les élèves de parfumerie fine vont par exemple s’immerger à Grasse dans notre Villa Botanica pendant trois mois pour apprendre tout ce qu’ils ont besoin de savoir sur les naturels, voir la cueillette des fleurs, la distillation… Concernant l’intelligence artificielle, nous évitons d’exposer les étudiants trop tôt à ce genre d’outils, car il faut d’abord avoir de très bonnes bases pour les utiliser à bon escient.

À quoi ressemble la journée type d’un élève ?

M. K. : Je leur dis de commencer chaque matin par sentir sur mouillette les fonds de leurs créations de la veille. Le reste de la journée, on leur donne des exercices à faire : ils doivent créer des accords, apprendre à manier de nouveaux ingrédients… Au-delà de la formation technique, ils apprennent aussi à quoi ressemble la vie d’un parfumeur. Et ce qui est très important dans notre relation de mentorat, c’est le lien qui se crée entre nous et qui peut mener à des collaborations par la suite. 

O. G. : Je pense que l’aspect soft skills est en effet presque aussi important que Ies compétences techniques. De l’extérieur, on peut avoir l’impression que les parfumeurs ont une vie fantastique, qu’ils passent leur temps à recevoir des prix en buvant du champagne. Or 95% du temps, des évaluateurs viennent dans leur bureau pour leur demander de retravailler leurs notes : « Cette note n’est pas assez fraîche ! », « Ce parfum n’est pas aligné avec le budget du client ! », « Ce parfum n’est pas stable et colore ! », « Ce n’est pas dans la direction de ce que le client a demandé ! » L’apprentissage de la résilience est essentiel – surtout pour un jeune entrant dans une grande maison où de nombreux maîtres parfumeurs sont en compétition contre lui sur chaque projet.

Que deviennent les élèves une fois leur formation terminée ?

M. K. : C’est un moment qu’ils attendent avec impatience ! Ils apprennent à voler de leurs propres ailes et rejoignent les centres de création dans lesquels nous avons des besoins. Cette nouvelle phase dans leur parcours fait aussi figure d’heure de vérité : ils doivent s’intégrer à une équipe, faire leur place et gagner des projets. 

Martin, qu’est ce qui vous plaît le plus dans le fait d’être responsable de l’école ?

M. K. : J’ai commencé en ne connaissant rien à cette industrie – ce qui était normal à Singapour dans les années 1980. Je suis toujours touché aujourd’hui que DSM-Firmenich ait misé sur moi et m’ait ouvert ce monde fascinant et merveilleux. Trente-sept ans plus tard, je suis toujours là et c’est très important pour moi de transmettre l’héritage que j’ai reçu aux générations suivantes. Je suis toujours heureux quand un ancien élève me dit qu’un de ses parfums est lancé sur le marché. Par ailleurs, je dois dire que j’apprends de mes étudiants aussi. Ils sentent un ingrédient, me disent « Ah je pourrais l’utiliser pour faire ça » et il arrive que je n’y ai jamais pensé moi-même. C’est toujours enrichissant. 

Pouvez-vous citer quelques noms de parfumeurs passés par l’école ? 

O. G. : Le premier que j’aimerais mentionner est bien sûr Martin Koh, qui est un bon exemple d’un maître parfumeur couronné de succès en parfumerie fonctionnelle. Dans ce domaine, qui est souvent moins mis en lumière que la parfumerie fine, je pourrais vous donner les noms de François-Raphaël Balestra et Haresh Totlani, deux anciens élèves de Martin qui sont aujourd’hui maîtres parfumeurs, le premier participant au développement de nos nouveaux ingrédients, et le second qui, non seulement remporte de nombreux projets de création partout dans le monde, mais nous aide aussi à développer de nouvelles technologies autour du parfum en collaboration avec nos chercheurs à Genève. Et je terminerai en citant trois grands noms de la parfumerie fine : Alberto Morillas, Marie Salamagne et Daphné Bugey, dont vous avez peut-être entendu parler !

Pour en savoir plus et découvrir les témoignages d’étudiants, vous pouvez visionner la web-série ici !

Photographies : DSM-Firmenich

Smell Talks : Éduquer son nez

Également disponible sur : SpotifyDeezerApple PodcastsAmazon Music

Maud Chevalier Rossi, parfumeuse fine fragrance, Laurie Junillon, directrice marketing et communication, toutes deux chez Sozio et Laurence Fanuel, parfumeuse indépendante, artiste, enseignante à l’Isipca et l’ESP et membre de l’association Nez en herbe expliquent comment l’éveil aux odeurs dès le plus jeune âge peut stimuler le développement cognitif, enrichir les apprentissages et poser les bases d’une parfumerie plus consciente et inclusive.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Les bases de Laire, 150 ans d’une révolution

Lors du Smell Talk qui leur était dédié à la Paris Perfume Week au Palais Brongniart, les bases de Laire ont fait salle comble. Plus de 150 visiteurs s’étaient réunis pour écouter les parfumeurs Aliénor Massenet et Pascal Sillon (Symrise) retracer leur histoire d’hier à aujourd’hui, et poser le nez sur quelques-unes d’entre elles. Il faut dire que le nom « de Laire », s’il demeure peu connu du grand public, jouit d’une aura de légende auprès des amateurs de parfum. Fondées en 1876, les Fabriques de Laire ont en effet contribué à de nombreux chefs-d’œuvre de la parfumerie moderne, de L’Heure bleue de Guerlain à Femme de Rochas, en créant les bases qu’on trouve dans leurs formules. Un héritage dont les parfumeurs de Symrise écrivent aujourd’hui le chapitre contemporain.

Article rédigé en partenariat avec Symrise

De Laire, d’hier… 

Si les Fabriques de Laire sont entrées dans la légende, c’est que leur trajectoire épouse celle de la parfumerie moderne. Fondée en 1876, cette société témoigne en effet d’une grande révolution survenue à partir de la seconde moitié du XIXe siècle : l’apparition, grâce à l’essor de la chimie organique, des premières molécules de synthèse sur la palette des parfumeurs. Vanilline, coumarine, isobutyl quinoléine… Dès leur création, les Fabriques de Laire produisent et commercialisent certains de ces ingrédients emblématiques d’une ère nouvelle de la parfumerie. Mais si ces derniers font aujourd’hui partie du langage courant des parfumeurs, il n’est pas évident pour les créateurs de l’époque – habitués jusqu’alors à ne manier que des naturels – d’apprivoiser leurs odeurs et leur puissance totalement inédites. 

C’est le constat qui inspire à Marie-Thérèse de Laire, fille du neveu du fondateur de la société, cette idée géniale : proposer ces molécules non pas seules, mais « habillées » d’autres ingrédients, afin de les rendre plus faciles à intégrer à des compositions. Dès 1891, elle commence ainsi à imaginer des bases, assemblages harmonieux de quelques matières articulées autour d’une molécule de synthèse qui révèle ainsi tout son potentiel. Parfois décrites comme des « pré-parfums », les bases de Laire ne tardent pas à trouver leur clientèle. Séduisant de nombreuses maisons de parfum, elles contribuent à faire entrer les ingrédients de synthèse dans les usages des créateurs, mais aussi des consommateurs. Et jouent donc un rôle essentiel dans la révolution « moderne » de la parfumerie et dans l’ouverture du champ des possibles créatifs dont elle est synonyme. « Ambre 83 est un très bon exemple de l’apport des bases de Laire à l’histoire de la parfumerie. Créée dans les années 1900, cette base a permis de démocratiser l’utilisation de la vanilline, qui comptait parmi les toutes premières molécules de synthèse et dont de Laire était un fabricant », a rappelé Pascal Sillon lors d’une conférence de la Paris Perfume Week. Base iconique de la société, Ambre 83 s’est frayé un chemin dans les formules de nombreux parfums, notamment chez Guerlain qui en a fait un élément clé de ses sillages… ambrés. 

… à aujourd’hui

Propriété de Symrise, la société de Laire et ses célèbres bases continuaient de se vendre à une poignée de clients fidèles, sans tapage, lorsque le parfumeur Pascal Sillon a eu l’idée en 2010 d’offrir un peu de lumière à ce véritable joyau. Car outre leur magnifique histoire centenaire, les bases de Laire ont profondément infusé l’inconscient collectif en offrant une signature parfois très distinctive à de nombreux parfums iconiques du XXe siècle – on peut notamment citer Habanita de Molinard (Mousse de saxe), L’Heure bleue et Mitsouko de Guerlain (Iriséine), ou encore Bois des îles de Chanel (Ambre 83). Un fabuleux héritage dont les équipes de Symrise ont pleinement pris conscience grâce au travail de Pascal Sillon, qui leur a dédié un mémoire, inspirant aux parfumeurs de la société l’envie d’écrire ensemble la suite de l’histoire. D’imaginer de nouvelles références, fidèles à la raison d’être originelle des bases de Laire : valoriser des ingrédients synthétiques, faciliter leur utilisation par les créateurs et contribuer ainsi à élargir les horizons de la parfumerie contemporaine. Avec une différence cependant : si les bases d’hier ont toujours été commercialisées, celles d’aujourd’hui sont captives, ce qui veut dire que les parfumeurs de Symrise sont les seuls à pouvoir les utiliser. 

Au World Perfumery Congress (WPC) de Miami en 2016, Symrise donnait ainsi le coup d’envoi d’une nouvelle collection des bases de Laire contemporaines, signées par son équipe de parfumeurs. Parmi elles se trouvaient les trois bases que Pascal Sillon et Aliénor Massenet ont choisi de faire découvrir au public de la Paris Perfume Week en avril 2026. À commencer par Ambre 84, une création de Pascal Sillon qui rejoue la modernité de la base Ambre 83 grâce à une molécule à l’importance comparable à celle de la vanilline au siècle dernier : l’ethyl maltol aux accents de sucre cuit, clé de voûte des parfums gourmands d’aujourd’hui. Aliénor Massenet a ensuite présenté deux bases qu’elle a elle-même composées. Rouge groseille déploie une note fruitée salivante autour d’un captif remarquablement puissant, tandis que Poivre piqué suggère une trame froide et épicée sur laquelle ériger un parfum élégant. « Les nouvelles bases de Laire s’inscrivent dans la même philosophie que les historiques », a rappelé Aliénor Massenet. « Chacune contient toujours une molécule de synthèse, souvent captive, et au moins un naturel exclusif de Maison Lautier 1795. Cela rend nos bases doublement impossibles à copier ». À l’heure où les dupes inondent le marché de la parfumerie, ce gage d’unicité est l’une des forces que les bases de Laire confèrent, mécaniquement, à tous les parfums qui les emploient. Pas étonnant que les équipes de Symrise soient également sollicitées par certains clients pour leur composer des bases à façon. « Ces bases sur-mesure deviennent parfois la signature olfactive de toute une gamme », précise Pascal Sillon. Et de se réjouir du chemin accompli : « Les bases de Laire sont aujourd’hui une collection vivante, dynamique, qui perpétue l’histoire d’un nom légendaire de la parfumerie ». Qui pourrait bientôt n’être plus si secret que cela.

Amanda Carr (Barnes Fragrance Fair) : « Nous essayons de rendre le parcours de découverte menant à l’achat aussi mémorable et enthousiasmant que le parfum lui-même. »

Barnes Fragrance Fair est un événement annuel dédié à la parfumerie de niche et artisanale, organisé dans la banlieue de Londres. Loin des grands rassemblements tels que la Paris Perfume Week ou Esxence, il est à entrée libre et s’adresse ainsi à un large public. Rencontre avec Amanda Carr, la créatrice de ce joyeux village de la parfumerie !

Pouvez-vous vous présenter et nous dire ce qui vous a inspiré pour créer Barnes Fragrance Fair ?

Je suis journaliste parfum et spécialiste des tendances. Cela fait une vingtaine d’années que j’écris sur l’industrie de la parfumerie, entre autres pour WGSN et We Wear Perfume. En suivant le marché mondial, j’ai constaté que les marques indépendantes britanniques montaient vraiment en puissance, mais qu’elles peinent à trouver leur place dans les circuits de distribution traditionnels. Il y avait donc un vrai manque, un espace à créer pour qu’elles puissent aller à la rencontre des consommateurs.
Barnes Fragrance Fair est née de cette envie : offrir un lieu de rencontre festif entre ces artisans passionnés, qui créent des fragrances belles et singulières, et un public de plus en plus curieux et enthousiaste.

Qu’est-ce qui distingue Barnes Fragrance Fair des autres événements dédiés à la parfumerie aujourd’hui ?

On y trouve des marques indépendantes britanniques encore confidentielles, avec des fragrances vraiment excitantes. Mais ce qui fait l’âme de l’événement, c’est aussi l’énergie des visiteurs, heureux d’appartenir à une communauté olfactive qui grandit et avides d’apprendre, que ce soit lors des ateliers, des conférences ou de nos promenades parfumées dans Barnes.

Notre festival a quelque chose de très authentique, presque nostalgique — on est dans le « vrai » plutôt que dans « l’IA » ; dans la fête de village plutôt que dans le salon corporate. Les gens viennent de tout le pays, parce que c’est le seul salon de parfumerie grand public au Royaume-Uni, et qu’il n’ouvre qu’une seule journée par an — une expérience en édition limitée, en quelque sorte. Le parfum, ça ne s’achète pas comme une paire de chaussettes : on essaie donc de faire du chemin vers la découverte quelque chose d’aussi mémorable que le parfum lui-même.

Pourriez-vous nous en dire plus sur les « promenades olfactives » que vous organisez et sur l’expérience qu’elles offrent aux participants ?

Nous proposons deux types de promenades cette année. La première, c’est une balade dans le village de Barnes avec Olga Petrouchenko, historienne du parfum chez Perfume Daze. Olga conçoit un véritable parcours olfactif à travers le quartier — on s’arrête près de l’étang, dans les espaces verts, devant les maisons victoriennes, les églises, les boutiques de la rue principale — et elle associe chaque lieu à des fragrances que l’on peut retrouver sur l’événement. C’est une très belle expérience (les places partent en quelques heures !) et une façon de découvrir le parfum très éloignée du comptoir d’un grand magasin.

La deuxième promenade est une nouveauté cette année, imaginée par les studios Aromaco et Edge Retail Design : huit cabines olfactives colorées, installées sur le chemin qui relie les deux lieux principaux — le Barnes Green Centre et le Barnes Methodist Hall. À chaque passage devant l’une d’elle, un diffuseur à détection de mouvement envoie une petite bouffée de parfum. Une façon ludique et surprenante de découvrir des fragrances entre les deux halls.

Quels sont les temps forts qui marqueront cette édition ?

On est d’abord très heureux d’accueillir Nez, qui vendra ses magazines cette année ! C’est notre quatrième édition, et on est passé de 22 marques la première année à plus de 47 aujourd’hui. Parmi les nouvelles têtes : des collections pensées pour la génération Z et Alpha avec Spots & Stripes, un partenariat avec Yardley — la plus ancienne marque de niche britannique —, Gallia Rae qui puise dans le patrimoine céramique du Staffordshire pour créer des allumettes parfumées, ou encore Meadow Farm qui lancera une nouvelle collection à cette occasion. On propose aussi plus de conférences cette année, parce que nos visiteurs ont vraiment envie d’en savoir plus sur le parfum : un atelier sur les ingrédients avec Mane, et une conférence sur le parfum comme outil de bien-être animée par Alice du Parcq.

Visuels : @anniemackinart

Barnes Fragrance Fair – 16 mai
Site Web : www.barnesfragrancefair.com

Smell Talks : Comment le Moyen-Orient façonne la parfumerie de luxe

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Le marché du parfum au Moyen-Orient, longtemps réduit à des codes figés, révèle aujourd’hui toute sa richesse, sa diversité et sa modernité. Amandine Galliano, parfumeuse senior et Benjamin Ogrizek, Managing Director Middle East & Africa, tous deux chez Robertet, expliquent comment les marques locales, les parfumeurs et les maisons de composition redéfinissent les attentes d’un public passionné et en constante évolution, entre traditions olfactives puissantes et nouvelles expressions créatives.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

En partenariat avec Robertet.

Photo : Clément Savel.

Smell Talks : La culture olfactive chinoise

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Comment aborder la culture olfactive en Chine, avec ses rituels et ses spécificités régionales ? Meng Gu, parfumeuse fine fragrance chez Robertet et Anne-Sophie Gauvin, associée chez KeYi décryptent les spécificités de ce pays, en explorant les traditions millénaires, les goûts et les nouvelles attentes pour mieux comprendre un marché en pleine transformation.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

Ce podcast est disponible uniquement en anglais.

Photo : Clément Savel.

Un or blanc nommé encens

Sur quelques kilomètres carrés dans le sud du sultanat d’Oman, des milliers d’arbres à encens poussent sur la terre rocailleuse du Wadi Dawkah, un site classé à l’Unesco. À la clé, une précieuse résine odorante qui s’est longtemps échangée au même prix que l’or.

Partenariat éditorial

Ahmed s’approche doucement de l’arbre à encens et lève le regard pour observer les branches. Il se penche et colle contre le tronc le petit panier en osier à l’anse en cuir de dromadaire qu’il porte à la main. Il commence alors à gratter délicatement l’une des branches avec son manghaf, un couteau traditionnel omanais au manche en bois solide qui permet un geste sûr. Rapidement, le panier, de la taille d’un grand bol, se remplit de petites perles translucides couleur ambrée, semblables à des joyaux.

Nous sommes dans le fameux Wadi Dawkah, dans la région omanaise du Dhofar, considéré comme le berceau des arbres à encens, à quelque 200 kilomètres seulement de la frontière yéménite. Avec trois autres sites de la région, le lieu a été classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 2000 comme témoignage précieux de l’ancienne route de l’encens. Grâce au savoir-faire de la maison Amouage et de la société de composition DSM-Firmenich, les 5 000 arbres à encens qui poussent ici, sur 1 500 hectares, permettront de donner bientôt à la parfumerie une résine dont la filière soit complètement traçable, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Une ressource millénaire

Boswellia sacra est le nom savant de cette plante aux branches noueuses et à feuilles caduques qui pousse dans le sud de la péninsule Arabique. L’arbre à encens est réputé pour produire une résine odorante récoltée depuis des centaines d’années par les bergers du coin. La précieuse gomme s’est longtemps échangée au même prix que l’or, et a séduit pendant des millénaires les rois, empereurs et pharaons du monde entier. Son odeur minérale et pétillante, à la fois fraîche et balsamique, a soigné de nombreux maux au fil des siècles, et fait le bonheur des parfumeurs aujourd’hui. L’arbre à encens accomplit des prouesses d’adaptation : il peut survivre dans n’importe quelles circonstances, poussant aussi bien sur des sols arides et sableux, en bord de mer, que dans le désert rocailleux ou au sommet des montagnes. C’est le climat qui importe à cette plante sauvage – chaud et sec, avec du soleil, du vent et l’eau du Khareef, cette mousson qui verdit les montagnes du Dhofar entre juillet et septembre, et transforme le paysage omanais.

Boswellia met dix ans à devenir productif. En attendant, il doit affronter quelques ennemis. D’abord, les termites, au point qu’il faut parfois couper des branches pour protéger la plante. Mais aussi les dromadaires, qui sont friands de ses jeunes pousses. Lorsque l’arbre est cultivé, il ne faut pas trop l’arroser, sinon ses racines pourrissent. Les plants sont irrigués par un système ingénieux de goutte à goutte qui évite de les noyer. Il a fallu pour cela rénover l’infrastructure de l’arrosage, changer les tuyaux sur des kilomètres, et pomper l’eau jusqu’à 85 mètres de profondeur.

Autour des branches des arbres à encens pendent des affichettes arborant un QR-code. Celui-ci révèle des informations stratégiques sur la plante, accessibles aux visiteurs du Wadi Dawkah : sa hauteur, l’abondance de ses feuilles, le lieu exact où elle pousse, une photographie de ses plus beaux atours et, plus tard, la date de la dernière récolte.

Des techniques ancestrales

Le système de récolte de la résine d’encens est organisé très simplement. Et il est extrêmement bien codifié car il n’a pas varié depuis trois mille ans. Le cycle commence après le Khareef et dure près de neuf mois. Pour œuvrer sur les milliers d’arbres à encens du Wadi Dawkah, cinq travailleurs omanais agissent dès l’aube ou bien en fin de journée, un peu avant le coucher du soleil, durant trois à quatre jours.

La technique de gemmage consiste à créer de légères entailles réparties sur le tronc de l’arbre afin d’ôter la mince pellicule d’écorce brune, fine comme du papier bible. En la décollant délicatement, les récoltants pratiquent six ou sept ouvertures de quelques millimètres, appelées signatures, qui seront élargies trois semaines plus tard. Ils commencent par inciser la base des arbres, là où ils sont le plus solides – et où la production de résine est la plus rentable. Puis ils remontent vers le haut, en épargnant les parties les plus jeunes. Leur secret ? Dénuder un peu de chair de l’arbre, sans créer de plaie profonde. Les ouvriers veillent à maintenir un équilibre entre le gemmage et le respect de la plante : ils considèrent les arbres à encens comme leurs enfants. Cette pratique historique, si elle est bien réalisée, ne met pas la ressource en péril. Mais elle suffit à faire réagir la plante.

C’est par un mécanisme de défense que ces larmes à la texture laiteuse et collante comme du chewing-gum viennent perler à la surface du jeune bois, sèchent et se solidifent en trois semaines – quinze jours seulement lorsqu’il fait plus chaud. Ce geste maîtrisé se répète de quatre à six fois par saison. Après deux années de gemmage, on laissera la plante se reposer un an. Chaque arbre à encens, dont certains sont âgés de plusieurs siècles, donne de 300 à 400 grammes de résine par an. La matière première se distille avec un bon rendement, un taux d’environ 10 %. Ainsi, pour obtenir 1 kilo d’huile essentielle, il faut autour de 10 kilos de gomme. Avec, comme horizon au Wadi Dawkah, la production d’un oliban haut de gamme à destination de la parfumerie, dont on puisse garantir l’authenticité, de l’arbre jusqu’à l’essence. Jusqu’à bénéficier, peut-être, un jour, d’une appellation d’origine contrôlée.

Photographies : © Amouage

Smell Talks : Du champ à la data

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Marithé Béchu, responsable développement chez Grasse Expertise, Alexandre Avila, CEO chez LSI et Laurence Léon, parfumeuse chez Expressions parfumées montrent comment le numérique et la RSE redessinent les métiers du parfum à travers la naturalité, la traçabilité, la digitalisation ou encore l’éco-conception, tout en préservant l’héritage local grassois.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Smell Talks : Madagascar, nouvel horizon pour les matières premières naturelles

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Dans la région de Sava, Maison Lautier 1795 développe des filières durables de plantes à parfum (vétiver, gingembre, géranium, cannelle, patchouli…). Suzy Le Helley, parfumeuse, Camille Quintin, Supply Chain Director et Camille Delaby, évaluateur senior, tous trois chez Symrise, reviennent à la fois sur la diversification des cultures aux côtés des producteurs locaux, mais aussi sur la création de nouveaux ingrédients naturels pour la parfumerie fine, qui renforce l’économie agricole malgache. 

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Lee Martin: « Les rencontres seront toujours au cœur du Niche Show London »

Alors que la Paris Perfume Week vient de réaffirmer sa place désormais incontournable dans le calendrier des événements consacrés aux parfums, d’autres capitales mettent progressivement en place leurs propres manifestations. Parmi ces salons émergents, le Niche Show London a vu le jour en 2025 sous la forme d’un événement d’une journée. Une édition plus ambitieuse se tiendra les 23 et 24 avril. Et bien sûr, Nez sera de la partie ! Entretien avec son fondateur, Lee Martin.

En quoi cette deuxième édition du Niche Show London diffère-t-elle de la première ?

Elle est plus grande, plus belle et plus audacieuse. Nous disposons désormais d’un nouvel espace d’exposition quatre fois plus grand que le premier, situé à cinq minutes de Buckingham Palace, la résidence du roi Charles. Cette édition accueille plus de quarante marques venues de dix-sept pays.

Soucieux d’améliorer l’expérience des visiteurs, nous avons ajouté une deuxième journée afin de permettre à un maximum de personnes de venir nous rendre visite. Nous avons également mis en place un « swap shop » où les visiteurs peuvent échanger entre eux leurs parfums de niche inutilisés.

Quelle est la principale ambition du Niche Show London cette année ?

Notre principale ambition a toujours été de créer des liens. Cela se traduit de multiples façons : les visiteurs peuvent entrer en contact avec les marques pour découvrir leurs produits, les marques peuvent nouer des relations avec les professionnels du secteur B2B à des fins commerciales, et les visiteurs peuvent échanger entre eux pour tisser de nouvelles relations. Le lien sera toujours au cœur du Niche Show London, et nous sommes ravis de pouvoir offrir cette expérience sous un même toit, dans un cadre exceptionnel.

Quel est le public cible principal de cette émission ?

Le salon s’adresse à la communauté des parfums, une notion qui a récemment pris une acception très large. Le Niche Show se déroule sur deux jours, chacun étant respectivement réservé aux visiteurs professionnels et au grand public.

Parmi nos visiteurs B2B, on trouve des professionnels du secteur de la parfumerie issus de la vente au détail et de la distribution, de la presse et des médias, ainsi que des réseaux sociaux et de la création de contenu. Nos visiteurs B2C sont celles et ceux qui font leurs premiers pas dans le secteur de la parfumerie, ainsi que les collectionneurs et les passionnés.

Qu’est-ce qu’il ne faut surtout pas manquer lors de cette édition ?

Il y a beaucoup à voir et à découvrir, des marques aux visuels en passant par notre boutique d’échange. Des marques telles qu’Aplomb et Santi Peccatori feront leurs débuts. Qhue New York présente pour la première fois au Royaume-Uni sa collection, qui se caractérise par un design concret inspiré de la jungle urbaine new-yorkaise. Calaj est l’une des marques ultra-niche les plus originales de Roumanie ; à l’opposé, Aentos et Bu Feng dévoilent des parfums aux notes plus douces, empreints d’influences asiatiques.

Le salon sera très varié, car nous avons sélectionné les marques de manière à ce que chacune soit unique et se distingue par ses propres atouts.

Wadi Dawkah : L’Odyssée de l’encens dans les arts

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Employée et commercialisée depuis l’Antiquité, l’oléo-gomme-résine exsudée par les arbres du genre Boswellia, que nous connaissons en français sous le nom d’oliban – dérivé du mot arabe lubān –, a exercé sur les êtres humains une telle fascination qu’il est possible suivre son sillage odorant au long de quelques 3000 ans d’histoire, notamment artistique. Depuis les bas-reliefs égyptiens du IIe millénaire avant notre ère jusqu’à l’art contemporain, l’encens a trouvé sa place dans les œuvres, témoignant de son importance culturelle et cultuelle à travers les âges et les contrées.

Dans cet épisode, Dominique Roques, sourceur d’ingrédients naturels pour la parfumerie depuis plus de 30 ans et chargé d’implanter le projet de renaissance de cet arbre précieux dans le Wadi Dawkah, s’entretient avec l’historienne de l’art et rédactrice pour Nez Clara Muller pour évoquer la place de l’oliban et des arbres qui le produisent dans l’histoire des arts.

Ce podcast est disponible uniquement en anglais.

Photo : DR

Un parfum de porcelaine

Depuis la création de la signature olfactive du musée national de la Marine, DSM-Firmenich prolonge le dialogue fécond entre art et parfum. En 2026, Alexandra Monet, parfumeuse de la maison, illustre le propos de la céramiste Alice Riehl, dont l’œuvre Herbarium Interior est présentée au musée de la Toile de Jouy, à Jouy en Josas, non loin de Paris.

Aux sources de l’œuvre

En préambule à l’exposition, une toile de Jouy évoque le vol d’un ballon d’hydrogène qui s’est écrasé à Gonesse dans un champ, semant la panique parmi les paysans pris au dépourvu. On y distingue un petit garçon réfugié dans un arbre, trouvant dans le végétal un abri à la fois familier et rassurant. À la vue de cette image, Alice Riehl s’interroge : à l’ère de l’urbanisation, ce rapport ne devrait-il pas s’inverser ? N’est-ce pas désormais à l’homme de protéger son environnement ? 

Avant la découverte de l’œuvre de cette dernière, un délicat parfum de nature verte invite le visiteur à s’en approcher. Herbarium Interior, un ensemble de porcelaines teintées disposées sur un mur sombre, se déploie au cœur des recherches qui ont nourri l’artiste : archives du musée, photographies et récits de citadins recueillis lors de sa résidence à la Villa Albertine à New York. Par son travail de la terre et le modelage de formes organiques, la céramiste rend hommage au vivant dans une écriture à la fois poétique et figurative qui trouve un écho dans les collections du musée. Depuis la fondation de la manufacture Oberkampf en 1760, la toile de Jouy n’a cessé de représenter une nature omniprésente, à travers motifs floraux et scènes champêtres où humains et végétaux coexistent en harmonie. Héritières du siècle des Lumières, ces compositions inscrivent l’homme dans un monde naturel structurant, révélant un rapport d’équilibre aujourd’hui remis en question par l’omniprésence de l’urbanité.

Le projet d’Alice Riehl s’est construit dans ce dialogue. À partir des archives du musée, enrichi par des interviews de botanistes et défenseurs de l’environnement à New York, il interroge notre lien contemporain au végétal. « Comment peut-on se reconnecter à la nature ? Quel est votre rapport au végétal ? » Quatorze récits personnels ont ainsi été recueillis et traduits dans l’œuvre, comme autant de réponses apportées à ces questions. Certaines trajectoires marquent par leur puissance d’évocation. Ainsi, Saara, une habitante originaire d’Asie occidentale évoque le figuier, qui, comme elle, s’est acclimaté à Brooklyn au fil du temps jusqu’à devenir familier, presque autochtone. Cet arbre ainsi que son parfum continuent ainsi de relier les habitants émigrés à leurs terres natales. Elissah, quant à elle fascinée par les lauriers-roses et leur résilience face à la sécheresse, reste convaincue que la beauté des fleurs constitue « la » clé d’entrée pour se relier au monde végétal, un idéal si fort qu’il conduit à vouloir en capter l’essence à travers leur parfum. « De nombreuses personnes ont cité les odeurs dans leurs récits », s’est ainsi étonnée Alice Riehl ; ainsi, lorsque DSM-Firmenich a proposé de parfumer son œuvre, cela prenait pleinement sens.

Parfum révélateur d’émotions

« J’ai immédiatement été séduite par le travail d’Alice, se souvient Alexandra Monet. À la fois par la dimension figurative et végétale de son univers, mais aussi par le choix de la céramique, support privilégié pour la diffusion du parfum. » Dès leurs premiers échanges, certaines espèces esquissées sur papier entrent en résonance avec l’univers de la parfumeuse : pivoine, érable, laurier-rose, lilas. Autant de plantes dites « muettes », impossibles à extraire directement, mais reconstituables grâce aux technologies contemporaines, notamment les NaturePrint développés par la maison de composition. L’analyse par chromatographie gazeuse et spectrométrie de masse permet alors d’approcher au plus près la signature olfactive de l’érable ou de la pivoine et de reconstituer celles-ci, sans cueillir les plantes. À partir de ces matières, Alexandra Monet propose plusieurs pistes créatives, dont l’une s’impose immédiatement.  

Le parfum, intitulé Green Porcelaine, fait le lien entre le fond et la forme de l’œuvre, reliant l’inspiration du végétal à la porcelaine. « Les émaillages mats d’Alice donnent une forme douce et sensuelle que j’avais envie de retranscrire dans ma création ». L’accord s’est ainsi construit autour d’une formule confortable de notes musquées et boisées, avec un départ nerveux de galbanum et de basilic grand vert, tandis que le cœur floral s’articule autour de la pivoine, du muguet et du lilas. « J’ai aussi fait un clin d’œil au lien entre la nature et la minéralité de la ville en utilisant une molécule captive appelée Casmiwood, à l’odeur boisée, entre terre humide et béton », s’amuse Alexandra Monet.

Surprise totale pour Alice Riehl, qui, dès les premiers essais,  s’émerveille de la précision de cette retranscription figurative. Véritable double olfactif de son travail, le parfum accompagne l’œuvre et semble nous emporter dans son récit. Il en souligne la délicatesse tout en en révélant la fragilité.

Art parfumé ou parcours olfactif ?

Au fil des années, DSM-Firmenich a développé de nombreuses collaborations avec le monde muséal. Certaines prennent la forme d’accompagnements sensibles. Ainsi, Daphné Bugey a imaginé, en 2025, une expérience olfactive pour la rétrospective consacrée à Pekka Halonen au Petit Palais, invitant à une promenade méditative dans les paysages finlandais à travers la création d’un parfum de neige. De même, la signature olfactive développée par Nathalie Lorson pour le musée national de la Marine sublime l’architecture fluide et renforce l’expérience immersive du visiteur. D’autres projets placent le parfum au cœur même du dispositif artistique, à l’image de la création olfactive de Fabrice Pellegrin conçue pour Mustapha Azeroual lors de l’exposition « Sillage » au centre de la photographie de Mougins. Le parfum y était diffusé avec des rayons de lumière pour faire écho à l’œuvre The Green Ray.

Enfin, ces initiatives peuvent également ouvrir sur des questionnements contemporains. Certaines collaborations, présentées en 2024 et 2025 lors de la Paris Design Week et conçues en collaboration avec Alexandre Helwani et Lucas Huillet, exploraient ainsi les enjeux liés au climat, à l’eau (Eau Fraîche) ou à la santé mentale (Folie), tout en expérimentant de nouveaux dispositifs de diffusion sensorielle ou intégrant les neurosciences dans la création.

Que deviendra le parfum après l’exposition ? Green Porcelaine sera-t-il commercialisé ? « Il n’a pas été conçu pour », répondent en duo Alice et Alexandra, presque heureuses que la note demeure étroitement liée à l’œuvre et qu’il soit inconcevable de les imaginer séparément. L’éphémère est aussi ce qui fait la beauté des fleurs et du parfum… L’œuvre devrait cependant connaître une seconde vie lors d’une exposition à New York, comme un juste retour à la ville où tout a commencé.

Herbarium interior – La nature est là où nous vivons, par Alice Riehl
Du 27 mars au 24 mai 2026 au musée de la Toile de Jouy, Jouy en Josas.

Smell Talks : Femmes, parfumerie et indépendance

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Parfumeuses et cheffes d’entreprise indépendantes, Céline Ellena, Karine Deraco et Virginie Armand tracent leur voie en toute liberté. Cette table ronde met en lumière leurs trajectoires, les défis qu’elles relèvent au quotidien et questionne l’émergence d’une approche olfactive singulière, entre héritage, innovation et sensibilité personnelle.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Smell Talks : Marques et maisons de composition, partenaires de création

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Au coeur de la création olfactive, la relation entre marques et maisons de composition représente un dialogue riche et exigeant. Du brief initial au jus final, chaque étape mobilise de multiples expertises et un échange constant. David Lozano, directeur général de Reminiscence, Georges Maubert, Fondateur & CEO de Marie Jeanne, Karine Vinchon, parfumeuse senior chez Robertet et Annabelle Guy, directrice évaluation chez Robertet évoquent la relation entre marques et maisons de composition, entre vision créative, contraintes techniques et enjeux marketing.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Images et imaginaires de Boswellia sacra

Retracer l’histoire de l’arbre à encens dans les images, c’est suivre la manière dont les êtres humains l’ont regardé, utilisé et imaginé au fil des millénaires. Des reliefs antiques aux planches botaniques de l’époque moderne, ses représentations racontent une histoire culturelle autant que naturelle.

Partenariat éditorial

Dans les vastes étendues minérales du Wadi Dawkah, les Boswellia sacra lancent leurs troncs noueux vers le ciel. Leur forme semble dire l’effort pour s’arracher au roc, puiser l’eau rare dans les profondeurs et onduler vers la lumière. Certains étalent, au terme d’un tronc tortueux, un houppier bas et aplati. D’autres se ramifient dès le sol en un cône inversé, si bien qu’un seul arbre en semble dix. Leur écorce papyracée se soulève en fines écailles, révélant des nuances de noir, de brun et de jaune. Les blessures infligées par les herbivores et les incisions pratiquées par la main humaine laissent sourdre une résine d’un blanc laiteux qui, en se solidifiant, se métamorphose en larmes translucides. Les feuilles, petites et coriaces, sont disposées en folioles imparipennées au bout des rameaux. Les fleurs, discrètes, portent cinq pétales pâles et dix étamines jaunes. Les petits fruits qui en naissent forment des grappes d’un vert clair, virant au brun lors de la déhiscence. Voilà comment on pourrait, en quelques mots, décrire l’aspect des arbres à encens sudarabiques auxquels les êtres humains, au fil des millénaires, ont accordé tant de valeur. Curieusement, peu de représentations fidèles de ces arbres si singuliers et si précieux sont arrivées jusqu’à nous. Étudier l’histoire de Boswellia sacra dans les images, c’est s’aventurer sur un territoire où règnent incertitudes et imprécisions quant à l’apparence de l’arbre, un territoire, en somme, où l’imaginaire prend souvent le dessus sur le réel1Ce travail ne prétend pas à l’exhaustivité mais constitue une recherche préliminaire sur ce sujet dont l’approfondissement nécessiterait de mobiliser un grand nombre d’autres sources n’étant pas disponibles en ligne et donc difficilement accessibles dans le cadre de la rédaction de cet article.
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Les Arbres du pays de Pount

Temple funéraire d’Hatchepsout, Deir el-Bahari (Égypte), début de la XVIIIe dynastie : Bas-relief de l’expédition au pays de Pount, transport des arbres à encens. (Source : Wikimedia Commons)

Il a longtemps été affirmé que les arbres représentés sur les reliefs de Pount dans le temple funéraire de Deir el-Bahari en Égypte étaient des Boswellia. Ces reliefs commémorent en effet l’expédition organisée vers 1473-1458 av. J.-C. par la reine Hatchepsout au lointain « Pays de Pount » (Pwn.t) d’où provenaient l’oliban, la myrrhe et d’autres denrées prisées en son royaume. Si l’exacte localisation de cette contrée thurifère demeure sujet à débat, les spécialistes la situent généralement vers le nord de la corne de l’Afrique2Kathryn A. Bard et Rodolfo Fattovich, Seafaring Expeditions to Punt in the Middle Kingdom, Leiden, Brill, 2018, p. 156-175. https://doi.org/10.1163/9789004379602_008 ou sur la côte occidentale du Yémen actuel3Frédéric Servajean, « Aromates et parfums d’Egypte », in Senteurs célestes, arômes du passé. Parfums & aromates dans l’Antiquité méditerranéenne (site archéologique Lattara – musée Henri Prades, 20 juin 2024 – 3 février 2025), Frédéric Servajean et Diane Dusseaux (dir.), Gent, Snoeck, 2024, p. 22.. Nous savons que les Égyptiens revinrent de ce voyage avec une riche cargaison, composée pour partie de résines odoriférantes mais également d’arbres résinifères vivants destinés à être transplantés dans le temple de Karnak en l’honneur du dieu Amon4Ce voyage initié par Hatchepsout, s’il est bien connu grâce à la riche documentation iconographique et épigraphique du portique sud de Deir el-Bahari, n’est que le plus célèbre parmi une quinzaine d’expéditions vers Pount organisées au cours d’un peu plus d’un millénaire d’histoire égyptienne. (Frédéric Servajean, « Le pays de Pount et la quête des aromates », in Parfums d’Égypte. Du pays de Pount aux rives du Nil (Musée égyptien du Caire, 1er décembre 2024 – 28 février 2025), Hanane Gaber et Frédéric Servajean (dir.), Gent, Snoeck, 2024, p. 164-167.).

Certaines des scènes représentées montrent des Pountites transportant plusieurs spécimens placés dans des pots ou des paniers en direction du rivage, pendant que des Égyptiens les embarquent sur leurs navires. Les arbres sont ensuite représentés à leur arrivée en Égypte, d’abord lors de l’inventaire des richesses rapportées de Pount, puis plus développés et s’épanouissant en pleine terre. Le doute persiste cependant chez les égyptologues : ces arbres aux branches noueuses et ramifiées – aussi représentés dans les tombes plus tardives de Puyemrê et Rekhmirê5D. M. Dixon, « The Transplantation of Punt Incense Trees in Egypt », The Journal of Egyptian Archaeology, Vol. 55, août 1969, p. 55-65. – sont-ils des Boswellia ou des Commiphora6Abdel-Aziz Saleh, « Some Problems Relating to the Pwenet Reliefs at Deir el-Bahari », The Journal of Egyptian Archaeology, Vol. 58, août 1972, p. 140-158. ? Certains éléments semblent caractéristiques des deux genres, mais d’autres demeurent stylisés selon les conventions de l’art égyptien7« Les arbres égyptiens sont figurés de façon toute conventionnelle, mais presque toujours, lorsqu’il s’agit d’un grand tableau où l’espèce même de l’arbre représenté a son importance, les artistes égyptiens s’appliquaient à en reproduire au moins les caractères principaux, en les stylisant un peu selon leurs procédés ordinaires » (Gustave Jéquier, « Lieblein, J., Le mot anti n’indique pas myrrhe, mais encens, oliban. Christiania Videnskabs Selskabs Forhandlinger for 1910 n° 1 », Sphinx : revue critique embrassant le domaine entier de l’égyptologie, 1912, n° 16, p. 24)., ne permettant pas une identification formelle. L’ambiguïté semble d’autant plus forte que les arbres des reliefs pountites présentent deux formes : certains sont dotés d’un feuillage luxuriant dont chaque feuille est dessinée, alors que pour d’autres, seules les branches pointues et le contour du feuillage sont représentés. S’agit-il de deux espèces distinctes ou bien, selon l’hypothèse privilégiée, d’une même espèce en état de dormance puis en plein épanouissement ?

Le texte accompagnant les images ne s’avère pas plus explicite. Le terme sénétcher (ou snṯr) a le plus souvent été interprété par les égyptologues comme désignant les résines issues des arbres du genre Boswellia, tandis que le mot, ântyou (ou ‘ntyw) désignerait la myrrhe8Frédéric Servajean, « Aromates et parfums d’Egypte », in Senteurs célestes, arômes du passé. Parfums & aromates dans l’Antiquité méditerranéenne (Site archéologique Lattara – musée Henri Prades, 20 juin 2024 – 3 février 2025), Frédéric Servajean et Diane Dusseaux (dir.), Gent, Snoeck, 2024, p. 22.. Or c’est ce second terme que l’on trouve le plus fréquemment associé aux arbres et aux amas de résine représentés dans les reliefs de Deir el-Bahari, ce qui mena certains égyptologues de la première moitié du XXe siècle à proposer que le mot ‘ntyw désignerait en réalité l’oliban et l’arbre qui le produit9Jens Lieblein, Le mot antin’indique pas myrrhe, mais encens, oliban, Christiania Videnskabs Selskabs Forhandlinger, 1910.. Néanmoins, plus récemment, Frédéric Servajean a affirmé que ‘ntyw désignerait bien la myrrhe, plus facile à obtenir en grande quantité car les Commiphora myrrha poussent généralement plus près des côtes que les Boswellia. Les arbres représentés seraient donc des arbres à myrrhe10Frédéric Servajean, « Les pays des arbres à myrrhe et des pins parasols. À propos de Tȝ-nṯr », EniM 12, 2019, p. 87-122.. Faute de preuves nouvelles, le doute perdurera quant à la nature exacte de ces arbres pourtant spectaculaires, d’autant que rien n’exclut une confusion, à l’époque pharaonique, de taxons aujourd’hui bien différenciés11Jesus Trello, « The incense distribution scene in TT 39 – redistribution of economic goods to Deir el-Bahari and other locations in Western Thebes », Polish Archaeology in the Mediterranean, Vol. 30, n° 1, 2021, p. 157-186..

Manuscrits des mondes byzantin et islamique

Dioscoride, De materia medica, copie arabe de Mîrzâ Bâqir, Téhéran ou Mashhad (Iran), 1889–1890 : folio 39v « Al-lubân« . (Source : Spencer Collection, The New York Public Library)

Là où les bas-reliefs égyptiens laissent place à une grande ambiguïté, certains manuscrits médiévaux permettent une identification plus précise de l’arbre à encens dont quelques-unes des premières représentations figurent dans diverses copies de traités de médecine antiques, tels que le De materia medica de Dioscoride. Ce médecin et botaniste grec du Ier siècle recommandait en effet l’usage de l’écorce de l’arbre à encens et de la résine d’oliban pour traiter divers maux12Au chapitre LXX, Dioscoride écrit : « l’écorce de l’encent se brulle, & fait fumée, avec un flairement de bon odeur. Cette écorce se brulle pareillement, & ha la même vertu que l’encent. » [sic] (traduction de Martin Mathée, Les six livres de Pedarion Dioscoride d’Anazarbe de la matière médicale, translatez de Latin en François. A chacun Chapitre sont adjoustees certaines annotations fort doctes, et recueillies des plus excellens Medecins, anciens et modernes, Premier Livre, publié à Lyon, par Balthazar Arnoullet, 1553, p. 38.). On trouve ainsi l’image d’un Boswellia, accompagnée de deux paniers contenant des larmes de résine solidifiées, dans une version byzantine de cet influent traité (ms. M.652, fol. 230v) datant du milieu du Xe siècle13On y découvre aussi, dans le folio suivant (231R), une illustration de l’écorce et à nouveau de la résine elle-même, dans un panier.. L’arbre y est représenté schématiquement, doté de longues aiguilles d’un vert foncé rappelant plutôt la famille des Pinacées que celle des Burséracées14Ce qui n’a rien d’étonnant car les arbres producteurs de résine familiers d’un illustrateur de la région de Constantinople étaient vraisemblablement plutôt de la famille des pins. De Marco Polo à Linné, nombreux seront aussi les occidentaux à assimiler l’arbre à encens à un conifère., et accompagné d’une légende indiquant : « la manne de l’oliban » (ΛΙΒΑΝΟΥ ΜΑΝΝΗ)15Le mot grec employé ici, ΛΙΒΑΝΟΥ ou, en minuscules normalisées, λιβάνου, qui désigne à la fois l’oliban et l’arbre qui le produit, est le génitif du mot λίβανος, que l’on translittère par libanos, lui même dérivé de la racine sémitique lbn (qui a donné des termes liés au lait ou, plus largement, à la blancheur associée à celui-ci) qui est également à l’origine de l’arabe lubān (لبان), de l’hébreu ləḇōnā (לְבוֹנָה) et du français « oliban ». Les grecs désignaient d’ailleurs  les régions thurifères (thurifera regio, du grec thus, « matières à brûler ») du sud de l’Arabie par l’expression Libanotophoros ( λιβανωτοφόρος), c’est-à-dire, littéralement, « productrice d’oliban »..  

Boswellia sacra figure aussi dans certaines des traductions arabes du texte grec original. On le trouve notamment dans le Kitāb al-Ḥašāʾiš fī hāyūlā al-ʿilāg ̌al-ṭibbī (ms. Or. 289, fol. 16v) illustré par un artiste de Samarcande vers 1083. Curieusement, l’artiste n’a pas figuré la résine mais mis en valeur d’autres caractéristiques de l’arbre : les nœuds du tronc, la forme crénée-serratée de la marge des folioles ou encore les fruits, représentés sous forme de sphères brun-jaune rassemblées aux extrémités des branches. Malgré une grande stylisation, notamment du port général de l’arbre, ces traits saillants dénotent, sinon une connaissance de la plante de première main, du moins des sources relativement précises quant à son aspect réel. Ces mêmes traits sont repris par les copistes de plusieurs autres manuscrits arabes du De materia medica, qui y ajoutent parfois l’écoulement d’un liquide jaune de part et d’autre du tronc, ainsi qu’une natte tressée placée aux pieds de l’arbre (BnF, ms. Arabe 4947 ; McGill, ms. 7508 ; NYPL, Persian ms. 39). Cette manière de représenter l’arbre se retrouve égalementdans une version seldjoukide16L’Empire seldjoukide, ou le Grand Empire seldjoukide, était un empire médiéval de confession musulmane sunnite qui s’étendait  de l’Anatolie et du Levant à l’ouest jusqu’à l’Hindou Kouch à l’est, et de l’Asie centrale au nord jusqu’au golfe Persique au sud et dont l’apogée est située à la fin du XIe siècle. d’un autre ouvrage de pharmacologie antique, Le Livre de la thériaque, datant de 1199 et conservé sous le titre Kitāb al-diryāq (BnF, ms. Arabe 2964), ce qui permet de supposer l’existence d’une tradition iconographique proprement islamique de l’arbre à encens dans la littérature médicale17Aucune des illustrations trouvées au sein de manuscrits occidentaux ne reprend en effet ces caractéristiques. Les artistes occidentaux, ignorant ces détails de l’aspect de l’arbre, se reposent principalement sur la représentation de la résine (sous forme de larmes) pour caractériser celui-ci, le reste n’ayant aucune ressemblance avec la réalité. On peut donc supposer, par comparaison, qu’au moins certaines des enluminures trouvées dans les manuscrits arabes émanaient à l’origine d’une représentation de l’arbre d’après nature par des artistes du sud de la péninsule arabique. Cependant, une étude exhaustive de ces représentations dans littérature médicale arabe médiévale reste à faire..

Dans certains ouvrages encyclopédiques cependant, l’arbre à encens perd certains de ses traits distinctifs : fruits et résine disparaissent, les feuilles deviennent indifférenciées, et seule la ramification des troncs débutant dès le sol semble conserver à l’image un vague rapport avec l’arbre réel. C’est notamment le cas dans plusieurs versions illustrées du célèbre ʿAjā’ib al-makhlūqāt wa gharā’ib al-mawjūdāt d’al-Qazwīnī (XIIIe siècle). Qu’il s’agisse de la version perse de 1537 conservée par la National Library of Medicine des États-Unis (ms. P1, fol. 152b), de celle du XVIIe siècle illustrée de peintures Deccani de la British Library (ms. OR 162, fol. 273r), ou encore de la copie ottomane de 1717 du Walters Art Museum (ms. W.659, fol. 216a), seul le texte autorise l’identification formelle du Boswellia. Si cette stylisation grandissante peut être attribuée au fait que l’ouvrage, contrairement aux traités de pharmacopée, n’était pas destiné à faciliter l’identification des plantes évoquées, on peut aussi envisager que les copistes, manquant de modèles d’après nature, ignoraient tout simplement l’aspect de cet arbre exotique pour eux.

L’Europe médiévale et pré-moderne

Matthaeus Platearius, Le Grant Herbier en françois, imprimé par Pierre Le Caron, Paris (France), vers 1498 : « De olibane« .
(Source : Historical Medical Library of The College of Physicians of Philadelphia)

En Europe occidentale, ce n’est qu’à partir des XIIIe et XIVe siècles que l’on trouve des tentatives d’illustration botanique de l’arbre dans des manuscrits enluminés sur les simples. Il apparaît ainsi, méconnaissable, dans le manuscrit Egerton 747 du Tractatus de herbis (vers 1280-1350). Au bas du folio 071r, l’arbre nommé Olibanum évoque davantage l’olivier, avec un tronc mince surmonté de feuilles simples, fines et linéaires18Alors que les feuilles de Boswellia sacra, rappelons-le, sont des feuilles composées imparipennées aux folioles sessiles oblongues aux marges plus ou moins profondément crénées ou serratées. La confusion vient possiblement de l’une des descriptions de l’arbre que Pline l’Ancien rapporte dans son Histoire Naturelle : « Il est certain qu’il a l’écorce du laurier ; quelques-uns ont dit que la feuille aussi est semblable à celle de cet arbre. » (Livre XII, XXXII, traduit du latin par Émile Littré, Paris, J.J. Dubochet, 1848-1850). Or les feuilles de laurier rose et d’olivier ont une forme relativement similaire. Pline affirmait d’ailleurs qu’il est souvent impossible de reconnaître les plantes à partir des dessins des herbiers illustrés qui, déjà à son époque, étaient généralement composés de copies de copies, et de ce fait fort peu précis.. Au XVe siècle, dans la traduction française du traité, le Livre des simples médecines19Le corpus du Livre des simples médecines est souvent attribué à Matthaeus Platearius. En réalité, ce dernier était l’auteur, au XIe siècle, du Liber de simplici medicina ouCirca Instans, ouvrage de médecine qui servit de base à la compilation latine connue sous le nom de Tractatus de herbis (attribuée à Barthélemy Mini de Sienne) dont le Livre des simples médecines est la traduction française. (Alice Laforêt, « Peindre l’arbre au Moyen Âge. Les herbiers enluminés de la Bibliothèque nationale de France », L’Histoire à la BnF, 10 mai 2017. https://doi.org/10.58079/pmnz), Boswellia sacra est souvent représenté comme un arbre à port arrondi, symétrique, sans traits distinctifs20Par exemple dans le ms. NAF 6593 (fol. 152) et le ms. Français 19081 (fol. n.p.) de la BnF, dans le ms. 626 (fol. 188r) de la Wellcome collection, ou encore dans le ms. 369 (fol. 465v) de la Médiathèque Jean Levy de Lille qui tous font figurer l’arbre sans représenter la résine., si ce n’est, dans certaines copies, la présence d’amas résineux jaunâtres sur le tronc et les branches (BnF, ms. Français 623, fol. 138r ; ms. Français 1307, fol. 197 ; ms. Français 1310, fol. n.p.). L’organisation alphabétique de ce traité donne en outre naissance à des représentations plus étonnantes. En effet, dans l’ordre des substances médicinales mentionnées, le Boswellia sacra, sous le nom latin d’olibanum ou olibane, se trouve juste après l’évocation de l’os de seiche. Le mollusque céphalopode se trouve donc fréquemment représenté superposé perpendiculairement à l’arbre (BnF ms. Français 9136, fol. 213v ; ms. 2888, fol. 149r ; ms. 12319, fol. 239 ; ms. 12320, fol. 145 ; etc.)21Le texte ne recommande en aucun cas le mélange de ces ingrédients dont le rapprochement n’est originellement justifiable que par l’ordonnancement alphabétique des entrées du traité.. Peut-être l’un des copistes opta-t-il pour cette configuration en raison d’un espace restreint sur la page et fut-il ensuite imité par les suivants22Cette hypothèse n’a pu être vérifiée car les manuscrits du Livre des simples médecines n’ont pas tous été numérisés. Nous ignorons donc si l’une des versions non accessibles en ligne pourrait venir étayer cette hypothèse d’une illustration conjointe de deux entrées en raison d’un manque de place sur le folio. Celles dont nous disposons ne semblent en tout cas pas corroborer cette idée puisque à chaque entrée correspond bien une illustration (dont l’une rassemble deux images en une). L’hypothèse d’une illustration du produit lui-même d’un côté (l’os, la résine), et de l’organisme vivant à l’origine de ce produit de l’autre (la seiche, l’arbre à encens) ne semble pas tenir non plus. ? Si la raison de cet improbable assemblage reste un mystère, le résultat en est d’une étrangeté délicieuse.

À la fin du XVe siècle, les premiers herbiers imprimés, tels que le Gart der Gesundheit  et l’Hortus Sanitatis de Jean de Cuba ou encore le Grant Herbier en françoys, reproduisent et figent les formes schématiques de l’arbre popularisées par les manuscrits. Boswellia sacra y est réduit un tronc droit, à quelques rameaux rigides et symétriques, à de grandes feuilles falquées et lancéolées et quelques grosses larmes s’écoulant du tronc central23Pour la forme et les proportions, cette représentation semble directement inspirée de l’illustration du folio 188r de l’exemplaire du Livre des simples médecines de la Wellcome Collection (ms. 626) illustré vers 1470.. Ces incunables24Livres imprimés en Europe avant le XVIe siècle, considérés comme des succédanés des manuscrits médiévaux. privilégient des images simples à des fins mnémotechniques, selon la tradition iconographique de la fin du Moyen Âge25C’est aussi le cas dans certains herbiers médiévaux arabes dans lesquels l’image sert de point d’ancrage pour la mémoire. Cependant, dans les traditions iconographiques islamiques, cet aspect mnémotechnique n’est pas la seule justification de l’image qui est aussi didactique (impliquant un certain réalisme fonctionnel) et esthétique. :  il s’agit moins de reproduire fidèlement l’aspect d’une plante que de mettre en avant un détail caractéristique (ici, l’exsudation résineuse) favorisant son identification26Cette grande simplification soulève évidemment une difficulté dans l’identification de l’arbre grâce aux seules images. En effet, plusieurs arbres résinifères peuvent être visuellement confondus puisque ce n’est pas leur aspect réel qui est représenté, mais leur caractéristique commune de laisser suinter une gomme-résine..

Fragilité des sources textuelles

Christophe-Paul de Robien, Description historique rédigée par le président de Robien, des collections conservées dans son cabinet, Rennes (France), vers 1740–1756 : planche 52 « Graine d’ Euphorbe ; Euphorbe ; Oliban ; Térébenthe ; Sapin ; Pin ; Beaume du Perou ; Liquidambar ; Beaume de Copau ; Beaume Nouveau ; Beaume de Tolu ».
(Source : Bibliothèque de Rennes Métropole Les Champs libres)

La pauvreté des représentations occidentales de Boswellia sacra tient aussi à l’incertitude qui régna longtemps quant à l’aspect de cet arbre lointain. Les images ne sont pas réalisées d’après nature mais d’après des copies antérieures ou des témoignages écrits, eux-mêmes approximatifs. Les descriptions de l’arbre fournies par les auteurs antiques comme Hérodote, Théophraste, Diodore de Sicile, Claude Ptolémée, Strabon, Dioscoride, ou Ovide, sont en effet souvent contradictoires, voire teintées de mythes. Pline l’ancien constate d’ailleurs déjà, au Ier siècle, que nul ne s’accorde ni sur la forme de l’arbre ni sur sa taille, et qu’aucun Grec ni Latin n’en a donné une description sûre. En 1688, dans son Histoire de Louis le Grand, Jean Donneau de Visé indique encore : « La forme de cet arbre est tellement disputée, qu’on n’en a point encore entièrement décidé27Jean Donneau de Visé, Histoire de Louis le Grand contenue dans les rapports qui se trouvent entre ses actions et les qualités et vertus des Fleurs et des Plantes, Paris, 1688, fol. 18. (ms. Français 6995, conservé par la BnF). Dans ce curieux ouvrage, l’auteur donne la parole à divers végétaux pour louer Louis XIV à travers des parallèles entre les vertus du roi et celles des plantes. La première est l’arbre à myrrhe, la seconde est l’arbre à encens. Celui-ci s’adresse au monarque en ces termes : « Ma forme est fort disputée; Le Roy Antigonus disoit que je ressemblois au Thérébinthe, et le Roy Juba, que j’avois du rapport à l’Erable du pont Euxin. Plusieurs assurent que ma feuille ressemble au Laurier, et c’est la plus commune opinion. On ne dispute point touchant la manière, dont vous êtes fait, et tout le monde convient, que si la bonne mine, et l’air majestueux, et affable, faisoient choisir les Rois, et que vôtre naissance ne vous eut pas donné une couronne, vous auriez celle de toute la Terre, si elle n’avoit qu’un souverain. ».. » Ce qui n’empêche pas le peintre et miniaturiste Jean Joubert d’accompagner le texte d’une représentation en couleurs de l’arbre, le dotant, suivant l’une des descriptions rapportées par Pline, d’un feuillage ressemblant à celui du laurier, et l’accompagnant de six cassolettes fumantes.

De manière générale, les quelques images produites entre la fin du XVIe et le XVIIIe siècle, si elles se départissent enfin de la symétrie et de l’extrême simplification des miniatures médiévales, ne sont guère plus fidèles. La gravure d’André Thevet pour sa Cosmographie universelle (1575), largement copiée, montre pour la première fois non seulement l’arbre en situation dans un paysage vallonné et rocheux mais également la récolte de l’oliban28Au début du siècle, une illustration chinoise montrait également la récolte de la résine. La Chine découvre en effet l’oliban sous le règne de Han Wudi (r. 141-87 av. J.-C.) et en devient grande importatrice durant les dynasties Sui (581-618) et Tang (618-907). Il est désigné par les termes  Xunlu Xiāng (薰陸香) (attesté dès le IIIe siècle) et Rǔ Xiāng (乳香) (à partir du VIIIe siècle). Or dans une copie de 1503 du 本草品彙精要 (La matière médicale classifiée), on découvre deux illustrations de l’arbre à encens, chacune surtitrée par l’une de ces deux désignations. La première montre des amas de résine – colorée d’un vert fluo inhabituel – se formant sur le tronc grisâtre d’un arbre. La seconde représente un homme creusant le sol autour du pied de l’arbre (peut-être pour retrouver les larmes tombées au sol) tandis qu’on aperçoit quelques morceaux de résine dorée dans un panier. : l’incision des troncs, le décollement de la résine et son transport dans des jarres. L’arbre cependant, bien qu’il laisse s’écouler des larmes de résine, ne ressemble ni à un Boswellia, ni au pin auquel Thevet, suivant Marco Polo29En 1556 avait en effet paru la première édition imprimée en français du Livre de Marco Polo  (1298-1307), sous le titre La Description géographique des provinces & villes plus fameuses de l’Inde Orientale, dans lequel on lisait que l’ « encens blanc » de la région d’Aden viendrait « de certains petits arbres qui sont semblables aux sapins » (Marco Polo, La Description géographique des provinces & villes plus fameuses de l’Inde Orientale, Paris, Groulleau, 1556, p. 256.) Or Thevet écrit lui aussi que l’arbre qui donne l’encens « a la semblance de ces pins portant résine, quoi qu’il y ait peu d’hommes de pardeça qui se puissent vanter d’en avoir vu » (André Thevet, La Cosmographie universelle d’André Thevet cosmographe du roy, Tome I,Paris, G. Chaudière, 1575, p. 118)., prétend l’assimiler. Les images dérivées de cette gravure, comme celle que l’on trouve en 1602 dans l’Histoire des drogues d’Antoine Colin et Cristóbal Acosta, perpétuent ainsi un modèle faux, mais d’autant plus persistant qu’il est peu concurrencé. Entre la fin du XVIIe et celle du XVIIIe siècle, une autre représentation dérivée de celle de Thevet illustre ainsi, avec de minimes variations, l’Histoire générale des drogues (1694) de Pierre Pomet, Nouvelles relations de l’Afrique occidentale (1728) de Jean-Baptiste Labat, ou encore La Géographie sacrée et les Monuments de l’histoire sainte (1784) de Joseph Romain Joly

Planches botaniques et querelles taxonomiques

Hermann A. Köhler, Medizinal-Pflanzen in naturgetreuen Abbildungen mit kurz erläuterndem Texte, Gera (Allemagne), 1887 : planche 175 « Boswellia carterii« .
(Source : Biodiversity Heritage Library)

En 1793, une planche de Benedetto Bordiga publiée dans Storia delle piante forastiere le più importanti nell’uso medico, od economico, prétend représenter « L’Olibano » mais ne montre en réalité qu’un rameau typique de conifère, suivant la classification erronée de Carl von Linné qui affirmait, en 1749, que l’arbre à encens appartiendrait au genre Juniperus30L’expédition scientifique danoise au Yémen de 1761-1763 aurait dû permettre de rectifier cette erreur puisque l’un de ses objectifs était d’identifier précisément les denrées mentionnées dans la Bible, dont l’oliban sudarabique. Le suédois Peter Forsskål, élève de Linné et naturaliste de l’expédition, était expressément chargé de décrire botaniquement les arbres à encens, d’en rapporter des graines et de recueillir des informations sur la récolte de la résine. Forsskål meurt cependant en 1763, avant d’atteindre la région du Hadramaout où poussaient les Boswellia. (Mats Thulin, The Genus Boswellia (Burseraceae). The Frankincense trees, Acta Universitatis Upsaliensis, 2020, p. 12.) C’est ainsi qu’en 1832, dans Medical botany : containing systematic and general descriptions de William Woodwille et William Jackson Hooker, il est encore écrit que l’oliban proviendrait de Juniperus Lycia et qu’il serait importé de Turquie et des Indes orientales.. L’une des premières représentations fidèles d’un fragment d’arbre du genre Boswellia figurait pourtant dans une série d’esquisses au graphite réalisées d’après nature par l’architecte bolonais Luigi Balugani lors de son passage dans le nord de l’actuelle Éthiopie en 1769-177031« The first Europeans to see and depict a frankincense tree were James Bruce and Luigi Balugani, during their travel in Abyssinia searching for the source of the Nile. In January 1770, near the Takazze River, they found the Ethiopian frankincense tree, “Anguah”. » (Mats Thulin, ibid.). On y découvre plusieurs rameaux d’une espèce africaine portant fleurs et fruits, mais il est probable que ces dessins, inachevés, soient longtemps restés confidentiels.

Au XIXe siècle, l’essor de la botanique, conjugué à la colonisation européenne et à l’expansion du commerce international32Notons par exemple les relations commerciales qui s’instaurent entre l’Empire d’Oman et la Grande-Bretagne en 1798, puis avec les Etats-Unis d’Amérique en 1833., entraîne la (re)découverte de plusieurs espèces de Boswellia. En 1807, le botaniste écossais William Roxburgh, installé en Inde, nomme le genre botanique en hommage à son confrère John Boswell. C’est ainsi l’espèce indienne Boswellia serrata33Henry Thomas Colebrooke, « On Olibanum or Frankincense », Asiatic researches, or, Transactions of the Society instituted in Bengal for inquiring into the history and antiquities, the arts, sciences and literature of Asia, Vol. 9, 1809, p. 377-382. L’espèce est également nommée Boswellia thurifera, appellation dérivée de celle de Libanus thuriferus imaginée par Colebrook. (John Fleming, « On Boswellia thurifera Roxb. ex Fleming », Asiatic Researches, or Transactions of the Society instituted in Bengal for inquiring into the history and antiquities, the arts, sciences and literature of Asia, Vol. 11, 1810, p. 158). qui est décrite et représentée la première, plusieurs décennies avant l’espèce sudarabique34Alors que dans l’Antiquité, Hérodote (et d’autres) affirmait que l’Arabie était la seule contrée à produire l’oliban et que pendant longtemps l’encens d’Arabie, produit par B. sacra, est appelé « véritable oliban » et considéré comme le meilleur, certains auteurs du XIXe siècle, en particulier anglais, en viennent à douter de l’existence d’un encens sudarabique, supposant qu’il proviendrait en réalité de l’Inde (ce qui laisse supposer un biais colonial).. Cette dernière est baptisée B. sacra en 1867 par le botaniste suisse Friedrich A. Flückiger. Trois ans plus tard, le naturaliste anglo-indien George C. M. Birdwood décrit ce qu’il considère comme trois nouvelles espèces originaires de Somalie, dont B. carterii35George Birdwood, « On the Genus Boswellia, with Descriptions and Figures of three new Species », Transactions of the Linnean Society of London, Vol. 27, n° 2, 1870, p. 111-148., si proche de B. sacra que la plupart des botanistes les considèrent aujourd’hui comme conspécifiques36Du point de vue nomenclatural, B. sacra et B. carteri sont aujourd’hui traitées comme conspécifiques. Quelques études montrent cependant qu’il existerait des différences entre l’arbre d’Arabie et celui de Somalie (Voir : Xiuting Sun, Yujia Yang, Chuhan Peng, Qing Huang, Jianhe Wei, Xinquan Yang, « Frankincense from Boswellia: A review of species, traditional uses, phytochemistry, pharmacology and toxicology », Chinese Herbal Medicines, 2025. https://doi.org/10.1016/j.chmed.2025.09.007).  C’est sous les deux noms que l’arbre d’Arabie apparaît dans les planches botaniques de la fin du siècle. Celles-ci manifestent une grande précision anatomique : écorce, folioles, inflorescences, capsules et graines y sont représentées en détail grâce aux techniques de la chalcographie puis de la chromolithographie. Si plusieurs méritent attention, l’une des plus célèbres reste celle de Walter Müller pour le Medizinal-Pflanzen (1887-1898)d’Hermann A. Köhler. Après presque deux millénaires de spéculations et d’approximations occidentales concernant leur apparence, les arbres à encens sont plus près que jamais d’être fidèlement représentés37En 1904, l’arbre apparaît de manière moins réaliste dans le chapitre sur « Les résiniers » dans Les plantes originales d’Henri Coupin, doté de fruits étrangement semblables à des olives et de feuilles lancéolées peu caractéristiques, ce qui laisse supposer que les planches botaniques d’après nature du siècle précédent ont mis un certain temps à diffuser l’apparence réelle de la plante.. Cependant, jusqu’à l’arrivée des premières photographies au début du XXe siècle38L’une des premières images photographiques de Boswellia sacra semble être celle prise dans le Dhofar par le diplomate et explorateur britannique Bertram Thomas en 1928 et publiée dans son ouvrage Arabia Felix : Across the Empty Quarter of Arabia, Londres, Jonathan Cape, 1932, p. 122., le port général de l’arbre reste encore un mystère pour ceux qui n’ont pas eu la chance de voyager jusqu’à lui, puisque les planches botaniques, exécutées d’après des échantillons, ne s’attachent qu’aux rameaux, jamais à l’arbre entier.

L’Arbre à l’époque contemporaine

Dans la création contemporaine, Boswellia sacra apparaît enfin dans toute sa majesté, sa forme si singulière inspirant artistes et designers. En 2021, l’artiste anglo-omanaise Latifah A. Stranack consacre ainsi une série de dix toiles à cet arbre indissociable de son héritage omanais : The Frankincense Series. Les Boswellia, rendus par une touche vive qui confère à chaque arbre une vibration singulière et une silhouette immédiatement reconnaissable, y apparaissent dans l’atmosphère éthérée d’un camaïeu de bruns et de bleus. Certaines toiles saisissent feuilles et fleurs en vue rapprochée, d’autres évoquent la récolte de l’oliban par des hommes rapidement esquissés, d’autres encore représentent des femmes en costume traditionnel faisant brûler la résine.

L’arbre nourrit également le travail des architectes et designers. Le pavillon d’Oman à l’Expo 2020 Dubaï, conçu par l’agence d’architecture F&M Middle East, s’inspirait explicitement des formes de Boswellia sacra avec sa façade de lattes de bois clair évoquant les branches disposées autour d’un volume central orné de motifs végétaux stylisés. La scénographie intérieure déclinait ce thème décoratif avec divers rappels de la texture de l’écorce, de la ramification complexe et des larmes de l’arbre.
Les qualités esthétiques du Boswellia ont également inspiré une collection de mobilier au designer italien Gaetano Pesce, invité en 2024 par la maison Amouage à visiter le Dhofar. Inspiré par les ondulations de l’arbre pour résister au vent, le designer italien a dessiné une série de fauteuils sculpturaux réalisés en résines multicolores. Leur dossier reprend la silhouette stylisée de Boswellia sacra  et l’une des pièces, « Oman Chair with Frankincense », intègre même la résine d’oliban à la structure de l’assise. Ici, la représentation de l’arbre à encens s’émancipe des enjeux scientifiques ou didactiques pour devenir un motif purement décoratif.

Retracer l’histoire de Boswellia sacra dans les images, c’est donc cheminer dans l’histoire de l’humanité et de ses croyances, dans l’histoire de la médecine et de la botanique, du colonialisme, des techniques de représentation et des manières de voir. De l’arbre à peine identifiable des reliefs de Pount aux œuvres contemporaines, se dessine une constellation d’images approximatives, savantes, codifiées ou imaginaires, à travers lesquelles nous apprenons à considérer autrement – avec les yeux, les savoirs et l’imagination des artistes et des scientifiques du passé – cet arbre si longtemps entouré d’une aura de légende et de mystère.

Smell Talks : Peau, odeur et parfum

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Notre peau a-t-elle une odeur propre ? Cette odeur corporelle influence-t-elle l’attractivité ? Valentine Brémond-Bostoen, docteure en neurosciences comportementales, explore l’impact de l’âge ou du sexe sur les caractérisations chimiques cutanées. Benjamin Bélizon, parfumeur Fine Fragrance chez Mane, complète cette approche en évoquant, en miroir, l’influence de la peau sur l’évolution d’un parfum.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Icônes : DKNY Be Delicious, par Maurice Roucel

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Dans le premier épisode de cette série, il revenait sur le succès de Musc Ravageur pour les Éditions de parfums Frédéric Malle. Aujourd’hui, Maurice Roucel évoque DKNY Be Delicious, une fragrance composée pendant ses douze années passées à New York, dans laquelle il a voulu saisir la fraîcheur et la vitalité de la « Big Apple ».

Un podcast by Nez, en partenariat avec Symrise.

Photo : DR.

Soline Godet : « Le Congrès Olfaction & Perspectives s’inscrit pleinement dans la mission de la Cosmetic Valley : fédérer, structurer et faire rayonner l’excellence à la française »

La Cosmetic Valley, dont l’épicentre se situe à Chartres, en Eure-et-Loir, est le pôle de compétitivité de la filière parfumerie-cosmétique. Elle fédère à la fois des acteurs industriels et académiques, universités comme centres de recherche. Afin de favoriser les échanges au sein de cet écosystème, elle organise tout au long de l’année plusieurs salons et congrès, dont Olfaction & Perspectives, qui se tiendra le 19 mars prochain à Bois-Colombes. Soline Godet, directrice générale adjointe Entreprises et Territoires du pôle, a répondu à nos questions.

En quelques mots, quel est pour vous l’objectif de la 7e édition du Congrès Olfaction & Perspectives, dont vous proposez une 7e édition le 19 mars prochain ? 
Le Congrès Olfaction & Perspectives est un lieu de convergence. Nous y réunissons chercheurs, industriels, créateurs et thérapeutes autour d’un même sujet : comprendre l’odorat pour mieux l’utiliser. L’objectif est double : faire avancer la connaissance scientifique et transformer cette connaissance en innovation concrète pour les secteurs du parfum, de la cosmétique et de la santé. C’est aussi un espace de dialogue. L’olfaction reste un sens sous-estimé et nous voulons lui redonner sa juste place.

Quelles sont pour vous les grandes tendances actuelles de la recherche sur l’olfaction et celles des années à venir ? 
La première tendance est neuroscientifique. On explore de plus en plus finement le lien entre odeur, mémoire, émotion et comportement. La deuxième est technologique. L’intelligence artificielle accélère la formulation, la prédiction sensorielle et la compréhension des récepteurs olfactifs. Troisième axe majeur : la santé. L’olfaction n’est plus seulement un sujet sensoriel. La perte d’odorat peut constituer un signal précoce de pathologies comme Alzheimer ou Parkinson. Les odeurs sont étudiées pour leur impact sur le stress et la régulation émotionnelle tandis que de nouveaux protocoles de rééducation olfactive se développent.

Comment le Congrès s’inscrit-il dans le rôle et les missions de la Cosmetic Valley ?
Le Congrès s’inscrit pleinement dans la mission de Cosmetic Valley : fédérer, structurer et faire rayonner l’excellence à la française. Notre rôle est de créer des passerelles entre la recherche académique et l’industrie, de stimuler l’innovation et d’anticiper les mutations scientifiques. C’est une démarche cohérente avec l’écosystème que nous animons au quotidien.

Crédit photo : Heading 360

Smell Talks : Durabilité et naturalité

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Comment la parfumerie peut-elle se réinventer à travers des innovations durables face aux enjeux climatiques et aux attentes croissantes des consommateurs ? Le point avec Flora Renda, Sustainable Sourcing Manager, Élodie Durbec, parfumeur ingrédients naturels, toutes deux chez Robertet et Hedi Derouiche, directeur technique et co-fondateur de la société Actifs Précieux.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

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