Smell Talks : Parfum et neurosciences, la face cachée de l’émotion

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Que se passe-t-il dans notre cerveau quand un parfum nous émeut ? Grâce à la technologie Wavemotion, la maison de composition Parfex explore les réactions inconscientes déclenchées par les odeurs. Jean-François Thizon, maître parfumeur chez Parfex et Vasco Fontes, Neuroscience Manager chez Iberchem mêlent instinct créatif et lecture scientifique pour révéler comment les fragrances activent nos émotions profondes. 

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

En partenariat avec Robertet.

Photo : Clément Savel.

L’héliotropine : une molécule qui met le feu aux poudres

En 2024, le Comité d’évaluation des risques (CER) de l’Agence européenne des produits chimiques de l’Union Européenne (ECHA) a demandé le classement de l’héliotropine comme substance reprotoxique. Une demande de dérogation a été déposée auprès de la Commission européenne pour que son utilisation reste possible en parfumerie : l’industrie du parfum et de la cosmétique retiennent leur souffle dans l’attente d’une réponse. Retour sur l’historique du dossier et ses enjeux en compagnie d’Aurélie Perrichet de l’IFRA, du parfumeur Thierry Wasser et d’Anne Marie Api et Danielle Botelho du Research Institute for Fragrance Materials (RIFM).

Karl Reimer et Wilhelm Haarmann (à droite) dans leur laboratoire, autour de 1878. (Source : Archive Symrise, Wikimedia Commons)
Karl Reimer et Wilhelm Haarmann (à droite) dans leur laboratoire, autour de 1878. (Source : Archive Symrise, Wikimedia Commons)

D’abord préparée en laboratoire en 1869 par les chimistes Wilhelm Rudolph Fittig et W. H. Mielck avant d’être identifiée dans l’héliotrope en 1876 par Ferdinand Tiemann et Wilhelm Haarmann, l’héliotropine, pipéronal ou 1,3-benzodioxole-5-carbaldéhyde pour les intimes, est synthétisée à grande échelle et commercialisée par Schimmel & Co dès 18791Le Grand Livre du parfum, chap 3. Son odeur amandée, florale et poudrée en fait l’un des piliers de la parfumerie moderne. Mais son usage n’est pas réservé à nos flacons : il s’agit aussi d’un additif aromatique utilisé dans l’alimentation, composant de produits ménagers, ingrédient cosmétique et précurseur de molécules pharmaceutiques comme de psychotropes. Cette polyvalence n’est d’ailleurs sans doute pas étrangère à sa classification, comme l’envisage Aurélie Perrichet, directrice régionale Europe de l’IFRA :« Dans la législation de l’Union européenne, lorsqu’une molécule est jugée problématique (c’est-à-dire classée au regard de certains dangers), elle est automatiquement interdite dans les cosmétiques, quelle que soit son utilisation ou son niveau d’exposition – à moins qu’une dérogation ne soit demandée et accordée. Cette approche fondée sur les dangers est très spécifique à la réglementation européenne sur les cosmétiques, contrairement au cadre applicable aux denrées alimentaires, qui prend en compte, outre les dangers intrinsèques, le risque réel et la dose d’exposition. » Mais comment expliquer qu’elle soit aujourd’hui en danger de disparition ?

Pot d’héliotropine de la société Meyers Brothers Drug Co.,
1910-1940. (Source : Missouri Historical Society, Wikimedia Commons)

Une problématique méthodologique et politique

Le CER de l’ECHA a considéré que cette molécule devait être classée comme « substance reprotoxique », ou CMR 1B (cancérigène, mutagène, reprotoxique), en se fondant sur une étude toxicologique ayant exposé des animaux à des doses élevées de pipéronal par gavage oral 2https://echa.europa.eu/documents/10162/e639e31b-bdc2-3837-6edd-a74b751a64ea.  Dans tous les cas, la question de la dose est essentielle : on sait que de petites quantités peuvent produire des effets différents de ceux observés à des doses plus élevées voire pas d’effet du tout. Il faut donc absolument prendre en compte les niveaux d’exposition réels. C’est ce qui fonde la distinction entre danger et risque, explique Anne-Marie Api, présidente du RIFM, l’institution scientifique indépendante qui collabore avec l’IFRA : « La conclusion du CER de l’ECHA, basée sur des protocoles d’essai standards, ne tient pas compte des conditions d’utilisation réelles. En effet, la présence d’un danger dépend de la quantité utilisée et ne se traduit pas automatiquement par un risque pour la santé. Tout ce que nous expérimentons peut avoir des propriétés dangereuses, mais si l’exposition est extrêmement faible, comme c’est le cas habituellement avec les parfums, le risque réel de préjudice est le plus souvent négligeable. » Toutefois, et dès lors que l’avis du CER relatif à la classification est publié, l’industrie n’a que six mois pour déposer un dossier de dérogation, chose faite par un consortium de sociétés de cosmétique et parfumerie, en juin 2025.

Un processus administratif complexe

L’élément le plus important de ce dossier est l’évaluation de sécurité de la molécule. Danielle Botelho, chercheuse et membre du RIFM, revient sur la méthodologie mise en place par cet institut de recherche indépendant: « Le RIFM et Creme Global [une société d’analyse de données spécialiste des substances de la cosmétique et l’alimentation] ont développé un outil de modélisation permettant de calculer les quantités des ingrédients parfumés auxquels sont réellement exposés les consommateurs, qui prend en compte les différents usages. Pour cela, de nombreuses études et données scientifiques provenant d’une grande variété de sources sont mises en parallèle. Si un risque pour le consommateur est constaté, une concentration maximale acceptable est déterminée et publiée par le RIFM dans une revue scientifique évaluée par des pairs, puis communiquée à l’IFRA. Cette méthodologie garantit que les évaluations de sécurité reflètent l’exposition réelle des consommateurs. » Et les résultats sont, pour les chercheurs du RIFM, sans appel : « L’héliotropine ne pose pas de risque au regard de son utilisation réelle en parfumerie. ». Pour Aurélie Perrichet, le problème est donc structurel : « L’évaluation de la sécurité des ingrédients utilisés dans les cosmétiques et les parfums est extrêmement prudente. Elle intègre notamment des facteurs de sécurité qui, pour la plupart des ingrédients parfumants, dépassent 10 000, traduisant une très large marge entre l’exposition réelle des consommateurs et les niveaux auxquels des effets ont été observés. Pour l’héliotropine en particulier, compte tenu de la très faible exposition des consommateurs via les parfums, toutes catégories de produits confondues (cosmétiques, soins personnels, produits d’entretien), le facteur de sécurité dérivé de l’étude de toxicité reproductive est supérieur à 33 000. Cette évaluation met en évidence une marge de sécurité extrêmement élevée, qui  devrait primer pour juger de l’autorisation ou non d’un ingrédient, ce qui n’est pourtant pas pleinement le cas. »

En effet, pour qu’une dérogation soit accordée, l’évaluation de sécurité n’est pas suffisante : d’autres éléments sont requis, et c’est ce qui explique que les dossiers de dérogation déposées par l’industrie restent jusqu’à ce jour sans suite : « Les difficultés que nous rencontrons sont en fait surtout liées à l’obligation de prouver d’autres points, comme notamment l’absence d’alternatives appropriées dans la palette des parfumeurs – ou encore le respect des exigences en matière de sécurité alimentaire, même en l’absence d’utilisation alimentaire. Il s’agit de mécanismes institutionnels qui causent un effet domino sur l’industrie, comme l’IFRA l’a démontré auprès des États membres dans l’espoir d’éviter, à l’avenir, des décisions fondées essentiellement sur le danger et adoptées sur la base de conditions d’usage irréalistes », explique-t-elle. « Et nous espérons que cela changera. Un texte est actuellement à l’étude au niveau européen afin d’introduire des ajustements afin que la procédure de dérogation puisse réellement fonctionner et permettre l’utilisation continue, en cosmétique,  des ingrédients démontrés sûrs pour le consommateur. Un tel changement est essentiel pour préserver le patrimoine culturel de la parfumerie et orienter l’innovation vers des avantages réels pour les consommateurs, plutôt que vers des reformulations coûteuses et sans valeur ajoutée. »

Molécule d'héliotropine
Molécule d’héliotropine

Des conséquences économiques et patrimoniales importantes

Si la dérogation n’était pas acceptée cette fois encore, l’ingrédient serait définitivement interdit en 2027. Les conséquences pour l’industrie seraient considérables, car de nombreux produits contiennent de l’héliotropine. Une autre problématique tient aux délais laissés par l’Union européenne pour l’interdiction de ces produits : si l’on veut anticiper une interdiction en 2027, il faut prendre des mesures immédiates. Thierry Wasser, parfumeur de la maison Guerlain depuis 2008, le sait bien : « C’est une industrie dont le fonctionnement s’étale sur des années : la création des cartons et emballages, les achats d’ingrédients… C’est la raison pour laquelle les marques réagissent souvent au moment même de l’alerte, avant de savoir si le dossier de dérogation sera accepté ou non. » 

Pour le parfumeur, l’enjeu dépasse largement la dimension financière. C’est le patrimoine olfactif qui est menacé. Les précédentes restrictions, comme celles sur les furocoumarines, composés organiques parmi lesquels on compte notamment le bergaptène présent dans les zestes d’agrumes, ont déjà transformé la palette des parfumeurs. « On a modifié des essences pour les rendre non photosensibilisantes. Cela a sauvé certaines matières premières, et les cultivateurs qui en dépendent : on doit se réjouir d’avoir trouvé cette solution. Mais l’impact olfactif existe. La parfumerie n’en ressort pas indemne. »L’absence de véritable substitut à l’héliotropine complexifie encore la situation. « Lorsqu’on souhaite reformuler, il faut prendre en compte à la fois l’aspect hédonique, lié à la perception esthétique, mais aussi les problématiques de diffusion et de tenue. Deux ingrédients olfactivement proches à un moment T0 ne le seront pas forcément à un moment T+1. Et un changement que l’on juge acceptable au regard de ce qu’il est possible de faire, en tant que parfumeur, ne le sera pas nécessairement par un consommateur : quelqu’un qui porte L’Heure bleue depuis 20 ans remarque tout de suite la différence. » Mais cette question reste peu prise en compte par les décideurs, peu sensibles à la notion de patrimoine olfactif. Et ces mesures liées à un fonctionnement peu pertinent de la réglementation européenne, en plus de créer le trouble entre risque avéré et danger dans des conditions irréalistes, contribue à affaiblir la notion de création olfactive. « Les marques n’ont souvent d’autre choix que d’anticiper, afin de ne pas se retrouver prises de court par un calendrier réglementaire très contraint. Or, reformuler un parfum n’est pas un simple exercice de substitution : c’est un acte à la fois créatif et technique, qui demande du temps. Lorsqu’un ingrédient manque, le risque est de laisser croire que l’odeur peut être modifiée sans conséquence, alors que le consommateur, lui, perçoit immédiatement la moindre variation. »

Or, pour Thierry Wasser, par ailleurs président de la Société Internationale des Parfumeurs Créateurs (SIPC), ce sujet est pourtant essentiel : depuis la fondation de la société en 2011, ses membres ont à coeur de faire reconnaître le parfum comme œuvre de l’esprit, de défendre un patrimoine : « Chaque matière a sa place dans la palette ; le parfumeur écrit des récits avec ses ingrédients, qui constituent un langage qu’il a appris. Lorsqu’on nous retire des éléments, c’est toute l’histoire de ce langage qui est estropiée. Par rapport à un fait avéré de santé publique, je l’entends tout à fait. Mais lorsqu’il s’agit comme ici d’un problème réglementaire et politique, c’est incompréhensible. »Le Scientific Committee on Consumer Safety, un des comités scientifiques indépendants gérés par la Direction générale de la santé et de la protection des consommateurs de la Commission européenne, qui produit des avis scientifiques sur les sujets liés aux risques des produits non alimentaires, donnera son verdict sur la question après étude du dossier courant 2026. L’industrie est confiante quant à cette évaluation de sécurité, mais le principal problème réside donc finalement dans l’obligation de démontrer l’absence d’alternatives appropriées à l’héliotropine. Si la Commission et les États membres estiment que cette condition n’est pas remplie, la dérogation ne pourra être accordée.


Glossaire

CER : Le comité d’évaluation des risques prépare les avis de l’ECHA sur les risques des substances pour la santé humaine et l’environnement dans le cadre des procédures REACH et CLP.

CMR : Substance classifiée comme cancérogène, mutagène ou toxique pour la reproduction, suivant la régulation de l’Union Européenne.

ECHA (European Chemicals Agency) : L’Agence européenne des produits chimiques de l’Union Européenne est l’autorité réglementaire de l’UE chargée de la mise en œuvre de la législation européenne sur les produits chimiques, notamment REACH (enregistrement, évaluation, autorisation et restriction des substances chimiques), ainsi que CLP (classification, étiquetage et emballage des substances et des mélanges), les biocides et d’autres réglementations.

IFRA (International Fragrance Association) : Organisme représentatif mondial de l’industrie du parfum. Son objectif est de représenter les intérêts collectifs de l’industrie et de promouvoir l’utilisation sûre des parfums par le biais de l’auto-réglementation (Standards de l’IFRA).

RIFM (Research Institute for Fragrance Materials) : Institut de recherche scientifique indépendant, international et à but non lucratif fondé en 1966, le RIFM évalue les ingrédients utilisés dans la fabrication des parfums grâce à ses programmes de recherche et d’évaluation de la sécurité reconnus à l’échelle internationale.

SIPC : La Société internationale des parfumeurs créateurs a pour objectif de défendre le métier de parfumeur-créateur, de lui donner un statut et de sauvegarder un savoir-faire, l’art de la composition.


Visuel principal : Louis Pasteur dans son laboratoire à l’École normale supérieure – Gravure de Meyer 1884. (Source : meisterdrucke.fr)

Au Wadi Dawkah, le Grasse du sultanat

Dans cette Arabie heureuse où Sinbad le marin fit sans doute escale se trouve le berceau de l’encens : le Wadi Dawkah, 1 400 hectares au cœur de la région du Dhofar, une terre rocailleuse dans le sud du sultanat d’Oman, où poussent des milliers d’arbres à encens. 

© Amouage

Au loin se découpent les montagnes bleues du Dhofar. Le sol est aride, nu, et le lieu isolé, à quarante-cinq de minutes de Salalah par la route. Nous voici dans le Wadi Dawkah, un après-midi d’octobre. Il souffle un vent frais qui fait cliqueter comme une petite musique l’écorce brune des arbres à encens pelant comme du papier bible. Il se murmure que c’est ici que se récolte le hojari, grade le plus haut parmi les variétés d’oliban. 

Ce territoire, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO avec trois autres sites clés de l’encens, présente un climat idéal pour Boswellia sacra, nom botanique de l’arbre à encens du sud de la péninsule arabique : un résineux à feuilles caduques et aux branches noueuses, dont la résine odorante s’est longtemps échangée au même prix que l’or. Entre juin et septembre, grâce à sa situation à l’écart de la chaleur du désert du Quart Vide et loin de l’humidité de la mer d’Arabie, le Wadi Dawkah est épargné par les pluies de la mousson lors de la saison du khareef.

À l’entrée du site, une pépinière a été créée, où poussent actuellement 5 000 plants. Ailleurs dans le Wadi Dawkah, d’autres arbres se sont développés naturellement, et la récolte des larmes d’encens s’est déroulée ici de manière sauvage pendant plusieurs générations – certains spécimens semblent avoir plus de cent ans. Des groupes de bergers qui font paître des chèvres et des moutons exploitaient historiquement les arbres du Dhofar pour extraire la résine qu’ils échangeaient ensuite sur les marchés contre du riz et des dattes. Le système de récolte, quoique très peu organisé, est toutefois bien codifié car il n’a pas varié depuis près de trois mille ans. 

© Amouage

Le Wadi Dawkah a beau avoir été distingué par l’UNESCO en 2000 pour ses arbres témoignant d’une culture historique de l’encens dans la région, la zone est restée pendant plus de vingt ans avant tout symbolique. L’exploitation de l’encens pour la parfumerie n’y existait pas jusqu’à ce que le ministère de l’Héritage et du Tourisme d’Oman décide, en collaboration avec Amouage, la maison de haute parfumerie omanaise, d’en relancer la filière dans le sultanat, en 2022. À la suite de cet accord, la majorité de la résine récoltée a commencé à être transformée en huile essentielle, faisant de l’encens un précieux ingrédient pour la parfumerie.

Aujourd’hui, l’objectif au Wadi Dawkah est de produire une huile essentielle d’encens dont on puisse tracer l’authenticité, de l’arbre jusqu’à la larme, puis de la résine à l’essence. Soit le développement d’un véritable encens d’Oman susceptible de bénéficier d’une appellation d’origine contrôlée. Huit de points d’étape ont été dégagés pour la mise en œuvre de ce projet ambitieux.

Clôturer le site

Il a d’abord fallu protéger les 1 400 hectares du Wadi Dawkah. Poser des clôtures autour du site pour protéger les plants de l’appétit des dromadaires. Ces animaux peuvent survivre longtemps dans les zones arides en mangeant les feuilles des arbres à encens. Or leur reproduction s’opère justement dans leur feuillage. Sans feuilles, pas de fleurs ni de graines, ce qui menace à terme la survie de l’espèce.

Former l’équipe 

Pour une nouvelle gestion du site, il a fallu recruter une équipe locale afin de prendre soin de l’environnement et de la biodiversité du Wadi Dawkah. Huit personnes ont été embauchées, avant d’être formées aux pratiques de développement durable, de façon à assurer la traçabilité de l’encens, condition préalable de la filière. Le projet vise à élaborer les meilleures conditions de travail pour les employés du site, à fournir les bons outils aux ouvriers. Dans les années 1960-1970, la découverte de ressources pétrolières a constitué une source d’emploi plus prometteuse que l’extraction de l’encens. Aujourd’hui au contraire, à l’heure où le sultanat cherche à diversifier ses activités économiques pour sortir du tout-pétrole, l’encens pourrait ouvrir des perspectives intéressantes en matière d’emploi.

Définir ensemble un standard de qualité 

© Mulook Albalushi

Pour poser les fondements d’une filière vertueuse, un standard de l’encens a été défini non seulement selon les références académiques, mais aussi sur la base du savoir vernaculaire des Bédouins les plus âgés et de la volonté des plus jeunes de travailler cette ressource. Spécialistes du ministère, chercheurs à l’université, professionnels de l’industrie du parfum, populations locales, l’ensemble des acteurs ont été mis à contribution afin de mobiliser une intelligence collective capable de tirer parti du site de manière respectueuse et durable. Le tout sous la houlette du consultant et expert en ingrédients naturels Dominique Roques, ancien sourceur pour la maison de composition DSM-Firmenich.

Surveiller les arbres grâce aux QR codes

L’ambition conjointe d’Amouage et du ministère du Tourisme et de l’Héritage est d’exploiter à Oman la première forêt intelligente du golfe Persique. Un QR code sera attribué à tous les arbres afin de permettre leur identification et leur traçabilité. Près de 5 000 arbres ont ainsi été géolocalisés. Cela signifie que chaque arbre sera suivi et traité individuellement. Les données collectées incluent : taille de l’arbre, fréquence d’arrosage, position exacte dans le wadi, rendement, calendrier de récolte, etc. Grâce à ce QR code, les informations techniques concernant la production contribuent à élaborer une méthode agricole performante et reproductible, tandis que d’autres données mises en ligne sur Internet permettront aux touristes d’appréhender la biodiversité du lieu.

Arroser mieux 

Il s’agit également d’établir précisément les besoins en eau de l’arbre à encens. Avant 2000, les arbres, sauvages, se régulaient tout seuls, bénéficiant de conditions climatiques exceptionnelles assurant une résine de qualité. Depuis le classement du Wadi Dawkah au patrimoine de l’UNESCO, les quelque 5 000 arbres plantés ont été parfois tellement arrosés que les racines de certains d’entre eux ont pourri. Lorsque Amouage a repris le site, en septembre 2022, les conditions d’irrigation ont été redéfinies et depuis avril 2023 les arbres à encens sont bien moins arrosés, les experts pariant sur le fait qu’ils peuvent sans doute se réguler naturellement. Ce changement de mode d’arrosage a permis d’obtenir des volumes de résine plus importants en mars 2024, au plus haut point de récolte. Il a également fallu rénover l’infrastructure de l’arrosage en raison de fuites, et changer tous les tuyaux sur des kilomètres. Pour assurer les besoins hydriques des arbres, l’eau a été pompée sur le site jusqu’à 85 mètres de profondeur.

Moderniser la logistique 

L’un des enjeux consiste à construire des infrastructures touristiques ainsi qu’une unité d’extraction sur place, permettant aux visiteurs d’observer la distillation de l’huile essentielle. Avec ce projet, l’exploitation de l’encens revient au centre de l’industrie omanaise, conjuguée au développement du tourisme et à la réintégration de la population locale dans la création de valeur.

Chercher pour s’améliorer 

© Mulook Albalushi

Bien que tout soit fait pour minimiser les erreurs, rien n’indique qu’aucune ne sera commise sur le site. « Nous apprenons et nous améliorons à mesure que nous gagnerons en expérience », explique Matthew Wright, le directeur du projet chez Amouage. La première récolte d’encens pour la parfumerie a eu lieu en septembre 2023. Trois employés à temps plein ont été embauchés pour l’occasion. Son but ? Caractériser le profil olfactif de l’encens obtenu sur le Wadi Dawkah et déterminer s’il existe des qualités différentes de résine sur le site. « Nous savons que l’encens omanais a tendance à posséder un taux d’alpha-pinène supérieur à 70 %. Ce taux élevé n’est pas en soi un gage de qualité, mais il distingue l’encens omanais des autres origines. Cet encens-là est différent, et c’est cela qui intéresse les parfumeurs. » L’objectif de la production d’encens dans le Wadi Dawkah n’est pas la quantité, mais la durabilité. À travers ce projet, le sultanat souhaite qu’Oman devienne un modèle d’excellence de l’encens, et le wadi un modèle qui puisse être reproductible sur l’ensemble du territoire. L’initiative s’inscrit dans le cadre plus large du programme Oman 2040 qui prévoit une libéralisation des ressources du sultanat.

Obtenir la certification FairWild 

L’une des premières initiatives mises en œuvre et soutenues par le Conseil consultatif scientifique de wadi Dawkah a été d’obtenir une certification de durabilité pour le site. Cet effort a mené à une étape décisive en 2025 à travers l’accréditation FairWild, une certification reconnue internationalement et délivrée par un organisme tiers pour l’approvisionnement en ingrédients naturels. Pour l’obtenir, « il y a eu une phase d’études approfondies », se souvient Matthew Wright, directeur de Wadi Dawkah pour Amouage. « Nous avons examiné ce que nous avions accompli, ce que nous aspirions à réaliser, l’intégrité de nos pratiques, notre capacité à respecter nos engagements, et enfin, le site a fait l’objet d’une inspection par un organisme tiers. » Pour Matthew Wright, cette réussite va bien au-delà du certificat lui-même. « Le Wadi Dawkah est le premier site de la péninsule arabique à avoir obtenu le statut FairWild, ce dont nous sommes très fiers. Cela montre que les normes internationales en matière d’approvisionnement en ingrédients peuvent être respectées, et le sont, dans le sultanat d’Oman. »

Visuel principal © Amouage

Smell Talks : Cocktails et parfums

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Emanuele Balestra, maître mixologue et Olivier Maubert, directeur de la division Health & Beauty et Innovation chez Robertet nous invitent à découvrir comment l’art de la parfumerie peut sublimer la création de cocktails. Avec des fragrances qui se dégustent autant qu’elles se respirent.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

En partenariat avec Robertet.

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La grande montée de lait en parfumerie

Tantôt nostalgiques, gustatives, animales ou cosmétiques, les notes lactées semblent depuis quelque temps faire fureur dans les flacons, déclenchant passions et ruptures de stock… Nous vous proposons un tour d’horizon historique et culturel du lait et de ses interprétations olfactives.

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Smell Talks : Une création toujours plus naturelle

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Dans un contexte où la traçabilité représente un enjeu majeur, Marc Janottin, directeur de la création des matières premières chez Robertet et Antoine Destoumieux, directeur opérationnel chez Astier Demarest nous invitent à comprendre comment le changement climatique et les tensions géopolitiques influencent l’avenir des ingrédients naturels.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

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Icônes : Black XS For Her, par Émilie Coppermann

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Elle a fait ses débuts en 1993 en tant que jeune créatrice de parfums aux côtés de Jean-Louis Sieuzac et Dominique Ropion, chez Florasynth, qui deviendra Symrise. Emilie Coppermann a notamment composé Light Blue For Her – Capri in Love pour Dolce&Gabbana,  C.H. Men pour Carolina Herrera, Ikonik pour Karl Lagerfeld… Ou encore Black XS For Her pour Rabanne, qu’elle évoque dans ce troisième épisode.

Un podcast by Nez, en partenariat avec Symrise.

Photo : DR.

Smell Talks : Se former à Grasse

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Quels cursus de formation propose la capitale mondiale du parfum ? Quels sont les défis de l’enseignement et les compétences recherchées ? Le point avec Alain Ferro, directeur du Grasse Institute of Perfumery ; Odile Theil, Campus Manager à l’École supérieure du parfum et de la cosmétique et Xavier Fernandez, vice-président Innovation et Valorisation de la Recherche à l’Université Côte d’Azur.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

En partenariat avec Robertet.

Photo : Clément Savel.

Lectures bien senties pour petits et grands !

Parce qu’avoir du nez, ça s’apprend tôt, nous vous proposons une sélection non exhaustive de livres olfactifs à mettre sous le sapin des jeunes de votre entourage. À lire et à sentir, sans modération !

Ce n’est pas à vous, lecteur de Nez, que nous allons l’apprendre : l’odorat est un sens essentiel, tout au long de la vie, pour un tas de bonnes raisons. Encore trop peu d’entre nous en ont conscience, mais exercer son nez stimule la mémoire et les capacités cognitives, améliore la concentration et l’attention, favorise la socialisation, permet une meilleure connaissance de soi, à travers ses émotions et ses sensations, et enrichit sa relation au monde et au vivant. C’est pourquoi inciter les plus jeunes à s’éveiller aux odeurs est indispensable, non seulement pour former de futurs adultes sensibles et connectés à eux-mêmes, mais aussi attentifs aux autres et à leur environnement.

Vous n’avez évidemment pas pu louper la parution de notre Manuel d’éveil olfactif pour petits et grands conçu avec l’association Nez en herbe, paru aux éditions Nez le 30 octobre dernier et qui rencontre déjà un franc succès et une belle visibilité dans la presse. Nous ne pouvons donc que vous recommander d’acheter et d’offrir les yeux fermés cet ouvrage pionnier, unique en son genre, qui vous permettra par la même occasion de muscler votre propre nez pendant ces ateliers collectifs ! Des témoignages de scientifiques, médecins, parfumeurs, artistes ou encore professionnels de l’éducation complètent les fiches d’activités pratiques à faire en classe ou en famille.
Éd. Nez, 24 €
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Mais bien d’autres ouvrages destinés aux plus jeunes permettent de développer leur culture olfactive, tout en stimulant leur pratique de la lecture. Nous vous proposons ici une sélection non exhaustive de lectures bien senties, ainsi qu’un jeu, à mettre sous le sapin, les yeux, les oreilles et le nez des petits… et même des grands !

Vous avez déjà dû forcément croiser la collection des « Livres des odeurs » des éditions Auzou, qui s’est fait le spécialiste de ces petits ouvrages à sentir, sous forme d’odeurs encapsulées dans des « scratch & sniff » : celles de la ferme, du marché, des fruits ou des saisons, une vingtaine de titres s’adressent aux enfants de 2 à 5 ans. Le rendu des odeurs est assez inégal, mais c’est amusant et accessible.
Éd. Auzou, de 11 à 15 €

Comme vous l’aurez peut-être remarqué, dans les livres pour enfants, les odeurs sont souvent… des puanteurs !
De Mon chien qui pue (Christine Roussey, 2015, La Martinière) à C’est quoi cette odeur ? (Ingrid Chabbert, Marjorie Béal, 2014, Frimousse) en passant par Un putois épatant (Adrien Poissier, 2020, L’École des loisirs) ou encore la série de La Princesse qui pue qui pète (Marie Tibi, Thierry Manès, 2021-2025, Casterman), les personnages puants sensibilisent à l’hygiène ou à la différence, tout en nous faisant bien rigoler.

Dans La Grande Fabrique de tout ce qui pue, par Nadja Belhadj et Philippe de Kemmeter, c’est un pingouin qui sert de guide dans un univers de sueur, de vomi, de cadavres et d’excréments. Drôle et didactique. 
Éd. Saltimbanque, 2022, 13,90 €

Dans la même veine, Ça pue ! de Clive Gifford et Pete Gamlen, invite le lecteur curieux à disséquer toutes les odeurs corporelles, ou animales, de l’Antiquité à nos jours.
Éd. La Martinière jeunesse, 2020, 14,90 €
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Paru l’an dernier, La Petite Boutique des odeurs, par Delphine Fiore et Lucas Giossi, nous raconte l’histoire de Nora et son frère Louis qui vivent dans une ville où l’air ne sent rien. Les odeurs s’achètent dans une petite boutique, renfermées au creux de fioles. Mais elles peuvent aussi être chassées. C’est ce que fait Louis : pain sorti du four, neige de décembre, sable de l’océan se côtoient dans sa collection mystérieuse. Bientôt, il initiera Nora. Cet album jeunesse poétique propose aux jeunes – et aux moins jeunes – d’imaginer les parfums qui ont pu traverser le temps, jusqu’au souffle des dinosaures. Les illustrations et la convocation d’autres sens donnent vie aux senteurs, les auteurs ayant eu le bon goût de s’émerveiller de tout (bouse de vache incluse !). Une invitation à la rêverie et à la curiosité olfactives, mais aussi une ôde aux émotions qui naissent lorsqu’on respire. 
Éd. Quanto jeunesse, 2024, 14,50 €

    Les animaux sont une source inépuisable d’histoires olfactives, comme en témoigne Animodorat, d’Emmanuelle Figueras et Claire de Gastold, un livre animé qui aborde les différentes fonctions de l’olfaction chez nos amies les bêtes (se nourrir, s’orienter, se reconnaître entre elles, séduire…) à travers des petits volets à soulever qui révèlent des explications rigoureuses, toujours très clairement énoncées. Les petits curieux, mais aussi les plus grands, apprendront ainsi que l’opossum se laisse tomber raide sur le flanc en produisant une fausse odeur de cadavre pour tromper ses prédateurs ; que les abeilles gardiennes, en implacables « physios » à l’entrée des ruches, reniflent chaque arrivant et ne laissent entrer que ceux qui portent l’odeur de la colonie ; ou encore que, durant la saison des amours, le maki catta (petit primate de Madagascar) mâle enduit sa longue queue rayée d’une sécrétion à l’odeur écœurante pour affronter ses rivaux : celui qui pue le plus gagne ! 
    Éd. Saltimbanque, 2019, 19 €
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    De son projet de fin d’études en illustration à l’école de Condé, Yukiko Noritake a tiré une publication : Voyage au pays des odeurs. L’ouvrage imaginé par cette jeune artiste japonaise, en collaboration avec deux autrices étudiantes en lettres, Anaïs Martinez et Oriane Daveau, propose une plongée dans l’univers des odeurs, à mi-chemin entre roman graphique initiatique et petite encyclopédie illustrée. Il met en scène trois protagonistes qui, au fil de leurs rencontres et discussions avec différents personnages très incarnés, vont découvrir les mécanismes de l’odorat, les techniques d’extraction des matières premières, le processus de création d’un parfum ou encore le mariage des saveurs. Alternant les pages un peu techniques, aux dessins très pédagogiques, et les planches plus poétiques, comme la transposition des familles olfactives en motifs multicolores, ce livre sensible et délicat constitue une entrée en matière attrayante pour un public jeune, ou du moins novice.
    Éd. Actes Sud jeunesse, 2019, 19,50 €
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    Paru en 2025 aux éditions Encres de Siagne, situées près de Grasse, Gaston le petit parfumeur raconte l’histoire d’un garçon parti en quête d’une note de cœur pour composer un parfum qu’il souhaite offrir à sa mère, qui est elle-même parfumeuse… En compagnie de son chat Cacahuète, il parcourt des bois magiques à la recherche de l’ingrédient manquant. L’autrice et illustratrice Ludivine Javelaud propose un conte malicieux et poétique à découvrir à partir de 3 ans.
    Éd. Encres de Siagne, 13 euros

    Pour les jeunes lecteurs bilingues ou anglophones, nous pouvons également mentionner Stinky and Bigs – The Smelly Adventures, signé Nancy Cavallaro, qui est directrice de l’évaluation aux États-Unis chez Cosmo International Fragrances, et dont une interview figure dans le Manuel d’éveil olfactif (disponible aussi ici en ligne). Selon les mots de l’autrice, le livre « raconte l’histoire d’un chat noir et blanc que l’on prend pour une mouffette, et de son minuscule ami, une mouche appelée Bigs, qui cherche à aider Stinky à sentir bon et à se sentir bien. Bigs parcourt donc le monde pour récolter diverses matières premières et créer une « potion » extraordinaire pour Stinky. Le livre explique, en des termes simples, le métier de parfumeur, mais il parle aussi d’amitié, d’estime de soi et d’acceptation. Un parfum ne vous transforme pas en quelqu’un d’autre, il révèle ce que vous êtes déjà. »
    20 € sur tasteandsmell.org

    Quant à The Perfume of Roses, il relate la rencontre entre deux fillettes, dont une mal-voyante, qui explorent le pouvoir de leur odorat dans les champs de roses au Maroc. L’autrice et photographe Christa Moreau y partage sa conviction que les parfums nous incitent à nous rapprocher des autres et de la nature. 
    Illustré par Sally Walker. Éd. The Dreamwork Collection, 2025, 16,99 €

    Pour terminer, un investissement certes plus important, mais qui en vaut la chandelle : le jeu olfactif Kisenkoi, conçu par la parfumeuse et olfactothérapeuthe Félicie Codron (qui a aussi contribué au Manuel d’éveil olfactif, la boucle est bouclée !) pour éduquer, rééduquer son nez et stimuler le cognitif. Vraiment bien pensé et réalisé, il permet de s‘entraîner en s’amusant à tout âge, à l’aide de 20 stimuli odorants et des cartes indices.
    Kisenkoi, 70 €
    L’acheter sur Shop by Nez

    Bonne lecture !

    Visuel principal par Adèle Chévara pour le Manuel d’éveil olfactif, © Nez
    Le texte de La Petite Boutique des odeurs est repris de la revue Nez #19, et rédigé par Jessica Mignot.

    Smell Talks : Structurer une filière d’excellence

    Également disponible sur : SpotifyDeezerApple PodcastsAmazon Music

    Armelle Janody, présidente de Fleurs d’exception du Pays de Grasse et Carole Biancalana, vice-présidente, expliquent comment leur association, reconnue « mesure de sauvegarde » par l’UNESCO, s’est structurée à partir d’un ancrage local pour garantir une filière d’excellence autour des plantes à parfum.

    Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

    En partenariat avec Robertet.

    Photo : Clément Savel.

    Smell Talks : Grasse, le berceau de la parfumerie

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    Aujourd’hui, Gabriel Benalloul, spécialiste de l’histoire de la parfumerie grassoise ; Diane Saurat-Rognoni, guide conférencière, fondatrice d’Ad Vitâme ; Jérôme Bruhat, directeur général de Robertet et Élisabeth de Feydeau, docteure en histoire et experte en parfum, retracent l’essor historique de la parfumerie à Grasse, et mettent en lumière les dynamiques territoriales qui ont fait de « la ville des fleurs » la capitale du parfum.

    Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

    En partenariat avec Robertet.

    Photo : Clément Savel.

    Smell Talks : Table ronde Raconter le parfum

    Également disponible sur : SpotifyDeezerApple PodcastsAmazon Music

    Le mardi 25 novembre 2025, le Bastille Design Center, à Paris, accueillait le lancement du vingtième numéro de Nez, la revue olfactive. En écho à la thématique du dossier, Raconter le parfum, une table ronde a réuni ce soir-là trois experts : Philippe di Méo, directeur artistique et fondateur de la marque Liquides imaginaires ; Paul Richardot, cofondateur de la marque Maison Violet et auteur du livre Fragrancia (éd. Lattès) et Marion Costero, parfumeuse indépendante.

    Une table ronde animée par Clément Paradis.

    Photo : DR.

    Ayn Dawkah : la première pierre pour un encens omanais

    Sur les terres du Wadi Dawkah, classées à l’UNESCO et berceau de l’encens omanais, Amouage vient de poser la première pierre d’un projet ambitieux : un centre culturel consacré à l’or blanc du désert. Entre préservation d’un patrimoine millénaire, structuration d’une filière durable et volonté de faire rayonner un encens d’origine certifiée, cette initiative marque une étape décisive pour la maison comme pour l’avenir de cet ingrédient emblématique de la palette des parfumeurs du monde entier. Nez était présent, en compagnie des acteurs locaux, des équipes d’Amouage et d’une vingtaine de parfumeurs invités à découvrir le site.

    L’arrivée sur le site du Wadi Dawkah est saisissante et frappe d’emblée tous les sens. Sur ce plateau aride situé dans la région du Dhofar, au sud d’Oman et berceau de plus de 5 000 arbres à encens, le crépuscule tombe. Les lumières douces du soir enveloppent les invités qui, l’un après l’autre, prennent possession du lieu. De part et d’autre, des chanteurs et danseurs omanais se tiennent prêts ; leurs voix, leurs pas et leurs percussions sculptent un couloir de sons et de mouvements presque palpable guidant les arrivants vers le cœur de la réception. Des brûleurs d’encens, portés avec grâce par certaines femmes, libèrent des volutes qui flottent au-dessus de l’assemblée et l’immergent instantanément dans une atmosphère hors du temps. Le ton est donné : l’énergie est douce, vibrante, presque magnétique.

    Le lieu choisi n’a rien d’anodin, c’est ici que se situera le centre culturel omanais dédié à l’encens. Et l’ambition est grande. Comme l’affirme Marco Parsiegla, CEO d’Amouage, dont la voix résonne quelques instants plus tard avec une solennité palpable “Notre vision ? Devenir le centre de gravité de l’encens à travers le monde, à travers la rencontre de la science, de la créativité et de la culture ». Le dirigeant, qui s’exprime devant une centaine d’invités prestigieux, dont son Altesse Sayyid Marwan bin Turki Al Said, le gouverneur de la région du Dhofar et Sayyid Khalid bin Hamad Al Busaidi, le président d’Amouage, s’apprête à poser la première pierre d’un bâtiment destiné à promouvoir et orchestrer la filière d’un encens d’origine omanaise. 

    Initiée en 2022 par un accord noué entre Amouage et le ministère de l’Héritage et du Tourisme d’Oman, la mise en place de cette filière prévoit, outre la culture des arbres, une récolte de résines à l’origine certifiée, assurant traçabilité et durabilité. Et c’est aussi ici, au cœur du Wadi Dawkah qu’une distillerie sera installée en partenariat avec DSM-Firmenich pour transformer les larmes d’encens en huile essentielle et pouvoir ainsi être utilisée par les parfumeurs du monde entier.

    Surplombant cette terre millénaire, telles que le montrent les images de modélisation en 3D, le site qui initiera les visiteurs à toutes les facettes de l’encens prendra l’allure d’un bâtiment de couleur sable, circulaire, qui évoque la forme d’un œil (Ayn, en arabe). D’où son nom, Ayn Dawkah, l’œil du Dawkah. Cette infrastructure moderne dont le design a été confié au Giò Forma Studio de Milan doit être livrée au printemps 2027. 

    Pour en arriver là, l’effort a été collectif. Et Renaud Salmon, directeur de la création chez Amouage confiait ce soir-là, visiblement très ému : « j’ai l’impression que nous franchissons une étape importante pour Amouage et pour la parfumerie. Ces dernières années me reviennent en mémoire : l’énergie que nous avons consacrée à ce projet, les liens que nous avons tissés, les personnes que nous avons rassemblées. Être ici ce soir, pour la parfumerie, porté par l’amour de ce que nous faisons, c’est contempler un rêve devenu réalité. » Quelques minutes plus tôt, il avait gravi un rocher, tel un loup solitaire, pour prendre de la hauteur sur cette cérémonie et admirer le plateau installé pour les invités, lequel adoptait la forme du logo du site Wadi Dawkah, un arbre à encens stylisé.

    Cette célébration était aussi l’opportunité pour Amouage de concevoir l’un de leurs désormais iconiques “Amouage Voyages”. Un séjour d’inspiration spécialement conçu pour initier les parfumeurs à la culture omanaise, à l’univers de la marque, à leurs ingrédients signatures et les accompagner dans leur processus créatif. Une sorte de brief à ciel ouvert offert par Renaud Salmon. Cette année, une vingtaine de parfumeurs étaient réunis issus de plusieurs maisons de composition (DSM-Firmenich, Symrise, IFF, Givaudan, CPL Aromas…), de master à junior, et même quelques apprenti(e)s, en écho à l’ouverture revendiquée par Amouage auprès de multiples talents.

    Pour sensibiliser les parfumeurs à l’encens, la marque avait organisé le matin-même une visite du plateau du Wadi Dawkah. La plupart d’entre eux y ont découvert les arbres pour la première fois et ont été initiés à l’art délicat de les inciser – le « tapping » – à l’aide de manghafs, petits instruments tranchants, pour en extraire la résine. 

    Comme plusieurs de ses pairs, Julien Rasquinet (CPL Aromas) a été sollicité il y a deux ans pour sponsoriser l’un de ces arbres, qu’il a baptisé Sanctuary. « Je viens de le rencontrer pour la première fois. On m’a appris qu’il a été malade. Une attaque de termites, l’équivalent de la gangrène pour un humain, a nécessité la coupe de plusieurs branches. Mais il va mieux, il a été bien soigné. Je constate qu’une attention particulière est portée à la santé de chaque arbre. Avoir une histoire avec l’un d’entre eux, c’est quand même magique ! ». Domitille Michalon (IFF), est la marraine de Charme. « Il porte le numéro 73 et, moi aussi, c’est la première fois que je l’approche. Prendre conscience du temps que prend l’incision, puis le séchage de la résine et enfin la récolte de ces “larmes”, cela me reconnecte à l’essence du parfum. On oublie vite, lorsqu’on est dans son bureau, le don de la nature et l’énergie des hommes pour obtenir quelques grammes de matière première ». La parfumeuse le reconnaît : ce voyage l’a inspirée. « Pourquoi pas de l’encens au cœur d’une cologne ? »

    Éléonore Oyane-Nang, apprentie auprès de Dominique Ropion (IFF), a quant à elle été frappée par les chants scandés par ceux qui incisent l’arbre – des sortes de mantras censés insuffler énergie et endurance. « C’est comme si le temps s’arrêtait », souffle-t-elle. « Je perçois ici une part de spiritualité qui me bouleverse. Je redécouvre l’encens. La résine, très collante, c’est déjà un parfum en soi, très frais, délicat. Je viens d’avoir une idée : composer un accord bissap – encens ».

    Éléonore Oyane-Nang, parfumeuse chez IFF

    Midi passé. Le soleil est à son zénith. Pierre Négrin (DSM-Firmenich) regarde attentivement Renaud Salmon, posté à l’ombre d’un Boswellia sacra, distribuer des touches tout juste imbibées d’huile essentielle issue de la production d’encens récoltée au Wadi Dawkah. Cette qualité d’encens, le parfumeur la connaît bien. Il a participé à son élaboration. « DSM-Firmenich a rapidement été impliqué dans le projet d’établissement de la filière. Il y a trois ans, une équipe pluridisciplinaire a été constituée autour de Matthew Wright, directeur du site du Wadi Dawkah et du sourceur Dominique Roques. Des essais pilotes ont été effectués à partir de petites quantités de résine préalablement expédiées à Grasse pour être extraites. Sur une période de deux ans, j’ai dû recevoir deux envois contenant chacun deux ou trois types d’extractions, pour pouvoir les comparer aux autres encens du marché. Avec le parfumeur Fabrice Pellegrin, nous nous sommes arrêtés sur une distillation mettant en avant la richesse en alpha-pinène, donc en terpènes, du Boswellia sacra, qui lui confère des notes de citron et de poivre. Son profil est frais, avec en arrière-plan une note un peu beurrée, chaude sans être résineuse, un peu sensuelle », résume le parfumeur, auteur d’une quinzaine de parfums pour Amouage, tous à base d’encens, un ingrédient pour lequel il a « beaucoup d’affection ».

    Pierre Négrin attend d’ailleurs avec impatience l’inauguration de la future distillerie, qui permettra d’obtenir selon lui une huile essentielle « farm to bottle » depuis le site du Wadi Dawkah. Un projet sans aucun doute parmi d’autres pour Amouage, qui pourrait prochainement transposer le processus de sa filière de l’encens à d’autres ingrédients naturels en lien avec l’ADN de la marque. 

    Visuels © Amouage

    Icônes : Acne Studios, par Suzy Le Helley

    Également disponible sur : SpotifyDeezerApple PodcastsAmazon Music

    Créatrice de parfums chez Symrise depuis 2018, après un passage par l’école de parfumerie interne, Suzy Le Helley a notamment composé Bitter Splash pour Dries Van Noten, Boss Bottled Elixir pour Hugo Boss, co-créé avec Annick Menardo, ou encore Acne Studios par Frédéric Malle. Une fragrance devenue une icône, et dont elle nous raconte la genèse dans cet épisode.

    Un podcast by Nez, en partenariat avec Symrise.

    Photo : DR.

    Nez, la revue… de presse — #33 — Où l’on apprend que notre odorat recèle encore bien des mystères, que certaines fleurs mentent aux mouches et que la niche flirte avec l’apocalypse.

    Au menu de cette revue de presse, un prix Nobel remis en question par de nouvelles découvertes, les mystères de l’hyperosmie, des séductions florales plus ou moins macabres, des expériences culinaires qui font la part belle au nez, un timbre à tremper dans le café et une ribambelle d’expositions.

    Ce mois-ci, la revue Science revient sur une étude qui pourrait bien remettre – partiellement – en question les découvertes publiées en 1991 par Linda B. Buck et Richard Axel, qui leur valurent de recevoir le prix Nobel de physiologie ou médecine en 2004. Une équipe de recherche de l’entreprise Givaudan a en effet trouvé une nouvelle méthode pour étudier les protéines réceptrices du système olfactif humain – couramment appelées OR pour Olfactory Receptors – en modifiant des cellules de sorte qu’elles expriment des récepteurs olfactifs. Cela devrait permettre d’étudier ces derniers plus facilement, sans avoir à sacrifier des rongeurs à chaque expérience… En outre, l’équipe dirigée par Andreas Natsch affirme « avoir observé des schémas d’activité des récepteurs qui remettent en question le codage combinatoire », hypothèse qui suppose que plusieurs OR sont activés en même temps pour identifier les diverses parties d’une molécule odorante. Or, selon l’étude publiée dans Current Biology, certains odorants activeraient préférentiellement un seul OR, ce qui signifie qu’un seul pourrait suffire pour percevoir un odorant donné. Cela ne signifie pas que plusieurs récepteurs ne puissent pas être impliqués dans la perception odorante d’une molécule mais plutôt, précise Natsch, « qu’un seul OR peut être responsable d’une  »direction olfactive spécifique » » 

    De son côté, The Scientist s’interroge : pourquoi certaines personnes possèdent-elles un odorat hors norme ? Si le phénomène de l’anosmie a été largement commenté et étudié depuis la première vague du Covid-19 en 2020, l’hyperosmie est, en revanche, beaucoup moins discutée. Pourtant, certains individus semblent capables de percevoir avec intensité des odorants présents dans l’air à de faibles concentrations, imperceptibles pour la majorité dite « normosmique ». Grâce aux techniques d’imagerie cérébrale, nous savons que les hyperosmiques présentent un volume de matière grise plus important que la normale dans les régions du cerveau traitant l’information olfactive. Les causes de cette hypersensibilité, qui peut s’avérer presque aussi handicapante que les autres dysfonctionnements du sens olfactif, restent néanmoins obscures. Le professeur Steven Munger, spécialiste en otorhinolaryngologie, avance une hypothèse : « il se peut que le cerveau ait changé [en raison] d’hormones, d’une maladie auto-immune ou de divers autres facteurs, qui peuvent rendre plus sensible à certaines odeurs ». L’étude des variations génétiques est également une piste suivie par les chercheurs et chercheuses, tout comme l’étude de la variabilité de la perception olfactive au cours d’une journée et au fil des saisons, qui pourrait apporter un éclairage sur ces fluctuations de sensibilité.

    Les botanistes font, eux aussi, d’étranges découvertes en matière d’odeurs. The Conversation nous explique ainsi pourquoi le gigantesque spadice de l’arum titan (Amorphophallus titanum), une rare espèce de plante à fleurs endémique des forêts tropicales humides de Sumatra, dégage un parfum si nauséabond. Cette protubérance, souvent confondue avec un pistil, est en réalité l’inflorescence de la plante et ne fleurit qu’une fois tous les sept à dix ans, pendant deux nuits seulement. La pollinisation doit donc être assurée rapidement et efficacement pour permettre à la plante de se reproduire. C’est pourquoi celle-ci synthétise un puissant cocktail d’odorants évoquant « la chair en décomposition ou du poisson pourri », cocktail certes repoussant pour les humains mais irrésistible pour les mouches et coléoptères nécrophages qui le détectent à de très grandes distances. Trompés par cette odeur exacerbée par la thermogenèse de la plante, les insectes se précipitent sur le spadice, espérant y trouver non du pollen, mais une carcasse à grignoter. D’après les chercheuses à l’origine de l’article, seules les fleurs femelles s’ouvrent la première nuit, émettant une grande quantité de composés organosulfurés – en particulier du méthanethiol, mais aussi du sulfure de diméthyle (odeur d’ail), du trisulfure de diméthyle (oignon pourri), ainsi que plusieurs dizaines d’autres molécules comme le phénol ou le benzaldéhyde. Les fleurs mâles, qui ne s’ouvrent que la nuit suivante, diffusent quant à elles « un ensemble de composés aromatiques plus sucrés et beaucoup moins soufrés que les fleurs femelles. » L’hypothèse des chercheuses est donc la suivante : si les fleurs mâles ne déploient pas autant d’efforts pour attirer les insectes, c’est peut-être parce que ceux-ci sont déjà présents, séquestrés depuis la veille par les fleurs femelles qui ne les relâchent qu’au moment où le pollen des fleurs mâles devient accessible ! Une stratégie étonnante, dite du « piégeage floral », déjà constatée chez d’autres espèces d’arum.

    Le Point met en avant un autre exemple des merveilleuses facultés développées par les plantes angiospermes au cours de millions d’années de coévolution avec les insectes. La Vincetoxicum nakaianum, récemment étudiée par un chercheur de l’université de Tokyo, s’avère capable de reproduire le parfum émis par des fourmis blessées. Si le mimétisme olfactif de certaines fleurs est déjà bien connu – notamment chez certaines orchidées du genre Ophrys, qui attirent ainsi mouches, abeilles ou guêpes en imitant leurs phéromones sexuelles – il s’agit du premier cas documenté d’une fleur empruntant des odorants propres au genre Formica. Le but de ce mimétisme : attirer les mouches chloropides « qui se nourrissent du fluide corporel d’insectes déjà blessés ou tués par des prédateurs. L’odeur des fourmis en détresse agit donc comme un puissant signal olfactif indiquant aux mouches la présence d’une proie facile et accessible. » Là encore, les insectes se laissent berner et deviennent, bien malgré eux, des agents de pollinisation. Parmi les composés volatiles émis par la fleur et identifiés par Ko Mochizuki, l’acétate de décyle et le méthyl-6-méthyl salicylate se révèlent particulièrement attirants pour les mouches, car il s’agit aussi de phéromones émises par les fourmis Formica japonica.

    Alors que nous commençons à peine à les comprendre, ces étonnants phénomènes olfactifs qui tissent le monde vivant pourraient bientôt se déliter en raison des bouleversements anthropogéniques de la biosphère. De nombreux odorants risquent ainsi de disparaître avant même que nous ayons véritablement posé le nez dessus. Cette perspective d’un effondrement – environnemental mais aussi économique et sociétal – semble paradoxalement inspirer l’industrie de la parfumerie, comme l’explique Dazed Digital. Sans même parler des marques qui se penchent sur les effluves de plantes disparues ou en voie d’extinction (déjà évoquées par Dazed en 2022), il semble qu’une tendance « apocalyptique » soit en train de s’installer dans la niche, avec des parfums évoquant diverses catastrophes — réelles ou imaginaires. « Si certains cherchent à microdoser le désastre, qu’est-ce que cela révèle de notre humeur collective ? » s’interroge Felicity J. Martin qui évoque notamment le parfum expérimental bit bit de l’artiste d’origine chilienne agustine zegers, inspiré par le confinement, ou encore T-Rex de la marque Zoologist, qui comprend « des notes de bois carbonisé et d’oxyde de rose métallique pour évoquer la soif de sang et le météore annonçant la fin du règne mortel des dinosaures. » Elle revient également sur La Fin du Monde d’État libre d’Orange, Inexcusable Evil de Toskovat ou encore Eleventh Hour de Byredo, « le dernier parfum sur Terre », pour interroger ce qu’elle décrit comme la quête d’un « enfermement dans la terreur ». Si cette tendance eschatologique a de quoi intriguer, la journaliste insiste sur le fait que « l’art a toujours reflété les thèmes de la ruine, de la fin et de l’effondrement lors de moments perçus de déclin ou de transitions sociétales. » Le parfum, un art comme un autre ? On pourrait argumenter que ce n’est pas tout à fait le cas… Pour une industrie si étroitement liée aux logiques de marché, dont les activités s’inscrivent au sein d’enjeux politiques globalisés et contribuent aussi, inévitablement, à une certaine dégradation environnementale, marchandiser l’effondrement, le rendre en quelque sorte désirable – sous forme de fictions spéculatives en flacons – pourrait presque paraître cynique. Car ces récits olfactifs de fin du monde ne recyclent-ils pas l’angoisse (notamment écologique) en argument marketing, nous faisant oublier au passage les enjeux qui se cachent derrière une industrie notamment affligée, comme le souligne Jean-Claude Ellena dans une interview pour Le Figaro, par le phénomène de surconsommation ? Ces parfums, vendus au prix fort, ne peuvent donc pas être considérés tout à fait comme ceux créés, par exemple, par l’artiste Lindsay Tunkl qui proposait, il y a une dizaine d’années, de humer quatre Parfums de l’Apocalypse (explosion nucléaire, tsunami, sécheresse et collision d’astéroïde) dans le cadre d’une performance.

    Si ce sujet vous laisse la boule au ventre, comptez sur Reporter Gourmet pour vous redonner  l’appétit ! À Toronto, la cheffe du restaurant étoilé Aburi Hana a choisi de redonner à l’odorat toute sa place dans l’expérience culinaire, au point d’interdire à ses clients et clientes le port de parfum, déodorant ou produit cosmétique trop odorant. Ryusuke Nakagawa propose en effet une expérience culinaire dans la tradition du kaiseki, une forme de repas de la gastronomie japonaise composé d’une douzaine de petits plats, où chaque détail compte : harmonie des goûts, des arômes, des textures, des formes et des couleurs — mais aussi, chez Aburi Hana, beauté de la vaisselle en porcelaine d’Arita dont chaque pièce est choisie en personne par la cheffe. Dans cette narration gastronomique soigneusement orchestrée, rien n’est laissé au hasard, pas même l’ambiance sonore ou olfactive de la salle. Ainsi, en plus de la règle qui impose de ne pas se parfumer, les téléphones portables doivent être éteints, afin de favoriser une concentration de tous les sens sur les mets, et notamment sur les arômes des ingrédients. « La fraîcheur du shiso » ou  « le citronné du yuzu » sont en effet des « notes délicates », explique Nakagawa, que des parfums extérieurs risqueraient de masquer, « compromettant ainsi l’intégrité du kaiseki pour tous les convives ».

    En France, un autre projet culinaire hors du commun est mis en lumière par France Bleu, celui de l’association Le Regard au bout des doigts, près de Reims, qui, deux fois par an, propose un dîner entièrement à l’aveugle. Les yeux bandés, les convives guidés par des bénévoles découvrent leur environnement et leur repas par l’ouïe, le toucher, la proprioception, l’odorat et le goût, sans pouvoir s’appuyer sur ce sens dit « dominant » qu’est la vue. « C’est une façon de sensibiliser au handicap visuel » explique Aurore Sohier, présidente de l’association, mais aussi un exercice d’attention non-visuelle et une expérience culinaire singulière pour les personnes voyantes. Celles-ci (re)découvrent notamment l’importance de l’odorat afin de déterminer, avant même de goûter, ce qui se trouve dans leur assiette, mais également lors de la mise en bouche, grâce à la rétro-olfaction et la perception des arômes. « On essaye d’avoir une autre approche de son assiette, de prendre plus le temps de sentir, de goûter, de laisser en bouche pour faire travailler ses papilles ». Or cette approche révèle parfois des surprises, montrant combien notre sens olfactif tend à manquer d’éducation : lors du dîner du mois d’octobre, certains convives ont en effet confondu saumon et poulet, ou encore champagne et cidre !

    Cet automne, le nez des gourmets est aussi flatté par La Poste française, puisque, comme le rapporte Le Figaro, un timbre parfumé au croissant au beurre vient d’être édité pour célébrer « la viennoiserie préférée des Français ». Grâce à de minuscules microcapsules olfactives, l’effluve de pâte beurrée et dorée s’échappe au moindre frottement (évitez tout de même de lécher la face imprimée !). Édité à 594 000 exemplaires, ce timbre d’une valeur de 2,10€ peut être utilisé pour les envois internationaux et semble avoir déjà été adopté par les philatélistes : dans l’une des agences où le nouveau timbre est disponible, cinquante collectionneurs se sont présentés dès la première journée de vente ! Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’art boulanger inspire La Poste : au printemps 2024, à l’occasion des Jeux Olympiques, un timbre à l’odeur de baguette sortant du four avait déjà été mis en circulation.

    Enfin, il semble désormais impossible de faire une revue de presse olfactive sans évoquer les initiatives culturelles qui, à travers le monde, donnent une place – centrale ou périphérique – à l’odorat. Les 10, 11 et 12 octobre dernier, Riga, la capitale lettone, a par exemple accueilli la première édition de l’International Scent Art Festival, réunissant une quarantaine d’artistes venus de neuf pays (Lettonie, Argentine, Norvège, Chine, Nouvelle-Zélande, Finlande, Portugal, Allemagne et Grèce). Initié par Sandris Murins, fondateur de l’entreprise Scent Camera qui ambitionne la création d’un enregistreur à odeurs portatif, le festival se présentait comme l’un des premiers du genre à « explorer l’intégration des odeurs dans des formes d’art, telles que les arts visuels, la musique, la littérature, la danse et la performance. » Parmi les événements marquants du week-end, les artistes argentins Maria Zegna, Bruno Mesz et Sebastian Tedesco ont notamment présenté Osmo, un orgue à senteurs qui peut être utilisé dans divers contextes, en l’occurrence « une performance gastronomique, une pièce de musique contemporaine, une combinaison vidéo-odorat, et une séance d’improvisation musicale », précisait le communiqué de presse

    Un autre événement européen a également attiré l’attention de Nez : à Düsseldorf, l’exposition The Secret Power of Scents (20 octobre 2025 – 8 mars 2026) insère l’histoire des parfums au sein du parcours chronologique du Kunstpalast qui revient sur 1000 ans d’histoire occidentale. D’après l’édition allemande de Harper’s Bazaar, une trentaine de « stations olfactives » d’aspect et fonctionnement variés sont installées tout au long du parcours, permettant aux visiteurs et visiteuses de « découvrir des anecdotes fascinantes sur la fabrication des parfums modernes et anciens » mais également sur leurs divers usages culturels au fil des millénaires, des parfums-médicaments du Moyen-Âge au marketing olfactif contemporain, dont le commissaire de l’exposition, Robert Müller-Grünow, fondateur de l’entreprise Scentcommunication, est un spécialiste.

    Aux États-Unis, les initiatives olfactives continuent également de se multiplier. À New York, l’exposition multisensorielle ALL ACCESS PASS de l’artiste Tom Fruin a notamment interpellé le magazine Time Out. L’artiste californien, connu pour ses sculptures en vitraux colorés, s’est en effet associé – pour la troisième fois – au studio de création olfactive Joya, créé par Frederick Bouchardy. Le point focal de ce nouveau projet était un château d’eau en plexiglas multicolore installé sur le toit du bâtiment abritant le studio à Brooklyn et qui diffusait, la nuit venue, une douce lumière ainsi qu’un parfum intitulé Latenight. Si les motifs de la sculpture s’inspiraient de divers objets et déchets ramassés dans les rues de la ville, la fragrance, composée de notes musquées et florales, d’agrumes, d’eucalyptus, de cumin, de gingembre et de poivre, était décrite comme « une seconde peau : une douceur sucrée et douce, de l’air chaud et de la sueur épicée ». L’exposition se poursuivait à l’intérieur du bâtiment où de petites sculptures en formes de maisons vitrées diffusaient également le parfum, que les visiteurs et visiteuses pouvaient aussi se procurer sous forme de flacons à bille ou de désodorisant pour la voiture. 

    Le même studio Joya odorise également cet automne l’importante exposition consacrée aux œuvres de Claude Monet au Brooklyn Museum : Monet and Venice (11 octobre 2025 – 1er février 2026), organisée par les commissaires Lisa Small et Melissa Buron. CBS News et Artnet reviennent sur cette proposition curatoriale immersive qui associe les toiles vénitiennes du maître de l’impressionnisme à plusieurs créations contemporaines : des images vidéos filmées dans la Venise d’aujourd’hui, une symphonie originale du compositeur Niles Luther, ainsi que trois parfums, Aqua Alta, L’Enveloppe et Nymphaea, diffusés dans les salles d’exposition. La proposition ne fait d’ailleurs pas l’unanimité et ARTnews qualifie d’ « embarrassant » cette tentative d’immersion et de « kitsch » le premier parfum de l’exposition, supposé rappeler l’odeur des canaux… En 2024, une précédente collaboration entre le musée et le studio Joya avait mené à l’organisation de visites parfumées et à la création d’une collection de bougies parfumées inspirées par les Cent vues d’Edo, du peintre japonais Hiroshige.

    Enfin, à Los Angeles, alors que s’est achevée fin octobre l’exposition Ether: Aromatic Mythologies organisée par Saskia Wilson-Brown au Craft Contemporary, l’Institute for Art and Olfaction a présenté les senteurs créées par douze parfumeurs et parfumeuses de la région lors de leur résidence estivale au Craft Contemporary. Celle-ci a été l’occasion pour ces créateurs et créatrices de s’interroger sur les interactions entre parfum et formes visuelles puis d’imaginer comment contextualiser leurs compositions olfactives « à l’aide d’une image ou d’un petit objet ». C’est donc le résultat de ce travail qui a été présenté dans l’exposition Storycraft: Twelve Olfactory Narratives : chaque parfum était donné à humer dans un bocal en verre contenant des perles parfumées, au-dessus duquel se trouvait exposé l’œuvre, l’objet ou l’image associé. Pour LAist, James Chow a interrogé deux des participantes, Debbie Lin et Na-Moya Lawrence, afin de mieux comprendre pourquoi et comment ces dernières ont cherché à « mettre une mémoire en bouteille » par la transcription olfactive d’un souvenir d’enfance lié au deuil.

    Le Louvre Abu Dhabi propose quant à lui une nouvelle visite accompagnée par un livret odorant intitulé Art in Scents. Empreintes olfactives, créé en partenariat avec Magique Studio et les parfumeurs de Givaudan Dalia Izem et Gaël Montero. Neuf parfums, micro-encapsulés dans les pages, sont associés à diverses œuvres de la collection permanente, signale The National News : la figure en bas-relief d’une reine ou déesse égyptienne du IIIe siècle av. J.-C., la représentation d’un ange thuriféraire du XVIe siècle par le peintre allemand Bernhard Strigel, une nature morte du XVIIe peinte par Jérémie Plume, une série de céramiques d’Iznik du XVIe siècle, trois œuvres – préraphaélite, impressionniste et post-impressionniste – du XIXe siècle et deux œuvres contemporaines de Kazuo Shiraga et Maha Malluh. Une dixième senteur, nommée A Universal Breeze et diffusée dans le hall d’entrée, constitue la nouvelle signature olfactive du musée, conçue comme un hommage à l’architecture et à l’environnement naturel de celui-ci. Pour Kathleen Vermeiren, guide-conférencière au Louvre Abu Dhabi, ce projet devrait permettre « de connecter différentes cultures grâce au langage universel des odeurs ».

    Des laboratoires de recherche aux salles d’exposition, en passant par les cuisines et les serres botaniques, l’olfaction se révèle, plus que jamais, un champ de recherche, de création et de réflexion foisonnant.

    Visuel principal : © Morgane Fadanelli

    Les Grands entretiens : Alexander Mohr [Podcast]

    Également disponible sur : SpotifyDeezerApple PodcastsAmazon Music

    Alexander Mohr a été nommé président de l’International Fragrance Association (IFRA) en 2024. Nous l’avons rencontré en septembre 2025 à Paris. Dans cette interview, il nous raconte comment l’IFRA défend la palette d’ingrédients du parfumeur, explique ce que signifient les standards IFRA et évoque les répercussions du réchauffement climatique sur l’industrie du parfum. Le dirigeant répond également aux critiques et partage ses principales ambitions pour l’avenir.

    Ce podcast est disponible en anglais uniquement.

    Photo : DR.

    Mehdi Lisi, Mane : « La chaire Diversité & Beauté nous permet de renouveler nos propositions créatives et de former nos futurs talents »

    En 2023, la maison de composition Mane et l’IFM (Institut Français de la Mode) s’associaient pour créer la chaire Diversité & Beauté, proposant une réflexion sur le concept de beauté en tant que construction culturelle. Caroline Ardelet, directrice de la chaire, et Mehdi Lisi, Global Fine Fragrance President chez Mane, nous racontent la genèse du projet, en exposent les enjeux et tirent un premier bilan de l’expérience.

    Pour quelles raisons Mane a-t-elle souhaité créer cette chaire ?

    Mehdi Lisi : D’abord parce que les concepts de diversité et d’inclusivité correspondent à notre culture d’entreprise et à des valeurs qui nous sont chères. Samantha Mane est la première femme à accéder au poste de CEO chez Mane, affirmant ainsi son rôle de leader dans une industrie longtemps dominée par les hommes. Ces thèmes nous intéressent aussi beaucoup d’un point de vue inspirationnel. En mettant en évidence les liens entre culture et beauté, la chaire nous permet de renouveler nos propositions créatives. Enfin, elle nous offre la possibilité de repérer et former nos futurs talents. Ce beau projet favorise une conjonction d’intérêts et d’expertises entre le monde de la recherche que représente l’IFM et nous qui sommes au quotidien au contact des marques.

    Comment est né le projet ?

    Caroline Ardelet : Nous nous sommes rencontrés il y a trois ans pour échanger sur nos sujets d’intérêt concernant la beauté, la féminité, l’évolution de la société, et il y a eu un match immédiat. J’avais publié plusieurs articles sur les stéréotypes culturels et la manière dont les consommateurs sont guidés inconsciemment par les normes dictées par leur environnement socio-culturel. Il se trouve que j’ai commencé ma carrière dans le parfum avant de devenir enseignante-chercheuse, et qu’il y a chez Mane des anciens de l’IFM. Nous avons très vite décidé de lancer ensemble un programme d’enseignement et de recherche.

    Quelle forme prend ce programme ?

    CA : La chaire est ouverte à un public varié : étudiants de l’IFM et hors IFM, professionnels, chercheurs, doctorants… Leur participation est gratuite. Tout au long de l’année, ils assistent à des cours, des workshops, des conférences, avec deux temps forts. D’une part une journée de présentation de nos travaux en juin, ouverte aux professionnels, aux étudiants, aux passionnés afin de vulgariser nos travaux. Et d’autre part ce qu’on appelle le challenge Imagine, organisé en partenariat avec des universités prestigieuses comme la NYU Stern Business School ou la Fundação Getulio Vargas à Rio de Janeiro. Les étudiants qui y participent conduisent un projet de recherche approfondi sur un groupe socio-culturel qui est sous-représenté dans la mode et l’industrie de la beauté. Ils vont à leur rencontre, échangent avec eux, et s’appuient sur la littérature en psychologie, sociologie et anthropologie pour comprendre les raisons de leur exclusion et proposer des solutions concrètes pour qu’il le soit moins. Après une soutenance à l’IFM, une grande finale est organisée à New York dans les bureaux de Mane.

    Comment le parfum est-il intégré au programme ?

    ML : Il est important de sensibiliser les participants au monde du parfum et de leur faire comprendre la chaîne de valeur de l’industrie pour les ouvrir à des perspectives de carrière auxquelles ils ne pensent pas forcément. Une journée de rencontre est organisée chaque année dans nos locaux de Bar-sur-Loup dans cette perspective. De nombreux thèmes sont abordés au cours de l’année : le sourcing, les matières premières, la législation, les nouvelles technologies, les neurosciences, les tendances, la psychologie de la consommation, la culture olfactive ou encore le storytelling – une thématique sur laquelle l’IFM peut nous apporter son expertise et qui est de plus en plus importante pour la nouvelle génération. 

    Quel bilan pouvez-vous tirer de cette expérience après 2 ans ? 

    CA : D’abord, nous sommes de plus en plus nombreux. Pour la première rentrée, il y a 2 ans, nous avions 25 participants ; ils sont aujourd’hui plus d’une centaine venus du monde entier (Chine, Royaume Uni, Brésil, Etats-Unis, France). Il faut surtout souligner qu’il y a peu d’expériences de ce type : nous produisons des données de première main, nous rencontrons des consommateurs, sans nous contenter de répéter ce qui a déjà été dit ailleurs. Il est question de diversité dans le contenu du programme, mais humainement, c’est aussi une expérience d’ouverture sur le monde, avec des étudiants et des professeurs venus d’horizons variés qui travaillent tous ensemble. Enfin, au rayon des projets, nous avons décidé de la publication d’un ouvrage prochainement pour que nos travaux aient encore plus d’impact. 

    ML : Nous sommes les premiers à investir ce champ et on constate que cela suscite un vrai intérêt. La rencontre entre les acteurs de la beauté et le monde universitaire autour de cette thématique de la diversité nous offre l’opportunité de mieux comprendre comment le parfum est vécu aujourd’hui et le sera demain. 

    Chaud devant ! Du piment dans nos flacons

    Avec ses nuances fruitées, fumées ou citronnées, le piment est un parfum en soi. Mais ceux qui tentent de le capturer en flacons se confrontent à une difficulté de taille : le piquant n’est pas perceptible à notre nez ! Il faut donc composer avec l’imaginaire, comme l’explique le parfumeur Patrice Revillard. À l’occasion de la sortie du livre J’aime le piment de Sonia Lounes, auquel Jessica Mignot a contribué, nous vous proposons cet article initialement paru dans Nez #19, au printemps dernier. Attention ça chauffe !

    Contrairement à ce qu’on peut supposer à la lecture de certaines pyramides olfactives, le piment de nos plats, qui appartient à la famille des solanacées et au genre Capsicum, n’est pas une matière première disponible dans la palette du parfumeur. Et heureusement ! Qui aurait envie de brûler ses muqueuses à coups de pschitts ? On peut cependant trouver de l’huile essentielle de piment baie, issue du Pimenta dioica, ou poivre de la Jamaïque. Celui-ci appartient, comme le ‘Bay Saint Thomas’, au genre Pimenta, et il fait partie de la famille des myrtacées. Vous suivez ? Un vrai casse-tête, lié à une confusion terminologique que renforce encore le terme en anglais – pepper pouvant désigner le poivre comme le piment.

    Ce flou sémantique explique en partie qu’on ait évoqué l’ingrédient dans Poivre (1954) de Caron ou encore dans Mitsouko (1919) de Guerlain. Mais c’est aussi parce que la parfumerie a ce pouvoir, presque magique, de suggestion. On sait bien qu’on peut sentir la figue sans qu’aucune extraction du fruit n’existe ; le même procédé est à l’œuvre pour le piment. Cependant, l’indisponibilité d’un extrait « rend l’exercice différent, car on ne peut pas s’appuyer sur une matière qui confère une forme de naturalité », explique Patrice Revillard, auteur de Scoville (2024) d’Obvious. Créer une odeur de piment relève ainsi d’un véritable défi, d’autant plus qu’il faut suggérer une sensation qui échappe au nez, celle de la capsaïcine sur notre nerf trijumeau. « Il faut se concentrer sur l’imaginaire auquel le piment renvoie, travailler comme un impressionniste, par touches : on va essayer d’apporter des facettes chaudes, piquantes, d’évoquer le rouge, mais aussi les facettes plus juteuses et vertes », poursuit-il. Pour le côté brûlant, « le poivre noir peut être utilisé, ou encore l’eugénol, molécule caractéristique du clou de girofle ». Pour traduire olfactivement le croquant végétal, « on va piocher dans les notes de jacinthe ; on peut ajouter quelques touches fruitées. Il y a aussi la Galbazine, une molécule qui évoque le poivron coupé. » D’ailleurs, des extractions de poivron sont récemment venues s’ajouter à la palette des ingrédients disponibles. « On peut aussi choisir d’évoquer l’aspect brillant de la peau, comme un cuir glacé », complète le parfumeur.

    Ceux qu’on ne connaît désormais que trop bien sous le nom de « bois ambrés » peuvent également participer à reconstruire l’effet piquant, voire agressif, de la note. La matière a bien fait l’objet de quelques interprétations olfactives : citons Xeryus rouge, créé par Annick Menardo pour Givenchy en 1996 ; Series 2 Red : Harissa de Comme des garçons et Piment brûlant de L’Artisan parfumeur, lancés au début des années 2000 et signés Bertrand Duchaufour ; ou encore Paprika Brasil (2006) de Jean-Claude Ellena pour Hermès. Tous ont disparu des rayons, laissant supposer qu’ils ne trouvaient pas leur public. Mais, entre l’explosion des sauces pimentées et l’attrait pour les gourmandises salées en parfumerie, il y a fort à parier que la note devienne très tendance, comme en témoignent certains lancements récents.

    Sélection non exhaustive :

    Darling Bogota, Len Fragrances, par Daniela Marty, 2023
    Une composition explosive et riche, où dansent épices, rhum, fruits confits, café et tabac, et où le piment s’étoffe d’un fond ambré et miellé.

    Heaven Can Wait, Éditions de parfums Frédéric Malle, par Jean-Claude Ellena, 2023
    Ici, le piment est doux, rappelant le paprika: mêlé au clou de girofle, il réchauffe l’étreinte câline de l’iris, la vanille et les muscs blancs.

    Scoville, Obvious , par Patrice Revillard, 2024
    Les notes vertes et cinglantes évoquent avec réalisme un poivron juteux immédiatement relevé par la piqûre d’eugénol et de bois ambrés, et réchauffé de cacao.

    303 Marbre rouge, Bon Parfumeur, par Sidonie Lancesseur, 2024
    Un ambre chaud et épicé, où les baies roses de l’ouverture laissent peu à peu la place à un fond baumé et boisé, vibrant comme une seconde peau.

    J’aime le piment, petit précis du goût piquant, de Sonia Lounes, avec la contribution de Jessica Mignot pour le chapitre consacré aux parfums.
    Éditions Keribus, octobre 2025, 224 pages, 24 euros.

    Retrouvez également bien sûr cet article, ainsi que l’interview du producteur de piment Pierre Gayet, dans Nez #19, Le Bien et le mal, disponible ici.

    Photographie : © Frank Juery, pour la revue Nez.

    Smell Talks : Table ronde Manuel d’éveil olfactif pour petits et grands

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    Le 5 novembre 2025, le CENTQUATRE-PARIS accueillait le lancement du Manuel d’éveil olfactif pour petits et grands, publié par Nez éditions, en partenariat avec l’association Nez en herbe. Pour évoquer la genèse et le propos de cet ouvrage, Sarah Bouasse, journaliste, autrice et coordinatrice du projet, a reçu pour une table ronde Chantal Jaquet, philosophe, Céline Perdriel, parfumeuse chez Cosmo International Fragrances, et Roland Salesse, ingénieur agronome et fondateur de Nez en herbe.

    Photo : DR.

    Smell Talks : L’émergence des arts olfactifs, histoire et conceptions occidentales

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    Jusqu’au 23 novembre 2025, au Palais de Tokyo, l’exposition multisensorielle Parfum, sculpture de l’invisible célèbre les trente ans de création du parfumeur Francis Kurkdjian. C’est dans ce cadre que Clara Muller, historienne de l’art, critique d’art, commissaire d’exposition et rédactrice pour Nez a proposé la conférence L’Émergence des arts olfactifs : histoire et conceptions occidentales, samedi 1er novembre 2025. Une découverte de l’histoire complexe et enchevêtrée des arts olfactifs, qui revient sur les diverses trajectoires esthétiques de l’odeur, depuis le XIXᵉ siècle jusqu’à nos jours.

    Photo : DR.

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