Smell Talks : La culture olfactive chinoise

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Comment aborder la culture olfactive en Chine, avec ses rituels et ses spécificités régionales ? Meng Gu, parfumeuse fine fragrance chez Robertet et Anne-Sophie Gauvin, associée chez KeYi décryptent les spécificités de ce pays, en explorant les traditions millénaires, les goûts et les nouvelles attentes pour mieux comprendre un marché en pleine transformation.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

Ce podcast est disponible uniquement en anglais.

Photo : Clément Savel.

Un or blanc nommé encens

Sur quelques kilomètres carrés dans le sud du sultanat d’Oman, des milliers d’arbres à encens poussent sur la terre rocailleuse du Wadi Dawkah, un site classé à l’Unesco. À la clé, une précieuse résine odorante qui s’est longtemps échangée au même prix que l’or.

Ahmed s’approche doucement de l’arbre à encens et lève le regard pour observer les branches. Il se penche et colle contre le tronc le petit panier en osier à l’anse en cuir de dromadaire qu’il porte à la main. Il commence alors à gratter délicatement l’une des branches avec son manghaf, un couteau traditionnel omanais au manche en bois solide qui permet un geste sûr. Rapidement, le panier, de la taille d’un grand bol, se remplit de petites perles translucides couleur ambrée, semblables à des joyaux.

Nous sommes dans le fameux Wadi Dawkah, dans la région omanaise du Dhofar, considéré comme le berceau des arbres à encens, à quelque 200 kilomètres seulement de la frontière yéménite. Avec trois autres sites de la région, le lieu a été classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 2000 comme témoignage précieux de l’ancienne route de l’encens. Grâce au savoir-faire de la maison Amouage et de la société de composition DSM-Firmenich, les 5 000 arbres à encens qui poussent ici, sur 1 500 hectares, permettront de donner bientôt à la parfumerie une résine dont la filière soit complètement traçable, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Une ressource millénaire

Boswellia sacra est le nom savant de cette plante aux branches noueuses et à feuilles caduques qui pousse dans le sud de la péninsule Arabique. L’arbre à encens est réputé pour produire une résine odorante récoltée depuis des centaines d’années par les bergers du coin. La précieuse gomme s’est longtemps échangée au même prix que l’or, et a séduit pendant des millénaires les rois, empereurs et pharaons du monde entier. Son odeur minérale et pétillante, à la fois fraîche et balsamique, a soigné de nombreux maux au fil des siècles, et fait le bonheur des parfumeurs aujourd’hui. L’arbre à encens accomplit des prouesses d’adaptation : il peut survivre dans n’importe quelles circonstances, poussant aussi bien sur des sols arides et sableux, en bord de mer, que dans le désert rocailleux ou au sommet des montagnes. C’est le climat qui importe à cette plante sauvage – chaud et sec, avec du soleil, du vent et l’eau du Khareef, cette mousson qui verdit les montagnes du Dhofar entre juillet et septembre, et transforme le paysage omanais.

Boswellia met dix ans à devenir productif. En attendant, il doit affronter quelques ennemis. D’abord, les termites, au point qu’il faut parfois couper des branches pour protéger la plante. Mais aussi les dromadaires, qui sont friands de ses jeunes pousses. Lorsque l’arbre est cultivé, il ne faut pas trop l’arroser, sinon ses racines pourrissent. Les plants sont irrigués par un système ingénieux de goutte à goutte qui évite de les noyer. Il a fallu pour cela rénover l’infrastructure de l’arrosage, changer les tuyaux sur des kilomètres, et pomper l’eau jusqu’à 85 mètres de profondeur.

Autour des branches des arbres à encens pendent des affichettes arborant un QR-code. Celui-ci révèle des informations stratégiques sur la plante, accessibles aux visiteurs du Wadi Dawkah : sa hauteur, l’abondance de ses feuilles, le lieu exact où elle pousse, une photographie de ses plus beaux atours et, plus tard, la date de la dernière récolte.

Des techniques ancestrales

Le système de récolte de la résine d’encens est organisé très simplement. Et il est extrêmement bien codifié car il n’a pas varié depuis trois mille ans. Le cycle commence après le Khareef et dure près de neuf mois. Pour œuvrer sur les milliers d’arbres à encens du Wadi Dawkah, cinq travailleurs omanais agissent dès l’aube ou bien en fin de journée, un peu avant le coucher du soleil, durant trois à quatre jours.

La technique de gemmage consiste à créer de légères entailles réparties sur le tronc de l’arbre afin d’ôter la mince pellicule d’écorce brune, fine comme du papier bible. En la décollant délicatement, les récoltants pratiquent six ou sept ouvertures de quelques millimètres, appelées signatures, qui seront élargies trois semaines plus tard. Ils commencent par inciser la base des arbres, là où ils sont le plus solides – et où la production de résine est la plus rentable. Puis ils remontent vers le haut, en épargnant les parties les plus jeunes. Leur secret ? Dénuder un peu de chair de l’arbre, sans créer de plaie profonde. Les ouvriers veillent à maintenir un équilibre entre le gemmage et le respect de la plante : ils considèrent les arbres à encens comme leurs enfants. Cette pratique historique, si elle est bien réalisée, ne met pas la ressource en péril. Mais elle suffit à faire réagir la plante.

C’est par un mécanisme de défense que ces larmes à la texture laiteuse et collante comme du chewing-gum viennent perler à la surface du jeune bois, sèchent et se solidifent en trois semaines – quinze jours seulement lorsqu’il fait plus chaud. Ce geste maîtrisé se répète de quatre à six fois par saison. Après deux années de gemmage, on laissera la plante se reposer un an. Chaque arbre à encens, dont certains sont âgés de plusieurs siècles, donne de 300 à 400 grammes de résine par an. La matière première se distille avec un bon rendement, un taux d’environ 10 %. Ainsi, pour obtenir 1 kilo d’huile essentielle, il faut autour de 10 kilos de gomme. Avec, comme horizon au Wadi Dawkah, la production d’un oliban haut de gamme à destination de la parfumerie, dont on puisse garantir l’authenticité, de l’arbre jusqu’à l’essence. Jusqu’à bénéficier, peut-être, un jour, d’une appellation d’origine contrôlée.

Photographies : © Amouage

Smell Talks : Du champ à la data

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Marithé Béchu, responsable développement chez Grasse Expertise, Alexandre Avila, CEO chez LSI et Laurence Léon, parfumeuse chez Expressions parfumées montrent comment le numérique et la RSE redessinent les métiers du parfum à travers la naturalité, la traçabilité, la digitalisation ou encore l’éco-conception, tout en préservant l’héritage local grassois.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Smell Talks : Madagascar, nouvel horizon pour les matières premières naturelles

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Dans la région de Sava, Maison Lautier 1795 développe des filières durables de plantes à parfum (vétiver, gingembre, géranium, cannelle, patchouli…). Suzy Le Helley, parfumeuse, Camille Quintin, Supply Chain Director et Camille Delaby, évaluateur senior, tous trois chez Symrise, reviennent à la fois sur la diversification des cultures aux côtés des producteurs locaux, mais aussi sur la création de nouveaux ingrédients naturels pour la parfumerie fine, qui renforce l’économie agricole malgache. 

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Lee Martin: « Les rencontres seront toujours au cœur du Niche Show London »

Alors que la Paris Perfume Week vient de réaffirmer sa place désormais incontournable dans le calendrier des événements consacrés aux parfums, d’autres capitales mettent progressivement en place leurs propres manifestations. Parmi ces salons émergents, le Niche Show London a vu le jour en 2025 sous la forme d’un événement d’une journée. Une édition plus ambitieuse se tiendra les 23 et 24 avril. Et bien sûr, Nez sera de la partie ! Entretien avec son fondateur, Lee Martin.

En quoi cette deuxième édition du Niche Show London diffère-t-elle de la première ?

Elle est plus grande, plus belle et plus audacieuse. Nous disposons désormais d’un nouvel espace d’exposition quatre fois plus grand que le premier, situé à cinq minutes de Buckingham Palace, la résidence du roi Charles. Cette édition accueille plus de quarante marques venues de dix-sept pays.

Soucieux d’améliorer l’expérience des visiteurs, nous avons ajouté une deuxième journée afin de permettre à un maximum de personnes de venir nous rendre visite. Nous avons également mis en place un « swap shop » où les visiteurs peuvent échanger entre eux leurs parfums de niche inutilisés.

Quelle est la principale ambition du Niche Show London cette année ?

Notre principale ambition a toujours été de créer des liens. Cela se traduit de multiples façons : les visiteurs peuvent entrer en contact avec les marques pour découvrir leurs produits, les marques peuvent nouer des relations avec les professionnels du secteur B2B à des fins commerciales, et les visiteurs peuvent échanger entre eux pour tisser de nouvelles relations. Le lien sera toujours au cœur du Niche Show London, et nous sommes ravis de pouvoir offrir cette expérience sous un même toit, dans un cadre exceptionnel.

Quel est le public cible principal de cette émission ?

Le salon s’adresse à la communauté des parfums, une notion qui a récemment pris une acception très large. Le Niche Show se déroule sur deux jours, chacun étant respectivement réservé aux visiteurs professionnels et au grand public.

Parmi nos visiteurs B2B, on trouve des professionnels du secteur de la parfumerie issus de la vente au détail et de la distribution, de la presse et des médias, ainsi que des réseaux sociaux et de la création de contenu. Nos visiteurs B2C sont celles et ceux qui font leurs premiers pas dans le secteur de la parfumerie, ainsi que les collectionneurs et les passionnés.

Qu’est-ce qu’il ne faut surtout pas manquer lors de cette édition ?

Il y a beaucoup à voir et à découvrir, des marques aux visuels en passant par notre boutique d’échange. Des marques telles qu’Aplomb et Santi Peccatori feront leurs débuts. Qhue New York présente pour la première fois au Royaume-Uni sa collection, qui se caractérise par un design concret inspiré de la jungle urbaine new-yorkaise. Calaj est l’une des marques ultra-niche les plus originales de Roumanie ; à l’opposé, Aentos et Bu Feng dévoilent des parfums aux notes plus douces, empreints d’influences asiatiques.

Le salon sera très varié, car nous avons sélectionné les marques de manière à ce que chacune soit unique et se distingue par ses propres atouts.

Wadi Dawkah : L’Odyssée de l’encens dans les arts

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Employée et commercialisée depuis l’Antiquité, l’oléo-gomme-résine exsudée par les arbres du genre Boswellia, que nous connaissons en français sous le nom d’oliban – dérivé du mot arabe lubān –, a exercé sur les êtres humains une telle fascination qu’il est possible suivre son sillage odorant au long de quelques 3000 ans d’histoire, notamment artistique. Depuis les bas-reliefs égyptiens du IIe millénaire avant notre ère jusqu’à l’art contemporain, l’encens a trouvé sa place dans les œuvres, témoignant de son importance culturelle et cultuelle à travers les âges et les contrées.

Dans cet épisode, Dominique Roques, sourceur d’ingrédients naturels pour la parfumerie depuis plus de 30 ans et chargé d’implanter le projet de renaissance de cet arbre précieux dans le Wadi Dawkah, s’entretient avec l’historienne de l’art et rédactrice pour Nez Clara Muller pour évoquer la place de l’oliban et des arbres qui le produisent dans l’histoire des arts.

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Photo : DR

Un parfum de porcelaine

Depuis la création de la signature olfactive du musée national de la Marine, DSM-Firmenich prolonge le dialogue fécond entre art et parfum. En 2026, Alexandra Monet, parfumeuse de la maison, illustre le propos de la céramiste Alice Riehl, dont l’œuvre Herbarium Interior est présentée au musée de la Toile de Jouy, à Jouy en Josas, non loin de Paris.

Aux sources de l’œuvre

En préambule à l’exposition, une toile de Jouy évoque le vol d’un ballon d’hydrogène qui s’est écrasé à Gonesse dans un champ, semant la panique parmi les paysans pris au dépourvu. On y distingue un petit garçon réfugié dans un arbre, trouvant dans le végétal un abri à la fois familier et rassurant. À la vue de cette image, Alice Riehl s’interroge : à l’ère de l’urbanisation, ce rapport ne devrait-il pas s’inverser ? N’est-ce pas désormais à l’homme de protéger son environnement ? 

Avant la découverte de l’œuvre de cette dernière, un délicat parfum de nature verte invite le visiteur à s’en approcher. Herbarium Interior, un ensemble de porcelaines teintées disposées sur un mur sombre, se déploie au cœur des recherches qui ont nourri l’artiste : archives du musée, photographies et récits de citadins recueillis lors de sa résidence à la Villa Albertine à New York. Par son travail de la terre et le modelage de formes organiques, la céramiste rend hommage au vivant dans une écriture à la fois poétique et figurative qui trouve un écho dans les collections du musée. Depuis la fondation de la manufacture Oberkampf en 1760, la toile de Jouy n’a cessé de représenter une nature omniprésente, à travers motifs floraux et scènes champêtres où humains et végétaux coexistent en harmonie. Héritières du siècle des Lumières, ces compositions inscrivent l’homme dans un monde naturel structurant, révélant un rapport d’équilibre aujourd’hui remis en question par l’omniprésence de l’urbanité.

Le projet d’Alice Riehl s’est construit dans ce dialogue. À partir des archives du musée, enrichi par des interviews de botanistes et défenseurs de l’environnement à New York, il interroge notre lien contemporain au végétal. « Comment peut-on se reconnecter à la nature ? Quel est votre rapport au végétal ? » Quatorze récits personnels ont ainsi été recueillis et traduits dans l’œuvre, comme autant de réponses apportées à ces questions. Certaines trajectoires marquent par leur puissance d’évocation. Ainsi, Saara, une habitante originaire d’Asie occidentale évoque le figuier, qui, comme elle, s’est acclimaté à Brooklyn au fil du temps jusqu’à devenir familier, presque autochtone. Cet arbre ainsi que son parfum continuent ainsi de relier les habitants émigrés à leurs terres natales. Elissah, quant à elle fascinée par les lauriers-roses et leur résilience face à la sécheresse, reste convaincue que la beauté des fleurs constitue « la » clé d’entrée pour se relier au monde végétal, un idéal si fort qu’il conduit à vouloir en capter l’essence à travers leur parfum. « De nombreuses personnes ont cité les odeurs dans leurs récits », s’est ainsi étonnée Alice Riehl ; ainsi, lorsque DSM-Firmenich a proposé de parfumer son œuvre, cela prenait pleinement sens.

Parfum révélateur d’émotions

« J’ai immédiatement été séduite par le travail d’Alice, se souvient Alexandra Monet. À la fois par la dimension figurative et végétale de son univers, mais aussi par le choix de la céramique, support privilégié pour la diffusion du parfum. » Dès leurs premiers échanges, certaines espèces esquissées sur papier entrent en résonance avec l’univers de la parfumeuse : pivoine, érable, laurier-rose, lilas. Autant de plantes dites « muettes », impossibles à extraire directement, mais reconstituables grâce aux technologies contemporaines, notamment les NaturePrint développés par la maison de composition. L’analyse par chromatographie gazeuse et spectrométrie de masse permet alors d’approcher au plus près la signature olfactive de l’érable ou de la pivoine et de reconstituer celles-ci, sans cueillir les plantes. À partir de ces matières, Alexandra Monet propose plusieurs pistes créatives, dont l’une s’impose immédiatement.  

Le parfum, intitulé Green Porcelaine, fait le lien entre le fond et la forme de l’œuvre, reliant l’inspiration du végétal à la porcelaine. « Les émaillages mats d’Alice donnent une forme douce et sensuelle que j’avais envie de retranscrire dans ma création ». L’accord s’est ainsi construit autour d’une formule confortable de notes musquées et boisées, avec un départ nerveux de galbanum et de basilic grand vert, tandis que le cœur floral s’articule autour de la pivoine, du muguet et du lilas. « J’ai aussi fait un clin d’œil au lien entre la nature et la minéralité de la ville en utilisant une molécule captive appelée Casmiwood, à l’odeur boisée, entre terre humide et béton », s’amuse Alexandra Monet.

Surprise totale pour Alice Riehl, qui, dès les premiers essais,  s’émerveille de la précision de cette retranscription figurative. Véritable double olfactif de son travail, le parfum accompagne l’œuvre et semble nous emporter dans son récit. Il en souligne la délicatesse tout en en révélant la fragilité.

Art parfumé ou parcours olfactif ?

Au fil des années, DSM-Firmenich a développé de nombreuses collaborations avec le monde muséal. Certaines prennent la forme d’accompagnements sensibles. Ainsi, Daphné Bugey a imaginé, en 2025, une expérience olfactive pour la rétrospective consacrée à Pekka Halonen au Petit Palais, invitant à une promenade méditative dans les paysages finlandais à travers la création d’un parfum de neige. De même, la signature olfactive développée par Nathalie Lorson pour le musée national de la Marine sublime l’architecture fluide et renforce l’expérience immersive du visiteur. D’autres projets placent le parfum au cœur même du dispositif artistique, à l’image de la création olfactive de Fabrice Pellegrin conçue pour Mustapha Azeroual lors de l’exposition « Sillage » au centre de la photographie de Mougins. Le parfum y était diffusé avec des rayons de lumière pour faire écho à l’œuvre The Green Ray.

Enfin, ces initiatives peuvent également ouvrir sur des questionnements contemporains. Certaines collaborations, présentées en 2024 et 2025 lors de la Paris Design Week et conçues en collaboration avec Alexandre Helwani et Lucas Huillet, exploraient ainsi les enjeux liés au climat, à l’eau (Eau Fraîche) ou à la santé mentale (Folie), tout en expérimentant de nouveaux dispositifs de diffusion sensorielle ou intégrant les neurosciences dans la création.

Que deviendra le parfum après l’exposition ? Green Porcelaine sera-t-il commercialisé ? « Il n’a pas été conçu pour », répondent en duo Alice et Alexandra, presque heureuses que la note demeure étroitement liée à l’œuvre et qu’il soit inconcevable de les imaginer séparément. L’éphémère est aussi ce qui fait la beauté des fleurs et du parfum… L’œuvre devrait cependant connaître une seconde vie lors d’une exposition à New York, comme un juste retour à la ville où tout a commencé.

Herbarium interior – La nature est là où nous vivons, par Alice Riehl
Du 27 mars au 24 mai 2026 au musée de la Toile de Jouy, Jouy en Josas.

Smell Talks : Femmes, parfumerie et indépendance

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Parfumeuses et cheffes d’entreprise indépendantes, Céline Ellena, Karine Deraco et Virginie Armand tracent leur voie en toute liberté. Cette table ronde met en lumière leurs trajectoires, les défis qu’elles relèvent au quotidien et questionne l’émergence d’une approche olfactive singulière, entre héritage, innovation et sensibilité personnelle.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Smell Talks : Marques et maisons de composition, partenaires de création

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Au coeur de la création olfactive, la relation entre marques et maisons de composition représente un dialogue riche et exigeant. Du brief initial au jus final, chaque étape mobilise de multiples expertises et un échange constant. David Lozano, directeur général de Reminiscence, Georges Maubert, Fondateur & CEO de Marie Jeanne, Karine Vinchon, parfumeuse senior chez Robertet et Annabelle Guy, directrice évaluation chez Robertet évoquent la relation entre marques et maisons de composition, entre vision créative, contraintes techniques et enjeux marketing.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Images et imaginaires de Boswellia sacra

Retracer l’histoire de l’arbre à encens dans les images, c’est suivre la manière dont les êtres humains l’ont regardé, utilisé et imaginé au fil des millénaires. Des reliefs antiques aux planches botaniques de l’époque moderne, ses représentations racontent une histoire culturelle autant que naturelle.

Dans les vastes étendues minérales du Wadi Dawkah, les Boswellia sacra lancent leurs troncs noueux vers le ciel. Leur forme semble dire l’effort pour s’arracher au roc, puiser l’eau rare dans les profondeurs et onduler vers la lumière. Certains étalent, au terme d’un tronc tortueux, un houppier bas et aplati. D’autres se ramifient dès le sol en un cône inversé, si bien qu’un seul arbre en semble dix. Leur écorce papyracée se soulève en fines écailles, révélant des nuances de noir, de brun et de jaune. Les blessures infligées par les herbivores et les incisions pratiquées par la main humaine laissent sourdre une résine d’un blanc laiteux qui, en se solidifiant, se métamorphose en larmes translucides. Les feuilles, petites et coriaces, sont disposées en folioles imparipennées au bout des rameaux. Les fleurs, discrètes, portent cinq pétales pâles et dix étamines jaunes. Les petits fruits qui en naissent forment des grappes d’un vert clair, virant au brun lors de la déhiscence. Voilà comment on pourrait, en quelques mots, décrire l’aspect des arbres à encens sudarabiques auxquels les êtres humains, au fil des millénaires, ont accordé tant de valeur. Curieusement, peu de représentations fidèles de ces arbres si singuliers et si précieux sont arrivées jusqu’à nous. Étudier l’histoire de Boswellia sacra dans les images, c’est s’aventurer sur un territoire où règnent incertitudes et imprécisions quant à l’apparence de l’arbre, un territoire, en somme, où l’imaginaire prend souvent le dessus sur le réel1Ce travail ne prétend pas à l’exhaustivité mais constitue une recherche préliminaire sur ce sujet dont l’approfondissement nécessiterait de mobiliser un grand nombre d’autres sources n’étant pas disponibles en ligne et donc difficilement accessibles dans le cadre de la rédaction de cet article.
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Les Arbres du pays de Pount

Temple funéraire d’Hatchepsout, Deir el-Bahari (Égypte), début de la XVIIIe dynastie : Bas-relief de l’expédition au pays de Pount, transport des arbres à encens. (Source : Wikimedia Commons)

Il a longtemps été affirmé que les arbres représentés sur les reliefs de Pount dans le temple funéraire de Deir el-Bahari en Égypte étaient des Boswellia. Ces reliefs commémorent en effet l’expédition organisée vers 1473-1458 av. J.-C. par la reine Hatchepsout au lointain « Pays de Pount » (Pwn.t) d’où provenaient l’oliban, la myrrhe et d’autres denrées prisées en son royaume. Si l’exacte localisation de cette contrée thurifère demeure sujet à débat, les spécialistes la situent généralement vers le nord de la corne de l’Afrique2Kathryn A. Bard et Rodolfo Fattovich, Seafaring Expeditions to Punt in the Middle Kingdom, Leiden, Brill, 2018, p. 156-175. https://doi.org/10.1163/9789004379602_008 ou sur la côte occidentale du Yémen actuel3Frédéric Servajean, « Aromates et parfums d’Egypte », in Senteurs célestes, arômes du passé. Parfums & aromates dans l’Antiquité méditerranéenne (site archéologique Lattara – musée Henri Prades, 20 juin 2024 – 3 février 2025), Frédéric Servajean et Diane Dusseaux (dir.), Gent, Snoeck, 2024, p. 22.. Nous savons que les Égyptiens revinrent de ce voyage avec une riche cargaison, composée pour partie de résines odoriférantes mais également d’arbres résinifères vivants destinés à être transplantés dans le temple de Karnak en l’honneur du dieu Amon4Ce voyage initié par Hatchepsout, s’il est bien connu grâce à la riche documentation iconographique et épigraphique du portique sud de Deir el-Bahari, n’est que le plus célèbre parmi une quinzaine d’expéditions vers Pount organisées au cours d’un peu plus d’un millénaire d’histoire égyptienne. (Frédéric Servajean, « Le pays de Pount et la quête des aromates », in Parfums d’Égypte. Du pays de Pount aux rives du Nil (Musée égyptien du Caire, 1er décembre 2024 – 28 février 2025), Hanane Gaber et Frédéric Servajean (dir.), Gent, Snoeck, 2024, p. 164-167.).

Certaines des scènes représentées montrent des Pountites transportant plusieurs spécimens placés dans des pots ou des paniers en direction du rivage, pendant que des Égyptiens les embarquent sur leurs navires. Les arbres sont ensuite représentés à leur arrivée en Égypte, d’abord lors de l’inventaire des richesses rapportées de Pount, puis plus développés et s’épanouissant en pleine terre. Le doute persiste cependant chez les égyptologues : ces arbres aux branches noueuses et ramifiées – aussi représentés dans les tombes plus tardives de Puyemrê et Rekhmirê5D. M. Dixon, « The Transplantation of Punt Incense Trees in Egypt », The Journal of Egyptian Archaeology, Vol. 55, août 1969, p. 55-65. – sont-ils des Boswellia ou des Commiphora6Abdel-Aziz Saleh, « Some Problems Relating to the Pwenet Reliefs at Deir el-Bahari », The Journal of Egyptian Archaeology, Vol. 58, août 1972, p. 140-158. ? Certains éléments semblent caractéristiques des deux genres, mais d’autres demeurent stylisés selon les conventions de l’art égyptien7« Les arbres égyptiens sont figurés de façon toute conventionnelle, mais presque toujours, lorsqu’il s’agit d’un grand tableau où l’espèce même de l’arbre représenté a son importance, les artistes égyptiens s’appliquaient à en reproduire au moins les caractères principaux, en les stylisant un peu selon leurs procédés ordinaires » (Gustave Jéquier, « Lieblein, J., Le mot anti n’indique pas myrrhe, mais encens, oliban. Christiania Videnskabs Selskabs Forhandlinger for 1910 n° 1 », Sphinx : revue critique embrassant le domaine entier de l’égyptologie, 1912, n° 16, p. 24)., ne permettant pas une identification formelle. L’ambiguïté semble d’autant plus forte que les arbres des reliefs pountites présentent deux formes : certains sont dotés d’un feuillage luxuriant dont chaque feuille est dessinée, alors que pour d’autres, seules les branches pointues et le contour du feuillage sont représentés. S’agit-il de deux espèces distinctes ou bien, selon l’hypothèse privilégiée, d’une même espèce en état de dormance puis en plein épanouissement ?

Le texte accompagnant les images ne s’avère pas plus explicite. Le terme sénétcher (ou snṯr) a le plus souvent été interprété par les égyptologues comme désignant les résines issues des arbres du genre Boswellia, tandis que le mot, ântyou (ou ‘ntyw) désignerait la myrrhe8Frédéric Servajean, « Aromates et parfums d’Egypte », in Senteurs célestes, arômes du passé. Parfums & aromates dans l’Antiquité méditerranéenne (Site archéologique Lattara – musée Henri Prades, 20 juin 2024 – 3 février 2025), Frédéric Servajean et Diane Dusseaux (dir.), Gent, Snoeck, 2024, p. 22.. Or c’est ce second terme que l’on trouve le plus fréquemment associé aux arbres et aux amas de résine représentés dans les reliefs de Deir el-Bahari, ce qui mena certains égyptologues de la première moitié du XXe siècle à proposer que le mot ‘ntyw désignerait en réalité l’oliban et l’arbre qui le produit9Jens Lieblein, Le mot antin’indique pas myrrhe, mais encens, oliban, Christiania Videnskabs Selskabs Forhandlinger, 1910.. Néanmoins, plus récemment, Frédéric Servajean a affirmé que ‘ntyw désignerait bien la myrrhe, plus facile à obtenir en grande quantité car les Commiphora myrrha poussent généralement plus près des côtes que les Boswellia. Les arbres représentés seraient donc des arbres à myrrhe10Frédéric Servajean, « Les pays des arbres à myrrhe et des pins parasols. À propos de Tȝ-nṯr », EniM 12, 2019, p. 87-122.. Faute de preuves nouvelles, le doute perdurera quant à la nature exacte de ces arbres pourtant spectaculaires, d’autant que rien n’exclut une confusion, à l’époque pharaonique, de taxons aujourd’hui bien différenciés11Jesus Trello, « The incense distribution scene in TT 39 – redistribution of economic goods to Deir el-Bahari and other locations in Western Thebes », Polish Archaeology in the Mediterranean, Vol. 30, n° 1, 2021, p. 157-186..

Manuscrits des mondes byzantin et islamique

Dioscoride, De materia medica, copie arabe de Mîrzâ Bâqir, Téhéran ou Mashhad (Iran), 1889–1890 : folio 39v « Al-lubân« . (Source : Spencer Collection, The New York Public Library)

Là où les bas-reliefs égyptiens laissent place à une grande ambiguïté, certains manuscrits médiévaux permettent une identification plus précise de l’arbre à encens dont quelques-unes des premières représentations figurent dans diverses copies de traités de médecine antiques, tels que le De materia medica de Dioscoride. Ce médecin et botaniste grec du Ier siècle recommandait en effet l’usage de l’écorce de l’arbre à encens et de la résine d’oliban pour traiter divers maux12Au chapitre LXX, Dioscoride écrit : « l’écorce de l’encent se brulle, & fait fumée, avec un flairement de bon odeur. Cette écorce se brulle pareillement, & ha la même vertu que l’encent. » [sic] (traduction de Martin Mathée, Les six livres de Pedarion Dioscoride d’Anazarbe de la matière médicale, translatez de Latin en François. A chacun Chapitre sont adjoustees certaines annotations fort doctes, et recueillies des plus excellens Medecins, anciens et modernes, Premier Livre, publié à Lyon, par Balthazar Arnoullet, 1553, p. 38.). On trouve ainsi l’image d’un Boswellia, accompagnée de deux paniers contenant des larmes de résine solidifiées, dans une version byzantine de cet influent traité (ms. M.652, fol. 230v) datant du milieu du Xe siècle13On y découvre aussi, dans le folio suivant (231R), une illustration de l’écorce et à nouveau de la résine elle-même, dans un panier.. L’arbre y est représenté schématiquement, doté de longues aiguilles d’un vert foncé rappelant plutôt la famille des Pinacées que celle des Burséracées14Ce qui n’a rien d’étonnant car les arbres producteurs de résine familiers d’un illustrateur de la région de Constantinople étaient vraisemblablement plutôt de la famille des pins. De Marco Polo à Linné, nombreux seront aussi les occidentaux à assimiler l’arbre à encens à un conifère., et accompagné d’une légende indiquant : « la manne de l’oliban » (ΛΙΒΑΝΟΥ ΜΑΝΝΗ)15Le mot grec employé ici, ΛΙΒΑΝΟΥ ou, en minuscules normalisées, λιβάνου, qui désigne à la fois l’oliban et l’arbre qui le produit, est le génitif du mot λίβανος, que l’on translittère par libanos, lui même dérivé de la racine sémitique lbn (qui a donné des termes liés au lait ou, plus largement, à la blancheur associée à celui-ci) qui est également à l’origine de l’arabe lubān (لبان), de l’hébreu ləḇōnā (לְבוֹנָה) et du français « oliban ». Les grecs désignaient d’ailleurs  les régions thurifères (thurifera regio, du grec thus, « matières à brûler ») du sud de l’Arabie par l’expression Libanotophoros ( λιβανωτοφόρος), c’est-à-dire, littéralement, « productrice d’oliban »..  

Boswellia sacra figure aussi dans certaines des traductions arabes du texte grec original. On le trouve notamment dans le Kitāb al-Ḥašāʾiš fī hāyūlā al-ʿilāg ̌al-ṭibbī (ms. Or. 289, fol. 16v) illustré par un artiste de Samarcande vers 1083. Curieusement, l’artiste n’a pas figuré la résine mais mis en valeur d’autres caractéristiques de l’arbre : les nœuds du tronc, la forme crénée-serratée de la marge des folioles ou encore les fruits, représentés sous forme de sphères brun-jaune rassemblées aux extrémités des branches. Malgré une grande stylisation, notamment du port général de l’arbre, ces traits saillants dénotent, sinon une connaissance de la plante de première main, du moins des sources relativement précises quant à son aspect réel. Ces mêmes traits sont repris par les copistes de plusieurs autres manuscrits arabes du De materia medica, qui y ajoutent parfois l’écoulement d’un liquide jaune de part et d’autre du tronc, ainsi qu’une natte tressée placée aux pieds de l’arbre (BnF, ms. Arabe 4947 ; McGill, ms. 7508 ; NYPL, Persian ms. 39). Cette manière de représenter l’arbre se retrouve égalementdans une version seldjoukide16L’Empire seldjoukide, ou le Grand Empire seldjoukide, était un empire médiéval de confession musulmane sunnite qui s’étendait  de l’Anatolie et du Levant à l’ouest jusqu’à l’Hindou Kouch à l’est, et de l’Asie centrale au nord jusqu’au golfe Persique au sud et dont l’apogée est située à la fin du XIe siècle. d’un autre ouvrage de pharmacologie antique, Le Livre de la thériaque, datant de 1199 et conservé sous le titre Kitāb al-diryāq (BnF, ms. Arabe 2964), ce qui permet de supposer l’existence d’une tradition iconographique proprement islamique de l’arbre à encens dans la littérature médicale17Aucune des illustrations trouvées au sein de manuscrits occidentaux ne reprend en effet ces caractéristiques. Les artistes occidentaux, ignorant ces détails de l’aspect de l’arbre, se reposent principalement sur la représentation de la résine (sous forme de larmes) pour caractériser celui-ci, le reste n’ayant aucune ressemblance avec la réalité. On peut donc supposer, par comparaison, qu’au moins certaines des enluminures trouvées dans les manuscrits arabes émanaient à l’origine d’une représentation de l’arbre d’après nature par des artistes du sud de la péninsule arabique. Cependant, une étude exhaustive de ces représentations dans littérature médicale arabe médiévale reste à faire..

Dans certains ouvrages encyclopédiques cependant, l’arbre à encens perd certains de ses traits distinctifs : fruits et résine disparaissent, les feuilles deviennent indifférenciées, et seule la ramification des troncs débutant dès le sol semble conserver à l’image un vague rapport avec l’arbre réel. C’est notamment le cas dans plusieurs versions illustrées du célèbre ʿAjā’ib al-makhlūqāt wa gharā’ib al-mawjūdāt d’al-Qazwīnī (XIIIe siècle). Qu’il s’agisse de la version perse de 1537 conservée par la National Library of Medicine des États-Unis (ms. P1, fol. 152b), de celle du XVIIe siècle illustrée de peintures Deccani de la British Library (ms. OR 162, fol. 273r), ou encore de la copie ottomane de 1717 du Walters Art Museum (ms. W.659, fol. 216a), seul le texte autorise l’identification formelle du Boswellia. Si cette stylisation grandissante peut être attribuée au fait que l’ouvrage, contrairement aux traités de pharmacopée, n’était pas destiné à faciliter l’identification des plantes évoquées, on peut aussi envisager que les copistes, manquant de modèles d’après nature, ignoraient tout simplement l’aspect de cet arbre exotique pour eux.

L’Europe médiévale et pré-moderne

Matthaeus Platearius, Le Grant Herbier en françois, imprimé par Pierre Le Caron, Paris (France), vers 1498 : « De olibane« .
(Source : Historical Medical Library of The College of Physicians of Philadelphia)

En Europe occidentale, ce n’est qu’à partir des XIIIe et XIVe siècles que l’on trouve des tentatives d’illustration botanique de l’arbre dans des manuscrits enluminés sur les simples. Il apparaît ainsi, méconnaissable, dans le manuscrit Egerton 747 du Tractatus de herbis (vers 1280-1350). Au bas du folio 071r, l’arbre nommé Olibanum évoque davantage l’olivier, avec un tronc mince surmonté de feuilles simples, fines et linéaires18Alors que les feuilles de Boswellia sacra, rappelons-le, sont des feuilles composées imparipennées aux folioles sessiles oblongues aux marges plus ou moins profondément crénées ou serratées. La confusion vient possiblement de l’une des descriptions de l’arbre que Pline l’Ancien rapporte dans son Histoire Naturelle : « Il est certain qu’il a l’écorce du laurier ; quelques-uns ont dit que la feuille aussi est semblable à celle de cet arbre. » (Livre XII, XXXII, traduit du latin par Émile Littré, Paris, J.J. Dubochet, 1848-1850). Or les feuilles de laurier rose et d’olivier ont une forme relativement similaire. Pline affirmait d’ailleurs qu’il est souvent impossible de reconnaître les plantes à partir des dessins des herbiers illustrés qui, déjà à son époque, étaient généralement composés de copies de copies, et de ce fait fort peu précis.. Au XVe siècle, dans la traduction française du traité, le Livre des simples médecines19Le corpus du Livre des simples médecines est souvent attribué à Matthaeus Platearius. En réalité, ce dernier était l’auteur, au XIe siècle, du Liber de simplici medicina ouCirca Instans, ouvrage de médecine qui servit de base à la compilation latine connue sous le nom de Tractatus de herbis (attribuée à Barthélemy Mini de Sienne) dont le Livre des simples médecines est la traduction française. (Alice Laforêt, « Peindre l’arbre au Moyen Âge. Les herbiers enluminés de la Bibliothèque nationale de France », L’Histoire à la BnF, 10 mai 2017. https://doi.org/10.58079/pmnz), Boswellia sacra est souvent représenté comme un arbre à port arrondi, symétrique, sans traits distinctifs20Par exemple dans le ms. NAF 6593 (fol. 152) et le ms. Français 19081 (fol. n.p.) de la BnF, dans le ms. 626 (fol. 188r) de la Wellcome collection, ou encore dans le ms. 369 (fol. 465v) de la Médiathèque Jean Levy de Lille qui tous font figurer l’arbre sans représenter la résine., si ce n’est, dans certaines copies, la présence d’amas résineux jaunâtres sur le tronc et les branches (BnF, ms. Français 623, fol. 138r ; ms. Français 1307, fol. 197 ; ms. Français 1310, fol. n.p.). L’organisation alphabétique de ce traité donne en outre naissance à des représentations plus étonnantes. En effet, dans l’ordre des substances médicinales mentionnées, le Boswellia sacra, sous le nom latin d’olibanum ou olibane, se trouve juste après l’évocation de l’os de seiche. Le mollusque céphalopode se trouve donc fréquemment représenté superposé perpendiculairement à l’arbre (BnF ms. Français 9136, fol. 213v ; ms. 2888, fol. 149r ; ms. 12319, fol. 239 ; ms. 12320, fol. 145 ; etc.)21Le texte ne recommande en aucun cas le mélange de ces ingrédients dont le rapprochement n’est originellement justifiable que par l’ordonnancement alphabétique des entrées du traité.. Peut-être l’un des copistes opta-t-il pour cette configuration en raison d’un espace restreint sur la page et fut-il ensuite imité par les suivants22Cette hypothèse n’a pu être vérifiée car les manuscrits du Livre des simples médecines n’ont pas tous été numérisés. Nous ignorons donc si l’une des versions non accessibles en ligne pourrait venir étayer cette hypothèse d’une illustration conjointe de deux entrées en raison d’un manque de place sur le folio. Celles dont nous disposons ne semblent en tout cas pas corroborer cette idée puisque à chaque entrée correspond bien une illustration (dont l’une rassemble deux images en une). L’hypothèse d’une illustration du produit lui-même d’un côté (l’os, la résine), et de l’organisme vivant à l’origine de ce produit de l’autre (la seiche, l’arbre à encens) ne semble pas tenir non plus. ? Si la raison de cet improbable assemblage reste un mystère, le résultat en est d’une étrangeté délicieuse.

À la fin du XVe siècle, les premiers herbiers imprimés, tels que le Gart der Gesundheit  et l’Hortus Sanitatis de Jean de Cuba ou encore le Grant Herbier en françoys, reproduisent et figent les formes schématiques de l’arbre popularisées par les manuscrits. Boswellia sacra y est réduit un tronc droit, à quelques rameaux rigides et symétriques, à de grandes feuilles falquées et lancéolées et quelques grosses larmes s’écoulant du tronc central23Pour la forme et les proportions, cette représentation semble directement inspirée de l’illustration du folio 188r de l’exemplaire du Livre des simples médecines de la Wellcome Collection (ms. 626) illustré vers 1470.. Ces incunables24Livres imprimés en Europe avant le XVIe siècle, considérés comme des succédanés des manuscrits médiévaux. privilégient des images simples à des fins mnémotechniques, selon la tradition iconographique de la fin du Moyen Âge25C’est aussi le cas dans certains herbiers médiévaux arabes dans lesquels l’image sert de point d’ancrage pour la mémoire. Cependant, dans les traditions iconographiques islamiques, cet aspect mnémotechnique n’est pas la seule justification de l’image qui est aussi didactique (impliquant un certain réalisme fonctionnel) et esthétique. :  il s’agit moins de reproduire fidèlement l’aspect d’une plante que de mettre en avant un détail caractéristique (ici, l’exsudation résineuse) favorisant son identification26Cette grande simplification soulève évidemment une difficulté dans l’identification de l’arbre grâce aux seules images. En effet, plusieurs arbres résinifères peuvent être visuellement confondus puisque ce n’est pas leur aspect réel qui est représenté, mais leur caractéristique commune de laisser suinter une gomme-résine..

Fragilité des sources textuelles

Christophe-Paul de Robien, Description historique rédigée par le président de Robien, des collections conservées dans son cabinet, Rennes (France), vers 1740–1756 : planche 52 « Graine d’ Euphorbe ; Euphorbe ; Oliban ; Térébenthe ; Sapin ; Pin ; Beaume du Perou ; Liquidambar ; Beaume de Copau ; Beaume Nouveau ; Beaume de Tolu ».
(Source : Bibliothèque de Rennes Métropole Les Champs libres)

La pauvreté des représentations occidentales de Boswellia sacra tient aussi à l’incertitude qui régna longtemps quant à l’aspect de cet arbre lointain. Les images ne sont pas réalisées d’après nature mais d’après des copies antérieures ou des témoignages écrits, eux-mêmes approximatifs. Les descriptions de l’arbre fournies par les auteurs antiques comme Hérodote, Théophraste, Diodore de Sicile, Claude Ptolémée, Strabon, Dioscoride, ou Ovide, sont en effet souvent contradictoires, voire teintées de mythes. Pline l’ancien constate d’ailleurs déjà, au Ier siècle, que nul ne s’accorde ni sur la forme de l’arbre ni sur sa taille, et qu’aucun Grec ni Latin n’en a donné une description sûre. En 1688, dans son Histoire de Louis le Grand, Jean Donneau de Visé indique encore : « La forme de cet arbre est tellement disputée, qu’on n’en a point encore entièrement décidé27Jean Donneau de Visé, Histoire de Louis le Grand contenue dans les rapports qui se trouvent entre ses actions et les qualités et vertus des Fleurs et des Plantes, Paris, 1688, fol. 18. (ms. Français 6995, conservé par la BnF). Dans ce curieux ouvrage, l’auteur donne la parole à divers végétaux pour louer Louis XIV à travers des parallèles entre les vertus du roi et celles des plantes. La première est l’arbre à myrrhe, la seconde est l’arbre à encens. Celui-ci s’adresse au monarque en ces termes : « Ma forme est fort disputée; Le Roy Antigonus disoit que je ressemblois au Thérébinthe, et le Roy Juba, que j’avois du rapport à l’Erable du pont Euxin. Plusieurs assurent que ma feuille ressemble au Laurier, et c’est la plus commune opinion. On ne dispute point touchant la manière, dont vous êtes fait, et tout le monde convient, que si la bonne mine, et l’air majestueux, et affable, faisoient choisir les Rois, et que vôtre naissance ne vous eut pas donné une couronne, vous auriez celle de toute la Terre, si elle n’avoit qu’un souverain. ».. » Ce qui n’empêche pas le peintre et miniaturiste Jean Joubert d’accompagner le texte d’une représentation en couleurs de l’arbre, le dotant, suivant l’une des descriptions rapportées par Pline, d’un feuillage ressemblant à celui du laurier, et l’accompagnant de six cassolettes fumantes.

De manière générale, les quelques images produites entre la fin du XVIe et le XVIIIe siècle, si elles se départissent enfin de la symétrie et de l’extrême simplification des miniatures médiévales, ne sont guère plus fidèles. La gravure d’André Thevet pour sa Cosmographie universelle (1575), largement copiée, montre pour la première fois non seulement l’arbre en situation dans un paysage vallonné et rocheux mais également la récolte de l’oliban28Au début du siècle, une illustration chinoise montrait également la récolte de la résine. La Chine découvre en effet l’oliban sous le règne de Han Wudi (r. 141-87 av. J.-C.) et en devient grande importatrice durant les dynasties Sui (581-618) et Tang (618-907). Il est désigné par les termes  Xunlu Xiāng (薰陸香) (attesté dès le IIIe siècle) et Rǔ Xiāng (乳香) (à partir du VIIIe siècle). Or dans une copie de 1503 du 本草品彙精要 (La matière médicale classifiée), on découvre deux illustrations de l’arbre à encens, chacune surtitrée par l’une de ces deux désignations. La première montre des amas de résine – colorée d’un vert fluo inhabituel – se formant sur le tronc grisâtre d’un arbre. La seconde représente un homme creusant le sol autour du pied de l’arbre (peut-être pour retrouver les larmes tombées au sol) tandis qu’on aperçoit quelques morceaux de résine dorée dans un panier. : l’incision des troncs, le décollement de la résine et son transport dans des jarres. L’arbre cependant, bien qu’il laisse s’écouler des larmes de résine, ne ressemble ni à un Boswellia, ni au pin auquel Thevet, suivant Marco Polo29En 1556 avait en effet paru la première édition imprimée en français du Livre de Marco Polo  (1298-1307), sous le titre La Description géographique des provinces & villes plus fameuses de l’Inde Orientale, dans lequel on lisait que l’ « encens blanc » de la région d’Aden viendrait « de certains petits arbres qui sont semblables aux sapins » (Marco Polo, La Description géographique des provinces & villes plus fameuses de l’Inde Orientale, Paris, Groulleau, 1556, p. 256.) Or Thevet écrit lui aussi que l’arbre qui donne l’encens « a la semblance de ces pins portant résine, quoi qu’il y ait peu d’hommes de pardeça qui se puissent vanter d’en avoir vu » (André Thevet, La Cosmographie universelle d’André Thevet cosmographe du roy, Tome I,Paris, G. Chaudière, 1575, p. 118)., prétend l’assimiler. Les images dérivées de cette gravure, comme celle que l’on trouve en 1602 dans l’Histoire des drogues d’Antoine Colin et Cristóbal Acosta, perpétuent ainsi un modèle faux, mais d’autant plus persistant qu’il est peu concurrencé. Entre la fin du XVIIe et celle du XVIIIe siècle, une autre représentation dérivée de celle de Thevet illustre ainsi, avec de minimes variations, l’Histoire générale des drogues (1694) de Pierre Pomet, Nouvelles relations de l’Afrique occidentale (1728) de Jean-Baptiste Labat, ou encore La Géographie sacrée et les Monuments de l’histoire sainte (1784) de Joseph Romain Joly

Planches botaniques et querelles taxonomiques

Hermann A. Köhler, Medizinal-Pflanzen in naturgetreuen Abbildungen mit kurz erläuterndem Texte, Gera (Allemagne), 1887 : planche 175 « Boswellia carterii« .
(Source : Biodiversity Heritage Library)

En 1793, une planche de Benedetto Bordiga publiée dans Storia delle piante forastiere le più importanti nell’uso medico, od economico, prétend représenter « L’Olibano » mais ne montre en réalité qu’un rameau typique de conifère, suivant la classification erronée de Carl von Linné qui affirmait, en 1749, que l’arbre à encens appartiendrait au genre Juniperus30L’expédition scientifique danoise au Yémen de 1761-1763 aurait dû permettre de rectifier cette erreur puisque l’un de ses objectifs était d’identifier précisément les denrées mentionnées dans la Bible, dont l’oliban sudarabique. Le suédois Peter Forsskål, élève de Linné et naturaliste de l’expédition, était expressément chargé de décrire botaniquement les arbres à encens, d’en rapporter des graines et de recueillir des informations sur la récolte de la résine. Forsskål meurt cependant en 1763, avant d’atteindre la région du Hadramaout où poussaient les Boswellia. (Mats Thulin, The Genus Boswellia (Burseraceae). The Frankincense trees, Acta Universitatis Upsaliensis, 2020, p. 12.) C’est ainsi qu’en 1832, dans Medical botany : containing systematic and general descriptions de William Woodwille et William Jackson Hooker, il est encore écrit que l’oliban proviendrait de Juniperus Lycia et qu’il serait importé de Turquie et des Indes orientales.. L’une des premières représentations fidèles d’un fragment d’arbre du genre Boswellia figurait pourtant dans une série d’esquisses au graphite réalisées d’après nature par l’architecte bolonais Luigi Balugani lors de son passage dans le nord de l’actuelle Éthiopie en 1769-177031« The first Europeans to see and depict a frankincense tree were James Bruce and Luigi Balugani, during their travel in Abyssinia searching for the source of the Nile. In January 1770, near the Takazze River, they found the Ethiopian frankincense tree, “Anguah”. » (Mats Thulin, ibid.). On y découvre plusieurs rameaux d’une espèce africaine portant fleurs et fruits, mais il est probable que ces dessins, inachevés, soient longtemps restés confidentiels.

Au XIXe siècle, l’essor de la botanique, conjugué à la colonisation européenne et à l’expansion du commerce international32Notons par exemple les relations commerciales qui s’instaurent entre l’Empire d’Oman et la Grande-Bretagne en 1798, puis avec les Etats-Unis d’Amérique en 1833., entraîne la (re)découverte de plusieurs espèces de Boswellia. En 1807, le botaniste écossais William Roxburgh, installé en Inde, nomme le genre botanique en hommage à son confrère John Boswell. C’est ainsi l’espèce indienne Boswellia serrata33Henry Thomas Colebrooke, « On Olibanum or Frankincense », Asiatic researches, or, Transactions of the Society instituted in Bengal for inquiring into the history and antiquities, the arts, sciences and literature of Asia, Vol. 9, 1809, p. 377-382. L’espèce est également nommée Boswellia thurifera, appellation dérivée de celle de Libanus thuriferus imaginée par Colebrook. (John Fleming, « On Boswellia thurifera Roxb. ex Fleming », Asiatic Researches, or Transactions of the Society instituted in Bengal for inquiring into the history and antiquities, the arts, sciences and literature of Asia, Vol. 11, 1810, p. 158). qui est décrite et représentée la première, plusieurs décennies avant l’espèce sudarabique34Alors que dans l’Antiquité, Hérodote (et d’autres) affirmait que l’Arabie était la seule contrée à produire l’oliban et que pendant longtemps l’encens d’Arabie, produit par B. sacra, est appelé « véritable oliban » et considéré comme le meilleur, certains auteurs du XIXe siècle, en particulier anglais, en viennent à douter de l’existence d’un encens sudarabique, supposant qu’il proviendrait en réalité de l’Inde (ce qui laisse supposer un biais colonial).. Cette dernière est baptisée B. sacra en 1867 par le botaniste suisse Friedrich A. Flückiger. Trois ans plus tard, le naturaliste anglo-indien George C. M. Birdwood décrit ce qu’il considère comme trois nouvelles espèces originaires de Somalie, dont B. carterii35George Birdwood, « On the Genus Boswellia, with Descriptions and Figures of three new Species », Transactions of the Linnean Society of London, Vol. 27, n° 2, 1870, p. 111-148., si proche de B. sacra que la plupart des botanistes les considèrent aujourd’hui comme conspécifiques36Du point de vue nomenclatural, B. sacra et B. carteri sont aujourd’hui traitées comme conspécifiques. Quelques études montrent cependant qu’il existerait des différences entre l’arbre d’Arabie et celui de Somalie (Voir : Xiuting Sun, Yujia Yang, Chuhan Peng, Qing Huang, Jianhe Wei, Xinquan Yang, « Frankincense from Boswellia: A review of species, traditional uses, phytochemistry, pharmacology and toxicology », Chinese Herbal Medicines, 2025. https://doi.org/10.1016/j.chmed.2025.09.007).  C’est sous les deux noms que l’arbre d’Arabie apparaît dans les planches botaniques de la fin du siècle. Celles-ci manifestent une grande précision anatomique : écorce, folioles, inflorescences, capsules et graines y sont représentées en détail grâce aux techniques de la chalcographie puis de la chromolithographie. Si plusieurs méritent attention, l’une des plus célèbres reste celle de Walter Müller pour le Medizinal-Pflanzen (1887-1898)d’Hermann A. Köhler. Après presque deux millénaires de spéculations et d’approximations occidentales concernant leur apparence, les arbres à encens sont plus près que jamais d’être fidèlement représentés37En 1904, l’arbre apparaît de manière moins réaliste dans le chapitre sur « Les résiniers » dans Les plantes originales d’Henri Coupin, doté de fruits étrangement semblables à des olives et de feuilles lancéolées peu caractéristiques, ce qui laisse supposer que les planches botaniques d’après nature du siècle précédent ont mis un certain temps à diffuser l’apparence réelle de la plante.. Cependant, jusqu’à l’arrivée des premières photographies au début du XXe siècle38L’une des premières images photographiques de Boswellia sacra semble être celle prise dans le Dhofar par le diplomate et explorateur britannique Bertram Thomas en 1928 et publiée dans son ouvrage Arabia Felix : Across the Empty Quarter of Arabia, Londres, Jonathan Cape, 1932, p. 122., le port général de l’arbre reste encore un mystère pour ceux qui n’ont pas eu la chance de voyager jusqu’à lui, puisque les planches botaniques, exécutées d’après des échantillons, ne s’attachent qu’aux rameaux, jamais à l’arbre entier.

L’Arbre à l’époque contemporaine

Dans la création contemporaine, Boswellia sacra apparaît enfin dans toute sa majesté, sa forme si singulière inspirant artistes et designers. En 2021, l’artiste anglo-omanaise Latifah A. Stranack consacre ainsi une série de dix toiles à cet arbre indissociable de son héritage omanais : The Frankincense Series. Les Boswellia, rendus par une touche vive qui confère à chaque arbre une vibration singulière et une silhouette immédiatement reconnaissable, y apparaissent dans l’atmosphère éthérée d’un camaïeu de bruns et de bleus. Certaines toiles saisissent feuilles et fleurs en vue rapprochée, d’autres évoquent la récolte de l’oliban par des hommes rapidement esquissés, d’autres encore représentent des femmes en costume traditionnel faisant brûler la résine.

L’arbre nourrit également le travail des architectes et designers. Le pavillon d’Oman à l’Expo 2020 Dubaï, conçu par l’agence d’architecture F&M Middle East, s’inspirait explicitement des formes de Boswellia sacra avec sa façade de lattes de bois clair évoquant les branches disposées autour d’un volume central orné de motifs végétaux stylisés. La scénographie intérieure déclinait ce thème décoratif avec divers rappels de la texture de l’écorce, de la ramification complexe et des larmes de l’arbre.
Les qualités esthétiques du Boswellia ont également inspiré une collection de mobilier au designer italien Gaetano Pesce, invité en 2024 par la maison Amouage à visiter le Dhofar. Inspiré par les ondulations de l’arbre pour résister au vent, le designer italien a dessiné une série de fauteuils sculpturaux réalisés en résines multicolores. Leur dossier reprend la silhouette stylisée de Boswellia sacra  et l’une des pièces, « Oman Chair with Frankincense », intègre même la résine d’oliban à la structure de l’assise. Ici, la représentation de l’arbre à encens s’émancipe des enjeux scientifiques ou didactiques pour devenir un motif purement décoratif.

Retracer l’histoire de Boswellia sacra dans les images, c’est donc cheminer dans l’histoire de l’humanité et de ses croyances, dans l’histoire de la médecine et de la botanique, du colonialisme, des techniques de représentation et des manières de voir. De l’arbre à peine identifiable des reliefs de Pount aux œuvres contemporaines, se dessine une constellation d’images approximatives, savantes, codifiées ou imaginaires, à travers lesquelles nous apprenons à considérer autrement – avec les yeux, les savoirs et l’imagination des artistes et des scientifiques du passé – cet arbre si longtemps entouré d’une aura de légende et de mystère.

Smell Talks : Peau, odeur et parfum

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Notre peau a-t-elle une odeur propre ? Cette odeur corporelle influence-t-elle l’attractivité ? Valentine Brémond-Bostoen, docteure en neurosciences comportementales, explore l’impact de l’âge ou du sexe sur les caractérisations chimiques cutanées. Benjamin Bélizon, parfumeur Fine Fragrance chez Mane, complète cette approche en évoquant, en miroir, l’influence de la peau sur l’évolution d’un parfum.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Icônes : DKNY Be Delicious, par Maurice Roucel

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Dans le premier épisode de cette série, il revenait sur le succès de Musc Ravageur pour les Éditions de parfums Frédéric Malle. Aujourd’hui, Maurice Roucel évoque DKNY Be Delicious, une fragrance composée pendant ses douze années passées à New York, dans laquelle il a voulu saisir la fraîcheur et la vitalité de la « Big Apple ».

Un podcast by Nez, en partenariat avec Symrise.

Photo : DR.

Soline Godet : « Le Congrès Olfaction & Perspectives s’inscrit pleinement dans la mission de la Cosmetic Valley : fédérer, structurer et faire rayonner l’excellence à la française »

La Cosmetic Valley, dont l’épicentre se situe à Chartres, en Eure-et-Loir, est le pôle de compétitivité de la filière parfumerie-cosmétique. Elle fédère à la fois des acteurs industriels et académiques, universités comme centres de recherche. Afin de favoriser les échanges au sein de cet écosystème, elle organise tout au long de l’année plusieurs salons et congrès, dont Olfaction & Perspectives, qui se tiendra le 19 mars prochain à Bois-Colombes. Soline Godet, directrice générale adjointe Entreprises et Territoires du pôle, a répondu à nos questions.

En quelques mots, quel est pour vous l’objectif de la 7e édition du Congrès Olfaction & Perspectives, dont vous proposez une 7e édition le 19 mars prochain ? 
Le Congrès Olfaction & Perspectives est un lieu de convergence. Nous y réunissons chercheurs, industriels, créateurs et thérapeutes autour d’un même sujet : comprendre l’odorat pour mieux l’utiliser. L’objectif est double : faire avancer la connaissance scientifique et transformer cette connaissance en innovation concrète pour les secteurs du parfum, de la cosmétique et de la santé. C’est aussi un espace de dialogue. L’olfaction reste un sens sous-estimé et nous voulons lui redonner sa juste place.

Quelles sont pour vous les grandes tendances actuelles de la recherche sur l’olfaction et celles des années à venir ? 
La première tendance est neuroscientifique. On explore de plus en plus finement le lien entre odeur, mémoire, émotion et comportement. La deuxième est technologique. L’intelligence artificielle accélère la formulation, la prédiction sensorielle et la compréhension des récepteurs olfactifs. Troisième axe majeur : la santé. L’olfaction n’est plus seulement un sujet sensoriel. La perte d’odorat peut constituer un signal précoce de pathologies comme Alzheimer ou Parkinson. Les odeurs sont étudiées pour leur impact sur le stress et la régulation émotionnelle tandis que de nouveaux protocoles de rééducation olfactive se développent.

Comment le Congrès s’inscrit-il dans le rôle et les missions de la Cosmetic Valley ?
Le Congrès s’inscrit pleinement dans la mission de Cosmetic Valley : fédérer, structurer et faire rayonner l’excellence à la française. Notre rôle est de créer des passerelles entre la recherche académique et l’industrie, de stimuler l’innovation et d’anticiper les mutations scientifiques. C’est une démarche cohérente avec l’écosystème que nous animons au quotidien.

Crédit photo : Heading 360

Smell Talks : Durabilité et naturalité

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Comment la parfumerie peut-elle se réinventer à travers des innovations durables face aux enjeux climatiques et aux attentes croissantes des consommateurs ? Le point avec Flora Renda, Sustainable Sourcing Manager, Élodie Durbec, parfumeur ingrédients naturels, toutes deux chez Robertet et Hedi Derouiche, directeur technique et co-fondateur de la société Actifs Précieux.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Smell Talks : Les fruits en parfumerie

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Comment les notes fruitées sont-elles apparues en parfumerie ? Depuis l’apparition des premières molécules de synthèse jusqu’aux derniers progrès dans l’extraction d’ingrédients naturels, Eléa Noyant, Naturals Marketing Manager chez Givaudan et Victor Viard, Naturals Product and Process Development Specialist chez Givaudan, retracent leur évolution.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photo : Clément Savel.

Smell Talks : Le parfum d’un film

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Marc Daniel Heimgartner, parfumeur principal, Sidonie Grandperret, parfumeuse créative senior, tous deux chez Luzi et Thierry Hatier, directeur de la programmation des Rencontres 7e art de Lausanne racontent comment ils ont ajouté une dimension sensorielle inédite au film Les Parapluies de Cherbourg, en imaginant huit fragrances illustrant des moments-clés de l’œuvre de Jacques Demy.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

Photo : Clément Savel.

1+1 : Symbiosa – Charlotte Gautier Van Tour & Julie Massé

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La plasticienne Charlotte Gautier Van Tour tisse un univers peuplé de créations évolutives formées de matières organiques vivantes, comme les algues et le monde bactérien. Pour offrir une dimension olfactive à l’installation qu’elle a conçue pour l’exposition « Voir la mer », au MAIF Social Club (Paris), elle a rencontré Julie Massé, parfumeuse chez Mane depuis 2010, qui a signé des parfums comme , pour Giorgio Armani, Vanille Riviera pour Maison Rebatchi ou encore Leaf pour Jil Sander. Entre juin et septembre 2025, elles ont composé ensemble deux fragrances : celle destinée à l’installation parisienne et Symbiosa, le parfum qui s’en inspire, proposant un pont entre notre ancestralité océanique et nos premiers pas sur la terre ferme. Cet épisode nous plonge dans les coulisses de cette création.

Un podcast réalisé par Guillaume Tesson.

1+1 : une expérience de création

Nez propose une série de rencontres entre des parfumeurs et des personnalités d’autres univers. Chacune donne naissance à une création olfactive disponible en édition limitée avec chaque nouveau numéro de la revue.

Ces créations sont disponibles sur le Shop by Nez.

Photo : Arthur Mercier.

Smell Talks : Chine, les nouveaux visages de la parfumerie fine

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Portée par une jeunesse urbaine en quête d’exclusivité, de raffinement et d’expression personnelle, la parfumerie fine connaît un véritable essor en Chine. État des lieux avec Fabien Giausseran, directeur régional adjoint de l’Asie du Nord chez Robertet, Meng Gu, parfumeuse Fine Fragrance chez Robertet et Lan Xiao, parfumeuse et fondatrice de la marque Tombstone.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

En partenariat avec Robertet.

Ce podcast est disponible en anglais uniquement.

Photo : Clément Savel.

Icônes : Elisabethan Rose, par Aliénor Massenet

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Elle est entrée chez Symrise en 2016. Aliénor Massenet a notamment composé Only the Brave pour Diesel, Jazz Club pour Maison Martin Margiela, Irish Leather pour Memo… Ou encore Elisabethan Rose pour Penhaligon’s, dont elle explique la genèse dans ce quatrième épisode d’Icônes. 

Un podcast by Nez, en partenariat avec Symrise.

Photo : DR.

Maurice Roucel et Francis Kurkdjian réunis autour de la collection Héritage(s)

À l’occasion de la sortie d’un témoignage de Maurice Roucel dans la collection Héritage(s), Symrise et le fonds de dotation Per Fumum organisaient une rencontre exceptionnelle entre le parfumeur, le réalisateur David Richard et Francis Kurkdjian, fondateur de Per Fumum et à l’initiative de ce projet de série d’entretiens audiovisuels consacrée à des figures de la parfumerie.

Article rédigé en partenariat avec Symrise

Paris, un soir de décembre. À un jet de pierre de l’arc de Triomphe, l’appartement Étoile de Symrise accueille une vingtaine de journalistes. L’occasion n’est pas un lancement de parfum, mais la projection en avant-première de quelques extraits d’un entretien filmé de Maurice Roucel. Le parfumeur, qui fêtait en 2025 un demi-siècle de carrière, s’est livré à la caméra d’Héritage(s), une collection de témoignages filmés consacrée à des figures de la parfumerie. Il est là ce soir, en chair et en os, aux côtés du tandem à l’origine de ce corpus documentaire unique en son genre : David Richard, auteur et réalisateur, et Francis Kurkdjian, parfumeur et créateur du Fonds de dotation Per Fumum, qui alimente et finance le projet depuis son démarrage en 2016. Guidée par la volonté de « constituer une mémoire immatérielle, humaine et vivante de ceux qui ont créé les parfums ou qui ont concouru à leur existence, voire à leur évolution », la collection Héritage(s) réunit aujourd’hui les témoignages filmés de 45 personnalités dont plus d’une vingtaine sont déjà disponibles en ligne.
En accès libre et gratuit sur le site du Fonds Per Fumum, sous-titrées en anglais, ces vidéos donnent à voir et entendre des parfumeurs comme Michel Roudnitska, Dominique Ropion ou Max Gavarry, mais aussi des représentants d’autres professions de l’industrie : citons notamment Pierre Dinand, légendaire designer de flacons, Jean Amic, qui a dirigé la création chez Givaudan-Roure et contribué à de nombreux parfums iconiques du XXe siècle, ou encore Olivier Maure, gérant du studio de création grassois Art & Parfum.
Ensemble, ces portraits audiovisuels constituent une somme de connaissances sans équivalent dans l’univers du parfum. Une « capsule temporelle destinée aux générations futures », selon les mots de David Richard, qui donne le coup d’envoi de la soirée en retraçant la genèse de ce projet aussi ambitieux que nécessaire. « Tout est parti d’un constat amer : après le décès des personnalités majeures comme Joséphine Catapano [parfumeuse disparue en 2012, créatrice notamment de Fidji de Guy Laroche], il ne restait souvent d’elles aucun témoignage. Il y avait une forme d’urgence à recueillir la parole de ceux qui étaient là pour parler, afin de pouvoir les transmettre aux étudiants, chercheurs, historiens, professionnels ou simples amoureux du parfum ». Une rencontre avec Francis Kurkdjian a abouti à la naissance de cette idée de captation de la mémoire vivante et peu de temps après, le projet voyait le jour. David Richard, déjà alors réalisateur et auteur du film La Formidable Histoire de l’eau de Cologne s’impose naturellement dans ce rôle pour Héritage(s).

Humour et franc-parler

C’est au domicile de Maurice Roucel que David Richard s’est rendu pour mener l’entretien qui lui est consacré, à découvrir en ligne depuis quelques semaines1Pour accéder à l’interview complète : https://www.fondsperfumum.org/maurice-roucel. Dans cette vidéo de plus d’une heure, découpée en plusieurs chapitres thématiques, le parfumeur se livre face caméra avec tout le franc-parler, la générosité et la malice qui le caractérise. Il évoque son parcours scientifique, sa rencontre avec le parfum et ses années passées chez Chanel – où il a été recruté à l’âge de 23 ans par le parfumeur maison de l’époque, Henri Robert, pour monter un laboratoire de chromatographie. Il raconte ses débuts de créateur, dans un univers encore très grassois – ce que lui, originaire de Cherbourg, n’était pas. Il revient sur la création de plusieurs parfums qu’il a signés, chez IFF puis Quest (aujourd’hui Givaudan) et enfin Symrise, où il travaille depuis 1996.
L’entretien lui permet aussi d’aborder des rencontres ou épisodes marquants de sa carrière, comme son engagement au sein du mythique « groupe du Colisée », un groupe de réflexion sur l’avenir de la profession réunissant quelques personnalités majeures de l’industrie de l’époque – dont Alberto Morillas et Pierre Bourdon – et qui a mené à la publication du livre Questions de parfumerie (Corpman, 1988).
Ou encore son amitié avec Monique Rémy, légendaire fondatrice des Laboratoires qui portent son nom (LMR Naturals, aujourd’hui propriété de IFF), qu’il a notamment aidée à développer une filière de magnolia en Chine, dans les années 1990. Comment ? En utilisant cet ingrédient dans ses parfums, tout simplement. Une toute petite quantité dans Tocade de Rochas, « pour soutenir le démarrage », puis une quantité plus importante dans 24, Faubourg d’Hermès, puis encore un peu plus dans Envy de Gucci. Une anecdote après l’autre, se dessine un témoignage non seulement instructif mais aussi très savoureux, qui réjouira les fans de « Momo » – que nous sommes – autant que les curieux du monde de la parfumerie en général. 

Anciens collègues

Au cœur de la soirée, trois extraits de ce témoignage sont projetés sur un écran, donnant lieu à quelques échanges spontanés entre Maurice Roucel et Francis Kurkdjian. Ce dernier est là en tant que créateur du fonds Per Fumum et soutien historique de la collection Héritage(s), bien sûr, mais aussi en tant qu’ancien collègue de Maurice : les deux hommes se sont côtoyés chez Quest au début des années 1990. À cette époque, Maurice composait Tocade de Rochas tandis que, quelques bureaux plus loin, Francis travaillait sur Le Male de Jean Paul Gaultier… Ils partagent par ailleurs une certaine franchise et une bonne dose d’humour, ce qui ne gâche rien à la discussion qui se noue – et parfois, fuse – entre eux. L’auditoire est suspendu à leurs lèvres lorsque Maurice évoque Musc ravageur, le plus célèbre de ses parfums pour Frédéric Malle, qu’il explique avoir composé, à l’origine, pour répondre au brief du parfum Fragile de Jean Paul Gaultier. Brief qui a finalement été gagné… par Francis Kurkdjian, lui révèle ce dernier !
Des parallèles entre les démarches des deux parfumeurs émergent aussi quand Maurice Roucel raconte l’histoire et les motivations du groupe du Colisée. En effet, cet engagement n’est pas sans rappeler celui de Francis Kurkdjian qui, en tant que président de l’International Society of Perfumers-Creators (SIPC) entre 2020 et 2024, a œuvré pour fédérer la profession autour de valeurs communes et pour donner l’impulsion de réflexions autour du métier et de l’industrie – devenues très rares aujourd’hui.
En guise de conclusion à cette discussion, on demande à Francis ce qui pour lui définit Maurice, et vice-versa. Francis évoque, sans cacher son admiration, la concision légendaire des formules de Maurice. Maurice parle de l’audace de Francis, citant notamment la proportion de mousse et d’ethyl-maltol qui fait la signature de Baccarat rouge 540 : « il fallait oser », reconnaît-il. Lorsque la soirée s’achève, on repense à ces mots prononcés par Maurice Roucel : « Être parfumeur, c’est avoir une idée et la mettre en œuvre avec ton expérience et ton alphabet ». Francis Kurkdjian acquiesce : « c’est de toi que j’ai hérité cette importance première de l’idée ». Preuve, s’il en fallait, que la vision des parfumeurs aguerris nourrit celle des plus jeunes, et que transmettre leur parole est, à ce titre, une mission d’intérêt public.

Visuel principal, de gauche à droite : Stéphanie Morou (Per Fumum), Lucile Duhoux (Symrise), Francis Kurkdjian, Maurise Roucel et David Richard.

Crédits photos : © Alek Katan

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