Au Dhofar, la biodiversité défie le désert

Entre désert minéral, montagnes embrumées et forêts surgies de la mousson, le Dhofar révèle un visage insoupçonné d’Oman. Cette terre de contrastes abrite une biodiversité exceptionnelle. Des arbres à encens millénaires aux léopards d’Arabie, plongée au cœur d’un sanctuaire naturel unique sur la péninsule Arabique.

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C’est un véritable miracle au cœur du désert. De juin à septembre, la mousson et ses vents frais enveloppent la région du Dhofar, voilant les chaînes de montagnes du Djebel Samhan, du Djebel Al Qara et d’Al Qamar d’un léger brouillard. Si les deux dernières se parent d’une végétation luxuriante aux reflets émeraude, la première, elle, garde sa teinte originelle. Pourtant, à l’instar de ses voisines, elle abrite une flore unique.

Nous sommes au sud-est de la péninsule Arabique et pourtant, des rivières temporaires, les oueds, se gorgent d’eau fraîche tandis que la végétation frissonne de vitalité. Ce regain de luxuriance porte le nom de khareef, le mot arabe désignant la mousson du sud-ouest venue d’Inde via la mer d’Oman. Un flux constant de bruine se concentre du niveau de la mer jusqu’au sommet des crêtes pour former une oasis de brouillard vertical, également appelée « forêt de nuages ». Celle-ci disparaît sitôt les versants nord des massifs franchis. Là où souffle le vent du désert, l’aridité propre à la péninsule arabique reprend ses droits, offrant un paysage de steppe rocailleuse à la flore clairsemée et à la faune rare, dont le Wadi Dawkah fait partie. Ce contraste spectaculaire permet au Dhofar d’abriter une biodiversité unique, avec les deux tiers des 1450 espèces de fleurs et de plantes répertoriées à Oman, dont environ 145 se limitent à l’Arabie du Sud. « Le Dhofar représente le paradis d’Oman », résume Dr Laila Al Harthy, directrice du département botanique et de la conservation au Jardin botanique d’Oman. À la tête d’une équipe recensant et conservant toutes les espèces végétales du sultanat, elle conseille en outre les organismes œuvrant pour la préservation de ce patrimoine unique.

Boswellia sacra, un emblème à préserver

Le Boswellia sacra, est l’emblème de ce paradis terrestre. Adapté aux conditions de sécheresse extrêmes, l’arbre à encens à feuilles caduques pousse sur les pentes rocheuses, les oueds et notamment dans la vallée désertique du Wadi Dawkah où la végétation semble rare. Le khareef n’atteint pas – ou si peu – ce sol rocailleux. Sur l’ancienne route de l’encens, on trouve pourtant, aux côtés des milliers de Boswellia sacra, des succulentes comme l’endémique Aloe dhofarensis, des arbustes aromatiques comme Lavandula dhofarensis et des espèces contribuant à tisser un écosystème solidaire : Indigofera spp., des arbustes fixateurs d’azote contribuant à la fertilité des sols ou encore Pulicaria spp., des arbustes importants pour les pollinisateurs. Une illustration de l’exceptionnelle diversité qui règne sur le site, dont la flore est constituée à environ 65 % d’arbustes, reflétant l’adaptation aux conditions arides.

Une enquête de référence réalisée en 2026 a enregistré environ 100 plantes appartenant à une trentaine de familles végétales dans le Wadi Dawkah. Depuis une dizaine d’années, l’arbre à encens en fait partie, principalement en raison du surpâturage des dromadaires, de la surrécolte ou d’un tapping trop fréquent ou trop poussé pouvant provoquer, entre autres conséquence, une invasion fatale d’insectes. Pour préserver cet espèce, Dr Laila Al Harthy s’implique en tant que membre du comité consultatif du Wadi Dawkah afin d’enseigner des modes de culture et de récolte durables, en tandem avec les employés du projet Wadi Dawkah. 

Le Jardin botanique documente la biodiversité autour du Boswellia sacra depuis une vingtaine d’années par l’identification et l’enregistrement des espèces végétales sur les sites concernés et recueille des graines précieusement conservées dans une banque de semences. L’étude scrupuleuse du cycle de vie de l’arbre dans son milieu naturel doit permettre – c’est l’un des défis que doit relever le comité scientifique consultatif du Wadi Dawkah (voir l’article : Une expertise tous azimuts) – la reproduction du Boswellia sacra sans recours à une action humaine. « Dans un cadre de culture pérenne, l’arbre ne peut vivre seul », souligne Dr Laila Al Harthy. « Pour assurer la germination de futurs spécimens, il faut favoriser les interactions vertueuses avec les autres plantes, les insectes, les animaux, etc… Nous y travaillons activement ». 

De plateaux secs en forêts denses

À mi-chemin entre le Wadi Dawkah et la « forêt de nuages », se succèdent des zones plus ou moins arides, formées de plateaux secs et de pentes calcaires peuplés d’arbustes, de succulentes et d’arbres dispersés. Tel le Samhan, petit massif montagneux en forme de croissant culminant à l’est de Salalah, la capitale de la province du Dhofar. Plus au sud, sur les massifs côtiers irrigués par le khareef, prospèrent des forêts denses considérées comme des reliques de la végétation paléo-africaine. Terminalia dhofarica, un arbre au tronc massif qui peut atteindre 12 mètres de haut, y pousse en nombre. Un riche sous-étage d’arbustes, de plantes grimpantes et de fougères complète ce paysage dense, où l’on rencontre également le dragonnier d’Arabie (Dracaena serrulata), un arbre en forme de parasol actuellement en déclin et, parmi d’autres espèces, Terminalia dhofarica, un arbre culminant jusqu’à 12 mètres et abritant une grande biodiversité.

Bien qu’originaire d’Afrique, le baobab (Adansonia digitata) n’est connu que dans trois localités de la péninsule Arabique, dont deux au Dhofar (Wadi Hinna et Dhalkut). À Wadi Hinna, on compte environ 100 spécimens mesurant entre 10 et 20 mètres de haut. Ces arbres auraient pu être introduits à l’époque où Oman entretenait un commerce intense avec l’Afrique

Léopard d’Arabie, hyènes et baleines

Bien avant, il y a 160 millions d’années, pendant le Jurassique supérieur, un rift commençait à séparer l’Afrique de l’Inde. Aujourd’hui, il est établi que la faune du Dhofar perpétue les liens ancestraux entre ces deux régions. Le Dhofar abrite 67 espèces de mammifères sauvages.

Au sommet de la chaîne alimentaire trônent plusieurs grands carnivores, dont le léopard d’Arabie (Panthera pardus nimr), espèce rare et menacée, mais aussi la hyène rayée (Hyaena hyaena) et le loup d’Arabie (Canis lupus arabs). Le Dhofar abrite également trois espèces de renards : le discret renard de Blanford (Vulpes cana), présent dans les montagnes, le renard des sables de Rüppell (Vulpes Rueppelli) dans les zones sableuses et graveleuses, et le renard roux (Vulpes vulpes), très répandu. Deux petits félins vivent aussi dans la région : le chat sauvage d’Afrique (Felis lybica) et le chat des sables (Felis margarita), parfaitement adapté aux environnements désertiques. À cela s’ajoutent la genette commune (Genetta genetta), endémique du Dhofar, ainsi que le ratel du Cap (Mellivora capensis) — célèbre pour son tempérament agressif — et la mangouste à queue blanche (Ichneumia albicauda), tous deux connus pour s’aventurer dans les fermes et jardins.

Parmi les herbivores, trois ongulés dominent : la gazelle des sables d’Arabie (Gazella marica), aujourd’hui rare à l’état sauvage, la gazelle d’Arabie (Gazella arabica), qui préfère les plaines graveleuses, et le bouquetin de Nubie (Capra nubiana), emblématique des reliefs montagneux et souvent représenté dans les pétroglyphes anciens. Le daman des rochers (Procavia capensis), animal grégaire, constitue une proie de choix pour les grands prédateurs, tandis que le lièvre du Cap (Lepus capensis) se distingue par sa remarquable capacité d’adaptation aux milieux pauvres en végétation.

Le Dhofar compte aussi plusieurs insectivores, notamment deux espèces de hérissons et trois espèces de musaraignes. Le hérisson du désert (Paraechinus aethiopicus) fréquente les plaines, alors que le hérisson de Brandt (Paraechinus hypomelas) préfère les altitudes plus élevées. La famille des musaraignes comprend la musaraigne d’Arabie, la musaraigne du Dhofar (Notiosorex crawford) et la minuscule musaraigne étrusque (Suncus etruscus).

Les rongeurs sont représentés par une dizaine d’espèces, dont le plus spectaculaire est le porc-épic indien à crête (Hystrix indica). Plusieurs rats, souris, gerbilles et jerboas peuplent également la région, la plupart étant nocturnes. Parmi les plus communs figurent les souris épineuses arabique (Acomys cahirinus) et dorée (Acomys russatus), dont l’une est active la nuit et l’autre le jour. Le Dhofar constitue un refuge important pour les chauves-souris avec au moins 17 espèces recensées. La plus visible est la roussette d’Égypte (Rousetus aegyptiacus), une grande chauve-souris frugivore pouvant atteindre 60 cm d’envergure. À l’opposé, la pipistrelle du Dhofar (Pipistrellus dhofarensis) compte parmi les plus petites espèces, tandis que la chauve-souris désertique à longues oreilles (Myotis evotis) utilise son ouïe exceptionnelle pour repérer au sol des proies comme les scorpions. Parmi tous ces mammifères, citons enfin le plus marin de tous, la baleine à bosse de la mer d’Oman, dont la population non migratrice reste unique au monde !

Préserver l’âme d’Oman

Pour permettre à cette biodiversité de continuer à prospérer, plusieurs organismes nationaux et internationaux se mobilisent aux côtés de l’UNESCO. Aux côtés du Ministère de l’Environnement, le Jardin botanique d’Oman et d’autres organisations jouent un rôle clé dans la préservation du patrimoine naturel du Sultanat. L’Environmental Society of Oman (ESO) œuvre depuis 2004 à la protection des écosystèmes terrestres et marins du pays. L’organisation mène de nombreuses actions de sensibilisation auprès du grand public et des écoles, tout en soutenant des programmes scientifiques consacrés notamment aux tortues marines, aux récifs coralliens, aux mangroves ou encore au léopard d’Arabie. En collaboration avec les autorités et les communautés locales, l’ESO contribue également à promouvoir un développement plus durable et une meilleure connaissance du patrimoine naturel exceptionnel d’Oman. Ou comment préserver la nature en préservant l’âme même du sultanat.

Crédits:
Visuels: ©️ Amouage
Directeur de la conception et des partenariats : Mathieu Chévara
Réalisatrice : Eléonore de Bonneval
Vidéastes : Ateeb Ali, Mulook Albalushi
Monteur vidéo : Jean-Philippe Derail
Conception sonore : Perfecting Sound Forever
Conception des titres : Vianney Bureau, Mikaël Charbonnier
Amouage : Renaud Salmon, Andras Komar, Dominique Roques, Matthew
Wright, Rayyan Alabdullatif
Remerciements particuliers à Arielle Lauze.

Smell Talks : Antoine Leclef, l’art du jardin olfactif à Grasse

Également disponible sur : Spotify, Deezer, Apple Podcasts, Amazon Music

À Grasse, entre tradition et innovation, parfumeurs, paysagistes et botanistes conçoivent des parcours où chaque plante raconte une odeur, un souvenir, une émotion. Jardinier, paysagiste et producteur de plantes à parfums, Antoine Leclef raconte comment il célèbre la richesse végétale locale à travers ses jardins olfactifs, pour offrir une nouvelle manière d’expérimenter le parfum dans l’espace. 

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

Photo : DR

Des effluves et une œuvre : Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) de David Hockney

Sous l’apparente sérénité de cette scène se dissimule une blessure secrète. Comment David Hockney a-t-il transformé sa souffrance en œuvre culte ? En hommage au peintre britannique disparu le 11 juin, nous vous proposons un article issu de Nez #20, qui présente une lecture olfactive d’un de ses plus célèbres tableaux.


Année 1966. Hockney a 28 ans et vit à Los Angeles. Loin de son Angleterre puritaine, le jeune homosexuel s’épanouit. Sa peinture s’imprègne de la lumière éblouissante de Californie et de son mode de vie hédoniste. En témoignent ses tableaux de piscines, dont le célèbre A Bigger Splash. Invité à donner des cours à l’université de Los Angeles, il tombe fou amoureux d’un élève de 18 ans, Peter Schlesinger, qui a des velléités d’être artiste et la beauté du diable. Pendant cinq ans, le couple s’enivre de voyages, de fêtes et de créations. Jusqu’à ce jour funeste de 1971 où Peter quitte son pygmalion.
Désemparé, Hockney se replie dans la solitude et un profond chagrin. Peindre son amour perdu devient pour lui une question de survie. Sa première composition lui vient en juxtaposant deux photos sur le sol de son atelier. L’une d’un nageur dans une piscine d’Hollywood, l’autre d’un personnage fixant le sol. Un double portrait qu’il finit par détruire, après moult études. Un an plus tard, l’artiste séjourne chez un ami dans le superbe domaine Le Nid du duc qui surplombe le village de La Garde-Freinet, près de Saint-Tropez. Armé de son Pentax, il mitraille la piscine, les collines et les deux modèles embauchés pour l’occasion. Avec ces photos et celles de son amant, il composera son tableau final. 
On y voit ce jeune éphèbe observant, comme recueilli, le nageur qui glisse vers lui en brasse coulée. Un instant suspendu dans la chaleur de l’été qui embrume les collines argentées des Maures, dont les effluves puissants montent à l’assaut des terrasses. Odeurs résineuses et boisées des pins maritimes, accents piquants et mentholés du thym et du romarin, notes chaudes et ambrées du ciste, exaltées par la douceur agreste de la lavande. Le souffle minéral du dallage surchauffé s’ajoute à ce concert olfactif, celui-ci exhalant un parfum sec, légèrement poussiéreux, comme une pierre fendue par le soleil. À cela se mêlent peut-être une note exotique de noix de coco, celle de la fameuse huile bronzante Coppertone, et la senteur âcre du chlore, aussi mordante que la jalousie qui ronge le cœur du peintre…
En représentant l’amour de sa vie absorbé dans la contemplation de son nouveau partenaire, Hockney fige sur la toile le mélange de désir et de frustration qui le consume. Si ces émotions avaient une odeur, ce serait une pointe saline, presque métallique, telle celle d’une larme sur la peau, fondue dans l’une de ces eaux de toilette masculines que l’artiste aurait pu porter. À l’instar d’Aramis, un cuir épicé, élégant, en accord avec son raffinement britannique.
À travers cette œuvre, la mélancolie d’Hockney continue de résonner, comme un parfum oublié dont le sillage ravive une émotion enfouie.

Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) de David Hockney, 1972
Acrylique sur toile, 213,4 × 304,8 cm
Collection privée
Crédit photo : © David Hockney, Art Gallery of New South Wales / Jenni Carter

Cet article est issu de la rubrique « Des effluves et une œuvre » du 20ème numéro de la revue Nez, Raconter le parfum, automne-hiver 2025.

Saskia Wilson-Brown, Art and Olfaction Awards : « L’idée de la parfumerie que nous défendons est universelle »

Depuis 2014, les Art and Olfaction Awards célèbrent chaque année la parfumerie artistique internationale en récompensant des parfumeurs, des créateurs de marques indépendantes et des directeurs artistiques, mais aussi des artistes qui travaillent avec les odeurs. Basé à Los Angeles, l’Institute for Art and Olfaction (IAO) qui les organise propose différentes actions, toutes tournées vers la démocratisation de l’olfaction et du parfum. Nez a rencontré sa fondatrice Saskia Wilson Brown, qui nous parle de l’évolution de ce prix, dont la prochaine édition aura lieu le 12 juin à Athènes.

Après 12 années consécutives, comment as-tu vu évoluer les marques et les créateurs finalistes des Art and Olfaction Awards ?

Le grand changement est d’abord géographique. Au départ, du fait de notre ancrage californien, les États-Unis étaient particulièrement représentés, suivis des marques et créateurs européens. Aujourd’hui, nous voyons une augmentation significative des marques asiatiques qui souhaitent être reconnues et s’inscrire dans la parfumerie mondiale. Ces nouveaux territoires influencent les parfums que nous évaluons et les thèmes que nous voyons émerger : la nature, cette année notamment avec la neige, la mémoire et bien, entendu, l’amour, toujours. On trouve aussi des thématiques relatives aux mythologies, qui sont davantage ancrées dans la culture des territoires représentés. Le parfum et la spiritualité sont régulièrement associés, qu’il s’agisse d’explorer des zones d’ombre ou de mystères, offrant des espaces d’expression très ouverts.
Quant aux parfums eux-mêmes, les gourmands sont toujours aussi présents, mais ils se déclinent selon les origines : on trouve par exemple pour l’Asie des notes de litchi. Le thé est également une source d’inspiration transversale récurrente.
Bien entendu, les grandes matières utilisées restent toujours les plus emblématiques (rose, jasmin, iris par exemple), mais les histoires ont beaucoup changé. Les parfums sont devenus plus conceptuels, ce qui est dû à mon sens à l’influence des autres domaines de l’art sur le parfum, mais aussi grâce aux acteurs d’autres disciplines qui s’intéressent au parfum et se lancent dans l’aventure. Enfin, en ce qui concerne les lieux d’inspiration les plus cités, Paris et Naples restent incontournables.

Cette année, la Côte Ouest américaine accueille le WPC (World Perfumery Congress) à Monterey, ainsi qu’un nouvel événement, le ScentFest à San Francisco. Est-ce un hasard, où se passe-t-il quelque chose de nouveau sur cette partie du globe ?

Après 14 ans d’activité, nous espérons que l’Institute for Art and Olfaction a influencé et porté la création telle que nous l’envisageons ici, sur la Côte Ouest américaine. Le ScentFest et le WPC tentent d’apporter la partie business, alors que nous nous sommes concentrés sur une approche culturelle, plus transversale. La culture du parfum a toujours été forte aux États-Unis et particulièrement à l’Ouest. Nous observons beaucoup de connexions avec l’Asie, notamment avec la Corée du Sud. J’ai aussi l’impression que « Perfume is the new craft beer »1« Le parfum est la nouvelle bière artisanale ». C’est un mouvement un peu hipster, ce qui me rend légèrement nerveuse, parce que ce type d’engouement tend à craquer aussi vite qu’il s’est créé ! À l’IAO, nous essayons d’avoir une approche « slow and study » 2« ralentir et étudier ». Je souhaite en tous les cas bonne chance au ScentFest et au WPC, leur présence ici ne peut être qu’une bonne chose. J’espère sincèrement que l’industrie suivra le mouvement. C’est la principale raison pour laquelle nous organisons la remise des Art and Olfaction Awards à l’étranger depuis plusieurs années, parce que l’industrie n’est pas sur la Côte Ouest. Mais la créativité, le sens de l’entreprenariat, l’influence de l’Asie ou du Mexique sont bien là. Je reste convaincue que tout est possible ici !

Tu seras bientôt en Grèce pour la remise des Awards. Quels sont les projets de l’IAO pour les prochaines années ?

En novembre prochain, nous organiserons le Panamerican Scent Summit à Mexico City, ainsi que la remise des Awards. C’est essentiel de continuer à entretenir des liens forts avec le Mexique et plus généralement nos voisins d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud. L’année suivante, j’espère que nous pourrons décerner les Awards en Asie, puis peut-être à Paris. L’IAO tente de rester aussi international que possible, car l’idée de la parfumerie que nous défendons est universelle.

Retrouvez les lauréats 2026 à partir du 12 juin au soir sur https://thegoldenpears.com/home

Crédit photo : © Indah Datau

Smell Talks : Exposer le parfum

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Au Musée international de la parfumerie, Laure Decomble, responsable scientifique pour la conservation des musées de Grasse, imagine de nouvelles façons d’exposer le parfum, en accueillant des installations olfactives et des collaborations avec des artistes contemporains. De son coté, l’artiste et parfumeuse Kitty Shpirer nourrit des projets où le parfum dialogue avec la peinture, la danse, la musique ou l’écriture. Toutes deux interrogent le parfum comme médium à part entière, capable de créer un pont entre toutes les autres disciplines artistiques.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

Photo : Clément Savel.

Nez x GDR O3 – Sentir le noir : le nez dans la peinture

Si le qualificatif « black » pullule sur les flacons de parfums, évoquant un univers mystérieux et sensuel, notre association entre odeur et couleur semble surtout relever d’un imaginaire plus ou moins partagé. Pourtant, si l’on se penche sur la matérialité des pigments, on comprend vite que ceux-ci sont odorants – et que cette caractéristique sensorielle influence leur utilisation. C’est ce que nous apprennent les récents travaux de l’historienne Érika Wicky, titulaire de la chaire de professeur junior « Olfactions » à l’Université Grenoble Alpes, et du professeur en chimie organique à l’Université de Versailles – Paris-Saclay Olivier R.P. David, tous deux rédacteurs pour Nez et membres du GDR O3.

L’idée de cette enquête mêlant histoire, art et chimie organique découle directement du travail d’Érika sur l’odeur de la peinture. L’étude sur le noir débute lorsque la chercheuse Charlotte Ribeyrol lui propose d’écrire un article à ce sujet pour un double numéro de Technè – une revue scientifique éditée par le Centre de recherche et de restauration des Musées de France – sur le sujet « Matières noires1https://journals.openedition.org/techne/16939 ». Même si au sens strict, le noir n’est pas une couleur mais une nuance, le débat n’a pas vraiment de sens ici : on l’étudie avant tout comme une matière utilisée par les peintres, qu’ils peuvent sentir lorsqu’ils la préparent ou l’utilisent. Et l’on découvre vite qu’il n’y a d’ailleurs pas un noir, mais des noirs : parce qu’on les obtient à partir de différentes matières, leur absorption de la lumière n’est pas la même, ils peuvent tirer vers le violet, le vert, le marron, être plus ou moins brillants… Et plus ou moins odorants.

Sentir les changements du XVIIIe siècle

Érika a commencé par explorer les usages et perceptions à travers les tableaux, les romans, les travaux d’historiens. Spécialisée sur la période de la fin XVIIIe au début du XXe, elle se plonge entre autres dans les écrits de Zola sur l’art : « Il s’agit d’articuler les imaginaires liées à la couleur noire aux propriétés matérielles des couleurs. C’est une période où les mouvements hygiénistes associent odeur et saleté, où le noir s’oppose au blanc immaculé, symbole de propreté, et où se répand l’utilisation de poêles à combustion dans les maisons, réduisant la présence de la suie »,  synthétise-t-elle. Le rapport à cette teinte est aussi lié à l’évolution des courants artistiques : on préfère désormais aux tons sombres du romantisme la lumière synonyme de l’impressionnisme. On constate ainsi que les propriétés matérielles des couleurs et leur symbolique ont un rapport conjoint : l’odeur d’imprimerie est par exemple considérée comme désagréable en tant que telle, mais elle est dans le même temps symptôme du métier de journaliste, qualifié d’« activité fiévreuse ». À ces changements sociétaux s’ajoutent ceux des pratiques artistiques : « C’est aussi une période où le rapport aux pigments change pour les peintres : alors que jusque-là, ils les réalisaient eux-mêmes, dans les années 1820 ils ont accès à des mélanges et à beaucoup plus de couleurs. » 

Un arc-en-ciel de noirs

Pour explorer plus en détail les différentes senteurs de ces pigments, Érika fait appel à Olivier R.P. David et à ses compétences en chimie organique. Différentes sources de noirs sont étudiées, dont les plus anciennes obtenues par calcination de matières citées dans l’article : « Le manuel Roret dédié à la fabrication des couleurs recense le noir d’ivoire élaboré à partir de déchets d’ivoire calcinés, le noir d’os provenant d’os de mouton également calcinés, le noir de vigne produit par calcination de sarments, le noir de pêche par calcination des noyaux de ces fruits, le noir de charbon et, surtout, le noir de fumée provenant de résines brûlées (pins, sapins, poix, bitume, térébenthine). » Un arc-en-ciel de noirs se dessine ainsi, dont la production est souvent malodorante, ce qui explique que les fabriques étaient soumises au décret du 15 octobre 1810 sur les établissements dangereux, insalubres et incommodes2https://mag.bynez.com/culture-olfactive/les-consequences-olfactives-des-lois/. Un terme vient qualifier ces émanations, significatif de l’attention qui leur est portée : le qualificatif d’empyreumatique, désigne en effet l’odeur d’une combustion mélée à des corps gras, dont l’article détaille les molécules caractéristiques : « La combustion, quelle que soit la matière pyrogénée, conduit à la formation d’un bouquet de molécules qui rassemble toujours des composés phénoliques, dont le syringol à odeur typique de fumaison ; les odeurs bitumineuses, de créosote, sont créées par le gaïacol et le créosol ; enfin, les aspects âcres, calcinés, de goudron noir, sont dus aux dérivés aromatiques du naphtalène. Ainsi les matières noires utilisées par les peintres dégageaient-elles une odeur spécifique qui était particulièrement familière à l’époque. »

Pour obtenir ces informations, tout se passe dans le laboratoire d’Olivier : « Trois étudiantes ont travaillé sur les odeurs des goudrons pour connaître les molécules responsables de l’odeur de brûlé. Traditionnellement, les écorces de bouleau sont placées dans une cuve en acier autour de laquelle on met le feu jusqu’à liquéfaction. Cela ressemble beaucoup à du pétrole, et on obtient du goudron de bouleau en laissant évaporer. Nous en avons acheté en Russie et avons analysé les différents constituants pour distinguer les plus caractéristiques olfactivement », explique-t-il. Mais l’étude ne s’arrête pas là, loin s’en faut : « Il y a aussi des encres faites avec du noir d’os – des os carbonisés – qui sont très odorantes à la production ; des extraits de suie, pour lesquelles on a réalisé une extraction à l’alcool avec un filtre Büchner, qui, très fin, retient uniquement le carbone et laisse passer l’alcool chargé des molécules odorantes  : leur parfum est très minéral, avec un côté pierre humide ; ou encore l’encre ferrogallique utilisée pour écrire, extrait de galle de chêne et de fer, qui sent la Javel. » 

Au-delà de leur fumet initial, ces nuances de noir peuvent être désodorisées, voire parfumées : c’est le cas de l’encre de Chine, à laquelle on ajoute du clou de girofle à des fins de préservation, mais aussi du musc, dans un but hédonique.

Appropriation artistique et riposte olfactive

L’article se penche également sur les jeux d’appropriation et de réappropriation artistiques suscités par les pigments, qui passent par une attention à l’odeur. L’exemple du noir quasi parfait nommé VANTAblack (acronyme de « Vertically Aligned NanoTube Array-black »), extrêment profond car il absorbe 99,965 % de la lumière, est significatif. Le peintre Anish Kapoor s’en est offert l’exclusivité en 2016. « J’ai contacté plusieurs galeristes qui avaient pu approcher des œuvres d’Anish Kapoor et insistaient sur l’absence d’odeur », confie par ailleurs Érika. Or, les pigments noirs qui absorbent une grande quantité de lumière, comme ceux produits pour les lampes spéléologiques, « ont souvent une odeur alliacée, liée à l’acétylène », dixit Olivier. Soulignant ainsi l’absence de signature olfactive du Vantablack, l’artiste Stuart Semple a créé en réponse des noirs à l’intensité proche, à un prix accessible, qu’il a notamment parfumés à la cerise noire ou au café. Un pied de nez à ce geste d’appropriation colorimétrique capitaliste : « La dimension olfactive de la riposte permet à Semple de se moquer du “Blackest Black” en donnant à sentir non pas la peinture noire, mais des substances naturelles qui, sans être spécifiquement noires, sont qualifiées de noires. Ainsi l’odeur du café noir remplit un rôle performatif en rendant la peinture encore plus noire. […] Ces détournements olfactifs mettent en évidence l’importance pour les artistes des propriétés sensorielles non visuelles des matériaux qu’ils emploient », écrit Érika.

Black 2.0 par Stuart Semple

On comprend ainsi qu’approcher la peinture sous l’angle uniquement visuel nous empêche d’accéder à la totalité de ses significations. Le cas des Outrenoirs de Soulages en donnent une démonstration flagrante : entre le broux de noix des débuts, la peinture à l’huile et l’acrylique, l’expérience sensible vécue par le spectateur n’est pas la même et passe par l’olfaction – même s’il reste à en caractériser explicitement tous les tenants et aboutissants.

Parfums d’outrenoir

Qu’en est-il, enfin, des parfums qui proposent une véritable réflexion sur le noir – sans l’utiliser comme simple argument marketing ? Olivier recense quelques sorties notables remarquant qu’elles tissent le lien avec le rituel originel de l’offrande olfactive sous forme de fumée d’encens – le fameux per fumum – parmi lesquels M/Mink de Byredo (Jérôme Epinette), Black de Comme des garçons (Guillaume Flavigny), La Treizième Heure de Cartier (Mathilde Laurent), Patchouli 24 du Labo (Annick Menardo). D’autres font directement écho à la création plastique et notamment aux monochromes de Soulages, comme Néroli outrenoir de Guerlain (Thierry Wasser) et Corpus Equus de Naomi Goodsir (Bertrand Duchaufour). Bref : le noir – ou plutôt les noirs – inspirent, leur perception évolue sans cesse, tout comme l’imaginaire qu’ils suscitent. Ils sont ainsi source de différentes expériences olfactives qui influencent et, inversement, sont influencées par l’histoire de l’art, que ce soit à travers le travail artistique des parfumeurs ou celui des artistes qui en utilisent les pigments. Pour Érika et Olivier, la conclusion est sans appel : « l’odeur des peintures noires doit avoir une place au sein du patrimoine culturel olfactif ».

Lire l’article d’Érika Wicky et d’Olivier R.P. David : Perceptions de l’odeur des pigments noirs, de l’empyreume au VANTAblack

Visuel principal : Le Soir de Caspar David Friedrich, années 1820 (source Wikimedia Commons)

Marjane Satrapi : « C’est incroyable comme une simple odeur est capable de me ramener à un moment précis de ma vie »

En plus d’être une dessinatrice, autrice, peintre et réalisatrice surdouée, Marjane Satrapi possédait une mémoire olfactive hors-norme et attribuait au parfum une place centrale dans sa vie. Lorsque nous l’avions contactée en 2018 pour lui proposer de collaborer à un projet 1+1, elle s’était montrée très enthousiaste, et deux ans plus tard, nous la recevions chez Nez en compagnie de la parfumeuse Mathilde Bijaoui. De la rencontre de leurs univers était née une création à quatre mains, Ambre à lèvres, fruit des souvenirs d’enfance de l’une et du savoir-faire de l’autre. En hommage à l’artiste franco-iranienne dont la mort a été annoncée ce matin, nous publions l’article de Nez #10 qui retrace cette rencontre.


« Ce parfum me fait bien trop penser à un masque hydratant à la rose pour que je le prenne au sérieux ! » Fidèle à elle-même, Marjane Satrapi ne mâche pas ses mots lors d’une séance d’olfaction. Pour poursuivre le projet 1+1, lancé en 2019, l’équipe de Nez a décidé cette fois d’associer l’artiste franco-iranienne à Mathilde Bijaoui, parfumeuse pour la maison de composition française Mane. En cette mi-juin 2020, la première rencontre a lieu dans les bureaux de la revue, situés à Paris dans le 20e arrondissement. Passionnée d’odeurs, Marjane Satrapi s’est d’emblée montrée enthousiaste lorsque nous avons pris contact avec elle pour lui présenter la collaboration. Si elle a choisi des domaines d’expression relevant du champ visuel – la bande dessinée, la peinture et le cinéma –, elle n’en est pas moins consciente des pouvoirs de notre nez et de notre mémoire olfactive, la sienne étant particulièrement performante. « C’est incroyable comme une simple odeur est capable de me ramener à un moment précis de ma vie, souligne-t-elle. À 4 ans et demi, je me suis fait enlever des ganglions, et le médecin qui m’a opérée avait mangé du melon. Je me souviens encore aujourd’hui de son haleine, et depuis ce jour je ne supporte plus ce fruit. »
Mieux, la réalisatrice rêve depuis des années d’un parfum faisant écho à un souvenir qui a façonné ses goûts olfactifs et qu’elle raconte à sa manière drôle et volubile : « Enfant, j’admirais beaucoup la tante de ma mère, qui était peintre. Une femme libre, qui préférait être la maîtresse d’hommes mariés pour ne pas avoir à faire leur repassage… Dans sa maison de Téhéran, on trouvait au premier étage des chiens, au deuxième des chats et, enfin, au troisième ses appartements. J’étais fascinée par ses jolis flacons de parfum à poire, ses poudriers et surtout ses tubes de rouge à lèvres, dont je pouvais respirer l’odeur pendant des heures. Lorsque j’avais 6 ans, elle m’a annoncé, avant de mourir : “Quand je ne serai plus là, mon esprit va venir dans ton corps : soit tu vas dessiner, soit tu vas écrire.” » La prophétie s’est réalisée pour l’autrice de Persepolis et de Poulet aux prunes, qui voit en cette figure marquante de son histoire personnelle une source d’inspiration pour son parfum idéal.

Graal olfactif
Ces souvenirs représentent un fil conducteur précieux pour un parfumeur. Concentrée, Mathilde Bijaoui prend des notes. Parmi les nombreux succès qu’elle a signés depuis quinze ans – notamment pour Jo Malone, Yves Saint Laurent ou Roger & Gallet –, un projet l’a déjà amenée à s’imprégner de l’univers d’une autre personnalité. En 2010, Like This pour État libre d’Orange est né de sa collaboration avec Tilda Swinton : une fragrance ronde et épicée évoquant l’intérieur douillet de la maison écossaise de l’actrice. Pour commencer à cerner les goûts de Marjane Satrapi, elle l’interroge d’abord sur les créations qu’elle a portées. Ces dernières années, pour approcher son Graal olfactif, l’artiste assemble trois parfums, qu’elle mélange dans un flacon avant d’en vaporiser sur ses vêtements : L’Eau d’ambre de L’Artisan parfumeur, « très bon mais léger », Ambre d’or de Il Profumo, « très présent », qu’elle ajoute donc en moindre quantité dans sa préparation, et Élégance ambrée, un des « parfums de carrosse » (destinés à la voiture) de Maître parfumeur et gantier. Avant cela, il y a eu, le temps de deux ou trois flacons, Infusion d’iris de Prada, « une odeur nette dont j’aurais voulu qu’elle soit un peu plus agressive ». Et ceux qu’elle considère aujourd’hui, avec le recul, comme de sympathiques erreurs de jeunesse. La fougère très macho d’Azzaro pour homme, à 15 ans : « Étant donné qu’être une femme en Iran signifiait ne pas avoir de droits, je m’étais mis en tête de choisir un parfum masculin, mais ce n’était probablement pas l’idée du siècle… » Puis, au début des années 1990, une obsession pour le tonitruant chypre Paloma Picasso : « Quand j’étais étudiante à l’école des arts décoratifs de Strasbourg, j’aimais beaucoup un garçon et j’avais décidé que, si je parfumais mes cheveux, l’amour allait venir. Pendant six mois, tous les matins, je me suis aspergée avec le testeur chez Marionnaud. L’amour n’est pas venu… mais j’ai perdu mes cheveux ! »
Afin d’affiner sa compréhension des goûts de la réalisatrice, Mathilde Bijaoui lui propose de découvrir certaines des compositions qu’elle a imaginées. « N’hésitez pas à dire si vous n’aimez pas », encourage-t-elle. « Je vous assure que, même si je voulais dire quelque chose que je ne pense pas, je ne pourrais pas : ma bouche est totalement indépendante », s’amuse son interlocutrice. Effectivement, elle ne tarde pas à esquisser une grimace : « Il y a trop d’épices. J’aime les manger, mais pas les sentir : ça m’irrite. » Autre source d’irritation : les parfums qu’elle appelle « attrape-nigauds », dont les premières notes lui plaisent, mais pas le développement. « Il vous faudrait un parfum qui n’évolue pas trop, plutôt linéaire », décrypte Mathilde, qui explique le principe de l’évaporation des molécules olfactives à l’origine de la succession des notes de tête, de cœur et de fond. Bilan de l’après-midi : « Ce qui est très positif et va faciliter le processus, c’est que vous savez ce que vous aimez, ce que vous n’aimez pas et ce que vous recherchez, note la créatrice. Toute la difficulté va être de réussir à répondre exactement à une attente si précise… »


Lady Danger
Rendez-vous est pris une semaine plus tard dans les locaux de la société de composition Mane, sur l’île de la Jatte, près de Paris. Mathilde ouvre son bureau et son laboratoire à Marjane pour qu’elle découvre cette fois des matières premières, notamment celles que l’on emploie pour créer un accord rouge à lèvres, et livre son ressenti afin de guider le travail du parfumeur. Depuis l’apparition des premiers bâtons de rouge, à la fin du XIXe siècle, ces cosmétiques diffusent traditionnellement des effluves poudrés de rose et de violette. Très en vogue à l’époque, ces notes offraient également l’avantage, pour un produit appliqué sur la bouche, de pouvoir être obtenues à l’aide d’ingrédients comestibles. La dessinatrice est elle-même adepte des lèvres fardées de rouge et reste fidèle depuis quatorze ans à la référence Lady Danger chez Mac. Un vermillon mat « qui sent malheureusement la vanille et pas le rouge à lèvres ». Elle a déjà prévenu : cette gousse vue et revue, elle ne l’aime pas. « J’ai acheté un appartement dans lequel une horrible odeur de vanille avait imprégné les murs, à tel point que j’ai été obligée de tout repeindre », s’insurge-t-elle encore.


Quand Mathilde Bijaoui lui tend la mouillette qu’elle vient de tremper dans une fiole remplie de liquide ambré, elle est pourtant sous le charme. « C’est de l’absolue de vanille ? Alors pardon chère vanille, je pensais que je ne t’aimais pas, mais je me trompais. » Les intonations boisées, épicées et cuirées la surprennent. « Lorsqu’on parle de vanille, on pense en réalité souvent à la vanilline, que l’on rencontre bien plus fréquemment », souligne son initiatrice. Et pour cause : cette molécule à l’odeur douce et sucrée est utilisée pour parfumer aussi bien nos yaourts que nos gels douche.
Soumise aux narines de Marjane Satrapi, l’absolue de rose ne bénéficie pas de la même réhabilitation surprise : « Je confirme que je n’aime pas du tout. Cela me rappelle trop l’Iran et les femmes en tchador, qui portaient souvent des parfums en contenant. » La découverte se poursuit avec les ionones, molécules responsables de la fameuse odeur de violette des fards à lèvres, et incontournables dans les parfums d’inspiration cosmétique. La préférence de l’artiste va tout de suite à la méthyl ionone, la plus proche des tubes de rouge traditionnels, quand l’alpha-ionone tire davantage vers le bonbon à la violette et la bêta-ionone vers des notes boisées légèrement terreuses. Obtenues depuis la fin du XIXe siècle grâce à la synthèse, ces molécules ont à l’origine été isolées dans le rhizome d’iris, protagoniste suivant de la séance d’olfaction. De Florence ou du Maroc, son absolue délicate et tellement élégante ravit Marjane. « Cela me fait penser à du vieux papier et à de la poussière, une ambiance de bouquiniste que j’adore. Avec un côté cuir qui me rappelle les cartables neufs de mon enfance. C’est merveilleux ! »

Accord ambré
Cet élan donne une idée à Mathilde, qui demande à son assistante un flacon de Suederal. Juste intuition : la matière sentant le cuir, les chaussures neuves, avec une facette qui évoque le feutre ou le marqueur, remporte elle aussi tous les suffrages. « C’est net, rigoureux. Et cela me ramène instantanément à l’école : je me souviens du jour exact de la rentrée, de la température qu’il faisait, de quel camarade de classe était à côté de moi… Incroyable ! » La liste des matières premières à mettre en valeur dans la création à quatre mains s’affine peu à peu. Mathilde Bijaoui a déjà travaillé sur quelques essais et en présente deux, afin de vérifier qu’elle ne fait pas fausse route. Il s’agit d’un accord ambré, habillé tantôt de rose, de patchouli et de fir balsam dans l’essai 2, un peu plus sombre ; tantôt de géranium, d’héliotropine, d’iris, et de fève tonka dans l’essai 3, plus poudré et légèrement plus frais. La réalisatrice s’en vaporise sur les poignets. « Mon préféré est définitivement le 3 : il me transporte. Ça sent le rouge à lèvres, le vrai poudrier… Vous m’avez comprise et vous avez fait du bon boulot, j’aimerais vous prendre dans mes bras ! » Difficile en période d’épidémie de Covid-19 et de distanciation physique, mais le développement débute sous de bons auspices : les deux femmes sont sur la même longueur d’ondes.

Magasin de chapeaux
Pour la troisième session de travail, c’est Marjane qui reçoit dans son atelier avec vue sur les toits de Montmartre. On y croise les portraits féminins dans les tons rouge et noir qu’elle expose jusqu’au 28 novembre à la Galerie Penthièvre à Paris, l’enseigne gigantesque d’un magasin de chapeaux tirée du décor de l’adaptation cinématographique de Poulet aux prunes, ou encore un sticker « Connard » collé sur un placard et qui prend à partie le visiteur. « C’est pour protéger ma réserve de fournitures », justifie la maîtresse des lieux. « Vous pouvez m’enlever tout mon fric, mes clopes, mais si on me prend mon matériel de travail – certaines choses très précises, notamment mes feutres japonais Copic – je deviens folle ! Alors, qu’est-ce que je peux sentir aujourd’hui ? », s’enquiert-elle sans transition. Mathilde a travaillé sur de nouvelles pistes à partir de l’essai 3. Elle y a intégré de l’absolue de vanille, de l’absolue d’iris et du Suederal, qui avaient tant plu à l’artiste. Comme souvent, la réaction est rapide et tranchée : « Je demande le numéro 8 en mariage ! Il est incroyablement chic, net, sans l’aspect gras que peuvent avoir certains parfums inspirés des rouges à lèvres. Je retrouve tout à fait mon souvenir d’enfance, mais sous une forme romancée. » L’Hedione le fait respirer, tandis qu’une touche de safranal amplifie l’effet daim du Suederal et que l’absolue de graine d’ambrette renforce le profil cosmétique. Le coup de foudre passera-t-il l’épreuve de la cohabitation ?


À l’aveugle
Quelques jours et un échantillon vidé plus tard, le verdict tombe : Marjane souhaite atténuer le caractère un peu trop capiteux du parfum. Il faudrait aussi qu’il gagne en diffusion. Mise en valeur de telle ou telle facette, retrait ou ajout de matières premières, réglage de l’équilibre de la formule : cinq variantes sont imaginées. Comme lors du développement d’un parfum à destination du marché, elles sont testées sur peau, à l’aveugle, pour que l’on puisse les comparer et percevoir leurs différences, parfois infimes, sans être influencé. Mathilde couvre les bras de sa muse de gommettes colorées, avant d’y vaporiser une à une les fragrances dont les flacons portent la teinte correspondante. À tour de rôle, chacun sent les pastilles bariolées sur le corps du cobaye : « Je suis très disciplinée, je m’étonne moi-même… Le rose est très cuiré. Le violet a beaucoup d’ampleur, mais je le trouve trop épicé. Ma préférence va au jaune, le plus poudré. » C’est donc à partir de l’essai 10, qui fait la part belle à l’aldéhyde anisique et à ses tonalités amandées, que seront réalisés les derniers ajustements. Un accord feuille de violette pour apporter une touche boisée, davantage de muscs pour gagner en souffle… Fin juillet, la réalisatrice tranche, l’heureux élu est l’essai 18. La composition finale est restée fidèle à l’inspiration première esquissée par Marjane et a conservé son nom de travail, choisi par Mathilde. Ce travail en duo a trouvé son aboutissement : Ambre à lèvres est né.

La « femme Ambre à lèvres », vue par Marjane Satrapi.

Photos : © Romain Bassenne

Article publié dans Nez #10, Du nez à la bouche, en octobre 2020.

Le parfum Ambre à lèvres n’est plus commercialisé.

Smell Talks : L’industrie du parfum, premier employeur de Grasse

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Entre savoir-faire historique et enjeux contemporains, l’industrie du parfum demeure un pilier économique de Grasse. Pierre Ruch, président du site de DSM-Firmenich et Laura Casile, responsable des relations avec les entreprises et de la filière alternance à l’ASFO évoquent les réalités du terrain : formation, alternance et besoins en compétences. Un échange sur les perspectives d’avenir d’un secteur en constante évolution, au coeur du territoire grassois.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

Photo : Clément Savel.

Journée mondiale sans tabac : d’une volute l’autre

Parfum et tabac, l’un commence son histoire en fumée, l’autre finit de la sorte. S’ils n’impliquent pas le même pouvoir addictif, ces deux délices éphémères partagent bien des points communs. À l’occasion de la Journée mondiale sans tabac le 31 mai, nous vous proposons un article publié en 2019 dans Nez #8, « Substances addictives », qui explore les liens entre volutes de fumée et celles parfumées.

« Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. » Voici les mots que Molière confie à Sganarelle pour inaugurer Dom Juan ou le Festin de pierre. Dès lors, il associe tabac et libertinage – pour ne pas employer la très contemporaine expression « addiction au sexe ». On ne peut oublier non plus que le personnage de Don Juan a le nez fin, repérant les femmes à l’odeur : « Mi pare sentir’ odor di femmina », chuchote-t-il dans Don Giovanni de Mozart. De quoi poser les prémices d’un rapprochement entre parfum et tabac. Ce dernier, quand il est incandescent, crée un écran de fumée autour de celui qui le consomme ; consumé, il laisse une trace olfactive tenace. C’est ainsi que des générations entières d’ados fumeurs se sont fait griller par leurs parents. En littérature, le Vendredi de Michel Tournier (Vendredi ou les limbes du Pacifique, éd. Gallimard, 1967) doit éviter tout effluve indiscret lorsqu’il pétune les réserves de tabac en cachette de Robinson. « Tout son plaisir était perdu quand il fumait en plein air, mais il savait que s’il avait fumé dans l’une des maisons, l’odeur l’aurait immanquablement trahi. […] Pour Vendredi […] toute l’opération ne se justifiait que par la fumée libérée en volutes, et le moindre vent ou courant d’air rompait le charme irrémédiablement. »

L’odeur peut aussi répugner et partant étendre la bulle personnelle du fumeur, comme le chante Gainsbourg : « Les cigarillos ont cet avantage de faire le vide autour de moi » (« Les Cigarillos »). Le tabac offrirait donc une enveloppe, qui est, littéralement, un parfum – de l’étymologie per fumum, « par la fumée ». Il imprègne par fumigation les vêtements, les doigts, les cheveux. Mais parfois le parfum sert d’écran aux résidus tabagiques : spray d’ambiance, bougie ou eau de toilette dont on s’asperge pour masquer leur odeur. À l’inverse, il n’est pas rare que certaines fragrances incommodent autant que la fumée de cigarette. On se souvient de l’écriteau placé à l’entrée de restaurants new-yorkais select dans les années 1980 : « No smoking, no Poison », avec sa variante « No smoking, no Giorgio ». Commandement qui préfigure l’interdiction de fumer dans les lieux publics, conjointe au bannissement du parfum des espaces communs [voir « Je pue, donc je suis », dans Nez #2]. Aujourd’hui, qui dégage une odeur de tabac est louche. Désormais adultes, les enfants des années 1980 qui ont connu d’interminables trajets en voiture (à l’arrière et sans ceinture) vitres fermées, tandis que l’un ou l’autre de leurs parents allumait clope sur clope, stigmatisent cette senteur hier familière.

D’un autre temps encore, les avions-wagons-bars-boîtes fumeurs. Force a été de constater que l’interdiction de la cigarette ne laissait pas la place qu’à de bonnes odeurs. Relents de sueur ou autres miasmes corporels ont pu, dès lors, régner en maîtres. Mais si « le tabac tue », comme il est écrit sur les paquets, il est maintenant admis qu’il pue aussi, et donc qu’il dérange. Simultanément, les cigarettes, devenues irreprésentables, quasi pornographiques, ont disparu des écrans. Cinématographiquement, elles partagent dorénavant la nature du parfum : invisible.

John Bagnold Burgess, The Cigarette Makers, 1887

Plaisir intermittent

Lié à l’incandescence, le tabac ne dure pas, ce qu’on a longtemps reproché également au parfum. La cigarette « est une représentation de l’éphémère. La fumée entre, sort, puis disparaît », écrit Gilles Verlant dans Les Vertus du vice (éd. Albin Michel, 2000). Citons encore Flaubert qui, dans une lettre, fera de la fugacité même de cette expérience un motif d’intérêt : « Ah ! sans la pipe, la vie serait aride, sans le cigare elle serait incolore, sans la chique elle serait intolérable ! Les imbéciles vous disent toujours : “Singulier plaisir ! Tout s’en va en fumée.” Comme si tout ce qu’il y a de plus beau ne s’en allait pas en fumée ! et la gloire ? et l’amour ? et les rêves, où vont- ils, où vont-ils, mes amis ? » Or le parfum ne dure pas non plus, il s’évapore, contrariant toute ambition de thésaurisation. « Tel est cet objet de luxe, le plus inutile de tous », tranchait déjà Pline l’ancien dans son Histoire naturelle : « Les parfums exhalent immédiatement leur odeur et meurent à l’heure où on les porte. » Peut-être est-ce par cette nature de plaisir intermittent que parfum et tabac se rapprochent le plus et sont donc tellement aptes à provoquer le manque ?

Mais si, dans le cas du tabac, l’addiction est avérée, peut-on utiliser ce terme en matière de parfum ? Bien que publicité et marketing se soient souvent aventurés sur ce territoire, on peut légitimement penser que la dépendance à une odeur reste un fantasme. Littéraire, d’abord. Elle affecte ainsi le héros du roman Musc de Percy Kemp (éd. Albin Michel, 2000), tant accro qu’il panique à l’idée d’arriver à épuisement des stocks vintage de son parfum fétiche, défiguré par les réglementations toxicologiques. « Monsieur Eme fut pris par l’angoisse de la rareté. Il avait 69 ans et une espérance de vie de 82 ans. D’un autre côté, il avait moins de quatre litres – et moins de trois ans – de Musc. La conclusion s’imposait d’elle-même : il lui fallait à tout prix réduire sa consommation de quatre fois afin de faire durer Musc le plus longtemps possible. » Cela n’est pas sans rappeler l’attitude de Robinson face à sa réserve de tabac que Vendredi s’apprête à dilapider : « J’ai découvert depuis peu seulement l’usage et l’agrément de la pipe de porcelaine de feu Van Deyssel. Malheureusement la provision de tabac contenue dans le barillet n’aura qu’un temps. Il importe donc de la prolonger autant que possible, et de ne pas contracter une habitude dont l’insatisfaction serait plus tard une source de souffrance. »

Avec cette perspective de sevrage – et le terme l’atteste –, la cigarette est, pour les psychanalystes, liée à une attitude régressive que les quelques évocations faites par Freud ont « suffi à associer pour la postérité […] au sein maternel, au lait, à la tétine, à tout ce que nous autres, anciens bébés, n’aurions jamais supporté d’avoir perdu au cours de notre évolution libidinale », comme le souligne Philippe Grimbert dans Pas de fumée sans Freud. Psychanalyse du fumeur (éd. Fayard, coll. « Pluriel », 2011). Dans la même veine, il existe des odeurs doudous, réconfortantes, dans lesquelles on aime plonger le nez pour s’apaiser. « J’adore Mitsouko et, quand je ne travaille pas, je m’en mets sur le dos de la main pour le sniffer », déclarait ainsi Thierry Wasser à Paris Match en février 2015. « Il nous faut notre dose, comme cette vieille dame que j’ai fait entrer dans une boutique Guerlain fermée au public car elle voulait se faire parfumer à Shalimar et à rien d’autre, ajoutait le parfumeur. […] Un tabagique pourra se faire dépanner avec n’importe quelle cigarette pourvu qu’il ait sa dose de nicotine, mais, en parfum, la dépendance n’est pas interchangeable. » Car en la matière, c’est l’exactitude que notre nez et notre mémoire recherchent.

Et si le manque du parfum se comble par le nez, le besoin de tabac s’assouvit par la bouche : la fumée rassasie. On dit bien, dans le langage courant, qu’on l’« avale ». De la bouffée à la bouffe, il n’y aurait qu’un pas. « D’ailleurs, […] arrêter de fumer fait prendre du poids, remarque dans Manger fantôme (éd.Argol, 2012) Ryoko Sekiguchi, qui s’est intéressée aux expériences gustatives non conventionnelles. Je suis persuadée, et toutes les explications scientifiques ne m’en feront pas démordre, qu’en réalité les fumeurs se nourrissent bel et bien de fumée, et qu’il leur faut trouver un équivalent en aliments solides s’ils arrêtent. »

Barbe à papa, tarte au citron

Autre exemple d’inhalation où l’arôme joue un rôle décisif : la cigarette électronique. Au côté des 14,5 millions de fumeurs réguliers ou occasionnels que compte l’Hexagone, sont apparus 2,4 millions de vapoteurs, selon le baromètre 2018 de Santé publique France. Reposant sur l’inhalation d’une volute aromatique, d’une odeur rendue visible car portée par des gouttelettes de vapeur, l’expérience se trouverait à mi-chemin entre celle du tabac et celle du parfum. Mais l’analogie s’arrête ici. « Subjectivement, nous sommes plus proches de la gastronomie », estime Gilles Nardi, développeur de saveurs pour le Laboratoire français du e-liquide, qui crée des produits pour marques blanches. Ces fluides contiennent généralement quatre éléments : « le propylène glycol et la glycérine végétale [deux solvants inodores], les arômes et, en plus ou moins grande quantité, la substance active : la nicotine », précise-t-il. La possibilité de choisir la teneur en nicotine est ce qui attire de nombreux fumeurs cherchant à se sevrer. Ceux-ci « vont en général vers des arômes de tabac et/ou mentholés. Avec le temps, les profils gustatifs évoluent : en arrêtant la cigarette, on retrouve un palais, relève Gilles Nardi. Le vapoteur peut alors explorer les arômes fruités (fruits rouges, saveurs du verger, exotiques) et ensuite choisir des compositions plus travaillées, telles que la barbe à papa ou la tarte au citron meringuée ».

Saveurs accusées d’attirer aussi les jeunes. Montrée du doigt aux États-Unis sur ce point, la marque Juul a dû se résoudre à retirer certains de ses fluides aromatisés des magasins ; elle ne les distribue plus qu’en ligne, en vérifiant l’âge de l’acheteur. Ses cigarettes électroniques au design épuré et au format réduit sont prisées des teenagers américains1Mise à jour : en 2021, une nouvelle version est lancée au Royaume-Uni et au Canada avec un taux de nicotine réduit et une puce permettant de vérifier l’âge de l’utilisateur. La marque n’est plus distribuée aux États-Unis. Source : https://fr.vapingpost.com/juul-que-devient-lentreprise-en-2025/. Il est certain qu’avec un tel matos, Vendredi aurait pu « juuler » peinard au nez et à la barbe de Robinson. Narines en alerte, les parents d’ados doivent désormais chercher des marqueurs olfactifs a priori innocents pour détecter une pratique interdite aux mineurs. Or les nuages exotiques aux odeurs de bonbon envahissent de plus en plus l’espace public, chassant les traditionnels effluves de Marlboro, de Gitane ou de Camel. Les e-cigarettes constituent, après les fragrances gourmandes qui se sont multipliées dans le sillage d’Angel, un nouveau vecteur de diffusion de sensations sucrées dans notre environnement. Et si c’était finalement ça, l’objet suprême de notre addiction ? Dispositifs de sevrage tabagique ou parfums, tous convergent vers des notes évoquant le sucre, que les médecins dénoncent aujourd’hui comme le poison le plus global.

Visuel principal : Georges Rochegrosse, A Portrait of Sarah Bernhardt, vers 1900

Cet article est tiré de Nez #8, substances addictives.

Wadi Dawkah : L’encens au cœur de la création contemporaine

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Matière millénaire ayant accompagné les évolutions du parfum, l’encens trouve dans la modernité une place nouvelle, jusqu’à devenir l’une des voix les plus actuelles de la parfumerie contemporaine de niche.

Dans cet épisode, Dominique Roques, sourceur d’ingrédients naturels pour la parfumerie depuis plus de 30 ans et chargé d’implanter le projet de renaissance de cet arbre précieux dans le Wadi Dawkah, s’entretient avec Yohan Cervi, critique, conférencier spécialiste de l’histoire de la parfumerie moderne pour évoquer la trajectoire de cette matière ancestrale en parfumerie.

Ce podcast est disponible uniquement en anglais.

Photo : DR

Wadi Dawkah, l’encens sous haute protection

L’ambition de Matthew Wright, Director Natural Ingredient Platforms chez Amouage, est claire : « Transformer le Wadi Dawkah, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, en un centre de référence mondial pour l’encens et en une destination touristique incontournable. Et ce faisant, en tant que gardiens du site, faire du Wadi Dawkah un véritable sanctuaire pour les arbres à encens menacés ». Le projet, lancé à la suite d’un accord historique entre le ministère omanais du Patrimoine et du Tourisme et Amouage en septembre 2022, et porté en partenariat étroit avec le gouvernement omanais, vise à protéger l’un des trésors les plus emblématiques du Sultanat : le Boswellia sacra. Cet arbre mythique, dont la résine parfume le monde depuis des millénaires, ne pousse qu’en Arabie du Sud, dans certaines régions du Yémen et dans le gouvernorat du Dhofar, au sud d’Oman.

Partenariat éditorial

Un patrimoine exceptionnel, mais fragile. Classé quasi menacé sur la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), l’arbre à encens fait aujourd’hui l’objet d’une vigilance accrue. Une étude publiée en 2025 dans le Journal of Arid Environments rappelle l’ampleur des menaces : surpâturage des jeunes pousses, récolte excessive de résine, parasites, inondations et vents violents — certains de ces phénomènes sont appelés à s’intensifier avec le changement climatique, entraînant une surmortalité d’arbres à encens dans les endroits exposés. 

Le développement économique et l’expansion urbaine ont exercé des pressions supplémentaires sur l’habitat naturel des arbres à encens, et ont rendu nécessaire leur déplacement. Le Boswellia sacra, pilier écologique et culturel du Dhofar, n’est pas invulnérable et demande à être préservé.

Sous toutes les coutures 

Afin de s’assurer de la rigueur scientifique du développement au Wadi Dawkah, Matthew Wright et son équipe ont noué des partenariats locaux, nationaux et internationaux avec des institutions et des chercheurs indépendants. En 2025, un comité scientifique consultatif (Scientific Advisory Council) a été mis en place. Il rassemble, entre autres spécialistes, des experts de la Société environnementale d’Oman (ESO) et du Jardin botanique d’Oman. 

Depuis 2006, le Jardin botanique étudie le Boswellia sacra sous toutes les coutures : collecte de graines, protocoles de germination, banque de semences, recherches génétiques. Sa mission : produire la connaissance scientifique indispensable à toute stratégie de conservation solide. Une nouvelle étude vise à modéliser l’évolution future des populations d’arbres à encens face aux scénarios climatiques. « Les gens pensent que les arbres seront toujours là. Mais ce n’est pas vrai », rappelle Laila Al-Harthi, responsable du département Botanique et conservation. Le comité scientifique consultatif a pour objectif d’apporter une rigueur scientifique et un regard critique afin d’améliorer radicalement la santé — au sens le plus large du terme — du site.

De son côté, la Société environnementale d’Oman a lancé sur neuf mois un grand inventaire de la biodiversité en vue d’établir un état des lieux qui servira de base à des plans d’amélioration écologique à long terme. La région, influencée par la mousson saisonnière (Khareef), possède une riche biodiversité. Elle abrite près des deux tiers de la flore du pays. 

« Pour réussir au mieux, l’ESO est en contact régulier avec l’Autorité environnementale et le ministère de l’Agriculture, de la Pêche et des Ressources en eau », rappelle Suaad Al Harthi, directrice générale de la Société environnementale d’Oman (ESO). Un partenariat main dans la main qui a permis d’organiser des campagnes de plantation d’arbres à encens et des actions de sensibilisation auprès des communautés locales. 

Stratégies durables

Dans le Dhofar, Boswellia sacra est un élément essentiel de l’identité culturelle et de l’économie. Ainsi, s’efforcer de le préserver, ce n’est pas seulement sauver un arbre. C’est protéger tout un écosystème — et avec lui, l’art ancestral de la récolte de l’encens — et offrir des perspectives économiques durables aux communautés qui en dépendent. Au-delà des données scientifiques, le comité veille à l’implication active des communautés locales. Toute stratégie durable de protection doit réussir à faire dialoguer des savoir-faire traditionnels avec des découvertes scientifiques : par exemple, en renouant avec les pratiques ancestrales de pâturage mobile, dont les études ont montré qu’elles donnent le temps à la terre de se régénérer pendant le khareef. Outre le fait de respecter le repos des arbres à encens, il faut aussi privilégier des techniques de cueillette sauvage et respecter les cycles naturels.

Récolte durable, attention accrue aux écosystèmes, équité sociale envers les travailleurs locaux : le Wadi Dawkah a tout bon. En 2025, il s’est vu labelliser pour ses pratiques vertueuses. Le site a en effet obtenu la certification FairWild, une référence mondiale en matière d’approvisionnement durable d’ingrédients sauvages. Une première dans la péninsule arabique. Et un jalon important pour Amouage, qui affirme son ambition d’inscrire l’encens omanais dans une filière vertueuse et maîtrisée.

Dans le cadre de la stratégie nationale Vision 2040, Wadi Dawkah aspire à devenir un modèle international d’approvisionnement éthique et transparent en ingrédients naturels pour la parfumerie. Et ce pôle central du développement durable pourrait inspirer plus largement. Car au-delà de l’encens, Oman dispose d’un riche héritage botanique naturel et agriculturel, comme la rose de Jabal Al Akhdar ou la myrrhe indigène.

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Conception et direction des partenariats : Mathieu Chévara
Réalisation : Eléonore de Bonneval
Vidéastes : Ateeb Ali, Mulook Albalushi
Montage : Jean-Philippe Derail
Sound design : Perfecting Sound Forever
Title design : Vianney Bureau, Mikaël Charbonnier
Amouage : Renaud Salmon, Andras Komar, Dominique Roques, Matthew Wright, Rayyan Alabdullatif
Remerciements : Arielle Lauze.

Notes Shanghai : La Chine à l’heure du parfum

En Chine, tout bouge très vite, et le monde du parfum n’est pas en reste. Tous les six mois, à Shanghai, la grand-messe du parfum qu’est le salon Notes voit s’installer des marques chinoises, asiatiques mais aussi européennes, venues présenter leurs créations à une foule toujours plus nombreuse. L’édition de ce début d’année s’est tenue du 2 au 5 avril 2026, accueillant de très jeunes maisons (moins d’un an d’existence) comme des noms plus établis. Petit tour d’horizon d’un salon qui redessine les contours du marché.

En préambule : la matriochka digitale

Arriver au salon, c’est immédiatement faire face à la réalité de l’écosystème chinois. La « Grande Muraille Internet » impose ses règles, et les super-applications, WeChat en tête, structurent l’expérience. Les marques, souvent peu enclines à distribuer des échantillons de la main à la main, exigent en général une inscription à leur mini-site pour daigner en offrir un. Une barrière numérique pour le visiteur étranger, mais la démonstration d’une intégration totale du digital dans le parcours consommateur local, où même la carte du plus petit restaurant se consulte via un QR code.

Certains l’aiment frais

Chaque culture olfactive possède sa grammaire. Avec un taux de pénétration de seulement 5 % (sur un marché de plus d’un milliard d’habitants), la parfumerie fine telle qu’on la conçoit en Occident est récente en Chine, et s’ancre dans des goûts formés par les produits fonctionnels. Les accords aromatiques ont le vent en poupe, sollicitant des notes familières pour le consommateur chinois, mais souvent perçues comme exotiques par la palette d’un parfumeur européen.

Le shiso (perilla) en est le parfait exemple : cette herbe de la famille des lamiacées (comme la menthe ou le patchouli) y jouit d’une popularité comparable à celle de notre basilic. On la retrouve magistralement exploitée dans Chai Lee du parfumeur Damfool. Couplée à de nombreuses notes vertes, l’herbe rougeâtre joue une partition tantôt anisée, tantôt mentholée, ravissant les amateurs d’un registre proche de l’aromathérapie. Il n’est d’ailleurs pas étonnant de constater le succès local de marques à l’esthétique olfactive similaire, comme Aesop.

Au cœur du fruit et de la nostalgie

L’Asie n’est pas une destination culinaire réputée pour sa passion du sucre exacerbé. L’éthyl maltol (la note de barbapapa) et la vanille, si dominants en Occident, s’effacent ici au profit de la coumarine herbacée et, surtout, des notes fruitées. Fraise, fruit de la passion, goyave dominent, illustrés par des lancements comme Tough Berry de Voice from the Sky. Les maisons de composition s’adaptent : IFF présentait par exemple ses deux nouveaux extraits naturels LMR de framboise et de fruit de la passion.

Cette gourmandise prend aussi un visage plus local et régressif avec la pâte de haricot rouge, qui donne lieu à des accords captivants. Cette note réconfortante agit sur le public chinois exactement comme la fameuse crème de marrons Clément Faugier sur les palais français, soulignant un autre visage de la nostalgie olfactive, bien loin de la praline.

L’odeur des villes : le nouveau paysage olfactif

Avant même d’étudier les flacons, il faut ressentir l’environnement sensoriel de ces consommateurs. L’identité olfactive commence dans les rues : à Pékin, les effluves de canard laqué et de barbecue qui marquent la sortie des bouches de métro tranchent avec Shanghai, métropole aseptisée, rythmée par ses massifs de fleurs odorantes comme la giroflée. Surtout, le changement le plus bouleversant dans ces mégalopoles réside dans l’air et le silence : l’omniprésence des véhicules électriques (voitures comme scooters) a littéralement soustrait de nos narines l’odeur du pétrole et de la combustion, nettoyant le fond de l’air de ses scories thermiques.

Lost in translation : l’écueil de l’eurocentrisme

Ce paysage spécifique explique l’écart colossal de goûts auquel se heurtent parfois les marques occidentales. Flavius Calaj, parfumeur indépendant roumain, a pu mesurer que les compositions très musclées, chargées en pyrazines et bois ambrés, attractives dans les Balkans, s’avéraient beaucoup trop clivantes pour un pays valorisant la discrétion. La tradition du sillage est différente : dans les transports en commun, rares sont ceux portant un parfum perceptible à distance. L’identité olfactive diffusée dans le lobby du Radisson Blu contrastait d’ailleurs fortement avec cette retenue ambiante, un point notable.

Pour les créateurs étrangers, le défi réside dans la déconstruction de notre paradigme franco-centré. Rien n’illustre mieux ce clivage que le traitement de l’osmanthe. Lors d’une conférence, le constat était sans appel : le parfumeur européen compose presque toujours à partir de l’absolue d’osmanthe, dominée par ses notes intensément cuirées et animales. Le public chinois, à l’inverse, recherche l’odeur fraîche, abricotée et délicate de la fleur vivante qui éclot en automne. Ce simple exemple prouve qu’une approche esthétique fondamentalement différente est indispensable.

Ceux qui font les odeurs

Pour répondre à cette demande pointue, de nouveaux profils émergent. Si des maîtres incontestés comme Dominique Ropion ont fait le déplacement, son humilité contrastant avec la ferveur de l’exposition qui lui était consacrée, ce sont les parfumeurs indépendants chinois (Tianle Feng, Lorenzo, Damfool) qui tirent leur épingle du jeu. Ils maîtrisent intrinsèquement la mémoire olfactive de leur pays, un atout décisif pour toucher le cœur d’un habitant de Chengdu ou de Guangzhou.

L’envers du décor : la puissance de l’usine du monde

Au-delà du jus, la véritable force de frappe des marques chinoises réside dans l’exécution physique. Si leur storytelling s’appuie volontiers sur la mythologie locale, leur arme secrète est logistique. Être au cœur de « l’usine du monde » offre à ces maisons un accès direct et à bas coût à un appareil industriel inégalé. Cette proximité leur permet de déployer des stands spectaculaires : Atelier Möbius proposait des agencements grandioses à une fraction du budget européen. Surtout, le flaconnage est soigné à l’extrême ! Même à un positionnement tarifaire accessible (le format 30 ml est la norme), les flacons, les capots et les textures bénéficient d’un soin inouï, rendu possible par cet avantage économique. On s’éloigne définitivement du dogme de la niche française et de son fameux « tout dans le jus, rien dans le marketing ». À l’ère des réseaux sociaux où le visuel prime, la forme est ici aussi cruciale que le fond, et les marques occidentales peinent à rivaliser avec un tel niveau de finition à ce prix.

Et demain ?

En quittant Shanghai, une chose est claire : le marché chinois du parfum ne se contentera pas d’importer nos codes. Il invente les siens, se nourrissant de la parfumerie occidentale mais avec ses propres ingrédients, sa nostalgie, et une force de frappe industrielle qui donne une leçon d’humilité.
Pour les acteurs professionnels souhaitant s’implanter en Chine, le constat est sans appel : un simple « copier-coller » de nos formules occidentales n’amènera que des succès mitigés. Tout est à revoir, adapter, ou réinventer pour satisfaire ces consommateurs exigeants. Rendez-vous en octobre pour la prochaine édition. D’ici là, il nous faudra sérieusement retravailler nos accords d’osmanthe.

Visuel principal : © Notes Shanghai

Thierry Duclos, Simppar : « Mettre tous les exposants, petit producteur ou multinationale, sur un pied d’égalité »

Depuis plus de trois décennies, le Simppar s’est imposé comme un rendez-vous à part dans le paysage de la parfumerie. Pensé comme un espace de découverte et d’échange entre producteurs de matières premières et parfumeurs, le salon cultive un format volontairement convivial, loin du rythme effréné des grands congrès internationaux. Après une première édition grassoise saluée en 2024, l’événement confirme aujourd’hui son ancrage dans la capitale mondiale du parfum, où il se tiendra les 26 et 27 mai. Entre défis logistiques, ouverture à de nouveaux exposants venus du monde entier et volonté de préserver son identité historique, le Simppar poursuit son évolution sans perdre l’esprit qui a fait son succès. Rencontre avec son organisateur, Thierry Duclos.

Alors que le Simppar était un événement 100% parisien, sa première édition grassoise, en 2024 a été un grand succès. Quels enseignements en avez-vous tiré ?

Le premier Simppar à Grasse en 2024 répondait à une demande de nombreux exposants historiques des premiers Simppar à Paris venant de cette région, et d’un souhait du Maire de Grasse d’organiser enfin un premier événement international d’ampleur dans sa ville après l’échec du WPC en 2018. 
L’organisation de cet événement a demandé 3 ans de préparation, nécessaires à la mise en place des solutions concernant l’hébergement, l’accès et les parkings.
Une fois la faisabilité confirmée, cette première édition avait valeur de test car il y avait encore pas mal d’inconnues, principalement liées au fait que le salon se déroule à l’extérieur. Si c’était un succès, on pouvait envisager de le renouveler en alternance avec Paris, ce qui s’est finalement produit.
Même s’il reste encore pas mal d’impondérables, à commencer par le manque de place et un accès compliqué, tout le travail effectué en amont permet aujourd’hui de renouveler l’opération tous les 2 ans.

Pour ceux qui ne seraient jamais venus visiter le Simppar, pouvez-vous nous expliquer quels en sont les principaux ingrédients et en quoi ils en font un événement incontournable pour toute la profession ? 

A l’origine, il y a 35 ans, le Simppar a été créé par la SFP pour permettre à ses membres, principalement les parfumeurs, de rencontrer des producteurs et fabricants de matières premières. Au fur et à mesure des éditions, il s’est développé et professionnalisé sans s’éloigner de son principe fondateur : mettre tous les exposants, petit producteur ou multinationale, sur un pied d’égalité en leur proposant un stand unique, et en limitant le nombre d’exposants pour préserver un esprit convivial. Le Simppar est avant tout un salon de découverte. Son but est de permettre aux parfumeurs ou acteurs de l’industrie de découvrir, en prenant le temps, de nouveaux produits ou de rencontrer de nouveaux fournisseurs. En fait, tout l’opposé du speed dating usuel des congrès. C’est aujourd’hui le salon qui accueille le plus grand nombre de parfumeurs.

Cette édition 2026 marque ce qui semble être la pérennisation du rendez-vous à Grasse, en alternance avec Paris. Que nous réservez-vous cette année ? …et pour les prochaines ? 

Cette année, nous avons une quinzaine d’exposants de plus qu’en 2024 et 12 qui participent pour la première fois, venant d’Autriche, de Bulgarie, de Chine, d’Egypte, d’Espagne, de Grèce, d’Inde et bien entendu de France .
Tous apportent avec eux des produits nouveaux ou innovants qui viennent compléter la gamme des matières premières présentées sur ce salon.
Le Simppar 2027, prévu les 2 et 3 Juin 2027 à Paris, suivra la même tendance avec une augmentation limitée du nombre de stands et l’arrivée de nouveaux exposants pour permettre aux parfumeurs et visiteurs de découvrir de nouvelles matières premières

Simppar, Grasse, 26 et 27 mai 2026.

Nez est partenaire de l’événement et sera présent au Palais des Congrès, où l’équipe proposera la vente de livres.Cliquez ici pour accéder au site de l’événement

Smell Talks : Kânnauj, la Grasse de l’Inde

Également disponible sur : Spotify, Deezer, Apple Podcasts, Amazon Music

Moins connue que Grasse, la ville de Kânnauj, dans l’Uttar Pradesh (nord de l’Inde) est l’un des berceaux historiques du parfum. Diane Saurat-Rognoni, conférencière et autrice, fondatrice d’Ad Vitâme et Magali Quenet, fondatrice de Mon parfum c’est moi, organisatrice de voyages et d’ateliers olfactifs, nous invitent à découvrir les traditions millénaires de cette cité indienne : techniques artisanales, savoir-faire unique et matières premières emblématiques. Un voyage olfactif au coeur d’un autre grand territoire du parfum béni par les eaux du Gange.

Une conférence enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

Photo : @monparfumcestmoi.

Juliette Dorizon : « Je pense qu’il faut aimer l’abeille pour la protéger »

Les Nations Unies ont désigné le 20 mai Journée mondiale des abeilles en hommage à Anton Janša, pionnier des techniques apicoles modernes. À cette occasion, Nez vous invite à découvrir la ruche Eustache, née du travail et de la passion de la designer Juliette Dorizon (l’une des icônes de notre 21e numéro) : un objet pensé pour le bien-être des abeilles, mais aussi comme une invitation pour les humains à mettre, littéralement, le nez dans la ruche.

« Lorsque nous entrons dans le royaume des abeilles, nous devons abandonner tous nos critères humains1John Burroughs, Under the Maples, Boston et New York, Houghton Mifflin Company, The Riverside Press Cambridge, 1921, p. 161. », écrivait le naturaliste américain John Burroughs au début du XXe siècle. La formule pourrait servir d’introduction au travail de la designer française Juliette Dorizon, tant celui-ci invite à déplacer nos habitudes de perception pour nous soucier autrement de l’existence des abeilles domestiques2On connaît aujourd’hui environ 20 000 espèces d’abeilles dans le monde, dont près de 1 000 en France. Parmi elles, une seule est domestiquée : Apis mellifera, dont il existe plusieurs sous-espèces, dont l’abeille noire, espèce endémique de nos régions, Apis mellifera mellifera.. Originaire du Sud-Ouest de la France, c’est pourtant en ville que Juliette Dorizon rencontre d’abord Apis mellifera, au cours de ses études en design d’objet. De cette rencontre naît en 2013 Eustache, une ruche octogonale inspirée des troncs d’arbres creux où les essaims sauvages aiment à s’installer. Pensée comme un trait d’union entre cet habitat naturel et les nécessités pratiques de l’apiculture, cette ruche d’un nouveau genre propose une autre manière de travailler avec une alliée plurimillénaire et de prendre soin de cette alliance.

Or cultiver une relation plus attentionée aux abeilles peut notamment passer par une attention olfactive à leur égard. Si l’on sait combien la sensibilité chimique leur est essentielle3Le système de détection olfactif des abeilles domestiques se situe dans leurs antennes. Celles-ci sont couvertes de sensilles, de fins poils portant les récepteurs olfactifs (OR) et ionotropiques (IR). Chez Apis mellifera, on compte 187 gènes codants ces récepteurs, qui sont aussi capables de détecter l’humidité relative, le gaz carbonique, certaines vibrations et la température. Dans l’obscurité de la ruche, ces récepteurs servent à reconnaître les membres de la colonie, à percevoir la présence de la reine, à évaluer l’état du couvain, à gérer les conditions atmosphériques, ou encore à détecter des composés signalant la maladie et la mort. Au dehors, le système olfactif supplée la vision pour trouver nectar et pollen. La finesse olfactive des abeilles explique aussi que les humains les utilisent comme détecteurs biologiques. Par conditionnement pavlovien – une odeur associée à une récompense sucrée – elles peuvent en effet apprendre à répondre à des composés précis. Des projets de design, comme Bee’s (2007-2009) de Susana Soares, ont ainsi imaginé des dispositifs où des abeilles entraînées détecteraient, dans l’haleine humaine, des composés associés au diabète, à la tuberculose ou à certains cancers. D’autres recherches ont exploré leur capacité à reconnaître des odeurs d’explosifs. (Wendy Carolina Gomez Ramirez, et al., « The neuroecology of olfaction in bees », Current Opinion in Insect Science, Vol. 56, art. 101018, avril 2023.https://doi.org/10.1016/j.cois.2023.101018), on ignore souvent que l’olfaction humaine joue aussi un rôle important dans les pratiques apicoles. L’atmosphère olfactive du rucher est en effet d’une richesse rare, changeante selon les saisons, les plantes butinées et la santé de la colonie. Aux senteurs de cire, de miel, de pollen, de propolis, de gelée royale ou de phéromones s’ajoutent parfois des effluves indicateurs de maladies, de parasites, de fermentation ou de mort. Viennent encore les odeurs apportées par l’être humain – celle du bois des ruches, de la fumée de l’enfumoir, des traitements à l’acide formique ou aux huiles essentielles4 L’apiculture utilise d’ailleurs depuis longtemps les odorants pour orienter les comportements des colonies. Virgile conseillait déjà de préparer pour l’essaim un lieu parfumé : «Répands, dans ces lieux, les odeurs chéries des abeilles : que la mélisse broyée se mêle à la pâquerette ; fais-y retentir l’airain et les cymbales bruyantes de Cybèle. D’elles-mêmes les abeilles viendront se fixer dans ces demeures parfumées… » (Œuvres de Virgile, trad. française de la collection Panckoucke, Paris, Garnier Frères, 1859, p. 196). Aujourd’hui encore, les ruches peuvent être enduites de cire, de propolis ou de plantes aromatiques afin d’attirer un essaim. De même, les appâts à essaims vendus dans le commerce, comme le « Charme abeilles », imitent souvent la phéromone de Nasonov avec des huiles essentielles contenant notamment du géraniol. – qui perturbent plus ou moins les insectes. C’est à cette complexité olfactive, dans laquelle se lisent à la fois l’activité des abeilles, leur état de santé et leurs interactions avec le milieu, que Juliette Dorizon invite à prêter attention grâce à un dispositif olfactif en verre greffé à la ruche pour permettre d’en humer l’intérieur, de manière non intrusive.

Associé à un cornet acoustique destiné à écouter l’activité des abeilles, ce dispositif est à la fois un accessoire technique et pédagogique qui invite l’apiculteur, l’apicultrice et le public à se décentrer en s’intéressant à des manifestations non visuelles. Eustache propose ainsi une rencontre multisensorielle avec les abeilles mellifères, nous rappelant notamment que les odeurs sont porteuses d’informations pour les êtres autres qu’humains, mais aussi sur eux. L’objet de design devient alors un médiateur, nous incitant à cultiver d’autres façons de connaître, de ressentir et d’entrer en relation. En ce sens, les dispositifs imaginés par Juliette Dorizon relèvent de ce que l’anthropologue Anna L. Tsing appelle les « arts de l’attention5Pour Anna L. Tsing, les « outils d’attention » (tools for noticing) désignent avant tout des pratiques conceptuelles et méthodologiques permettant de rendre perceptibles des réalités souvent négligées dans les cadres et récits dominants de la modernité. Ces outils impliquent également un engagement envers des modes de connaissance alternatifs — tels que les savoirs situés, incarnés ou militants. Cette notion s’inscrit dans ce que l’anthropologue appelle les « arts de l’attention » (arts of noticing). (Anna Lowenhaupt Tsing, The Mushroom at the End of the World: On the Possibility of Life in Capitalist Ruins, Princeton, Princeton University Press, 2015). » : des pratiques et méthodes permettant de remarquer – et de rendre remarquable – ce qui nous échappe, en particulier à l’ère de l’Anthropocène et de la crise de nos relations au vivant.

Dans cet entretien, la designer revient sur la naissance de la ruche Eustache, sur sa volonté de proposer une apiculture plus respectueuse des abeilles, sur l’importance de l’approche sensible, mais aussi sur les odeurs qui accompagnent la vie d’un rucher. À travers son travail, se dessine également une question double : comment le design et l’odorat peuvent-ils nous aider à mieux cohabiter avec les autres vivants en nous rendant plus attentifs à leurs manières d’exister6Si, depuis plusieurs années, de nombreux artistes collaborent avec des abeilles domestiques, ou produisent des œuvres en cire odoriférantes, plusieurs artistes se penchent aussi sur la possibilité de pénétrer leur monde olfactif. Anne Marie Maes a ainsi recréé l’atmosphère olfactive d’une ruche (Smell of the Hive (2019) ; Bee Tokyo 9 et Bee Love 2C (2022) avec Guerlain), tandis que Helena Nikonole a imaginé, avec To Bee (2019), un traducteur phéromonal faisant des signaux chimiques des abeilles des parfums humainement perceptibles. ?

Abeilles domestiques sur une ruche Eustache © Dominique Feintrenie

En tant que designer d’objets, quel a été le déclencheur de votre intérêt pour Apis mellifera et pour l’apiculture ?

Juliette Dorizon : En 2012, alors que je faisais mes études à New York, j’ai trouvé une brochure proposant des cours d’apiculture. Cela a éveillé ma curiosité et je me suis inscrite. J’y ai appris les bases, tout en menant mes propres recherches sur les abeilles dans le cadre de la rédaction d’un mémoire qui partait du constat que les abeilles vivent mieux en ville qu’à la campagne, où elles pâtissent des pesticides, des monocultures et de l’apiculture intensive. Peu après, de retour en France à l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris, alors que je rédigeais un autre mémoire sur les initiatives écologiques citoyennes, par la fenêtre ouverte est entrée une abeille. Un membre du personnel m’a alors expliqué qu’il y avait des ruches sur le toit de l’école et que l’administration cherchait justement un étudiant ou une étudiante pour suivre le projet et le faire connaître. J’ai sauté sur l’occasion et c’est de cette manière que j’ai commencé ma cinquième année en design objet autour de l’apiculture. Ce diplôme imposant la production d’un objet physique, j’ai décidé de travailler sur une ruche, car je savais que les ruches n’avaient pas été revisitées depuis les années 1860.

L’idée d’une ruche moins productiviste que la ruche Dadant — modèle le plus répandu dans le monde depuis son invention par Charles Dadant au XIXe siècle — s’est-elle imposée d’emblée ?

Oui, car je savais que l’une des problématiques majeures en apiculture est le syndrome d’effondrement des colonies. Tous les ans, les apiculteurs et apicultrices, au moment d’ouvrir leurs ruches à la sortie de l’hiver, découvrent la disparition d’un pourcentage important de leur cheptel : 40, 60, parfois 90 %. Cette surmortalité hivernale a plusieurs causes, notamment l’exploitation intensive des essaims d’abeilles, mais aussi les croisements pour obtenir des hybrides qui produisent plus de miel mais sont plus fragiles7Parasites, maladies, pesticides, polluants, carences nutritionnelles, perte d’habitat, changement climatique, intensification de la production agricole, réduction de la diversité spécifique ou génétique sont autant de facteurs qui menacent les populations d’abeilles domestiques comme d’abeilles sauvages qui, en outre, se trouvent en compétition avec les premières pour l’accès au pollen et au nectar.. Puisque je ne pouvais pas agir sur les pratiques agricoles, la destruction des habitats ou les bio-agresseurs, j’ai voulu au moins promouvoir une apiculture décroissante, respectueuse de la biologie des abeilles, en proposant des habitats plus adaptés à celles-ci. Je pense qu’il faut aimer l’abeille pour la protéger et ne pas la voir uniquement comme un moyen de production, ce qui ne fait que fragiliser des populations déjà affaiblies.

Quels sont, à cet égard, les défauts de la ruche Dadant ?

La ruche Dadant a d’abord présenté un avantage par rapport aux ruches traditionnelles – les ruches-troncs, par exemple : l’installation de dix à douze cadres amovibles qui permettent de récolter le miel sans sacrifier la colonie. Mais ce nouveau modèle a aussi permis l’avènement de l’apiculture intensive. Comme elle est de format standard, les ruches peuvent être empilées, de même que les hausses – les éléments dans lesquels on récolte le miel – ce qui facilite l’usage de toute une batterie de machines pour extraire le miel, le faire maturer, le mettre en pot, etc. Certes, cela a l’avantage de pouvoir faire vivre les apiculteurs et les apicultrices de leur travail, mais cette industrialisation entraîne également des questionnements éthiques puisque les abeilles deviennent des moyens de production. Pour ma part, de la même manière que nous cherchons généralement à loger décemment nos animaux domestiques, j’avais envie d’offrir des conditions de vie confortables aux abeilles que nous avons domestiquées. J’ai donc cherché à créer un trait d’union entre la ruche-tronc et la ruche Dadant.

Même si votre ruche Eustache est d’abord pensée pour le bien-être des abeilles, vous avez aussi considéré l’apiculteur ou l’apicultrice. Comment avez-vous conjugué les besoins humains et non humains dans un seul et même objet ?

Lorsqu’on étudie le design, on apprend à considérer toutes les contraintes afin de faire émerger un prototype qui puisse répondre au plus d’éléments possibles. J’ai donc collaboré avec l’apicultrice Charlotte Chiarelli, qui travaille dans le respect total de l’abeille. À l’époque, elle travaillait avec le Muséum d’histoire naturelle et était très active dans le milieu apicole. Elle a vraiment été un pilier dans ce projet, parce qu’elle a une connaissance technique et biologique très précise. C’est ensemble que nous avons pensé à une ruche qui se rapproche du tronc d’arbre creux où vivent souvent les essaims à l’état sauvage, donc octogonale plutôt que parallélépipédique. Cette forme permet une meilleure circulation de l’air dans la ruche, tandis que les parois en douglas, plus épaisses que la moyenne, aident à maintenir la chaleur intérieure. Les angles ouverts sont aussi, en théorie, moins propices au développement des parasites, même si je n’ai pas eu l’occasion d’effectuer des mesures précises en la matière. En même temps, l’octogone permet de conserver des cadres, qui facilitent le travail de l’apiculteur ou de l’apicultrice : cinq du même format que ceux des ruches Dadant et plusieurs petits cadres qui se rétrécissent et suivent la forme de l’octogone. Certes, on récolte moins et la disposition des cadres est moins flexible, mais cela limite l’interventionnisme et oblige à respecter les manières de faire des abeilles. Enfin, comme j’ai placé la ruche sur pieds, elle se trouve à une hauteur plus confortable pour l’être humain.

Ruche Eustache exposée à l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris
© Dominique Feintrenie

Nous avons parlé de l’organisation intérieure de la ruche Eustache, qu’en est-il de son aspect extérieur ?

J’ai en effet aussi travaillé sur l’apparence de la ruche, qui concerne moins les abeilles qui l’habitent que les êtres humains qui la regardent. J’en avais assez de voir des ruches en forme de caisse posées sur des palettes avec un parpaing dessus pour empêcher le toit de s’envoler. Je trouvais cela dommage de négliger visuellement l’habitat d’un être vivant aussi important que l’abeille. Symboliquement, je trouvais important d’apporter à cet habitat une dimension plus travaillée, pour attirer une attention différente sur l’insecte. Je pense que cela peut influencer la manière dont on la traite. Je voulais donc me diriger vers un palais plutôt que vers une caisse. J’ai ainsi remplacé le traditionnel parpaing par une sorte de joyau rouge, que nous avons travaillé avec une argenture intérieure. Cela voulait dire : « Attention, ceci est précieux ! » Le rouge était aussi important pour que les ruches soient visibles de loin. Il s’agissait vraiment de remettre l’abeille sur le devant de la scène.

Ce qui participe aussi à l’aspect singulier de cette ruche, ce sont les dispositifs olfactifs et auditifs que vous avez intégrés à certains exemplaires. Comment cette idée vous est-elle venue ?

Dès la conception, j’ai pensé aux moyens de limiter les ouvertures fréquentes pour vérifier l’état de la colonie. Ouvrir une ruche provoque forcément une déperdition de chaleur alors que les abeilles dépensent beaucoup d’énergie à aérer la ruche, à maintenir une température et une hygrométrie idéales. C’est aussi une source de stress pour elles. J’ai donc imaginé un dispositif en façade qui permet, sans déranger la colonie, de faire un suivi, voire un premier diagnostic. Charlotte Chiarelli m’avait en effet signalé que, lorsqu’une colonie ne se porte pas bien, cela peut dégager des odeurs très caractéristiques. J’ai donc d’abord imaginé un dispositif pour sentir l’intérieur de la ruche à travers un entonnoir équipé d’une fine grille empêchant les abeilles de passer. Charlotte m’a alors dit : « Il faut aussi pouvoir écouter ! » J’ai donc ajouté une seconde pièce pour l’oreille. J’ai eu la chance de pouvoir travailler avec des artisans souffleurs de verre pour ces pièces — notamment Stéphane Rivoal de l’atelier Silicybine. Mais toutes les ruches Eustache n’en sont pas équipées, cela reste au niveau du prototype.

J’ai en effet découvert que plusieurs maladies bactériennes peuvent conférer des senteurs caractéristiques à une ruche. D’après divers témoignages, il semblerait que la loque américaine se signale par une odeur acide et putride d’ammoniaque, voire de chocolat amer, tandis que la loque européenne aurait une odeur aigre, vinaigrée et pénétrante. La nosémose, une maladie fongique, peut également provoquer une mauvaise odeur, de même que certains parasites comme le varroa ou le petit coléoptère de la ruche (Aethina tumida). Avez-vous déjà senti l’une de ces odeurs qui signalent une colonie malade ?

Oui, je me souviens de la visite d’une ruche qui avait un problème de loque européenne. Il y avait comme une odeur de pâquerette, mais de mauvaise pâquerette. Vous savez, cette odeur un peu rance qu’elles peuvent avoir parfois. Et en effet, cela sentait fort. On pouvait bien la sentir, même à travers le voile ! Mais d’autres odeurs indicatrices de maladies sont plus discrètes, il faut vraiment se concentrer et apprendre à les distinguer.

Au-delà d’être un outil de pré-diagnostic pour l’apiculteur ou l’apicultrice, ces dispositifs sont aussi, me semble-t-il, des outils pédagogiques très intéressants, en ce qu’ils permettent de porter une attention différente aux abeilles. Il s’agit d’entrer en relation avec elles par le biais de sens dont l’usage actif est souvent négligé, en particulier dans le cas de l’odorat. Or le cornet olfactif est vraiment une « invite8Le terme « invite » est la traduction proposée par Olivier Putois du concept d’« affordance », défini à la fin des années 1970 par le psychologue américain James J. Gibson dans The Theory of Affordances (1977) puis dans The Ecological Approach to Visual Perception (1979) comme les possibilités d’actions singulières d’un corps spécifique sur un environnement partagé. Le concept sera repris ensuite par Donald Norman dans The Design of Everyday Things (1988) pour désigner la capacité d’un objet à suggérer son usage prévu, induisant ainsi une action intuitive. Cette action demandée perçue dépend toutefois des attributs et des capacités physiques de l’utilisateur, ainsi que de ses objectifs, de ses convictions et de ses expériences passées. », pour reprendre le terme de James J. Gibson, à humer de manière délibérée. Comment avez-vous travaillé la forme de cet objet ?

Je suis très marquée par le courant form follows function : il faut arriver à ce que les lignes parlent presque d’elles-mêmes. J’ai donc mobilisé de manière un peu inconsciente la représentation de tout ce qui nous permet de sentir quelque chose, ne serait-ce que le geste de mettre ses mains autour du nez et de la bouche pour se concentrer et concentrer les molécules. Il y avait d’une part ce besoin de concentration, et d’autre part celui de s’adapter à la forme et à la taille de notre visage. Donc on part d’une forme un peu large qui se rétrécit vers l’abeille qui se situe à une autre échelle : cela donne forcément une sorte d’entonnoir. Dans mes recherches, j’ai aussi trouvé ce petit conduit qui relie l’oreille moyenne au nasopharynx : la trompe d’Eustache. C’est cela qui a donné son nom à la ruche, faisant symboliquement le lien entre l’écoute et l’olfaction. 

Atelier « Abeilles sensibles » au festival Les Pluies de Juillet © Hervé Schmoor

Et pourquoi avoir choisi le verre soufflé, matériau plutôt inhabituel pour un objet destiné à exister dehors ?

Certes, le verre a l’inconvénient d’être fragile, lourd et difficile à travailler, mais il apporte certaines qualités, notamment le fait d’être inodore et translucide : on peut voir si une abeille est coincée dedans. J’aurais pu faire ces objets en argile ou en céramique, mais le verre est plus facilement nettoyable. C’est important, surtout si la ruche est malade. La couleur rouge, qui répond au joyau ornant le toit, était aussi importante pour moi. Je voulais une couleur chaude car, pour moi, l’abeille c’est la chaleur. Or le rouge, c’est l’amour, le cœur, le feu, le vivant, tout ce qui nous anime. Cela attire l’œil (humain9Apis mellifera possède, comme les humains, une vision trichromatique reposant sur trois types de photorécepteurs dont les spectres d’absorption vont de l’ultraviolet (300 nm) à la limite du rouge (650 nm) : moins sensible aux longueurs d’onde plus longues elle perçoit mal le rouge. (Carolina E. Reisenman et Martín Giurfa, « Chromatic and achromatic stimulus discrimination of long wavelength (red) visual stimuli by the honeybee Apis mellifera », Arthropod-Plant Interactions, Vol. 2, p. 137-146, septembre 2008. https://doi.org/10.1007/s11829-008-9041-8)). Le fait que ce ne soit pas incolore permet aussi de distinguer ces objets d’un matériel de laboratoire stérile et froid.

La forme, la matière, la couleur et l’échelle de l’objet fonctionnent donc conjointement pour suggérer qu’une action de l’odorat est requise. Ce que je trouve fort, c’est que, souvent, les ruchettes pédagogiques sont en verre transparent pour permettre de voir les abeilles à l’intérieur, mais ici l’usage du verre n’est pas seulement motivé par un impératif de vision : il permet surtout d’entrer un peu plus dans le monde non-visuel des abeilles, de les approcher en utilisant des sens qui ont aussi une importance majeure dans leur manière à elles d’exister.

Complètement. D’ailleurs, à propos des ruches vitrées ou des cadres que l’on met dans de petits bacs vitrés, c’est vrai qu’il y a un intérêt pédagogique, mais cela ne respecte pas le besoin fondamental qu’ont les abeilles de vivre dans le noir — surtout la reine et les jeunes ouvrières10Même si Apis mellifera est une espèce diurne, elle est aussi largement cavernicole : les abeilles mellifères sont donc actives de jour mais préfèrent nicher dans l’obscurité. La lumière artificielle ou une exposition constante à la lumière peut d’ailleurs perturber leur sommeil, ce qui a des conséquences sur leur comportement et la santé globale de la colonie. Les abeilles nourricières et cirières, en particulier, vivent dans une ruche normalement constamment obscure avant de devenir des butineuses et d’être régulièrement exposées à la lumière du jour. (Ashley Y. Kim, et al., « Exposure to constant artificial light alters honey bee sleep rhythms and disrupts sleep », Scientific Reports, Vol. 14, art. 25865, novembre 2024. https://doi.org/10.1038/s41598-024-73378-9). Quand on présente un cadre avec la reine et des centaines d’ouvrières pendant toute une journée sur un stand, c’est super pour le public, mais les abeilles, elles, vont passer une journée infernale. Les approcher plutôt par le nez et l’oreille grâce à ces objets en verre satellites qui ne dérangent pas les abeilles — sauf la petite ouverture que l’on crée en ouvrant la trappe —, cela leur épargne aussi du stress et une certaine dérégulation.

Nous avons parlé tout à l’heure des odeurs, plutôt désagréables, qui signalent un problème, mais une ruche en bonne santé est aussi un univers olfactif d’une complexité incroyable ! Il y a évidemment les odeurs de cire, de pollen, de gelée royale, de propolis et de miel11Certaines miellées, en fonction de la composition florale de l’aire de butinage, sont aussi réputées pour produire des odeurs très marquées, parfois surprenantes, qui peuvent influencer fortement le parfum général d’une ruche. Le solidago est parfois associé aux chaussettes sales, le pissenlit à une odeur d’urine de félin et le sarrasin à des évocations cuirées, évoquant parfois l’étable. Les miels finis présentent une très grande variété d’arômes, qui dépendent des espèces florales butinées, de la saison, de la météo, de l’espèce ou de la lignée d’abeilles, de l’état de la colonie, de la maturation et des conditions de conservation. D’une ruche à l’autre, et parfois d’un cadre à l’autre, la récolte peut être différente. Plus de 600 composés volatils ont été rapportés dans les miels, même si tous ne participent pas avec la même intensité à l’odeur finale. La roue des arômes du miel distingue généralement de grandes familles : floral, fruité, frais, chaud, végétal, boisé, chimique, avancé/altéré ou fermentaire., mais aussi celles de certaines phéromones perceptibles au nez humain12Avec plus de 50 phéromones émises par 15 glandes spécialisées et servant des buts variés (alarme, attaque, reconnaissance des pairs, orientation, agrégation, domination, contraception, séduction, etc.), les abeilles mellifères se distinguent des autres insectes sociaux par la sophistication de leur système de communication chimique. Or certaines des molécules sémiochimiques qu’elles émettent sont perceptibles au nez humain : la phéromone de Nasonov, par exemple, émise par les ouvrières pour favoriser l’orientation et le regroupement, contient du géraniol, du nérol, du citral, du farnésol, de l’acide nérolique et de l’acide géranique, elle possède donc une odeur évoquant la citronnelle, le géranium rosat et le citron. La phéromone d’alarme (ou d’attaque) du dard, émise par la glande de Koschevnikov, est quant à elle dominée par l’acétate d’isoamyle, évoquant la banane ou la poire très mûre, tandis que la phéromone d’alarme des glandes mandibulaires contient de l’heptan-2-one possédant une note cétonique à la fois fruitée et fromagère.. Avez-vous d’autres souvenirs olfactifs forts liés aux abeilles mellifères ?

Quand on ouvre une ruche, il y a plein d’odeurs qui nous assaillent, dont plusieurs que j’adore. D’abord, celle de la cire, qui est absolument divine13Les jeunes ouvrières produisent la cire grâce à leurs glandes cirières, situées sous l’abdomen. Elles l’utilisent pour construire les rayons qui accueilleront le couvain et le garde-manger. À sa sortie, la cire est encore limpide puis s’opacifie sous l’effet de la mastication et du contact avec la propolis, le pollen et les autres substances de la ruche. Lipophile, la cire absorbe peu à peu les composés avec lesquels elle entre en contact, qu’il s’agisse de phéromones ou de contaminants rapportés à l’intérieur. C’est pourquoi les rayons anciens, plus foncés, dégagent souvent une odeur moins caractéristique. À l’inverse, la cire d’operculation — celle qui ferme les alvéoles de miel — est la plus récente, pure et parfumée. La cire, mélange complexe de monoesters linéaires et complexes saturés et insaturés, d’hydrocarbures, d’acides gras libres, d’alcools gras libres et d’autres substances, contient au moins 48 composés volatils participant à son arôme. Sa composition chimique exacte est déterminée par ses origines botaniques et géographiques, les conditions climatiques de sa production,  mais aussi par la génétique des abeilles. (Sava Ledjanac, et al., « The Influence of the Chemical Composition of Beeswax Foundation Sheets on Their Acceptability by the Bee’s Colony », Molecules, Vol. 29, n° 23, 21 novembre 2024.  https://doi.org/10.3390/molecules29235489). C’est le mot qui me vient. C’est tellement doux, cela sent tellement bon ! Chez moi, il y a un placard où sont rangées des feuilles de cire : à chaque fois que je passe à côté et que je sens ce parfum, c’est presque méditatif. J’adore aussi sentir la propolis14La composition de la propolis varie selon les régions, les saisons et les arbres présents aux alentours de la ruche car il s’agit d’un mélange de substances résineuses (récoltées sur les bourgeons, les écorces ou les blessures des arbres,  particulièrement des peupliers, bouleaux, aulnes, ormes et hêtres), d’huiles essentielles végétales, de sécrétions salivaires d’abeille, de cire et d’un soupçon de pollen. Son odeur est généralement douce et balsamique, évoquant le bois et la résine. La ruche est enduite de propolis pour la rendre étanche et empêcher les bactéries de proliférer. Elle est aussi utilisée pour réduire l’entrée de la ruche et empêcher les petits mammifères d’y pénétrer. Les abeilles l’utilisent enfin pour embaumer les intrus qui ne peuvent pas être évacués à cause de leur taille, de sorte que le cadavre ne pourrisse pas.. Et puis, du côté de l’apiculteur ou de l’apicultrice, il y a l’odeur de l’enfumoir15La fumée ne fait pas seulement « croire » aux abeilles qu’un incendie menace produisant ainsi une diversion, elle perturbe aussi temporairement leur perception des signaux chimiques d’alarme.. C’est parfois complètement entêtant, comme une odeur de feu de cheminée qui assèche un peu le nez. On utilise d’ailleurs tout un tas de combustibles – granulés, écorces, aiguilles de pin, paille de blé, herbes sèches (lavande, luzerne, thym, mélisse, sauge, absinthe…) – qui n’ont pas tous les mêmes odeurs : certains sont plus agréables que d’autres. Quand on rentre chez soi après avoir passé une journée dans un rucher, on est comme embaumé de toutes ces odeurs liées à la pratique de l’apiculture. Pour moi, ce sont comme des odeurs flottantes, un mélange de propolis brûlée, de cire chaude et de fumée. C’est très spécial. Ce qui serait intéressant, c’est de savoir si, dans les écoles d’apiculture, on apprend aux élèves à sentir… Car il y a vraiment une importance, une valeur à savoir sentir dans la pratique de l’apiculture16Voir par exemple le témoignage d’une apicultrice anosmique : https://www.youtube.com/watch?v=wJr6sTHXufw !

Pouvez-vous nous parler du programme d’ateliers « Abeilles sensibles » dont vous êtes à l’origine ?

C’est un programme que j’ai lancé lorsque je travaillais avec l’entreprise Mugo, qui avait installé des ruches à la Fondation GoodPlanet. J’ai construit des outils pédagogiques pour animer des ateliers de sensibilisation. J’ai notamment créé une maquette d’abeille géante démontable  pour que les participants et participantes puissent voir comment une abeille fabrique le miel à l’intérieur de son corps, mais avec un côté un peu peluche qui donne envie d’en prendre soin. Mon but était d’apprendre aux gens à mieux les connaître et à les aimer, pour finalement mieux les protéger. D’ailleurs, le terme « sensible » que j’ai choisi pour nommer ces ateliers recouvre plusieurs choses : la sensibilité propre des abeilles, c’est-à-dire leur manière de percevoir le monde, mais aussi leur sensibilité à l’environnement et à toutes les perturbations d’origine humaine qui les rendent plus fragiles. Il y avait aussi l’idée que le sort des abeilles est un sujet sensible. Enfin, il s’agit aussi pour nous d’être sensibilisés et sensibles à leur cause. Dans notre monde, la sensibilité n’est pas vraiment une qualité valorisée alors qu’elle est primordiale. Si l’on n’est plus sensible, on n’est plus empathique et on n’a plus de problème à détruire…

Ruche Eustache © Juliette Dorizon © Cheptel

Treize ans après la naissance du premier prototype, où en est aujourd’hui le projet Eustache ?

Je vais bientôt travailler avec un atelier à Flers pour construire de nouvelles ruches. Récemment, dans le cadre d’une alternance, j’ai aussi collaboré avec un ESAT, un établissement qui fait travailler des adultes en situation de handicap, et qui fabrique notamment des ruches. Ils m’ont dit qu’ils aimeraient fabriquer mes ruches, nous sommes donc en train d’étudier les plans pour pouvoir proposer une nouvelle version d’Eustache. C’est une renaissance pour ce projet que j’avais un peu mis de côté. J’aimerais aussi retravailler des prototypes, des formes et des matières, afin de rendre les dispositifs auditifs et olfactifs plus facilement reproductibles. Peut-être avec du verre moulé plutôt que soufflé, car pour l’instant ces dispositifs sont complexes à produire.

Pour finir, quelle est l’une des choses les plus importantes que l’on peut faire, en tant qu’individus, pour protéger les abeilles ? Et à l’échelle collective, en tant que société ?
On peut arrêter d’acheter du miel en supermarché, dont on ne connaît pas la provenance. Il vaut mieux privilégier l’achat de miel auprès des conservatoires d’abeilles noires, qui font un travail extraordinaire pour la conservation de cette sous-espèce d’abeille mellifère, Apis mellifera mellifera, qui est notre abeille endémique, aujourd’hui menacée. Quand je me suis installée dans le Perche, je suis d’ailleurs devenue bénévole du Conservatoire de l’abeille noire de l’Orne, mais il y en a partout en France. Si l’on ne trouve pas de miel auprès des conservatoires, cela peut être auprès d’apicultrices ou d’apiculteurs engagés dans le respect de leurs abeilles et qui travaillent avec des abeilles noires. Plus largement, si l’on a un jardin, un potager ou même un balcon, on peut l’entretenir en favorisant les insectes, et ne pas penser seulement à soi. Nous sommes chacun un petit rempart contre certaines dérives, comme lorsque des députés votent des lois qui, selon moi, sont complètement déconnectées du vivant… Je ne comprends pas cette volonté acharnée de scier la branche sur laquelle on est assis. Sans les autres vivants, sans la biodiversité, les êtres humains ne peuvent pas vivre. Alors il faut porter ces causes, par tous les moyens possibles, même à sa petite échelle.

École de parfumerie DSM-Firmenich : « Au-delà de la formation technique, les élèves apprennent à quoi ressemble la vie d’un parfumeur »

Depuis près de 50 ans, la maison de composition forme ses parfumeurs en interne. Qu’est-ce que ce type de formation apporte à une grande société ? Quelles sont les qualités requises chez les candidats ? À quoi ressemble la journée type d’un élève ? Les réponses d’Olivier Gurtler, vice-président Création Excellence chez DSM-Firmenich, et de Martin Koh, maître parfumeur et responsable de l’école.

Article rédigé en partenariat avec DSM-Firmenich

Quel est l’objectif pour une société comme DSM-Firmenich d’avoir une école interne ?

Olivier Gurtler : Nous considérons que les parfumeurs sont au cœur de notre société et de sa créativité et nous voulons les meilleurs talents pour gagner chaque projet. Avoir notre propre école nous permet de disposer d’équipes d’une grande diversité, spécialisées dans les catégories de parfumerie que nous considérons comme porteuses, et qui connaissent parfaitement notre palette et nos innovations. Et bien sûr cela favorise un fort sentiment d’appartenance en aidant les uns et les autres à se connaître, afin de créer cet environnement collaboratif qui est essentiel. Nous employons les talents d’aujourd’hui pour former la nouvelle génération, qui en retour apporte sa créativité et ses idées innovantes à l’entreprise. 

Martin Koh : Il n’y a pas vraiment de livres expliquant comment créer de bons parfums. Donc si nous ne transmettons pas notre savoir-faire à la jeune génération, il sera perdu.

Depuis quand l’école existe-t-elle ?

M. K. : Elle a été créée en 1977 par Tony Morris, qui m’a formé par la suite. Son tout premier étudiant a été Francis Deléamont, qui a créé Boucheron pour femme. 

Combien d’élèves l’école accueille-t-elle ?

M. K. : Nous avons 12 étudiants au total qui sont à différents stades de leur apprentissage, au sein de trois cursus : parfumerie fine, parfumerie fonctionnelle et parfumerie technique. Chaque année, nous recrutons entre deux et quatre candidats. 

Quel est leur profil ? Quelles sont les qualités requises ? 

M. K. : Ils doivent avoir au minimum un diplôme universitaire, de préférence en science, ou être diplômés de l’École supérieure du parfum et de la cosmétique (ESPC), de l’Isipca ou du Grasse Institute of Perfumery (GIP). Nous recherchons de la diversité en tant que société internationale qui vend ses créations partout dans le monde. 
Les candidats doivent également montrer un engagement sans faille vis-à-vis du métier de parfumeur et de l’entreprise : la formation est longue et elle représente un investissement important pour DSM-Firmenich. Ils doivent être prêts à travailler dur, car c’est ce que demande le métier de parfumeur. Enfin, ils doivent faire preuve d’esprit d’équipe. 

Comment les recrutez-vous ? 

M. K. : Tout commence par un test d’olfaction pour s’assurer que le candidat a un nez fonctionnel, qu’il possède une bonne mémoire olfactive, qu’il peut identifier une matière première, différencier deux ingrédients proches, distinguer ce qui a une odeur puissante ou discrète. Ceux qui obtiennent au moins 90% de bonnes réponses passent ensuite des entretiens avec un comité dans lequel je figure avec d’autres parfumeurs et des managers. Nous choisissons parmi eux trois à cinq candidats qui font ensuite une présentation au comité pour la décision finale. Le processus prend deux à trois mois au total, et le choix s’opère selon plusieurs critères : la créativité, bien sûr, mais aussi la capacité à présenter un concept et le développer, la persévérance, le savoir-être.

Combien de temps dure la formation ?

M. K. : Le cursus en parfumerie technique dure trois ans, et la formation est un peu plus longue pour la parfumerie fine et la parfumerie fonctionnelle : trois ans et demi pour ceux qui viennent de l’Isipca et de l’ESPC, quatre pour les autres. 

Comment se déroulent les enseignements ? 

M. K. : Nous n’avons pas d’école physique ni de cours magistraux, nous fonctionnons plutôt sur le modèle du mentorat, avec une vision très internationale. Tout au long de la formation, mon rôle est de les accompagner et d’évaluer leurs progrès chaque trimestre. Lors de la première année, qui se déroule à Londres, les étudiants apprennent les ingrédients de base : ils les décrivent, les mémorisent et les utilisent dans des accords et des formules. Cette année se conclut par un examen crucial qu’ils doivent absolument réussir pour poursuivre la formation.
Genève les accueille pour leur deuxième année, qui est consacrée au fait de se familiariser à de nouvelles matières, notamment nos innovations, et aux différentes applications : les élèves apprennent à créer des parfums pour des shampoings, des crèmes pour le corps, des gels douches, des bougies…
À partir de la troisième année, ils sont séparés en trois groupes en fonction du cursus choisi, et sont envoyés dans différents centres de création. Les élèves de parfumerie fine vont par exemple s’immerger à Grasse dans notre Villa Botanica pendant trois mois pour apprendre tout ce qu’ils ont besoin de savoir sur les naturels, voir la cueillette des fleurs, la distillation… Concernant l’intelligence artificielle, nous évitons d’exposer les étudiants trop tôt à ce genre d’outils, car il faut d’abord avoir de très bonnes bases pour les utiliser à bon escient.

À quoi ressemble la journée type d’un élève ?

M. K. : Je leur dis de commencer chaque matin par sentir sur mouillette les fonds de leurs créations de la veille. Le reste de la journée, on leur donne des exercices à faire : ils doivent créer des accords, apprendre à manier de nouveaux ingrédients… Au-delà de la formation technique, ils apprennent aussi à quoi ressemble la vie d’un parfumeur. Et ce qui est très important dans notre relation de mentorat, c’est le lien qui se crée entre nous et qui peut mener à des collaborations par la suite. 

O. G. : Je pense que l’aspect soft skills est en effet presque aussi important que Ies compétences techniques. De l’extérieur, on peut avoir l’impression que les parfumeurs ont une vie fantastique, qu’ils passent leur temps à recevoir des prix en buvant du champagne. Or 95% du temps, des évaluateurs viennent dans leur bureau pour leur demander de retravailler leurs notes : « Cette note n’est pas assez fraîche ! », « Ce parfum n’est pas aligné avec le budget du client ! », « Ce parfum n’est pas stable et colore ! », « Ce n’est pas dans la direction de ce que le client a demandé ! » L’apprentissage de la résilience est essentiel – surtout pour un jeune entrant dans une grande maison où de nombreux maîtres parfumeurs sont en compétition contre lui sur chaque projet.

Que deviennent les élèves une fois leur formation terminée ?

M. K. : C’est un moment qu’ils attendent avec impatience ! Ils apprennent à voler de leurs propres ailes et rejoignent les centres de création dans lesquels nous avons des besoins. Cette nouvelle phase dans leur parcours fait aussi figure d’heure de vérité : ils doivent s’intégrer à une équipe, faire leur place et gagner des projets. 

Martin, qu’est ce qui vous plaît le plus dans le fait d’être responsable de l’école ?

M. K. : J’ai commencé en ne connaissant rien à cette industrie – ce qui était normal à Singapour dans les années 1980. Je suis toujours touché aujourd’hui que DSM-Firmenich ait misé sur moi et m’ait ouvert ce monde fascinant et merveilleux. Trente-sept ans plus tard, je suis toujours là et c’est très important pour moi de transmettre l’héritage que j’ai reçu aux générations suivantes. Je suis toujours heureux quand un ancien élève me dit qu’un de ses parfums est lancé sur le marché. Par ailleurs, je dois dire que j’apprends de mes étudiants aussi. Ils sentent un ingrédient, me disent « Ah je pourrais l’utiliser pour faire ça » et il arrive que je n’y ai jamais pensé moi-même. C’est toujours enrichissant. 

Pouvez-vous citer quelques noms de parfumeurs passés par l’école ? 

O. G. : Le premier que j’aimerais mentionner est bien sûr Martin Koh, qui est un bon exemple d’un maître parfumeur couronné de succès en parfumerie fonctionnelle. Dans ce domaine, qui est souvent moins mis en lumière que la parfumerie fine, je pourrais vous donner les noms de François-Raphaël Balestra et Haresh Totlani, deux anciens élèves de Martin qui sont aujourd’hui maîtres parfumeurs, le premier participant au développement de nos nouveaux ingrédients, et le second qui, non seulement remporte de nombreux projets de création partout dans le monde, mais nous aide aussi à développer de nouvelles technologies autour du parfum en collaboration avec nos chercheurs à Genève. Et je terminerai en citant trois grands noms de la parfumerie fine : Alberto Morillas, Marie Salamagne et Daphné Bugey, dont vous avez peut-être entendu parler !

Pour en savoir plus et découvrir les témoignages d’étudiants, vous pouvez visionner la web-série ici !

Photographies : DSM-Firmenich

Smell Talks : Éduquer son nez

Également disponible sur : Spotify, Deezer, Apple Podcasts, Amazon Music

Maud Chevalier Rossi, parfumeuse fine fragrance, Laurie Junillon, directrice marketing et communication, toutes deux chez Sozio et Laurence Fanuel, parfumeuse indépendante, artiste, enseignante à l’Isipca et l’ESP et membre de l’association Nez en herbe expliquent comment l’éveil aux odeurs dès le plus jeune âge peut stimuler le développement cognitif, enrichir les apprentissages et poser les bases d’une parfumerie plus consciente et inclusive.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Les bases de Laire, 150 ans d’une révolution

Lors du Smell Talk qui leur était dédié à la Paris Perfume Week au Palais Brongniart, les bases de Laire ont fait salle comble. Plus de 150 visiteurs s’étaient réunis pour écouter les parfumeurs Aliénor Massenet et Pascal Sillon (Symrise) retracer leur histoire d’hier à aujourd’hui, et poser le nez sur quelques-unes d’entre elles. Il faut dire que le nom « de Laire », s’il demeure peu connu du grand public, jouit d’une aura de légende auprès des amateurs de parfum. Fondées en 1876, les Fabriques de Laire ont en effet contribué à de nombreux chefs-d’œuvre de la parfumerie moderne, de L’Heure bleue de Guerlain à Femme de Rochas, en créant les bases qu’on trouve dans leurs formules. Un héritage dont les parfumeurs de Symrise écrivent aujourd’hui le chapitre contemporain.

Article rédigé en partenariat avec Symrise

De Laire, d’hier… 

Si les Fabriques de Laire sont entrées dans la légende, c’est que leur trajectoire épouse celle de la parfumerie moderne. Fondée en 1876, cette société témoigne en effet d’une grande révolution survenue à partir de la seconde moitié du XIXe siècle : l’apparition, grâce à l’essor de la chimie organique, des premières molécules de synthèse sur la palette des parfumeurs. Vanilline, coumarine, isobutyl quinoléine… Dès leur création, les Fabriques de Laire produisent et commercialisent certains de ces ingrédients emblématiques d’une ère nouvelle de la parfumerie. Mais si ces derniers font aujourd’hui partie du langage courant des parfumeurs, il n’est pas évident pour les créateurs de l’époque – habitués jusqu’alors à ne manier que des naturels – d’apprivoiser leurs odeurs et leur puissance totalement inédites. 

C’est le constat qui inspire à Marie-Thérèse de Laire, fille du neveu du fondateur de la société, cette idée géniale : proposer ces molécules non pas seules, mais « habillées » d’autres ingrédients, afin de les rendre plus faciles à intégrer à des compositions. Dès 1891, elle commence ainsi à imaginer des bases, assemblages harmonieux de quelques matières articulées autour d’une molécule de synthèse qui révèle ainsi tout son potentiel. Parfois décrites comme des « pré-parfums », les bases de Laire ne tardent pas à trouver leur clientèle. Séduisant de nombreuses maisons de parfum, elles contribuent à faire entrer les ingrédients de synthèse dans les usages des créateurs, mais aussi des consommateurs. Et jouent donc un rôle essentiel dans la révolution « moderne » de la parfumerie et dans l’ouverture du champ des possibles créatifs dont elle est synonyme. « Ambre 83 est un très bon exemple de l’apport des bases de Laire à l’histoire de la parfumerie. Créée dans les années 1900, cette base a permis de démocratiser l’utilisation de la vanilline, qui comptait parmi les toutes premières molécules de synthèse et dont de Laire était un fabricant », a rappelé Pascal Sillon lors d’une conférence de la Paris Perfume Week. Base iconique de la société, Ambre 83 s’est frayé un chemin dans les formules de nombreux parfums, notamment chez Guerlain qui en a fait un élément clé de ses sillages… ambrés. 

… à aujourd’hui

Propriété de Symrise, la société de Laire et ses célèbres bases continuaient de se vendre à une poignée de clients fidèles, sans tapage, lorsque le parfumeur Pascal Sillon a eu l’idée en 2010 d’offrir un peu de lumière à ce véritable joyau. Car outre leur magnifique histoire centenaire, les bases de Laire ont profondément infusé l’inconscient collectif en offrant une signature parfois très distinctive à de nombreux parfums iconiques du XXe siècle – on peut notamment citer Habanita de Molinard (Mousse de saxe), L’Heure bleue et Mitsouko de Guerlain (Iriséine), ou encore Bois des îles de Chanel (Ambre 83). Un fabuleux héritage dont les équipes de Symrise ont pleinement pris conscience grâce au travail de Pascal Sillon, qui leur a dédié un mémoire, inspirant aux parfumeurs de la société l’envie d’écrire ensemble la suite de l’histoire. D’imaginer de nouvelles références, fidèles à la raison d’être originelle des bases de Laire : valoriser des ingrédients synthétiques, faciliter leur utilisation par les créateurs et contribuer ainsi à élargir les horizons de la parfumerie contemporaine. Avec une différence cependant : si les bases d’hier ont toujours été commercialisées, celles d’aujourd’hui sont captives, ce qui veut dire que les parfumeurs de Symrise sont les seuls à pouvoir les utiliser. 

Au World Perfumery Congress (WPC) de Miami en 2016, Symrise donnait ainsi le coup d’envoi d’une nouvelle collection des bases de Laire contemporaines, signées par son équipe de parfumeurs. Parmi elles se trouvaient les trois bases que Pascal Sillon et Aliénor Massenet ont choisi de faire découvrir au public de la Paris Perfume Week en avril 2026. À commencer par Ambre 84, une création de Pascal Sillon qui rejoue la modernité de la base Ambre 83 grâce à une molécule à l’importance comparable à celle de la vanilline au siècle dernier : l’ethyl maltol aux accents de sucre cuit, clé de voûte des parfums gourmands d’aujourd’hui. Aliénor Massenet a ensuite présenté deux bases qu’elle a elle-même composées. Rouge groseille déploie une note fruitée salivante autour d’un captif remarquablement puissant, tandis que Poivre piqué suggère une trame froide et épicée sur laquelle ériger un parfum élégant. « Les nouvelles bases de Laire s’inscrivent dans la même philosophie que les historiques », a rappelé Aliénor Massenet. « Chacune contient toujours une molécule de synthèse, souvent captive, et au moins un naturel exclusif de Maison Lautier 1795. Cela rend nos bases doublement impossibles à copier ». À l’heure où les dupes inondent le marché de la parfumerie, ce gage d’unicité est l’une des forces que les bases de Laire confèrent, mécaniquement, à tous les parfums qui les emploient. Pas étonnant que les équipes de Symrise soient également sollicitées par certains clients pour leur composer des bases à façon. « Ces bases sur-mesure deviennent parfois la signature olfactive de toute une gamme », précise Pascal Sillon. Et de se réjouir du chemin accompli : « Les bases de Laire sont aujourd’hui une collection vivante, dynamique, qui perpétue l’histoire d’un nom légendaire de la parfumerie ». Qui pourrait bientôt n’être plus si secret que cela.

Amanda Carr (Barnes Fragrance Fair) : « Nous essayons de rendre le parcours de découverte menant à l’achat aussi mémorable et enthousiasmant que le parfum lui-même. »

Barnes Fragrance Fair est un événement annuel dédié à la parfumerie de niche et artisanale, organisé dans la banlieue de Londres. Loin des grands rassemblements tels que la Paris Perfume Week ou Esxence, il est à entrée libre et s’adresse ainsi à un large public. Rencontre avec Amanda Carr, la créatrice de ce joyeux village de la parfumerie !

Pouvez-vous vous présenter et nous dire ce qui vous a inspiré pour créer Barnes Fragrance Fair ?

Je suis journaliste parfum et spécialiste des tendances. Cela fait une vingtaine d’années que j’écris sur l’industrie de la parfumerie, entre autres pour WGSN et We Wear Perfume. En suivant le marché mondial, j’ai constaté que les marques indépendantes britanniques montaient vraiment en puissance, mais qu’elles peinent à trouver leur place dans les circuits de distribution traditionnels. Il y avait donc un vrai manque, un espace à créer pour qu’elles puissent aller à la rencontre des consommateurs.
Barnes Fragrance Fair est née de cette envie : offrir un lieu de rencontre festif entre ces artisans passionnés, qui créent des fragrances belles et singulières, et un public de plus en plus curieux et enthousiaste.

Qu’est-ce qui distingue Barnes Fragrance Fair des autres événements dédiés à la parfumerie aujourd’hui ?

On y trouve des marques indépendantes britanniques encore confidentielles, avec des fragrances vraiment excitantes. Mais ce qui fait l’âme de l’événement, c’est aussi l’énergie des visiteurs, heureux d’appartenir à une communauté olfactive qui grandit et avides d’apprendre, que ce soit lors des ateliers, des conférences ou de nos promenades parfumées dans Barnes.

Notre festival a quelque chose de très authentique, presque nostalgique — on est dans le « vrai » plutôt que dans « l’IA » ; dans la fête de village plutôt que dans le salon corporate. Les gens viennent de tout le pays, parce que c’est le seul salon de parfumerie grand public au Royaume-Uni, et qu’il n’ouvre qu’une seule journée par an — une expérience en édition limitée, en quelque sorte. Le parfum, ça ne s’achète pas comme une paire de chaussettes : on essaie donc de faire du chemin vers la découverte quelque chose d’aussi mémorable que le parfum lui-même.

Pourriez-vous nous en dire plus sur les « promenades olfactives » que vous organisez et sur l’expérience qu’elles offrent aux participants ?

Nous proposons deux types de promenades cette année. La première, c’est une balade dans le village de Barnes avec Olga Petrouchenko, historienne du parfum chez Perfume Daze. Olga conçoit un véritable parcours olfactif à travers le quartier — on s’arrête près de l’étang, dans les espaces verts, devant les maisons victoriennes, les églises, les boutiques de la rue principale — et elle associe chaque lieu à des fragrances que l’on peut retrouver sur l’événement. C’est une très belle expérience (les places partent en quelques heures !) et une façon de découvrir le parfum très éloignée du comptoir d’un grand magasin.

La deuxième promenade est une nouveauté cette année, imaginée par les studios Aromaco et Edge Retail Design : huit cabines olfactives colorées, installées sur le chemin qui relie les deux lieux principaux — le Barnes Green Centre et le Barnes Methodist Hall. À chaque passage devant l’une d’elle, un diffuseur à détection de mouvement envoie une petite bouffée de parfum. Une façon ludique et surprenante de découvrir des fragrances entre les deux halls.

Quels sont les temps forts qui marqueront cette édition ?

On est d’abord très heureux d’accueillir Nez, qui vendra ses magazines cette année ! C’est notre quatrième édition, et on est passé de 22 marques la première année à plus de 47 aujourd’hui. Parmi les nouvelles têtes : des collections pensées pour la génération Z et Alpha avec Spots & Stripes, un partenariat avec Yardley — la plus ancienne marque de niche britannique —, Gallia Rae qui puise dans le patrimoine céramique du Staffordshire pour créer des allumettes parfumées, ou encore Meadow Farm qui lancera une nouvelle collection à cette occasion. On propose aussi plus de conférences cette année, parce que nos visiteurs ont vraiment envie d’en savoir plus sur le parfum : un atelier sur les ingrédients avec Mane, et une conférence sur le parfum comme outil de bien-être animée par Alice du Parcq.

Visuels : @anniemackinart

Barnes Fragrance Fair – 16 mai
Site Web : www.barnesfragrancefair.com

Smell Talks : Comment le Moyen-Orient façonne la parfumerie de luxe

Également disponible sur : Spotify, Deezer, Apple Podcasts, Amazon Music

Le marché du parfum au Moyen-Orient, longtemps réduit à des codes figés, révèle aujourd’hui toute sa richesse, sa diversité et sa modernité. Amandine Galliano, parfumeuse senior et Benjamin Ogrizek, Managing Director Middle East & Africa, tous deux chez Robertet, expliquent comment les marques locales, les parfumeurs et les maisons de composition redéfinissent les attentes d’un public passionné et en constante évolution, entre traditions olfactives puissantes et nouvelles expressions créatives.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

En partenariat avec Robertet.

Photo : Clément Savel.

Avec le soutien de nos grands partenaires