Aux origines du parfum, des champs et des hommes

À Madagascar comme en Provence, le parfum commence dans les champs. Sur ces terres favorables aux plantes aromatiques, Symrise développe de nouvelles filières, patiemment construites, avant d’intégrer des matières premières inédites au catalogue d’essences de la Maison Lautier – et bientôt à la palette des parfumeurs.

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Ici, pas de technologie secrète ni d’effet d’annonce. L’innovation se joue ailleurs : dans la sélection des plantes, dans le soin apporté à leur culture, leur récolte, leur transformation ; et plus largement dans la précision des ingrédients naturels façonnés pour révéler toute leur richesse une fois en flacon. 
L’innovation se joue aussi dans l’attention portée à ceux qui cultivent les plantes, les récoltent, les transforment. Car derrière chaque essence, il y a une terre mais aussi des femmes et des hommes. Des communautés entières dont les filières doivent soutenir les équilibres – en leur assurant des revenus stables – tout en répondant aux exigences d’une industrie du parfum en quête de qualité et d’authenticité.

La lavande blanche, nouvelle muse des parfumeurs

« C’est la première fois qu’une essence de lavande blanche est utilisée par des parfumeurs, s’enthousiasme Solène Homo, chef de produit captif global chez Symrise. Et nous avons créé de toutes pièces la filière de cette huile essentielle en Provence. » L’histoire commence dans les champs. Longtemps, la lavande blanche n’a été qu’une sauvageonne, poussant librement dans les paysages provençaux. Jusqu’au début des années 2010 où, lors d’un séjour en Provence, des étudiants de l’école de parfumerie de Symrise, basée en Allemagne, repèrent un plant singulier qui ne s’appelle pas encore la lavande blanche. Intrigués, les jeunes s’y attardent. Le point de départ d’une aventure inattendue.


Baptisée « Angèle », cette variété appartient à la même espèce botanique que la lavande bleue, mais son profil olfactif change la donne. Introduite dans la palette des parfumeurs en 2021, elle « a transformé notre perception de la plante », confie le parfumeur Pierre Guéros. Sa signature ? Une facette aromatique évoquant légèrement la sauge, mêlée de nuances abricotées rappelant l’osmanthus. Dans les flacons, elle se marie bien avec des notes musquées ou une touche de fève tonka ; elle insuffle aussi un vent de nouveauté dans la famille des fougères. « La lavande Angèle est beaucoup plus florale, moins terpénique que la lavande bleue traditionnelle », précise la parfumeuse Aliénor Massenet. Un détail qui change tout.


Mais avant de séduire les nez, encore fallait-il structurer une filière. Dès 2012, le Centre de recherche appliquée au service des producteurs de plantes à parfum et aromatiques méditerranéennes (CRIEPPAM) identifie la plante et lance une première production conventionnelle. Très vite, un obstacle apparaît : la fragilité sanitaire des cultures. Certaines infections bactériennes peuvent provoquer des pertes importantes et mettre en péril les exploitations.
Pour y répondre, Symrise s’associe au centre de recherche sur les plantes aromatiques. En 2020, ils lancent ensemble un programme de bio-régénération in vitro. L’objectif est de produire des plants de lavande blanche parfaitement sains. La technique repose sur la régénération cellulaire en laboratoire. Il faut près d’un an pour recréer un plant complet et reconstituer son génome. À partir d’une trentaine de plants « grand-mère » particulièrement robustes, une chaîne de multiplication se met en place avec des plants-mères, puis des boutures, destinées aux producteurs.

Aujourd’hui, la culture de la lavande blanche reste rare. Deux producteurs seulement sont installés sur le plateau d’Albion, épaulés par deux pépiniéristes dans le Luberon. L’huile essentielle est obtenue par hydrodistillation, directement chez les producteurs. Les rendements, compris entre 0,8 % et 1,5 %, sont comparables à ceux de la lavande traditionnelle.

Visuellement, la plante intrigue. Sa blancheur évoque la pureté, la délicatesse. « Elle plaît beaucoup au client », souligne Solène Homo. Un atout qui séduit particulièrement en Asie, notamment en Chine, où l’imaginaire provençal continue de faire rêver. Produit rare, encore limité en volume, la lavande blanche s’impose comme un ingrédient de niche dans la parfumerie. Par ailleurs, ses perspectives dépassent déjà le cadre de la parfumerie fine. Des propriétés hydratantes ont été identifiées, ouvrant la voie à de futures applications en cosmétique. À condition, toutefois, de produire davantage car pour l’heure, la priorité reste claire : faire de cette lavande pas tout à fait comme les autres une nouvelle signature olfactive.

La cannelle, une épice qui change la donne

À Madagascar, le parfum est partout. Dans l’air chaud, les feuillages, l’écorce des arbres. Sur la côte nord-est de l’île, dans la région de la Sava, la culture de la vanille structure l’économie locale et a permis d’ouvrir la voie à d’autres cultures de plantes aromatiques, comme le vétiver, le géranium, le gingembre. Et le cannelier, dont l’essence qu’on tire de son écorce a rejoint la palette des parfumeurs de Symrise en 2018. C’est un arbre qui ne laisse pas indifférent. Espèce invasive, il impose une gestion rigoureuse car mal maîtrisé, il peut menacer les équilibres naturels et appauvrir la biodiversité. Bien encadré, il devient un allié précieux. Car cet arbre robuste a une capacité rare : pousser presque partout, y compris sur des sols dégradés.

C’est tout l’enjeu de la Ferme des Hauts, propriété de Symrise, implantée sur les terres rouges de la Sava. Là, environ 15 000 pieds de canneliers ont été plantés sur une vingtaine d’hectares en 2020 et 2021. Les arbres ne sont pas encore productifs car leur culture exige du temps et un certain savoir-faire. Taille des branches, gestion de la croissance, techniques de récolte de l’écorce… chaque étape compte. « L’objectif, c’est de maîtriser l’espèce à 100 % », souligne Laurence Briand, à la tête de Symrise Madagascar.

À l’origine, pourtant, les terres de la Ferme des Hauts étaient presque nues, à l’exception d’un petit bois en contrebas. Le projet a donc été pensé comme un laboratoire d’agriculture régénératrice : redonner vie à des sols appauvris, structurer les cultures, recréer des équilibres. Aux côtés du vétiver, une grande première sur ces terres rouges, les canneliers occupent les zones les plus dégradées, tandis que les pentes plus abruptes accueillent des acacias et des eucalyptus, destinés à fournir le bois de chauffe nécessaire à l’usine de Benavony, à quelques kilomètres de là.

Cette approche s’inscrit dans une démarche certifiée par l’Union for Ethical BioTrade (UEBT), qui garantit des pratiques responsables : traçabilité de l’approvisionnement, collaboration avec les producteurs locaux, respect des cycles agricoles grâce à la rotation des cultures, et vigilance constante pour préserver la biodiversité et éviter la déforestation.

« Pour maîtriser la filière, il faut travailler avec les paysans et les inciter à récolter au bon moment, explique Clément Cabrol, responsable de l’achat des matières premières pour Symrise à Madagascar. Mais jamais en faire trop ni trop souvent. » L’essence de cannelle de Madagascar a un taux zéro de safrol, ce qui tombe bien car cette molécule a été bannie des parfums il y a trente ans. Elle a en revanche un très haut taux de cinnamaldéhyde qui lui donne un côté très frais. Pour les parfumeurs, cet ingrédient ouvre un champ d’expression singulier. À la fois chaude et épicée, la cannelle apporte relief et texture aux compositions, tout en s’inscrivant dans une chaîne d’approvisionnement durable et maîtrisée. Emblème de ces matières premières qui racontent autant une odeur qu’un engagement.

Photographie : Symrise / Romain Bassenne

Madagascar, terroir d’exception pour le parfum

Sur la Grande Île de l’océan Indien, les terres rouges de l’Afrique épousent les rizières de l’Asie. De cette rencontre est née une situation botanique unique au monde : 90 % des plantes de Madagascar ne poussent nulle part ailleurs. Fait singulier, aucune plante à parfum n’en est pourtant originaire. Mais la terre malgache est une manne : tout y prospère, et particulièrement les plantes à parfum.

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À la fin du XIXe siècle, lorsque Madagascar devient un territoire de l’expansion coloniale française, l’île se transforme en laboratoire d’essai pour l’introduction d’essences. L’industrie grassoise s’y implante en s’appuyant sur la production locale et crée les premières distilleries d’ylang-ylang à Nosy Be. Sur la presqu’île se développent rapidement des cultures de caféiers, de poivriers et de mimosas venus d’Australie. La région gagne ainsi son surnom d’« île aux parfums ».

Le mouvement s’amplifie au début du XXe siècle. En 1901, les premières cultures de vanille – importée du Mexique –, de cannelle et de girofle sont menées au jardin d’essais de Tamatave, sur la côte est. Cent vingt-cinq ans plus tard, l’île aux parfums est devenue le premier producteur mondial de vanille, exportant chaque année de 1 000 à 2 000 tonnes de gousses, soit 80 à 90 % de la production planétaire, principalement destinées aux arômes alimentaires.

Aujourd’hui encore, la vanille joue un rôle clé dans l’économie du territoire. En 2016, Symrise Madagascar lance un programme de diversification des cultures auprès des producteurs de vanille. Grâce aux revenus générés par cette épice phare, de nouvelles filières de plantes à parfum voient le jour : feuille de géranium, écorce de cannelier, tige de lemongrass, racines de vétiver, rhizome de gingembre… En nouant des partenariats durables avec des producteurs, des distillateurs et des pépiniéristes, Symrise Madagascar pérennise les filières d’approvisionnement et permet à de nouvelles essences d’intégrer la palette des parfumeurs maison.

Dans cette dynamique, la curiosité des parfumeurs et la créativité des équipes d’experts de Symrise, présentes sur l’île depuis 2006, ouvrent la voie à l’exploration d’espèces endémiques inédites pour la parfumerie. Un siècle après les premiers essais botaniques, Madagascar demeure ce laboratoire d’expérimentation à ciel ouvert. Cultivateurs, horticulteurs, agronomes et botanistes y poursuivent, avec passion, la recherche de nouvelles potentialités olfactives issues des plantes de la Grande Île. Multipliant les micro-essais, les projets pilotes et les tests à petite échelle, ils développent ces pistes en symbiose avec les producteurs locaux et en étroite collaboration avec les parfumeurs de Symrise, à Paris comme à New York.

Baie de Saint-Thomas : une nouvelle origine

Entrée dans la palette de Symrise comme ingrédient exclusif en 2022, l’essence de baie de Saint-Thomas de Madagascar a déjà tout d’une grande. Ses facettes chaudes, épicées et subtilement gourmandes pourraient inciter les parfumeurs à l’utiliser en lieu et place de l’eugénol pour augmenter le volume de fleurs timides ou de bois discrets.

Ne vous fiez pas à son nom : la baie de Saint-Thomas (Pimenta racemosa, bay en anglais) n’a rien d’un petit fruit. Ce laurier créole, dont on distille les feuilles pour la parfumerie, peut atteindre jusqu’à cinq mètres de haut. Dès l’âge de deux ans, les arbres présentent un feuillage suffisant pour être récoltés.

À Madagascar, la culture du bay existait déjà à petite échelle – la feuille parfume volontiers les ragoûts. Mais élaborer le meilleur processus pour une production destinée à l’industrie de la parfumerie a constitué un défi. C’est à la Ferme des Hauts, à une vingtaine de kilomètres de Sambava, que Symrise Madagascar développe la filière dans la région de la Sava depuis 2020. Près de 10 000 arbres ont été plantés sur quatre hectares. La baie de Saint-Thomas s’épanouit sur cette terre rouge argileuse, capable de maintenir l’humidité si besoin.

Le matin, les hommes récoltent ; l’après-midi, les femmes effeuillent. Une fois cueillies, les feuilles de bay sont transportées jusqu’au pied de l’alambic. En saison, à la Ferme des Hauts, on peut distiller chaque jour jusqu’à 1,2 tonne de feuilles. La distillation dure trois heures, pour un rendement de 0,8 %. 

La production mondiale de baie de Saint-Thomas a longtemps été la chasse gardée de la Dominique, une île montagneuse des Caraïbes qui assurait 80 % de l’offre jusqu’à ce qu’un ouragan la dévaste en 2017, emportant coopératives et distilleries sous des torrents de boue. Depuis 2022, la filière malgache a permis de restaurer l’offre de cet ingrédient sous la forme d’un produit artisanal exclusif. Il obéit aux standards du bio et est certifié UEBT, label garantissant l’absence de produits chimiques dans la culture et la valeur sociale de son processus de transformation.

Patchouli : de la feuille à l’essence

Cacaotée, terreuse, boisée, animale, verte, humide : telle est la signature olfactive de l’essence de patchouli que Symrise Madagascar tire des feuilles de Pogostemon cablin. Envoûtante, elle a intégré la palette des parfumeurs du groupe en 2023. 

Pour Madagascar, le patchouli est une plante en or. En agroforesterie, il se révèle comme le meilleur allié de la vanille, du cacao et des caféiers. Le petit arbuste est planté par bouturage à partir du mois de mai, lorsque les températures se rafraîchissent. Sept mois plus tard a lieu la première récolte, puis trois ou quatre autres chaque année, toujours réalisées manuellement et au petit matin, par des femmes. 

Après la récolte, les rameaux sont mis à fermenter pendant quelques jours. En amont, les femmes ont veillé à égaliser les tiges à la machette afin de limiter la présence d’air durant la fermentation. Cette phase est cruciale : en condition anaérobie, le taux de patchoulol se modifie. Sous l’effet de la chaleur, le patchouli développe de puissantes facettes animales. Vient ensuite le séchage, toujours à l’ombre, car le patchoulol s’évapore au soleil.

L’élaboration de cette essence entièrement traçable a nécessité plus de 200 essais afin d’accorder les parfumeurs et les experts de terrain. La durée idéale de vapodistillation a finalement été fixée entre cinq et neuf heures selon que l’on distille les tiges (2 % de rendement) ou uniquement les feuilles (4 %). Le taux de patchoulol obtenu atteint environ 30 %, un très bon résultat.

Certifié UEBT, le patchouli malgache se distingue également de son concurrent indonésien par des procédés de transformation respectueux. Sur la Grande Île, la distillation s’effectue en acier inoxydable (iron free), ce qui rend inutile l’étape d’acidification à l’acide citrique habituellement destinée à éliminer le fer de l’essence. Celle-ci est par ailleurs recueillie exclusivement dans des bouteilles en verre, garantissant l’absence de phtalates.

Visuels : © Symrise / Romain Bassenne

Wadi Dawkah : Renaud Salmon & Jérôme Epinette

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La journaliste new-yorkaise Mary Honkus discute avec Renaud Salmon, Chief Creative Director d’Amouage, et Jérôme Epinette, parfumeur chez Robertet, de leur dernière création, Love Hibiscus. Rencontrés à New York il y a une décennie, les deux créateurs ont noué des liens autour de leur passion commune pour l’art de la parfumerie. Leur collaboration a abouti au lancement de ce floral gourmand, qui célèbre l’héritage omanais et réinvente l’utilisation de l’encens.

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Photos : DR

Les Grands entretiens : Thando Hopa & Olivier Bachelet (Mane)

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Activiste culturelle, juriste et mannequin, Thando Hopa échange avec Olivier Bachelet, directeur marketing Europe de Mane, autour des liens entre parfum, représentation et mémoire olfactive. Ensemble, ils interrogent la manière dont les cultures façonnent notre rapport aux odeurs, le rôle de l’industrie dans la valorisation des patrimoines immatériels et les conditions d’une représentation plus juste, de la création jusqu’à la chaîne d’approvisionnement.

Un entretien mené par Clément Paradis.

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L’encens, trajectoires d’une matière ancestrale

Matière millénaire ayant accompagné les évolutions du parfum, l’encens trouve dans la modernité une place nouvelle, jusqu’à devenir l’une des voix les plus actuelles de la parfumerie contemporaine de niche. Sa trajectoire reflète les mutations tant esthétiques que culturelles d’une industrie en perpétuelle renaissance.

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À la fin du XIXe siècle, la parfumerie occidentale bascule dans une nouvelle ère et trouve la voie de la modernité. L’arrivée des premières molécules de synthèse – la coumarine, les ionones, la vanilline, les muscs nitrés, puis un peu plus tard les aldéhydes – bouleverse le secteur et lui offre un vocabulaire olfactif inédit, affranchi des limites botaniques. Pour la première fois, les parfumeurs peuvent construire des abstractions, des accords qui ne renvoient plus aux éléments de la nature. Dans ce nouveau paysage, l’encens n’est plus en odeur de sainteté, l’époque délaisse son aura liturgique. Le XXe siècle qui s’ouvre rêve de formes géométriques et de notes stylisées, reflets d’émancipation, de culte technologique et de progrès. La parfumerie tourne le dos aux traditions sacrées pour exalter un luxe hédonique.

L’encens persiste toutefois dans les compositions, mais passe en coulisse pour devenir un outil technique au service d’une parfumerie en quête de nouveaux langages. Ainsi, la matière, utilisée sous forme d’huile essentielle ou d’absolue, trouve un terrain inattendu dans les floraux aldéhydés. No22 de Chanel (Ernest Beaux, 1922) en offre l’un des plus beaux exemples. Dans ce bouquet de fleurs blanches à l’éclat platine, quelques touches d’encens se fondent dans les résines et les aldéhydes aériens. Cette fonction se retrouve plus tard chez Estée Lauder avec Estée (Bernard Chant, 1968), floral cristallin à la propreté immaculée, et se prolonge dans les grands ambrés du siècle, qui traduisent un goût prononcé pour un Orient rêvé. Dans Shalimar de Guerlain, en 1925, l’encens se mêle à la vanille et aux notes balsamiques pour en accentuer la profondeur. Dans Youth-Dew d’Estée Lauder (Joséphine Catapano, 1953), il appuie l’accord épicé et lui donne un relief résineux. En 1977, Jean Amic, Jean-Louis Sieuzac et Raymond Chaillan poussent cette dynamique plus loin avec Opium d’Yves Saint Laurent : la matière y introduit une tension qui soutient l’intensité du parfum et décuple sa présence.

Entre deux mondes
En 1983, les deux premiers parfums d’Amouage, Gold Woman et Gold Man, composés par le créateur français Guy Robert, prolongent cette esthétique tout en lui offrant une résonance nouvelle. Le bouquet floral aldéhydé, ample et raffiné de Gold Woman, se pose sur un fond ambré poudré où l’encens apporte sa clarté minérale. Ce dialogue équilibré entre les codes de la grande parfumerie française et une matière emblématique du Moyen-Orient annonce déjà la voie que la maison empruntera. Bientôt, l’énergie flamboyante des années 1980, habitées par le goût des drames et des certitudes, que traduisent des fragrances démonstratives et des sillages puissants, claquant comme des portes, laisse place à d’autres désirs, plus introspectifs, voire spirituels, et moins matérialistes. Ainsi, les années 1990 participent à rendre à l’encens ses lettres de noblesse. En cette fin de siècle, Serge Lutens inaugure sa parfumerie imprégnée des traditions du monde arabe et lance, parmi une poignée d’œuvres majeures, Encens et Lavande (Christopher Sheldrake, 1996).

Ce pont entre Orient et Occident résonne comme le point de départ d’une ruée vers l’encens. En 1999, il symbolise le passage vers un nouveau millénaire, qui inquiète autant qu’il fascine, dans Passage d’enfer de L’Artisan parfumeur (Olivia Giacobetti). L’année suivante, l’Unesco inscrit au Patrimoine mondial la « Terre de l’encens », située dans le sultanat d’Oman, alors que la parfumerie explore et revendique pleinement l’ingrédient. Cette résurgence répond à l’essor fulgurant de la niche et des collections privées des grandes maisons, qui s’émancipent des tendances de la distribution sélective – autrement dit des parfums gourmands et fleuris fruités candides –, ainsi qu’au nouveau tropisme moyen-oriental. Dès lors, la matière, devenue trendy, descend dans la rue. Comme des garçons lui consacre une collection entière en 2002, dont le remarqué Incense Avignon composé par Bertrand Duchaufour. En 2004, avec Bois d’argent de Dior (Annick Menardo), l’encens s’immisce au cœur d’un bloc d’iris, de musc et d’Ambroxan. La même année, il s’affirme plus nettement dans Bois d’encens (Michel Almairac), l’une des premières fragrances de la collection « Armani Privé » de Giorgio Armani. Au fil du temps, cette dynamique ouvre la voie à une véritable constellation de propositions.

Certaines maisons, comme Serge Lutens ou Comme des garçons, poursuivent leur exploration de l’encens sous des angles toujours renouvelés ; d’autres, telles que Byredo, Trudon, Parfum d’empire, Guerlain ou Filippo Sorcinelli, en redessinent tour à tour les contours. Une nouvelle génération de marques, à l’instar d’Olibanum ou de Chapel Factory, s’est même bâtie autour de cette matière, signe de l’ampleur de la fascination contemporaine qu’elle exerce. Un engouement loin d’être anecdotique, qui raconte quelque chose de notre époque.

Langage et patrimoine vivant
Dans un monde saturé de stimuli artificiels, les résines semblent offrir un ancrage qui rassure et recentre. Elles convoquent une mémoire universelle, faite de bois chauffés, de fumées sèches, d’espaces clos, que chacun reconnaît sans même besoin de références religieuses.

​​La Gen Z y trouve des effluves qui tranchent avec les accords sucrés de l’adolescence. L’encens répond également à ce désir de densité et d’affirmation, de matière palpable, parfois brute, qui a porté la parfumerie de niche. Ce mouvement de bascule coïncide, à partir des années 2000, avec une autre dynamique : l’essor du marché du Moyen-Orient devient déterminant pour les marques européennes, qui s’ouvrent davantage à des traditions olfactives jusque-là peu explorées. L’exemple le plus révélateur demeure l’oud, matière emblématique de la région, dont les interprétations occidentales vont multiplier les ponts entre deux cultures du parfum longtemps séparées. Cette rencontre transforme les standards de l’industrie du parfum et façonne un goût mondial marqué par des signatures plus denses. Au sein de ce paysage, les maisons du Moyen-Orient trouvent un terrain inédit pour s’exporter. Leur culture du parfum, longtemps confidentielle hors de la région, entre en résonance avec une esthétique désormais familière, et certaines marques gagnent une audience internationale nouvelle.

Parmi elles, Amouage, née à Oman, occupe une place à part. Aux côtés de la rose et de l’ambre gris, l’encens fait partie des ingrédients signature de la maison, qui célèbre toutes ses amplitudes à travers de nombreuses créations. Dans Epic Woman (Cécile Zarokian, 2009), il dessine une ligne sèche au cœur d’un bouquet de roses et de jasmin, sur un fond boisé opulent ; Lineage (Karine Vinchon-Spehner, 2023) en révèle une facette plus claire, presque minérale, portée par des épices fraîches ; avec Purpose (Quentin Bisch, 2023), l’encens explore toute sa dualité, d’abord dans une ouverture vive, puis dans une densité plus sombre, charpentée par des bois puissants ; dans Guidance (Quentin Bisch, 2023), l’ingrédient maintient l’équilibre d’un accord de poire, de rose, de noisette et de santal crémeux. La relation forte à ce patrimoine vivant s’exprime aussi dans des formes plus traditionnelles, à travers des attars comme Luban Al Akhdar (Quentin Bisch, 2025), où il se fait aérien, porté par des accents hespéridés et aldéhydés, tandis que la myrrhe et le labdanum en rappellent l’ancrage terrestre. Matière de profondeur et de contraste, l’encens accompagne chaque transformation de la parfumerie, comme l’illustrent aujourd’hui les créations Amouage.

Conception et direction des partenariats : Mathieu Chévara
Réalisation : Eléonore de Bonneval
Vidéastes : Ateeb Ali, Mulook Albalushi
Montage : Jean-Philippe Derail
Sound design : Perfecting Sound Forever
Title design : Vianney Bureau, Mikaël Charbonnier
Amouage : Renaud Salmon, Andras Komar, Dominique Roques, Matthew Wright, Rayyan Alabdullatif
Remerciements : Arielle Lauze.

Smell Talks : L’art de la création indépendante

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Le premier compose des fragrances, le second sélectionne des matières premières naturelles d’exception. Marc-Antoine Corticchiato, parfumeur et fondateur de Parfum d’empire, et Olivier Maure, gérant des sociétés Accords & Parfums et Art & Parfum, expliquent comment ils réinventent les codes de la parfumerie indépendante en alliant liberté créative et excellence technique.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photos : DR

« Roses & Pivoines » : le parfum des fleurs mis à l’honneur aux Châteaux de Malmaison et Bois-Préau

À travers un parcours réunissant des œuvres de Pierre-Joseph Redouté et de l’artiste contemporain Thilo Westermann, enrichi de créations olfactives, le musée national des Châteaux de Malmaison et Bois-Préau rend hommage à la passion botanique de Joséphine.

Le château de Malmaison, demeure de Joséphine de Beauharnais et de Napoléon Bonaparte sous le Consulat, vient d’être restauré afin de retrouver l’esprit du Second Empire. Cette restauration permet de redécouvrir l’importance accordée par Joséphine aux jardins et au dialogue entre architecture, paysage et botanique. Le musée national des Châteaux de Malmaison et Bois-Préau s’inscrit ainsi dans un patrimoine dit « vert », indissociable de l’histoire du lieu. Passionnée de botanique et d’horticulture, Joséphine avait fait de Malmaison un véritable laboratoire végétal, réunissant des plantes rares venues du monde entier et développant l’une des plus remarquables collections de roses de son époque. Les jardins de Malmaison présentent aujourd’hui environ cinquante variétés de la fleur, rappelant l’influence majeure que le domaine exerça sur l’histoire de la rose au début du XIXe siècle.

L’achèvement des travaux est aujourd’hui l’occasion de mettre en valeur ce patrimoine à travers plusieurs volets. Le domaine célèbre tout d’abord le baptême de la rose « Malmaison », créée spécialement pour l’événement par la Maison Guillot, perpétuant ainsi le lien historique entre le château et l’art de la rose. Cette mise en lumière se poursuit avec l’exposition « Roses & Pivoines », présentée du 13 mai au 3 août au château de Bois-Préau. Elle rend hommage à Joséphine et à sa passion pour la botanique en mettant en regard les œuvres de Pierre-Joseph Redouté (1759-1840), dont l’Impératrice avait fait son peintre attitré dans ce domaine, et les créations de l’artiste contemporain allemand Thilo Westermann.

Enfin, l’exposition propose une approche olfactive destinée à apporter une dimension sensible au discours scientifique des commissaires. La création des parfums et des dispositifs a été coordonnée par Ines Chatelain Duval en partenariat avec l’ESPC (École supérieure du parfum et de la cosmétique). Des élèves de troisième et quatrième année ont ainsi créé des accords parfumés, l’un à la rose et l’autre à la pivoine, inspirés par l’histoire des lieux et le dialogue entre Redouté et Thilo Westermann. Un jury a désigné deux équipes lauréates, une pour chaque fleur. Les parfums, Rose de l’impératrice et Pivoine des îles peuvent être découverts dans la dernière salle de l’exposition, grâce à des dispositifs en forme d’éventail conçus par la designer olfactive Carole Calvez en partenariat avec le designer Martin Blanchard.
La rose de Damas peut également être sentie sous forme d’essence et d’absolue, ainsi qu’une reconstitution d’une eau de Cologne de Suireau Durochereau, parfumeur officiel de Napoléon, dont la formule a été récemment identifiée aux archives nationales.

Exposition « Roses & Pivoines »
Jusqu’au 3 août 2026
Château de Bois-Préau
1 B Av. de l’Impératrice Joséphine,
92500 Rueil-Malmaison

Château de Malmaison
12 Av. du Château de la Malmaison,
92500 Rueil-Malmaison

Smell Talks : Gowé, un ingrédient naturel africain

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Julien Rasquinet, parfumeur senior chez CPL Aromas, et Francesca Bonati, directrice adjointe du développement parfums chez Amouage, s’entretiennent avec Dominique Roques, sourceur d’ingrédients naturels pour l’industrie du parfum depuis plus de 30 ans et auteur du livre Cueilleur d’essences (Grasset), au sujet de l’introduction d’un nouvel ingrédient naturel dans la palette des parfumeurs : le gowé. Cette plante, très populaire en Afrique de l’Ouest, est tantôt consommée pour ses vertus ou brûlée comme un encens. Pourtant, jusqu’à présent, cette matière première n’avait jamais été utilisée en parfumerie contemporaine. Ensemble, ils en retracent le parcours depuis sa découverte jusqu’à la création d’une filière durable, en passant par la validation de son extrait.

Ce podcast est disponible uniquement en anglais.

Photo : Romain Bassenne.

Gowé, un parfum d’Afrique

Très populaire en Afrique de l’Ouest, où il est tantôt consommé pour ses vertus ou brûlé comme un encens, le gowé fait son entrée dans la palette des parfumeurs. Amouage a lancé une initiative en partenariat avec Hamaé, CPL Aromas et Eden Ecosystem. Un extrait singulier a été mis au point à partir de tubercules récoltés de manière traditionnelle dans le nord du Sénégal.

Partenariat éditorial

L’enthousiasme de Julien Rasquinet est palpable : il n’est pas donné à tous les parfumeurs d’assister, aux premières loges, à l’arrivée d’un nouvel ingrédient dans leur palette. Et encore moins un naturel. Dans l’industrie, l’immense majorité des innovations concerne en effet des molécules de synthèse, et plus rarement des matières premières déjà bien connues, revisitées par de nouveaux procédés d’extraction. Mais une variété botanique inédite, cela relève de l’événement. « Le dernier naturel à nous avoir réellement apporté une nouvelle nuance olfactive, c’est la baie rose, apparue il y a trente ans », retrace celui qui signera bientôt pour Amouage un parfum construit autour d’un extrait de gowé – le premier dans son genre, donc. Prévu pour 2027, ce lancement marquera l’aboutissement d’une longue aventure collective inaugurée en 2024 par Renaud Salmon, directeur de création de la maison de parfumerie omanaise Amouage, à la suite de son coup de cœur pour les racines de cette plante et son extrait que lui a fait découvrir Hamath Sall, un jour de pluie à Montmartre. Hamath est devenu depuis un partenaire clé pour cette nouvelle filière avec sa société Hamaé. « C’est l’odeur de l’Afrique », lui avait alors confié ce dernier. Et pour cause : le gowé est omniprésent dans de nombreux pays, dont le Sénégal et le Mali. Consommé en décoction pour ses multiples bienfaits sur le corps et l’esprit, il est également broyé et brûlé comme de l’encens, constituant donc un élément incontournable des cultures olfactives locales.  

Au nord du Sénégal, près de la frontière mauritanienne, le gowé est encore un peu plus que cela. Depuis 2021, il est une source de revenus : les femmes du village – qui sont une vingtaine – vendent leur récolte à la société Hamaé. Celle-ci fournit à Eden Ecosystem la matière brute qui deviendra l’extrait de gowé fournit ensuite à CPL Aromas. Si les femmes du village, comme beaucoup d’autres Sénégalaises, récoltent depuis bien longtemps le gowé pour leur utilisation personnelle, ce virage commercial a transformé une occupation ponctuelle en activité quotidienne, rythmant les journées de chacune et, par là-même, la vie du village tout entier. Chaque matin, en petits groupes, elles parcourent à pied les quelques kilomètres qui séparent les habitations de ce qui passe au premier coup d’œil pour une vaste plaine, parsemée de dattiers du désert et d’acacias. Là, des herbes séchées sur pied, couchées par le soleil et la chaleur – dans la région, les 35 degrés sont monnaie courante – recouvrent presque entièrement le sol. Elles chargent l’air de puissantes notes de foin et de tabac, auxquelles se mêle l’odeur animale des excréments des chèvres et buffles qui viennent paître ici tous les jours sauf pendant la saison des pluies. Car entre juin et octobre, cette plaine se transforme en une immense étendue d’eau, aidant la plante invasive qu’est le gowé à proliférer. Côté aérien, elle élance vers le ciel ces tiges vertes semblables à des petits roseaux tandis que, côté souterrain, elle développe un réseau de racines noires ponctué de tubercules. Ceux que, une fois les pluies passées et la terre séchée, les femmes du village viennent récolter, les teintes vives de leurs vêtements tranchant sur un monochrome couleur de paille. 

La récolte du gowé

Le bêchage, première étape du processus de récolte, exige des coups puissants : il faut entamer le sol aride sur au moins 5 centimètres pour atteindre les racines du gowé. Aminata a l’habitude : elle compte parmi les pionnières du projet et a initié d’autres femmes du village à ces gestes qu’elle maîtrise parfaitement. Après un moment, elle retire la partie métallique de sa bêche pour n’en garder que le bâton, et s’en sert pour frapper les mottes compactes de terre qu’elle a décrochées du sol. Il s’agit de libérer les tubercules qui se trouvent à l’intérieur et de laisser sur place, autant que possible, la terre qui les recouvre. Car quelques heures plus tard, les quelques kilos qu’elle aura amassés seront transportés plus loin, juchés sur sa tête dans une bassine, pour être brûlés. Les tubercules du gowé sont difficilement inflammables : cette seconde étape les débarrassera des autres parties de la plante – racines, tiges – qui s’y accrochent encore. 

À 1 kilomètre de la plaine, le sable a remplacé les herbes sur le sol. À l’aide du bâton de leur bêche, les femmes frappent le houppier des arbres pour faire tomber les grandes épines qui parsèment leurs branches. Rassemblées par terre en un lit de combustible, celles-ci accueillent le contenu des bassines que chacune a apportées avec elle. D’un coup de briquet, tout s’embrase. Un panache de fumée blanche s’élève entre les arbres tandis que les femmes écartent du feu, au fur et à mesure, les tubercules devenus plus noirs encore. 

Une fois refroidis, ceux-ci sont ramassés, réunis dans une bassine et lentement déversés dans une autre, permettant au vent d’évacuer les cendres et le sable. L’opération est répétée deux fois, sous un soleil quasiment parvenu au zénith. Il est temps de rentrer au village. En fin d’après-midi, le travail reprend au village: le gowé est placé dans de grands mortiers et pilonné à l’aide de lourds bâtons. Si l’opération n’entame pas l’intégrité des tubercules – ceux-ci sont remarquablement durs – elle permet en revanche de séparer ceux qui, parfois, restent assemblés en petites grappes. À la sortie du mortier, le gowé passe dans plusieurs tamis permettant de séparer les petits tubercules des plus gros, répartis dans deux bassines différentes. Le contenu de chacune sera méticuleusement manipulé et observé, afin de débusquer et d’éliminer d’éventuels morceaux de bois ou des cailloux subsistant parmi les précieuses billes noires. 

Le moment du séchage amorce la fin du processus. Sur la terre ocre du village, les femmes étendent une grande bâche de plastique et y déversent le fruit de leur labeur du jour. Étalés sur toute la surface, les tubercules sont laissés au soleil pendant environ une heure, la chaleur excitant leurs effluves boisés et poivrés. Ils sont enfin pesés et mis en sacs de tailles variables – pour chaque femme, 15 kilos représentent à peu près une semaine de travail. C’est la fin d’une aventure et le début d’une autre : acheminés par la route jusqu’à Dakar, les sacs transiteront ensuite par Le Havre avant d’arriver à Forcalquier, dans les Alpes de Haute-Provence, où le gowé qu’ils contiennent sera transformé en extrait. 

De la matière brute à l’extrait

Pour mettre au point l’ingrédient à partir de cette matière brute, Renaud Salmon a misé sur Eden Ecosystem, une société française spécialisée en naturels. Après avoir mené des essais peu concluants par voie de distillation classique puis d’infusion dans l’alcool, c’est finalement une technique moins traditionnelle qui a été retenue pour traiter le gowé : l’extraction aux ultrasons. Peu répandue dans l’industrie du parfum, cette méthode ressemble à une extraction au solvant volatil habituelle, à ceci près que son cycle intègre une cellule émettant des ultrasons. Ces derniers induisent un effet de cavitation dans la matière traitée, c’est-à-dire une modification de la pression au sein des cellules végétales, qui « explosent » et libèrent des molécules odorantes en quantité plus importante qu’avec une extraction classique. Cette technique est devenue le fer de lance d’Eden Ecosystem, en raison de la qualité des profils olfactifs obtenus mais aussi de ses nombreux atouts écologiques : peu énergivore car rapide et réalisée à basse température, elle requiert des solvants peu polluants. 

Une fois la méthode trouvée, le protocole exact restait encore à écrire, soulevant de nombreuses questions. Parmi elles : comment broyer les tubercules, particulièrement coriaces ? Quel solvant employer ? Quels paramètres – de temps ou encore de température – choisir pour l’extraction elle-même ? Quatre mois et quelques 70 essais, menés sur deux échantillons de gowé en provenance de terroirs sénégalais différents, ont été nécessaires pour parvenir à l’extrait de gowé tel qu’il existe aujourd’hui. Ce temps relativement court donne la mesure de l’implication de tous les partis, depuis les équipes R&D d’Eden Ecosystem jusqu’aux bureaux de CPL Aromas où chaque essai réalisé a été évalué, tant sur un plan olfactif que physico-chimique. L’ajout d’un ingrédient à la palette de la société implique en effet de nombreux tests visant à assurer que celui-ci soit à la fois intéressant d’un point de vue créatif et commercial, et conforme à la réglementation stricte qui encadre l’industrie. Chaque essai a ainsi été passé au crible de nombreux critères, de son intérêt olfactif à sa stabilité ; du rendement au coût de revient ou à l’empreinte écologique du procédé employé. C’est cette équation complexe qui a abouti à l’extrait finalement retenu, dont chacun se félicite aujourd’hui qu’il restitue fidèlement – voire, qu’il magnifie – le profil olfactif si complexe du gowé. Au nez, il dévoile des notes boisées et terreuses évoquant le vétiver et le cypriol, des accents de foin et d’immortelle, des inflexions résineuses de myrrhe, mais aussi d’étonnantes facettes de prune et d’abricot secs – et cette complexité va crescendo. « Le gowé se bonifie avec le temps », constate Glenn Moran, directeur de l’innovation chez CPL Aromas. S’il se réjouit de l’arrivée de cet ingrédient exclusif pour ce projet1, il insiste : « Ce n’est pas juste un nouvel ingrédient. C’est une nouvelle histoire, ancrée dans un continent dont la culture est encore peu représentée en parfumerie fine ». Et de rappeler que le travail n’est pas terminé : la société orchestre une analyse méticuleuse de la filière elle-même, pour observer les pratiques humaines et agricoles qui y ont cours, évaluer la pérennité de l’approvisionnement, et tenter de comprendre l’influence du terroir et des paramètres de récolte sur le profil aromatique du gowé. En attendant, Renaud Salmon et Julien Rasquinet peaufinent actuellement la formule d’un parfum qui rejoindra bientôt la collection « Essence ». Inaugurée par Amouage en 2024, celle-ci propose des fragrances dont les concentrés (c’est-à-dire le mélange d’ingrédients odorants) sont infusés pendant six mois avec des copeaux de santal australien. L’éthanol utilisé pour diluer les concentrés est quant à lui maturé, seul, dans des fûts de chêne produits par la tonnellerie Allary en France. Une double infusion et un temps précieux qui permettront au gowé de déployer pleinement son odeur si singulière.

Crédits : Nez média I Directeur de la création et des partenariats : Mathieu Chévara I Réalisatrice : Eléonore de Bonneval I Images et montage vidéo : Gobifilms I Conception graphique et sonore : Marge Design I Musique : « Magnio » de Baba Toumani Keita & Rico Brinx, Cezame Music I Amouage : Renaud Salmon, Andras Komar, Johanna Ratti, Francesca Bonati, Rayyan Alabdullatif I CPL Aromas : Joanne Brown, Rawya Catto, Armelle Jobet, Glenn Moran, Elsa Rahal, Julien Rasquinet I Hamaé : Hamath Sall I Écosystème Eden : Rémi Pulvérail I Remerciements particuliers à Arielle Lauze.

Photos : © Romain Bassenne – Marge Design

  1. L’article mentionnait au départ « l’arrivée de ce premier captif entièrement naturel ». La formulation a depuis été clarifiée afin de mieux refléter la déclaration initiale de l’entreprise. (mise à jour le 18 août 2026) ↩︎

Reportage : Rose réfraction, par Soizic Beaucourt

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En juillet 2025, Soizic Beaucourt, parfumeuse chez Eurofragance et Guillaume Chauvin, photographe membre du collectif Tendance Floue, ont arpenté le Palau de la Musica Catalana, à Barcelone, pour le Portfolio Olfactif du 20e numéro de Nez, la revue olfactive. La première s’est laissée inspirer une fragrance, Rose réfraction, qui imprègne la carte glissée entre les pages de Nez, tandis que le second a traduit ses impressions en clichés. Ce reportage vous propose de déambuler avec eux dans ce lieu historique, qui est à ce jour l’unique salle de spectacle inscrite sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO.

Un reportage réalisé par Guillaume Tesson.

Photos : Guillaume Chauvin / Guillaume Tesson

Dans les coulisses de l’odeur de la Caverne du Pont-Neuf

Au-delà des dimensions visuelles et auditives, l’œuvre éphémère, qui se visite en accès libre jusqu’au 28 juin, se découvre aussi le nez en l’air, grâce au dispositif olfactif supervisé par notre collaboratrice Sarah Bouasse.

Drôle d’apparition par 35 degrés à l’ombre. En débouchant du boulevard du Palais vers le Quai de l’Horloge, sur l’île de la Cité, un bloc rocheux gris et blanc aux airs de massif enneigé apparaît soudain, enjambant la Seine, en lieu et place du Pont-Neuf. Un peu plus de quarante ans après avoir été « emballé » par Christo et Jeanne-Claude dans du papier de polyamide ressemblant à de la soie, le plus vieux pont en pierre de Paris, en service depuis 1607, s’est paré d’une enveloppe gonflable recouverte de toile. L’œuvre ne s’admire pas uniquement de l’extérieur. Par un accès situé place du Pont-Neuf – Christo et Jeanne-Claude, le public peut déambuler à l’intérieur, où l’artiste JR a imaginé un décor minéral inspiré par les carrières d’où ont été extraites les pierres, dites « de Paris », ayant permis la construction du pont. En imaginant cet environnement brut au cœur de la richesse architecturale foisonnante de la ville, JR a souhaité renouveler chez le visiteur « le regard au monde qui nous entoure ». Thomas Bangalter, ex-membre du duo Daft Punk, a conçu un habillage sonore aux reliefs changeants, aussi discret que sombre, entre grondements organiques et souffle du vent.

Accompagner l’immersion
L’expérience ne serait pas complète sans la dimension olfactive. Pour accompagner le parcours immersif, l’équipe de JR a fait appel à Sarah Bouasse, autrice, rédactrice pour Nez et spécialiste des cultures olfactives, repérée par une collaboratrice de JR alors qu’elle donnait une conférence sur l’odorat. Sa mission : imaginer l’empreinte odorante de la Caverne. Avant même sa première rencontre avec JR en mars dernier, une piste s’impose à elle : mettre en avant la géosmine, molécule emblématique de l’odeur de la terre après la pluie. « Une odeur étroitement liée au pétrichor, c’est-à-dire à l’odeur de la terre après la pluie. Très terreuse, très humide, un peu champignonneuse, à la fois familière et dérangeante. Je trouvais qu’elle collait parfaitement à la réalité matérielle de la caverne. Mais elle me semblait également intéressante sur le plan symbolique. La géosmine est synthétisée en ville comme à la campagne par les micro-organismes présents dans les sols. Elle permettait de raconter quelque chose de ces formes de vie invisibles qui nous précèdent de très loin dans l’évolution et dont nous dépendons pourtant étroitement. » L’idée d’accompagner l’immersion plutôt que de la contredire s’impose donc rapidement. « Je trouvais intéressant que l’odeur aille dans le sens de l’illusion proposée par la Caverne et qu’elle emmène le visiteur encore plus loin dans l’expérience. » 

Photo: JR
© 2026 Atelier JR

JR et son équipe adoptent immédiatement cette piste. Pourtant, un obstacle apparaît : impossible d’utiliser la géosmine pure. Outre son coût élevé, la molécule pourrait devenir envahissante, voire incommodante. Pour transformer cette intuition initiale en voile olfactif, Sarah Bouasse s’associe alors à la maison de composition indépendante Odore Scola, dont le laboratoire est installé au sein de l’Université de Montpellier. « L’idée n’était pas de créer un parfum complexe », insiste-t-elle. « Nous voulions quelque chose de brut, d’assez minimal , sans recherche particulière de séduction ou de sophistication. »

Des accents fumés
Avec Odore Scola, elle développe donc plusieurs accords construits autour de la géosmine. Chacun rassemble une dizaine d’ingrédients mêlant matières premières naturelles et molécules de synthèse, parmi lesquelles le patchouli, le cypriol, le Vétiver Moss ou encore l’isobutyl quinoléine, convoqués pour leurs facettes terreuses, boisées et fumées. Deux compositions sont finalement retenues. La première, majoritaire dans l’installation, évoque « une odeur terreuse, humide, mais aussi terpénique, comme le pin », décrit Sarah Bouasse. Une seconde variation apparaît plus loin dans le dernier quart du parcours. À la trame initiale viennent s’ajouter des accents fumés, comme une impression de cendres froides, et animales, grâce à une base nommée Animalis (celle-là même qui donnait son côté fauve à Kouros d’Yves Saint Laurent…). « Comme s’il y avait eu un feu autrefois. Le feu n’est plus là, mais sa présence demeure. » Cette dualité évite l’effet monolithique. « Je voulais que l’odeur exprime des nuances, des reliefs. Étant donné que la caverne est traversée par des mouvements d’air permanents, je me disais que les deux accords pourraient parfois se rencontrer, se mélanger ou se répondre. »

Remplir le volume
Restait à résoudre la question de la diffusion. Dans cette structure ouverte aux deux extrémités, soumise aux courants d’air, aux variations météorologiques et à la présence constante des visiteurs, rien n’allait de soi. Plusieurs solutions sont étudiées. Une diffusion passive par des tissus imprégnés, intégrés aux parois, est d’abord envisagée avant d’être abandonnée. Pour remplir efficacement le volume de la caverne, l’équipe opte finalement pour une technologie maîtrisée par Odore Scola : l’encapsulage du concentré parfumé dans des billes de polymère, associé à une ventilation. « Le concentré (mélange des matières premières sans alcool), est absorbé par les billes qui le retiennent puis le restituent lorsqu’elles sont traversées par un flux d’air. Ce système permet une diffusion sèche, à froid, fidèle à l’odeur et sans aucune nébulisation de solvants ou nanoparticules. » Quelque trente kilos de billes parfumées ont ainsi été produits pour l’installation. Elles sont réparties dans quatre caissons développés sur mesure puis raccordés à un système de ventilation. Le premier point de diffusion se situe dès l’entrée afin de créer une rupture immédiate avec l’extérieur. Trois diffuseurs propagent l’accord principal tandis qu’un quatrième, placé vers la sortie, libère la variation plus fumée.

Photo : Éléa Jeanne Schmitter
© 2026 Atelier JR

Une large part d’incertitude demeure pourtant. « Mais comme nous partions quasiment d’une feuille blanche, nous ne savions pas exactement quelles quantités produire, ni à quelle vitesse les billes allaient s’épuiser », reconnaît Sarah Bouasse. « Je me rends sur place régulièrement pour évaluer l’intensité et la qualité de la diffusion, et le cas échéant pour renouveler la quantité de billes » Lors de notre visite, le vendredi 19 juin en matinée, le seuil olfactif nous a semblé optimal. Sarah était passée la veille au soir pour alimenter les diffuseurs en composés odorants.
La chaleur, le taux d’humidité, les parfums portés par les visiteurs ou encore la fréquentation du site sont susceptibles de modifier constamment l’expérience. « Comme on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, je me suis dit qu’on ne ferait jamais deux fois la même expérience olfactive dans La Caverne. Et je trouve ça assez beau. »

Ici et maintenant
Comme l’installation elle-même, cette création olfactive est vouée à disparaître. Aucun prolongement commercial n’est envisagé pour le moment. « Je trouverais cohérent que cette odeur disparaisse avec l’œuvre. Les odeurs sont souvent comme ça dans la vie : tant qu’on n’a pas été sur place, on ne peut pas savoir ce qu’elles sentent. Et il n’y aura pas de bougies ou de spray de parfum à rapporter chez soi ou à offrir. J’aime bien aussi l’idée qu’elle échappe à cette volonté de tout rendre disponible en permanence. » Contrairement aux milliers de photos produites et transmises pendant et après l’installation, notamment sur les réseaux sociaux, cette expérience olfactive s’inscrit uniquement dans l’ici et maintenant.
Une disparition assumée qui s’inscrit dans la tradition des œuvres éphémères de Christo et Jeanne-Claude auxquelles JR rend ici hommage. Et peut-être le point de départ d’une nouvelle orientation pour Sarah Bouasse, convaincue du potentiel culturel de l’olfaction. « L’odeur est un formidable vecteur pour parler d’autre chose que des odeurs elles-mêmes. Créer des passerelles avec l’art contemporain ou d’autres disciplines, c’est quelque chose que j’aimerais beaucoup continuer à développer. »

La Caverne du Pont-Neuf, ouverte 24 h / 24 et 7 j / 7 jusqu’au 28 juin.
Entrée gratuite, sans réservation.
https://lacavernedupontneuf.net/fr

Attention, la station de métro Pont-Neuf (ligne 7) se trouve au niveau de la sortie de l’installation.
L’entrée est accessible côté île de la Cité (métro Cité, ligne 4).

Visuel principal : Éléa Jeanne Schmitter
© 2026 Atelier JR

Au Dhofar, la biodiversité défie le désert

Entre désert minéral, montagnes embrumées et forêts surgies de la mousson, le Dhofar révèle un visage insoupçonné d’Oman. Cette terre de contrastes abrite une biodiversité exceptionnelle. Des arbres à encens millénaires aux léopards d’Arabie, plongée au cœur d’un sanctuaire naturel unique sur la péninsule Arabique.

Partenariat éditorial

C’est un véritable miracle au cœur du désert. De juin à septembre, la mousson et ses vents frais enveloppent la région du Dhofar, voilant les chaînes de montagnes du Djebel Samhan, du Djebel Al Qara et d’Al Qamar d’un léger brouillard. Si les deux dernières se parent d’une végétation luxuriante aux reflets émeraude, la première, elle, garde sa teinte originelle. Pourtant, à l’instar de ses voisines, elle abrite une flore unique.

Nous sommes au sud-est de la péninsule Arabique et pourtant, des rivières temporaires, les oueds, se gorgent d’eau fraîche tandis que la végétation frissonne de vitalité. Ce regain de luxuriance porte le nom de khareef, le mot arabe désignant la mousson du sud-ouest venue d’Inde via la mer d’Oman. Un flux constant de bruine se concentre du niveau de la mer jusqu’au sommet des crêtes pour former une oasis de brouillard vertical, également appelée « forêt de nuages ». Celle-ci disparaît sitôt les versants nord des massifs franchis. Là où souffle le vent du désert, l’aridité propre à la péninsule arabique reprend ses droits, offrant un paysage de steppe rocailleuse à la flore clairsemée et à la faune rare, dont le Wadi Dawkah fait partie. Ce contraste spectaculaire permet au Dhofar d’abriter une biodiversité unique, avec les deux tiers des 1450 espèces de fleurs et de plantes répertoriées à Oman, dont environ 145 se limitent à l’Arabie du Sud. « Le Dhofar représente le paradis d’Oman », résume Dr Laila Al Harthy, directrice du département botanique et de la conservation au Jardin botanique d’Oman. À la tête d’une équipe recensant et conservant toutes les espèces végétales du sultanat, elle conseille en outre les organismes œuvrant pour la préservation de ce patrimoine unique.

Boswellia sacra, un emblème à préserver

Le Boswellia sacra, est l’emblème de ce paradis terrestre. Adapté aux conditions de sécheresse extrêmes, l’arbre à encens à feuilles caduques pousse sur les pentes rocheuses, les oueds et notamment dans la vallée désertique du Wadi Dawkah où la végétation semble rare. Le khareef n’atteint pas – ou si peu – ce sol rocailleux. Sur l’ancienne route de l’encens, on trouve pourtant, aux côtés des milliers de Boswellia sacra, des succulentes comme l’endémique Aloe dhofarensis, des arbustes aromatiques comme Lavandula dhofarensis et des espèces contribuant à tisser un écosystème solidaire : Indigofera spp., des arbustes fixateurs d’azote contribuant à la fertilité des sols ou encore Pulicaria spp., des arbustes importants pour les pollinisateurs. Une illustration de l’exceptionnelle diversité qui règne sur le site, dont la flore est constituée à environ 65 % d’arbustes, reflétant l’adaptation aux conditions arides.

Une enquête de référence réalisée en 2026 a enregistré environ 100 plantes appartenant à une trentaine de familles végétales dans le Wadi Dawkah. Depuis une dizaine d’années, l’arbre à encens en fait partie, principalement en raison du surpâturage des dromadaires, de la surrécolte ou d’un tapping trop fréquent ou trop poussé pouvant provoquer, entre autres conséquence, une invasion fatale d’insectes. Pour préserver cet espèce, Dr Laila Al Harthy s’implique en tant que membre du comité consultatif du Wadi Dawkah afin d’enseigner des modes de culture et de récolte durables, en tandem avec les employés du projet Wadi Dawkah. 

Le Jardin botanique documente la biodiversité autour du Boswellia sacra depuis une vingtaine d’années par l’identification et l’enregistrement des espèces végétales sur les sites concernés et recueille des graines précieusement conservées dans une banque de semences. L’étude scrupuleuse du cycle de vie de l’arbre dans son milieu naturel doit permettre – c’est l’un des défis que doit relever le comité scientifique consultatif du Wadi Dawkah (voir l’article : Une expertise tous azimuts) – la reproduction du Boswellia sacra sans recours à une action humaine. « Dans un cadre de culture pérenne, l’arbre ne peut vivre seul », souligne Dr Laila Al Harthy. « Pour assurer la germination de futurs spécimens, il faut favoriser les interactions vertueuses avec les autres plantes, les insectes, les animaux, etc… Nous y travaillons activement »

De plateaux secs en forêts denses

À mi-chemin entre le Wadi Dawkah et la « forêt de nuages », se succèdent des zones plus ou moins arides, formées de plateaux secs et de pentes calcaires peuplés d’arbustes, de succulentes et d’arbres dispersés. Tel le Samhan, petit massif montagneux en forme de croissant culminant à l’est de Salalah, la capitale de la province du Dhofar. Plus au sud, sur les massifs côtiers irrigués par le khareef, prospèrent des forêts denses considérées comme des reliques de la végétation paléo-africaine. Terminalia dhofarica, un arbre au tronc massif qui peut atteindre 12 mètres de haut, y pousse en nombre. Un riche sous-étage d’arbustes, de plantes grimpantes et de fougères complète ce paysage dense, où l’on rencontre également le dragonnier d’Arabie (Dracaena serrulata), un arbre en forme de parasol actuellement en déclin et, parmi d’autres espèces, Terminalia dhofarica, un arbre culminant jusqu’à 12 mètres et abritant une grande biodiversité.

Bien qu’originaire d’Afrique, le baobab (Adansonia digitata) n’est connu que dans trois localités de la péninsule Arabique, dont deux au Dhofar (Wadi Hinna et Dhalkut). À Wadi Hinna, on compte environ 100 spécimens mesurant entre 10 et 20 mètres de haut. Ces arbres auraient pu être introduits à l’époque où Oman entretenait un commerce intense avec l’Afrique

Léopard d’Arabie, hyènes et baleines

Bien avant, il y a 160 millions d’années, pendant le Jurassique supérieur, un rift commençait à séparer l’Afrique de l’Inde. Aujourd’hui, il est établi que la faune du Dhofar perpétue les liens ancestraux entre ces deux régions. Le Dhofar abrite 67 espèces de mammifères sauvages.

Au sommet de la chaîne alimentaire trônent plusieurs grands carnivores, dont le léopard d’Arabie (Panthera pardus nimr), espèce rare et menacée, mais aussi la hyène rayée (Hyaena hyaena) et le loup d’Arabie (Canis lupus arabs). Le Dhofar abrite également trois espèces de renards : le discret renard de Blanford (Vulpes cana), présent dans les montagnes, le renard des sables de Rüppell (Vulpes Rueppelli) dans les zones sableuses et graveleuses, et le renard roux (Vulpes vulpes), très répandu. Deux petits félins vivent aussi dans la région : le chat sauvage d’Afrique (Felis lybica) et le chat des sables (Felis margarita), parfaitement adapté aux environnements désertiques. À cela s’ajoutent la genette commune (Genetta genetta), endémique du Dhofar, ainsi que le ratel du Cap (Mellivora capensis) — célèbre pour son tempérament agressif — et la mangouste à queue blanche (Ichneumia albicauda), tous deux connus pour s’aventurer dans les fermes et jardins.

Parmi les herbivores, trois ongulés dominent : la gazelle des sables d’Arabie (Gazella marica), aujourd’hui rare à l’état sauvage, la gazelle d’Arabie (Gazella arabica), qui préfère les plaines graveleuses, et le bouquetin de Nubie (Capra nubiana), emblématique des reliefs montagneux et souvent représenté dans les pétroglyphes anciens. Le daman des rochers (Procavia capensis), animal grégaire, constitue une proie de choix pour les grands prédateurs, tandis que le lièvre du Cap (Lepus capensis) se distingue par sa remarquable capacité d’adaptation aux milieux pauvres en végétation.

Le Dhofar compte aussi plusieurs insectivores, notamment deux espèces de hérissons et trois espèces de musaraignes. Le hérisson du désert (Paraechinus aethiopicus) fréquente les plaines, alors que le hérisson de Brandt (Paraechinus hypomelas) préfère les altitudes plus élevées. La famille des musaraignes comprend la musaraigne d’Arabie, la musaraigne du Dhofar (Notiosorex crawford) et la minuscule musaraigne étrusque (Suncus etruscus).

Les rongeurs sont représentés par une dizaine d’espèces, dont le plus spectaculaire est le porc-épic indien à crête (Hystrix indica). Plusieurs rats, souris, gerbilles et jerboas peuplent également la région, la plupart étant nocturnes. Parmi les plus communs figurent les souris épineuses arabique (Acomys cahirinus) et dorée (Acomys russatus), dont l’une est active la nuit et l’autre le jour. Le Dhofar constitue un refuge important pour les chauves-souris avec au moins 17 espèces recensées. La plus visible est la roussette d’Égypte (Rousetus aegyptiacus), une grande chauve-souris frugivore pouvant atteindre 60 cm d’envergure. À l’opposé, la pipistrelle du Dhofar (Pipistrellus dhofarensis) compte parmi les plus petites espèces, tandis que la chauve-souris désertique à longues oreilles (Myotis evotis) utilise son ouïe exceptionnelle pour repérer au sol des proies comme les scorpions. Parmi tous ces mammifères, citons enfin le plus marin de tous, la baleine à bosse de la mer d’Oman, dont la population non migratrice reste unique au monde !

Préserver l’âme d’Oman

Pour permettre à cette biodiversité de continuer à prospérer, plusieurs organismes nationaux et internationaux se mobilisent aux côtés de l’UNESCO. Aux côtés du Ministère de l’Environnement, le Jardin botanique d’Oman et d’autres organisations jouent un rôle clé dans la préservation du patrimoine naturel du Sultanat. L’Environmental Society of Oman (ESO) œuvre depuis 2004 à la protection des écosystèmes terrestres et marins du pays. L’organisation mène de nombreuses actions de sensibilisation auprès du grand public et des écoles, tout en soutenant des programmes scientifiques consacrés notamment aux tortues marines, aux récifs coralliens, aux mangroves ou encore au léopard d’Arabie. En collaboration avec les autorités et les communautés locales, l’ESO contribue également à promouvoir un développement plus durable et une meilleure connaissance du patrimoine naturel exceptionnel d’Oman. Ou comment préserver la nature en préservant l’âme même du sultanat.

Crédits:
Visuels: ©️ Amouage
Directeur de la conception et des partenariats : Mathieu Chévara
Réalisatrice : Eléonore de Bonneval
Vidéastes : Ateeb Ali, Mulook Albalushi
Monteur vidéo : Jean-Philippe Derail
Conception sonore : Perfecting Sound Forever
Conception des titres : Vianney Bureau, Mikaël Charbonnier
Amouage : Renaud Salmon, Andras Komar, Dominique Roques, Matthew
Wright, Rayyan Alabdullatif
Remerciements particuliers à Arielle Lauze.

Smell Talks : Antoine Leclef, l’art du jardin olfactif à Grasse

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À Grasse, entre tradition et innovation, parfumeurs, paysagistes et botanistes conçoivent des parcours où chaque plante raconte une odeur, un souvenir, une émotion. Jardinier, paysagiste et producteur de plantes à parfums, Antoine Leclef raconte comment il célèbre la richesse végétale locale à travers ses jardins olfactifs, pour offrir une nouvelle manière d’expérimenter le parfum dans l’espace. 

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

Photo : DR

Des effluves et une œuvre : Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) de David Hockney

Sous l’apparente sérénité de cette scène se dissimule une blessure secrète. Comment David Hockney a-t-il transformé sa souffrance en œuvre culte ? En hommage au peintre britannique disparu le 11 juin, nous vous proposons un article issu de Nez #20, qui présente une lecture olfactive d’un de ses plus célèbres tableaux.


Année 1966. Hockney a 28 ans et vit à Los Angeles. Loin de son Angleterre puritaine, le jeune homosexuel s’épanouit. Sa peinture s’imprègne de la lumière éblouissante de Californie et de son mode de vie hédoniste. En témoignent ses tableaux de piscines, dont le célèbre A Bigger Splash. Invité à donner des cours à l’université de Los Angeles, il tombe fou amoureux d’un élève de 18 ans, Peter Schlesinger, qui a des velléités d’être artiste et la beauté du diable. Pendant cinq ans, le couple s’enivre de voyages, de fêtes et de créations. Jusqu’à ce jour funeste de 1971 où Peter quitte son pygmalion.
Désemparé, Hockney se replie dans la solitude et un profond chagrin. Peindre son amour perdu devient pour lui une question de survie. Sa première composition lui vient en juxtaposant deux photos sur le sol de son atelier. L’une d’un nageur dans une piscine d’Hollywood, l’autre d’un personnage fixant le sol. Un double portrait qu’il finit par détruire, après moult études. Un an plus tard, l’artiste séjourne chez un ami dans le superbe domaine Le Nid du duc qui surplombe le village de La Garde-Freinet, près de Saint-Tropez. Armé de son Pentax, il mitraille la piscine, les collines et les deux modèles embauchés pour l’occasion. Avec ces photos et celles de son amant, il composera son tableau final. 
On y voit ce jeune éphèbe observant, comme recueilli, le nageur qui glisse vers lui en brasse coulée. Un instant suspendu dans la chaleur de l’été qui embrume les collines argentées des Maures, dont les effluves puissants montent à l’assaut des terrasses. Odeurs résineuses et boisées des pins maritimes, accents piquants et mentholés du thym et du romarin, notes chaudes et ambrées du ciste, exaltées par la douceur agreste de la lavande. Le souffle minéral du dallage surchauffé s’ajoute à ce concert olfactif, celui-ci exhalant un parfum sec, légèrement poussiéreux, comme une pierre fendue par le soleil. À cela se mêlent peut-être une note exotique de noix de coco, celle de la fameuse huile bronzante Coppertone, et la senteur âcre du chlore, aussi mordante que la jalousie qui ronge le cœur du peintre…
En représentant l’amour de sa vie absorbé dans la contemplation de son nouveau partenaire, Hockney fige sur la toile le mélange de désir et de frustration qui le consume. Si ces émotions avaient une odeur, ce serait une pointe saline, presque métallique, telle celle d’une larme sur la peau, fondue dans l’une de ces eaux de toilette masculines que l’artiste aurait pu porter. À l’instar d’Aramis, un cuir épicé, élégant, en accord avec son raffinement britannique.
À travers cette œuvre, la mélancolie d’Hockney continue de résonner, comme un parfum oublié dont le sillage ravive une émotion enfouie.

Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) de David Hockney, 1972
Acrylique sur toile, 213,4 × 304,8 cm
Collection privée
Crédit photo : © David Hockney, Art Gallery of New South Wales / Jenni Carter

Cet article est issu de la rubrique « Des effluves et une œuvre » du 20ème numéro de la revue Nez, Raconter le parfum, automne-hiver 2025.

Saskia Wilson-Brown, Art and Olfaction Awards : « L’idée de la parfumerie que nous défendons est universelle »

Depuis 2014, les Art and Olfaction Awards célèbrent chaque année la parfumerie artistique internationale en récompensant des parfumeurs, des créateurs de marques indépendantes et des directeurs artistiques, mais aussi des artistes qui travaillent avec les odeurs. Basé à Los Angeles, l’Institute for Art and Olfaction (IAO) qui les organise propose différentes actions, toutes tournées vers la démocratisation de l’olfaction et du parfum. Nez a rencontré sa fondatrice Saskia Wilson Brown, qui nous parle de l’évolution de ce prix, dont la prochaine édition aura lieu le 12 juin à Athènes.

Après 12 années consécutives, comment as-tu vu évoluer les marques et les créateurs finalistes des Art and Olfaction Awards ?

Le grand changement est d’abord géographique. Au départ, du fait de notre ancrage californien, les États-Unis étaient particulièrement représentés, suivis des marques et créateurs européens. Aujourd’hui, nous voyons une augmentation significative des marques asiatiques qui souhaitent être reconnues et s’inscrire dans la parfumerie mondiale. Ces nouveaux territoires influencent les parfums que nous évaluons et les thèmes que nous voyons émerger : la nature, cette année notamment avec la neige, la mémoire et bien, entendu, l’amour, toujours. On trouve aussi des thématiques relatives aux mythologies, qui sont davantage ancrées dans la culture des territoires représentés. Le parfum et la spiritualité sont régulièrement associés, qu’il s’agisse d’explorer des zones d’ombre ou de mystères, offrant des espaces d’expression très ouverts.
Quant aux parfums eux-mêmes, les gourmands sont toujours aussi présents, mais ils se déclinent selon les origines : on trouve par exemple pour l’Asie des notes de litchi. Le thé est également une source d’inspiration transversale récurrente.
Bien entendu, les grandes matières utilisées restent toujours les plus emblématiques (rose, jasmin, iris par exemple), mais les histoires ont beaucoup changé. Les parfums sont devenus plus conceptuels, ce qui est dû à mon sens à l’influence des autres domaines de l’art sur le parfum, mais aussi grâce aux acteurs d’autres disciplines qui s’intéressent au parfum et se lancent dans l’aventure. Enfin, en ce qui concerne les lieux d’inspiration les plus cités, Paris et Naples restent incontournables.

Cette année, la Côte Ouest américaine accueille le WPC (World Perfumery Congress) à Monterey, ainsi qu’un nouvel événement, le ScentFest à San Francisco. Est-ce un hasard, où se passe-t-il quelque chose de nouveau sur cette partie du globe ?

Après 14 ans d’activité, nous espérons que l’Institute for Art and Olfaction a influencé et porté la création telle que nous l’envisageons ici, sur la Côte Ouest américaine. Le ScentFest et le WPC tentent d’apporter la partie business, alors que nous nous sommes concentrés sur une approche culturelle, plus transversale. La culture du parfum a toujours été forte aux États-Unis et particulièrement à l’Ouest. Nous observons beaucoup de connexions avec l’Asie, notamment avec la Corée du Sud. J’ai aussi l’impression que « Perfume is the new craft beer »1« Le parfum est la nouvelle bière artisanale ». C’est un mouvement un peu hipster, ce qui me rend légèrement nerveuse, parce que ce type d’engouement tend à craquer aussi vite qu’il s’est créé ! À l’IAO, nous essayons d’avoir une approche « slow and study » 2« ralentir et étudier ». Je souhaite en tous les cas bonne chance au ScentFest et au WPC, leur présence ici ne peut être qu’une bonne chose. J’espère sincèrement que l’industrie suivra le mouvement. C’est la principale raison pour laquelle nous organisons la remise des Art and Olfaction Awards à l’étranger depuis plusieurs années, parce que l’industrie n’est pas sur la Côte Ouest. Mais la créativité, le sens de l’entreprenariat, l’influence de l’Asie ou du Mexique sont bien là. Je reste convaincue que tout est possible ici !

Tu seras bientôt en Grèce pour la remise des Awards. Quels sont les projets de l’IAO pour les prochaines années ?

En novembre prochain, nous organiserons le Panamerican Scent Summit à Mexico City, ainsi que la remise des Awards. C’est essentiel de continuer à entretenir des liens forts avec le Mexique et plus généralement nos voisins d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud. L’année suivante, j’espère que nous pourrons décerner les Awards en Asie, puis peut-être à Paris. L’IAO tente de rester aussi international que possible, car l’idée de la parfumerie que nous défendons est universelle.

Retrouvez les lauréats 2026 à partir du 12 juin au soir sur https://thegoldenpears.com/home

Crédit photo : © Indah Datau

Smell Talks : Exposer le parfum

Également disponible sur : SpotifyDeezerApple PodcastsAmazon Music

Au Musée international de la parfumerie, Laure Decomble, responsable scientifique pour la conservation des musées de Grasse, imagine de nouvelles façons d’exposer le parfum, en accueillant des installations olfactives et des collaborations avec des artistes contemporains. De son coté, l’artiste et parfumeuse Kitty Shpirer nourrit des projets où le parfum dialogue avec la peinture, la danse, la musique ou l’écriture. Toutes deux interrogent le parfum comme médium à part entière, capable de créer un pont entre toutes les autres disciplines artistiques.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

Photo : Clément Savel.

Nez x GDR O3 – Sentir le noir : le nez dans la peinture

Si le qualificatif « black » pullule sur les flacons de parfums, évoquant un univers mystérieux et sensuel, notre association entre odeur et couleur semble surtout relever d’un imaginaire plus ou moins partagé. Pourtant, si l’on se penche sur la matérialité des pigments, on comprend vite que ceux-ci sont odorants – et que cette caractéristique sensorielle influence leur utilisation. C’est ce que nous apprennent les récents travaux de l’historienne Érika Wicky, titulaire de la chaire de professeur junior « Olfactions » à l’Université Grenoble Alpes, et du professeur en chimie organique à l’Université de Versailles – Paris-Saclay Olivier R.P. David, tous deux rédacteurs pour Nez et membres du GDR O3.

L’idée de cette enquête mêlant histoire, art et chimie organique découle directement du travail d’Érika sur l’odeur de la peinture. L’étude sur le noir débute lorsque la chercheuse Charlotte Ribeyrol lui propose d’écrire un article à ce sujet pour un double numéro de Technè – une revue scientifique éditée par le Centre de recherche et de restauration des Musées de France – sur le sujet « Matières noires1https://journals.openedition.org/techne/16939 ». Même si au sens strict, le noir n’est pas une couleur mais une nuance, le débat n’a pas vraiment de sens ici : on l’étudie avant tout comme une matière utilisée par les peintres, qu’ils peuvent sentir lorsqu’ils la préparent ou l’utilisent. Et l’on découvre vite qu’il n’y a d’ailleurs pas un noir, mais des noirs : parce qu’on les obtient à partir de différentes matières, leur absorption de la lumière n’est pas la même, ils peuvent tirer vers le violet, le vert, le marron, être plus ou moins brillants… Et plus ou moins odorants.

Sentir les changements du XVIIIe siècle

Érika a commencé par explorer les usages et perceptions à travers les tableaux, les romans, les travaux d’historiens. Spécialisée sur la période de la fin XVIIIe au début du XXe, elle se plonge entre autres dans les écrits de Zola sur l’art : « Il s’agit d’articuler les imaginaires liées à la couleur noire aux propriétés matérielles des couleurs. C’est une période où les mouvements hygiénistes associent odeur et saleté, où le noir s’oppose au blanc immaculé, symbole de propreté, et où se répand l’utilisation de poêles à combustion dans les maisons, réduisant la présence de la suie »,  synthétise-t-elle. Le rapport à cette teinte est aussi lié à l’évolution des courants artistiques : on préfère désormais aux tons sombres du romantisme la lumière synonyme de l’impressionnisme. On constate ainsi que les propriétés matérielles des couleurs et leur symbolique ont un rapport conjoint : l’odeur d’imprimerie est par exemple considérée comme désagréable en tant que telle, mais elle est dans le même temps symptôme du métier de journaliste, qualifié d’« activité fiévreuse ». À ces changements sociétaux s’ajoutent ceux des pratiques artistiques : « C’est aussi une période où le rapport aux pigments change pour les peintres : alors que jusque-là, ils les réalisaient eux-mêmes, dans les années 1820 ils ont accès à des mélanges et à beaucoup plus de couleurs. » 

Un arc-en-ciel de noirs

Pour explorer plus en détail les différentes senteurs de ces pigments, Érika fait appel à Olivier R.P. David et à ses compétences en chimie organique. Différentes sources de noirs sont étudiées, dont les plus anciennes obtenues par calcination de matières citées dans l’article : « Le manuel Roret dédié à la fabrication des couleurs recense le noir d’ivoire élaboré à partir de déchets d’ivoire calcinés, le noir d’os provenant d’os de mouton également calcinés, le noir de vigne produit par calcination de sarments, le noir de pêche par calcination des noyaux de ces fruits, le noir de charbon et, surtout, le noir de fumée provenant de résines brûlées (pins, sapins, poix, bitume, térébenthine). » Un arc-en-ciel de noirs se dessine ainsi, dont la production est souvent malodorante, ce qui explique que les fabriques étaient soumises au décret du 15 octobre 1810 sur les établissements dangereux, insalubres et incommodes2https://mag.bynez.com/culture-olfactive/les-consequences-olfactives-des-lois/. Un terme vient qualifier ces émanations, significatif de l’attention qui leur est portée : le qualificatif d’empyreumatique, désigne en effet l’odeur d’une combustion mélée à des corps gras, dont l’article détaille les molécules caractéristiques : « La combustion, quelle que soit la matière pyrogénée, conduit à la formation d’un bouquet de molécules qui rassemble toujours des composés phénoliques, dont le syringol à odeur typique de fumaison ; les odeurs bitumineuses, de créosote, sont créées par le gaïacol et le créosol ; enfin, les aspects âcres, calcinés, de goudron noir, sont dus aux dérivés aromatiques du naphtalène. Ainsi les matières noires utilisées par les peintres dégageaient-elles une odeur spécifique qui était particulièrement familière à l’époque. »

Pour obtenir ces informations, tout se passe dans le laboratoire d’Olivier : « Trois étudiantes ont travaillé sur les odeurs des goudrons pour connaître les molécules responsables de l’odeur de brûlé. Traditionnellement, les écorces de bouleau sont placées dans une cuve en acier autour de laquelle on met le feu jusqu’à liquéfaction. Cela ressemble beaucoup à du pétrole, et on obtient du goudron de bouleau en laissant évaporer. Nous en avons acheté en Russie et avons analysé les différents constituants pour distinguer les plus caractéristiques olfactivement », explique-t-il. Mais l’étude ne s’arrête pas là, loin s’en faut : « Il y a aussi des encres faites avec du noir d’os – des os carbonisés – qui sont très odorantes à la production ; des extraits de suie, pour lesquelles on a réalisé une extraction à l’alcool avec un filtre Büchner, qui, très fin, retient uniquement le carbone et laisse passer l’alcool chargé des molécules odorantes  : leur parfum est très minéral, avec un côté pierre humide ; ou encore l’encre ferrogallique utilisée pour écrire, extrait de galle de chêne et de fer, qui sent la Javel. » 

Au-delà de leur fumet initial, ces nuances de noir peuvent être désodorisées, voire parfumées : c’est le cas de l’encre de Chine, à laquelle on ajoute du clou de girofle à des fins de préservation, mais aussi du musc, dans un but hédonique.

Appropriation artistique et riposte olfactive

L’article se penche également sur les jeux d’appropriation et de réappropriation artistiques suscités par les pigments, qui passent par une attention à l’odeur. L’exemple du noir quasi parfait nommé VANTAblack (acronyme de « Vertically Aligned NanoTube Array-black »), extrêment profond car il absorbe 99,965 % de la lumière, est significatif. Le peintre Anish Kapoor s’en est offert l’exclusivité en 2016. « J’ai contacté plusieurs galeristes qui avaient pu approcher des œuvres d’Anish Kapoor et insistaient sur l’absence d’odeur », confie par ailleurs Érika. Or, les pigments noirs qui absorbent une grande quantité de lumière, comme ceux produits pour les lampes spéléologiques, « ont souvent une odeur alliacée, liée à l’acétylène », dixit Olivier. Soulignant ainsi l’absence de signature olfactive du Vantablack, l’artiste Stuart Semple a créé en réponse des noirs à l’intensité proche, à un prix accessible, qu’il a notamment parfumés à la cerise noire ou au café. Un pied de nez à ce geste d’appropriation colorimétrique capitaliste : « La dimension olfactive de la riposte permet à Semple de se moquer du “Blackest Black” en donnant à sentir non pas la peinture noire, mais des substances naturelles qui, sans être spécifiquement noires, sont qualifiées de noires. Ainsi l’odeur du café noir remplit un rôle performatif en rendant la peinture encore plus noire. […] Ces détournements olfactifs mettent en évidence l’importance pour les artistes des propriétés sensorielles non visuelles des matériaux qu’ils emploient », écrit Érika.

Black 2.0 par Stuart Semple

On comprend ainsi qu’approcher la peinture sous l’angle uniquement visuel nous empêche d’accéder à la totalité de ses significations. Le cas des Outrenoirs de Soulages en donnent une démonstration flagrante : entre le broux de noix des débuts, la peinture à l’huile et l’acrylique, l’expérience sensible vécue par le spectateur n’est pas la même et passe par l’olfaction – même s’il reste à en caractériser explicitement tous les tenants et aboutissants.

Parfums d’outrenoir

Qu’en est-il, enfin, des parfums qui proposent une véritable réflexion sur le noir – sans l’utiliser comme simple argument marketing ? Olivier recense quelques sorties notables remarquant qu’elles tissent le lien avec le rituel originel de l’offrande olfactive sous forme de fumée d’encens – le fameux per fumum – parmi lesquels M/Mink de Byredo (Jérôme Epinette), Black de Comme des garçons (Guillaume Flavigny), La Treizième Heure de Cartier (Mathilde Laurent), Patchouli 24 du Labo (Annick Menardo). D’autres font directement écho à la création plastique et notamment aux monochromes de Soulages, comme Néroli outrenoir de Guerlain (Thierry Wasser) et Corpus Equus de Naomi Goodsir (Bertrand Duchaufour). Bref : le noir – ou plutôt les noirs – inspirent, leur perception évolue sans cesse, tout comme l’imaginaire qu’ils suscitent. Ils sont ainsi source de différentes expériences olfactives qui influencent et, inversement, sont influencées par l’histoire de l’art, que ce soit à travers le travail artistique des parfumeurs ou celui des artistes qui en utilisent les pigments. Pour Érika et Olivier, la conclusion est sans appel : « l’odeur des peintures noires doit avoir une place au sein du patrimoine culturel olfactif ».

Lire l’article d’Érika Wicky et d’Olivier R.P. David : Perceptions de l’odeur des pigments noirs, de l’empyreume au VANTAblack

Visuel principal : Le Soir de Caspar David Friedrich, années 1820 (source Wikimedia Commons)

Marjane Satrapi : « C’est incroyable comme une simple odeur est capable de me ramener à un moment précis de ma vie »

En plus d’être une dessinatrice, autrice, peintre et réalisatrice surdouée, Marjane Satrapi possédait une mémoire olfactive hors-norme et attribuait au parfum une place centrale dans sa vie. Lorsque nous l’avions contactée en 2018 pour lui proposer de collaborer à un projet 1+1, elle s’était montrée très enthousiaste, et deux ans plus tard, nous la recevions chez Nez en compagnie de la parfumeuse Mathilde Bijaoui. De la rencontre de leurs univers était née une création à quatre mains, Ambre à lèvres, fruit des souvenirs d’enfance de l’une et du savoir-faire de l’autre. En hommage à l’artiste franco-iranienne dont la mort a été annoncée ce matin, nous publions l’article de Nez #10 qui retrace cette rencontre.


« Ce parfum me fait bien trop penser à un masque hydratant à la rose pour que je le prenne au sérieux ! » Fidèle à elle-même, Marjane Satrapi ne mâche pas ses mots lors d’une séance d’olfaction. Pour poursuivre le projet 1+1, lancé en 2019, l’équipe de Nez a décidé cette fois d’associer l’artiste franco-iranienne à Mathilde Bijaoui, parfumeuse pour la maison de composition française Mane. En cette mi-juin 2020, la première rencontre a lieu dans les bureaux de la revue, situés à Paris dans le 20e arrondissement. Passionnée d’odeurs, Marjane Satrapi s’est d’emblée montrée enthousiaste lorsque nous avons pris contact avec elle pour lui présenter la collaboration. Si elle a choisi des domaines d’expression relevant du champ visuel – la bande dessinée, la peinture et le cinéma –, elle n’en est pas moins consciente des pouvoirs de notre nez et de notre mémoire olfactive, la sienne étant particulièrement performante. « C’est incroyable comme une simple odeur est capable de me ramener à un moment précis de ma vie, souligne-t-elle. À 4 ans et demi, je me suis fait enlever des ganglions, et le médecin qui m’a opérée avait mangé du melon. Je me souviens encore aujourd’hui de son haleine, et depuis ce jour je ne supporte plus ce fruit. »
Mieux, la réalisatrice rêve depuis des années d’un parfum faisant écho à un souvenir qui a façonné ses goûts olfactifs et qu’elle raconte à sa manière drôle et volubile : « Enfant, j’admirais beaucoup la tante de ma mère, qui était peintre. Une femme libre, qui préférait être la maîtresse d’hommes mariés pour ne pas avoir à faire leur repassage… Dans sa maison de Téhéran, on trouvait au premier étage des chiens, au deuxième des chats et, enfin, au troisième ses appartements. J’étais fascinée par ses jolis flacons de parfum à poire, ses poudriers et surtout ses tubes de rouge à lèvres, dont je pouvais respirer l’odeur pendant des heures. Lorsque j’avais 6 ans, elle m’a annoncé, avant de mourir : “Quand je ne serai plus là, mon esprit va venir dans ton corps : soit tu vas dessiner, soit tu vas écrire.” » La prophétie s’est réalisée pour l’autrice de Persepolis et de Poulet aux prunes, qui voit en cette figure marquante de son histoire personnelle une source d’inspiration pour son parfum idéal.

Graal olfactif
Ces souvenirs représentent un fil conducteur précieux pour un parfumeur. Concentrée, Mathilde Bijaoui prend des notes. Parmi les nombreux succès qu’elle a signés depuis quinze ans – notamment pour Jo Malone, Yves Saint Laurent ou Roger & Gallet –, un projet l’a déjà amenée à s’imprégner de l’univers d’une autre personnalité. En 2010, Like This pour État libre d’Orange est né de sa collaboration avec Tilda Swinton : une fragrance ronde et épicée évoquant l’intérieur douillet de la maison écossaise de l’actrice. Pour commencer à cerner les goûts de Marjane Satrapi, elle l’interroge d’abord sur les créations qu’elle a portées. Ces dernières années, pour approcher son Graal olfactif, l’artiste assemble trois parfums, qu’elle mélange dans un flacon avant d’en vaporiser sur ses vêtements : L’Eau d’ambre de L’Artisan parfumeur, « très bon mais léger », Ambre d’or de Il Profumo, « très présent », qu’elle ajoute donc en moindre quantité dans sa préparation, et Élégance ambrée, un des « parfums de carrosse » (destinés à la voiture) de Maître parfumeur et gantier. Avant cela, il y a eu, le temps de deux ou trois flacons, Infusion d’iris de Prada, « une odeur nette dont j’aurais voulu qu’elle soit un peu plus agressive ». Et ceux qu’elle considère aujourd’hui, avec le recul, comme de sympathiques erreurs de jeunesse. La fougère très macho d’Azzaro pour homme, à 15 ans : « Étant donné qu’être une femme en Iran signifiait ne pas avoir de droits, je m’étais mis en tête de choisir un parfum masculin, mais ce n’était probablement pas l’idée du siècle… » Puis, au début des années 1990, une obsession pour le tonitruant chypre Paloma Picasso : « Quand j’étais étudiante à l’école des arts décoratifs de Strasbourg, j’aimais beaucoup un garçon et j’avais décidé que, si je parfumais mes cheveux, l’amour allait venir. Pendant six mois, tous les matins, je me suis aspergée avec le testeur chez Marionnaud. L’amour n’est pas venu… mais j’ai perdu mes cheveux ! »
Afin d’affiner sa compréhension des goûts de la réalisatrice, Mathilde Bijaoui lui propose de découvrir certaines des compositions qu’elle a imaginées. « N’hésitez pas à dire si vous n’aimez pas », encourage-t-elle. « Je vous assure que, même si je voulais dire quelque chose que je ne pense pas, je ne pourrais pas : ma bouche est totalement indépendante », s’amuse son interlocutrice. Effectivement, elle ne tarde pas à esquisser une grimace : « Il y a trop d’épices. J’aime les manger, mais pas les sentir : ça m’irrite. » Autre source d’irritation : les parfums qu’elle appelle « attrape-nigauds », dont les premières notes lui plaisent, mais pas le développement. « Il vous faudrait un parfum qui n’évolue pas trop, plutôt linéaire », décrypte Mathilde, qui explique le principe de l’évaporation des molécules olfactives à l’origine de la succession des notes de tête, de cœur et de fond. Bilan de l’après-midi : « Ce qui est très positif et va faciliter le processus, c’est que vous savez ce que vous aimez, ce que vous n’aimez pas et ce que vous recherchez, note la créatrice. Toute la difficulté va être de réussir à répondre exactement à une attente si précise… »


Lady Danger
Rendez-vous est pris une semaine plus tard dans les locaux de la société de composition Mane, sur l’île de la Jatte, près de Paris. Mathilde ouvre son bureau et son laboratoire à Marjane pour qu’elle découvre cette fois des matières premières, notamment celles que l’on emploie pour créer un accord rouge à lèvres, et livre son ressenti afin de guider le travail du parfumeur. Depuis l’apparition des premiers bâtons de rouge, à la fin du XIXe siècle, ces cosmétiques diffusent traditionnellement des effluves poudrés de rose et de violette. Très en vogue à l’époque, ces notes offraient également l’avantage, pour un produit appliqué sur la bouche, de pouvoir être obtenues à l’aide d’ingrédients comestibles. La dessinatrice est elle-même adepte des lèvres fardées de rouge et reste fidèle depuis quatorze ans à la référence Lady Danger chez Mac. Un vermillon mat « qui sent malheureusement la vanille et pas le rouge à lèvres ». Elle a déjà prévenu : cette gousse vue et revue, elle ne l’aime pas. « J’ai acheté un appartement dans lequel une horrible odeur de vanille avait imprégné les murs, à tel point que j’ai été obligée de tout repeindre », s’insurge-t-elle encore.


Quand Mathilde Bijaoui lui tend la mouillette qu’elle vient de tremper dans une fiole remplie de liquide ambré, elle est pourtant sous le charme. « C’est de l’absolue de vanille ? Alors pardon chère vanille, je pensais que je ne t’aimais pas, mais je me trompais. » Les intonations boisées, épicées et cuirées la surprennent. « Lorsqu’on parle de vanille, on pense en réalité souvent à la vanilline, que l’on rencontre bien plus fréquemment », souligne son initiatrice. Et pour cause : cette molécule à l’odeur douce et sucrée est utilisée pour parfumer aussi bien nos yaourts que nos gels douche.
Soumise aux narines de Marjane Satrapi, l’absolue de rose ne bénéficie pas de la même réhabilitation surprise : « Je confirme que je n’aime pas du tout. Cela me rappelle trop l’Iran et les femmes en tchador, qui portaient souvent des parfums en contenant. » La découverte se poursuit avec les ionones, molécules responsables de la fameuse odeur de violette des fards à lèvres, et incontournables dans les parfums d’inspiration cosmétique. La préférence de l’artiste va tout de suite à la méthyl ionone, la plus proche des tubes de rouge traditionnels, quand l’alpha-ionone tire davantage vers le bonbon à la violette et la bêta-ionone vers des notes boisées légèrement terreuses. Obtenues depuis la fin du XIXe siècle grâce à la synthèse, ces molécules ont à l’origine été isolées dans le rhizome d’iris, protagoniste suivant de la séance d’olfaction. De Florence ou du Maroc, son absolue délicate et tellement élégante ravit Marjane. « Cela me fait penser à du vieux papier et à de la poussière, une ambiance de bouquiniste que j’adore. Avec un côté cuir qui me rappelle les cartables neufs de mon enfance. C’est merveilleux ! »

Accord ambré
Cet élan donne une idée à Mathilde, qui demande à son assistante un flacon de Suederal. Juste intuition : la matière sentant le cuir, les chaussures neuves, avec une facette qui évoque le feutre ou le marqueur, remporte elle aussi tous les suffrages. « C’est net, rigoureux. Et cela me ramène instantanément à l’école : je me souviens du jour exact de la rentrée, de la température qu’il faisait, de quel camarade de classe était à côté de moi… Incroyable ! » La liste des matières premières à mettre en valeur dans la création à quatre mains s’affine peu à peu. Mathilde Bijaoui a déjà travaillé sur quelques essais et en présente deux, afin de vérifier qu’elle ne fait pas fausse route. Il s’agit d’un accord ambré, habillé tantôt de rose, de patchouli et de fir balsam dans l’essai 2, un peu plus sombre ; tantôt de géranium, d’héliotropine, d’iris, et de fève tonka dans l’essai 3, plus poudré et légèrement plus frais. La réalisatrice s’en vaporise sur les poignets. « Mon préféré est définitivement le 3 : il me transporte. Ça sent le rouge à lèvres, le vrai poudrier… Vous m’avez comprise et vous avez fait du bon boulot, j’aimerais vous prendre dans mes bras ! » Difficile en période d’épidémie de Covid-19 et de distanciation physique, mais le développement débute sous de bons auspices : les deux femmes sont sur la même longueur d’ondes.

Magasin de chapeaux
Pour la troisième session de travail, c’est Marjane qui reçoit dans son atelier avec vue sur les toits de Montmartre. On y croise les portraits féminins dans les tons rouge et noir qu’elle expose jusqu’au 28 novembre à la Galerie Penthièvre à Paris, l’enseigne gigantesque d’un magasin de chapeaux tirée du décor de l’adaptation cinématographique de Poulet aux prunes, ou encore un sticker « Connard » collé sur un placard et qui prend à partie le visiteur. « C’est pour protéger ma réserve de fournitures », justifie la maîtresse des lieux. « Vous pouvez m’enlever tout mon fric, mes clopes, mais si on me prend mon matériel de travail – certaines choses très précises, notamment mes feutres japonais Copic – je deviens folle ! Alors, qu’est-ce que je peux sentir aujourd’hui ? », s’enquiert-elle sans transition. Mathilde a travaillé sur de nouvelles pistes à partir de l’essai 3. Elle y a intégré de l’absolue de vanille, de l’absolue d’iris et du Suederal, qui avaient tant plu à l’artiste. Comme souvent, la réaction est rapide et tranchée : « Je demande le numéro 8 en mariage ! Il est incroyablement chic, net, sans l’aspect gras que peuvent avoir certains parfums inspirés des rouges à lèvres. Je retrouve tout à fait mon souvenir d’enfance, mais sous une forme romancée. » L’Hedione le fait respirer, tandis qu’une touche de safranal amplifie l’effet daim du Suederal et que l’absolue de graine d’ambrette renforce le profil cosmétique. Le coup de foudre passera-t-il l’épreuve de la cohabitation ?


À l’aveugle
Quelques jours et un échantillon vidé plus tard, le verdict tombe : Marjane souhaite atténuer le caractère un peu trop capiteux du parfum. Il faudrait aussi qu’il gagne en diffusion. Mise en valeur de telle ou telle facette, retrait ou ajout de matières premières, réglage de l’équilibre de la formule : cinq variantes sont imaginées. Comme lors du développement d’un parfum à destination du marché, elles sont testées sur peau, à l’aveugle, pour que l’on puisse les comparer et percevoir leurs différences, parfois infimes, sans être influencé. Mathilde couvre les bras de sa muse de gommettes colorées, avant d’y vaporiser une à une les fragrances dont les flacons portent la teinte correspondante. À tour de rôle, chacun sent les pastilles bariolées sur le corps du cobaye : « Je suis très disciplinée, je m’étonne moi-même… Le rose est très cuiré. Le violet a beaucoup d’ampleur, mais je le trouve trop épicé. Ma préférence va au jaune, le plus poudré. » C’est donc à partir de l’essai 10, qui fait la part belle à l’aldéhyde anisique et à ses tonalités amandées, que seront réalisés les derniers ajustements. Un accord feuille de violette pour apporter une touche boisée, davantage de muscs pour gagner en souffle… Fin juillet, la réalisatrice tranche, l’heureux élu est l’essai 18. La composition finale est restée fidèle à l’inspiration première esquissée par Marjane et a conservé son nom de travail, choisi par Mathilde. Ce travail en duo a trouvé son aboutissement : Ambre à lèvres est né.

La « femme Ambre à lèvres », vue par Marjane Satrapi.

Photos : © Romain Bassenne

Article publié dans Nez #10, Du nez à la bouche, en octobre 2020.

Le parfum Ambre à lèvres n’est plus commercialisé.

Smell Talks : L’industrie du parfum, premier employeur de Grasse

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Entre savoir-faire historique et enjeux contemporains, l’industrie du parfum demeure un pilier économique de Grasse. Pierre Ruch, président du site de DSM-Firmenich et Laura Casile, responsable des relations avec les entreprises et de la filière alternance à l’ASFO évoquent les réalités du terrain : formation, alternance et besoins en compétences. Un échange sur les perspectives d’avenir d’un secteur en constante évolution, au coeur du territoire grassois.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Guillaume Tesson.

Photo : Clément Savel.

Journée mondiale sans tabac : d’une volute l’autre

Parfum et tabac, l’un commence son histoire en fumée, l’autre finit de la sorte. S’ils n’impliquent pas le même pouvoir addictif, ces deux délices éphémères partagent bien des points communs. À l’occasion de la Journée mondiale sans tabac le 31 mai, nous vous proposons un article publié en 2019 dans Nez #8, « Substances addictives », qui explore les liens entre volutes de fumée et celles parfumées.

« Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. » Voici les mots que Molière confie à Sganarelle pour inaugurer Dom Juan ou le Festin de pierre. Dès lors, il associe tabac et libertinage – pour ne pas employer la très contemporaine expression « addiction au sexe ». On ne peut oublier non plus que le personnage de Don Juan a le nez fin, repérant les femmes à l’odeur : « Mi pare sentir’ odor di femmina », chuchote-t-il dans Don Giovanni de Mozart. De quoi poser les prémices d’un rapprochement entre parfum et tabac. Ce dernier, quand il est incandescent, crée un écran de fumée autour de celui qui le consomme ; consumé, il laisse une trace olfactive tenace. C’est ainsi que des générations entières d’ados fumeurs se sont fait griller par leurs parents. En littérature, le Vendredi de Michel Tournier (Vendredi ou les limbes du Pacifique, éd. Gallimard, 1967) doit éviter tout effluve indiscret lorsqu’il pétune les réserves de tabac en cachette de Robinson. « Tout son plaisir était perdu quand il fumait en plein air, mais il savait que s’il avait fumé dans l’une des maisons, l’odeur l’aurait immanquablement trahi. […] Pour Vendredi […] toute l’opération ne se justifiait que par la fumée libérée en volutes, et le moindre vent ou courant d’air rompait le charme irrémédiablement. »

L’odeur peut aussi répugner et partant étendre la bulle personnelle du fumeur, comme le chante Gainsbourg : « Les cigarillos ont cet avantage de faire le vide autour de moi » (« Les Cigarillos »). Le tabac offrirait donc une enveloppe, qui est, littéralement, un parfum – de l’étymologie per fumum, « par la fumée ». Il imprègne par fumigation les vêtements, les doigts, les cheveux. Mais parfois le parfum sert d’écran aux résidus tabagiques : spray d’ambiance, bougie ou eau de toilette dont on s’asperge pour masquer leur odeur. À l’inverse, il n’est pas rare que certaines fragrances incommodent autant que la fumée de cigarette. On se souvient de l’écriteau placé à l’entrée de restaurants new-yorkais select dans les années 1980 : « No smoking, no Poison », avec sa variante « No smoking, no Giorgio ». Commandement qui préfigure l’interdiction de fumer dans les lieux publics, conjointe au bannissement du parfum des espaces communs [voir « Je pue, donc je suis », dans Nez #2]. Aujourd’hui, qui dégage une odeur de tabac est louche. Désormais adultes, les enfants des années 1980 qui ont connu d’interminables trajets en voiture (à l’arrière et sans ceinture) vitres fermées, tandis que l’un ou l’autre de leurs parents allumait clope sur clope, stigmatisent cette senteur hier familière.

D’un autre temps encore, les avions-wagons-bars-boîtes fumeurs. Force a été de constater que l’interdiction de la cigarette ne laissait pas la place qu’à de bonnes odeurs. Relents de sueur ou autres miasmes corporels ont pu, dès lors, régner en maîtres. Mais si « le tabac tue », comme il est écrit sur les paquets, il est maintenant admis qu’il pue aussi, et donc qu’il dérange. Simultanément, les cigarettes, devenues irreprésentables, quasi pornographiques, ont disparu des écrans. Cinématographiquement, elles partagent dorénavant la nature du parfum : invisible.

John Bagnold Burgess, The Cigarette Makers, 1887

Plaisir intermittent

Lié à l’incandescence, le tabac ne dure pas, ce qu’on a longtemps reproché également au parfum. La cigarette « est une représentation de l’éphémère. La fumée entre, sort, puis disparaît », écrit Gilles Verlant dans Les Vertus du vice (éd. Albin Michel, 2000). Citons encore Flaubert qui, dans une lettre, fera de la fugacité même de cette expérience un motif d’intérêt : « Ah ! sans la pipe, la vie serait aride, sans le cigare elle serait incolore, sans la chique elle serait intolérable ! Les imbéciles vous disent toujours : “Singulier plaisir ! Tout s’en va en fumée.” Comme si tout ce qu’il y a de plus beau ne s’en allait pas en fumée ! et la gloire ? et l’amour ? et les rêves, où vont- ils, où vont-ils, mes amis ? » Or le parfum ne dure pas non plus, il s’évapore, contrariant toute ambition de thésaurisation. « Tel est cet objet de luxe, le plus inutile de tous », tranchait déjà Pline l’ancien dans son Histoire naturelle : « Les parfums exhalent immédiatement leur odeur et meurent à l’heure où on les porte. » Peut-être est-ce par cette nature de plaisir intermittent que parfum et tabac se rapprochent le plus et sont donc tellement aptes à provoquer le manque ?

Mais si, dans le cas du tabac, l’addiction est avérée, peut-on utiliser ce terme en matière de parfum ? Bien que publicité et marketing se soient souvent aventurés sur ce territoire, on peut légitimement penser que la dépendance à une odeur reste un fantasme. Littéraire, d’abord. Elle affecte ainsi le héros du roman Musc de Percy Kemp (éd. Albin Michel, 2000), tant accro qu’il panique à l’idée d’arriver à épuisement des stocks vintage de son parfum fétiche, défiguré par les réglementations toxicologiques. « Monsieur Eme fut pris par l’angoisse de la rareté. Il avait 69 ans et une espérance de vie de 82 ans. D’un autre côté, il avait moins de quatre litres – et moins de trois ans – de Musc. La conclusion s’imposait d’elle-même : il lui fallait à tout prix réduire sa consommation de quatre fois afin de faire durer Musc le plus longtemps possible. » Cela n’est pas sans rappeler l’attitude de Robinson face à sa réserve de tabac que Vendredi s’apprête à dilapider : « J’ai découvert depuis peu seulement l’usage et l’agrément de la pipe de porcelaine de feu Van Deyssel. Malheureusement la provision de tabac contenue dans le barillet n’aura qu’un temps. Il importe donc de la prolonger autant que possible, et de ne pas contracter une habitude dont l’insatisfaction serait plus tard une source de souffrance. »

Avec cette perspective de sevrage – et le terme l’atteste –, la cigarette est, pour les psychanalystes, liée à une attitude régressive que les quelques évocations faites par Freud ont « suffi à associer pour la postérité […] au sein maternel, au lait, à la tétine, à tout ce que nous autres, anciens bébés, n’aurions jamais supporté d’avoir perdu au cours de notre évolution libidinale », comme le souligne Philippe Grimbert dans Pas de fumée sans Freud. Psychanalyse du fumeur (éd. Fayard, coll. « Pluriel », 2011). Dans la même veine, il existe des odeurs doudous, réconfortantes, dans lesquelles on aime plonger le nez pour s’apaiser. « J’adore Mitsouko et, quand je ne travaille pas, je m’en mets sur le dos de la main pour le sniffer », déclarait ainsi Thierry Wasser à Paris Match en février 2015. « Il nous faut notre dose, comme cette vieille dame que j’ai fait entrer dans une boutique Guerlain fermée au public car elle voulait se faire parfumer à Shalimar et à rien d’autre, ajoutait le parfumeur. […] Un tabagique pourra se faire dépanner avec n’importe quelle cigarette pourvu qu’il ait sa dose de nicotine, mais, en parfum, la dépendance n’est pas interchangeable. » Car en la matière, c’est l’exactitude que notre nez et notre mémoire recherchent.

Et si le manque du parfum se comble par le nez, le besoin de tabac s’assouvit par la bouche : la fumée rassasie. On dit bien, dans le langage courant, qu’on l’« avale ». De la bouffée à la bouffe, il n’y aurait qu’un pas. « D’ailleurs, […] arrêter de fumer fait prendre du poids, remarque dans Manger fantôme (éd.Argol, 2012) Ryoko Sekiguchi, qui s’est intéressée aux expériences gustatives non conventionnelles. Je suis persuadée, et toutes les explications scientifiques ne m’en feront pas démordre, qu’en réalité les fumeurs se nourrissent bel et bien de fumée, et qu’il leur faut trouver un équivalent en aliments solides s’ils arrêtent. »

Barbe à papa, tarte au citron

Autre exemple d’inhalation où l’arôme joue un rôle décisif : la cigarette électronique. Au côté des 14,5 millions de fumeurs réguliers ou occasionnels que compte l’Hexagone, sont apparus 2,4 millions de vapoteurs, selon le baromètre 2018 de Santé publique France. Reposant sur l’inhalation d’une volute aromatique, d’une odeur rendue visible car portée par des gouttelettes de vapeur, l’expérience se trouverait à mi-chemin entre celle du tabac et celle du parfum. Mais l’analogie s’arrête ici. « Subjectivement, nous sommes plus proches de la gastronomie », estime Gilles Nardi, développeur de saveurs pour le Laboratoire français du e-liquide, qui crée des produits pour marques blanches. Ces fluides contiennent généralement quatre éléments : « le propylène glycol et la glycérine végétale [deux solvants inodores], les arômes et, en plus ou moins grande quantité, la substance active : la nicotine », précise-t-il. La possibilité de choisir la teneur en nicotine est ce qui attire de nombreux fumeurs cherchant à se sevrer. Ceux-ci « vont en général vers des arômes de tabac et/ou mentholés. Avec le temps, les profils gustatifs évoluent : en arrêtant la cigarette, on retrouve un palais, relève Gilles Nardi. Le vapoteur peut alors explorer les arômes fruités (fruits rouges, saveurs du verger, exotiques) et ensuite choisir des compositions plus travaillées, telles que la barbe à papa ou la tarte au citron meringuée ».

Saveurs accusées d’attirer aussi les jeunes. Montrée du doigt aux États-Unis sur ce point, la marque Juul a dû se résoudre à retirer certains de ses fluides aromatisés des magasins ; elle ne les distribue plus qu’en ligne, en vérifiant l’âge de l’acheteur. Ses cigarettes électroniques au design épuré et au format réduit sont prisées des teenagers américains1Mise à jour : en 2021, une nouvelle version est lancée au Royaume-Uni et au Canada avec un taux de nicotine réduit et une puce permettant de vérifier l’âge de l’utilisateur. La marque n’est plus distribuée aux États-Unis. Source : https://fr.vapingpost.com/juul-que-devient-lentreprise-en-2025/. Il est certain qu’avec un tel matos, Vendredi aurait pu « juuler » peinard au nez et à la barbe de Robinson. Narines en alerte, les parents d’ados doivent désormais chercher des marqueurs olfactifs a priori innocents pour détecter une pratique interdite aux mineurs. Or les nuages exotiques aux odeurs de bonbon envahissent de plus en plus l’espace public, chassant les traditionnels effluves de Marlboro, de Gitane ou de Camel. Les e-cigarettes constituent, après les fragrances gourmandes qui se sont multipliées dans le sillage d’Angel, un nouveau vecteur de diffusion de sensations sucrées dans notre environnement. Et si c’était finalement ça, l’objet suprême de notre addiction ? Dispositifs de sevrage tabagique ou parfums, tous convergent vers des notes évoquant le sucre, que les médecins dénoncent aujourd’hui comme le poison le plus global.

Visuel principal : Georges Rochegrosse, A Portrait of Sarah Bernhardt, vers 1900

Cet article est tiré de Nez #8, substances addictives.

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