Gaetano Pesce, Wadi Dawkah et l’encens : une histoire d’amour

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Un matin de janvier 2023, à New York, Gaetano Pesce est habité par l’image d’un arbre à encens qu’il n’a jamais vu mais qu’il dessine dès son réveil, et qui deviendra le logo de Wadi Dawkah. De cette vision naîtra la Oman Collection, ultime dialogue entre résine synthétique et résine naturelle, offert au monde du design et de la parfumerie.

Janvier 2023. Une fraîcheur matinale règne sur le quartier de SoHo, à Manhattan, comme seuls les hivers new-yorkais savent en offrir. Le studio créatif du polymathe Gaetano Pesce, alors âgé de 83 ans, colore le gris hivernal du paysage urbain. Gaetano a eu un parcours de vie riche en mouvements, en défis, en moments clés artistiques. Né à La Spezia, en Italie, en 1939, il a vécu à Paris et Venise avant de s’installer définitivement à New York en 1983. Son œuvre s’est construite autour de la provocation, constamment renouvelée, bousculant le statu quo, interrogeant les idées reçues, brouillant la frontière entre l’art et le design, entre le significatif et l’intentionnel. Urbain jusqu’au bout des doigts depuis toujours, il s’épanouissait en ville, entretenant tout au long de sa vie un respect pour la nature, profond et presque craintif. Il reconnaissait sa puissance, son immensité et son imprévisibilité. Le cosmos urbain lui offrait un espace rassurant au sein des formes géométriques de la ville, de sa densité et de la diversité des êtres qui la composent. Mais ce matin-là, il se réveille d’un rêve singulier. Une silhouette. Une silhouette naturelle d’une forme particulière. Éloignée de toute origine humaine.

Cette nuit-là, Gaetano a rêvé d’un arbre à encens.

Il s’est précipité au studio, une première esquisse de la silhouette encore bien présente dans son esprit, son imagination fébrile déjà à l’œuvre, construisant de nouvelles possibilités. Il ne le sait pas encore, mais il vient de dessiner ce qui deviendra le logo de Wadi Dawkah.

Transposition, sur un modèle positif en bois, du premier dessin de l’arbre imaginé par Gaetano.

Ce qui était le plus remarquable, c’était que Gaetano n’avait jamais vu un arbre à encens de sa vie. Ni un arbre réel, ni même une image de l’arbre. Son seul contact, il l’avait établi par l’intermédiaire de l’odorat : un sachet de résine d’encens reçu par courrier. Le colis parfumé était arrivé dans ses locaux de SoHo accompagné d’un message inattendu du directeur artistique d’une maison de haute parfumerie du Sultanat d’Oman, Amouage. Renaud Salmon, admirateur depuis longtemps des créations de Gaetano, savait que l’artiste s’était spécialisé en résine synthétique, un matériel au cœur même de sa démarche artistique et l’objet d’expérimentation inlassable tout au long de son parcours. Pourtant, l’artiste n’avait pas encore rencontré de résine naturelle. Le colis ne comportait aucune demande spécifique, mais proposait simplement une convergence éventuelle entre deux mondes avoisinants : la résine naturelle et la résine synthétique. L’équipe a ouvert le colis et les notes terpéniques de l’encens ont instantanément embaumé l’air, invitant un petit bout du Sultanat d’Oman dans le studio de Manhattan. Cette effluve l’a fortement frappé. Le sens de l’odorat a toujours été au cœur du travail de l’artiste : pour Gaetano, les odeurs ont un effet déclencheur profond que la vue ne pourrait jamais égaler. Il s’est vite rendu compte que l’odeur de l’encens, qu’il avait jusqu’alors associée exclusivement à l’église, ouvrait la voie vers de nouveaux horizons. Il a demandé à son collègue Alessandro Byther, administrateur et directeur de production au Gaetano Pesce Studio, de lancer une expérimentation : « Joue un peu avec et vois ce qu’il y a moyen de faire. » Alessandro se rappelle que ce matériel a posé un très grand défi en termes de design. Il se souvient de son émerveillement devant sa fragrance spectaculaire – mais en même temps il n’arrivait pas à comprendre dans quel sens le travailler : « Je ne me rendais pas compte à quel point la résine allait se coller au matériel ; je n’y arrivais pas. Elle devenait liquide un court instant puis très collante…les premiers essais n’ont rien produit. » Mais quelques essais infructueux n’ont jamais suffi à freiner un artiste en quête de création. En tout cas, ils n’ont pas découragé Gaetano Pesce et son équipe.

Ils se sont tournés vers la silhouette dessinée à la main de l’arbre dont l’artiste avait rêvé : « Nous devons trouver un moyen d’adapter cette silhouette au mobilier. Nous pourrions l’adapter à un fauteuil, » a dit Gaetano à son équipe, initiant ainsi le déferlement d’une vague d’expériences artistiques. Les membres de l’équipe ont démarré en travaillant les résines synthétiques de manière innovatrice et stimulante. Ils ont plié la résine d’une façon jamais testée à cette épaisseur auparavant. Identifier le bon moment dans le processus s’est avéré délicat : en se catalysant, la résine chauffe et devient de plus en plus rigide. Un pliage réalisé trop tôt la déforme ; trop tard et elle durcit de façon excessive. Ils ont réussi à créer une première pièce en suivant cette méthode : la première Oman Chair était née. Au cours du processus, une autre innovation a eu lieu : ils ont rajouté de la résine d’encens au fauteuil à titre expérimental. Ils ne savaient pas si l’odeur survivrait une fois la pièce terminée. La résine industrielle s’était avérée beaucoup plus puissante. Néanmoins, une fois le fauteuil chauffé par la température du corps humain, un subtil parfum d’encens en a surgi. Aujourd’hui la Oman Chair with Frankincense témoigne de ce voyage créatif au carrefour du design et des ingrédients naturels. Gaetano n’a attendu ni une demande claire, ni un brief, ni une direction à suivre. Le colis de résine arrivé du Sultanat d’Oman, son rêve, et sa première discussion avec Renaud ont suffi à enflammer sa créativité. Peut-être est-ce là la vraie radicalité : l’acte de créer en dehors du brief, simplement parce que cela s’impose. La création à partir de l’inévitabilité.

Pièce en résine réalisée à partir d’un moule inspiré du premier dessin. Les Oman Chairs ont été inspirées par ces premières créations.

Au cours des mois suivants, plusieurs pièces additionnelles ont été créées, inspirées par sa palette emblématique, un mélange de couleurs primaires où des nuances complémentaires prennent vie en toute transparence : un trône, une armoire, et deux lampes imprégnées d’un des parfums Amouage. Plus tard viendra le fauteuil Oman Chair Cappuccina, une pièce plus petite à bords dentelés introduisant une nouvelle phase d’expérimentation, un processus à double résine. Au cours du moulage, l’équipe a associé pour la première fois deux polyuréthanes, une résine et un caoutchouc. Leur but ? Trouver le bon équilibre entre rigidité et élasticité. Le long du bord courbé du fauteuil, l’épaisseur atteint environ deux centimètres d’un côté avant de se rétrécir jusqu’à approximativement un demi-centimètre sur la partie supérieure. La résine reste rigide au centre tandis que les bords sont en caoutchouc polyuréthane souple. Étant donné que tous deux appartiennent à la même famille de matériaux – les polyuréthanes – les composés se lient naturellement, sans séparation. Il s’agissait de tester la possibilité de plier et façonner l’assise en créant un bord au toucher souple, tout en gardant suffisamment de rigidité structurelle pour s’y asseoir. Un fauteuil au dossier plus souple et plus doux, avec davantage de rigidité et stabilité dans la partie basse. Et cela a fonctionné.

Mais au cours des expériences sur ce qui deviendra la Oman Collection, Gaetano trouvait qu’une pièce clé du puzzle manquait. Il avait besoin de visiter Oman afin de voir avec ses yeux, sentir avec son nez, éprouver avec son cœur. Il voulait voir cet arbre à encens qu’il n’avait entraperçu que dans ses rêves, le toucher, écouter le son de ses feuilles.

Gaetano s’est rendu au Sultanat d’Oman avec son équipe en avril 2023. Après un séjour à Mascate, ils ont mis le cap au sud, direction Wadi Dawkah. Giulia Tosciri, directrice du Gaetano Pesce Studio, se souvient de l’étonnement de toute l’équipe en voyant l’artiste tellement heureux et serein au cœur de cet immense paysage désertique, car il avait toujours affiché une certaine réticence envers la nature sauvage et les grands espaces ouverts. Cette réponse contemplative de quelqu’un tellement enraciné dans la ville ne pouvait que surprendre son entourage. À Wadi Dawkah, Gaetano a ressenti le lien profond de la culture omanaise avec cet endroit, ce patrimoine naturel et culturel. Dans cet espace ouvert et paisible, il était visiblement ému, déjà en train de se projeter, l’esprit bouillonnant, vers ce qui pourrait y être construit. À ce moment précis, il pressentait que quelque chose d’important était possible. Dans l’avion qui le ramenait chez lui, il esquissait déjà les prochaines étapes.

Le voyage qu’a entrepris Gaetano à Wadi Dawkah a été son dernier. Il est décédé un an plus tard, en avril 2024. Et pourtant, son esprit reste vivant ainsi que son lien avec cet endroit. Il vit entre les arbres, parmi les souvenirs, et, surtout, dans le logo de Wadi Dawkah. Construit autour de sa première esquisse, le logo continue de porter le sourire impertinent de l’artiste. Les trois œuvres – Oman Chair, Oman Throne et Oman Chair with Frankincense – seront enfin accueillies au sein d’Ayn Dawkah, exposées au plus près du paysage dont elles se sont inspirées. À travers l’inspiration, l’expérimentation et l’audace qui caractérisaient l’artiste, les trois pièces de la Oman Collection constituent des éléments distincts, chacune incarnant une phase différente du processus créatif. Néanmoins, en s’associant, elles forment un ensemble harmonieux, l’un des derniers dons de Gaetano aux mondes du design et de la parfumerie, enrichissant la synergie née de la diversité. Et de l’autre côté de la planète, au studio new-yorkais, Giulia et Alessandro passent tous les jours devant les lampes imprégnées de parfum. Des volutes d’encens flottent dans l’air, un rappel que cette histoire ne s’arrête pas là. L’aventure lancée du vivant de Gaetano Pesce se poursuit.

Crédits photos : Amouage, Gaetano Pesce Studio

Maison Lautier 1795 réinvente l’art de transformer les naturels

Fondée à la fin du XVIIIe siècle, la société grassoise Maison Lautier 1795, détenue par Symrise depuis 2022, est l’héritière d’une longue tradition de transformation d’ingrédients naturels pour la parfumerie. Elle explore aujourd’hui de nouvelles méthodes d’extraction qui répondent aux enjeux actuels de durabilité tout en perpétuant l’esprit des méthodes ancestrales. Le point avec Benoît Join, Director of Natural Resources and Oral Care chez Symrise.

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Quel est le point commun entre une mandarine filtrée à froid, un accord fruité obtenu par co-distillation et un extrait de champignon inspiré du monde des arômes ? A priori pas grand-chose. Pourtant, ces trois développements racontent une même histoire. Celle d’une parfumerie qui ne cesse de réinventer son rapport à la matière première. Aux côtés des savoir-faire historiques qui ont façonné la parfumerie grassoise, de nouveaux procédés permettent aujourd’hui de préserver plus fidèlement certaines facettes olfactives, de créer des accords inédits ou encore d’explorer des territoires sensoriels jusque-là inaccessibles. C’est le cas de la co-distillation, du Cold Process et du Yellow Boletus Re-Extract, trois approches différentes permettant de revisiter la distillation, préserver l’intégrité d’une matière fragile ou encore faire entrer dans la palette du parfumeur des ingrédients issus d’autres univers sensoriels.

La co-distillation : revisiter un savoir-faire ancestral

Utilisée depuis des siècles pour extraire les composés odorants des plantes aromatiques, la distillation, qu’elle soit effectuée à la vapeur, par turbo-distillation ou encore par hydrodistillation, demeure aujourd’hui l’un des piliers de la production des ingrédients naturels. La co-distillation en propose une interprétation contemporaine. Plutôt que de distiller une seule matière première, le procédé consiste à faire interagir plusieurs ingrédients au cours d’une même opération afin de créer un profil olfactif inédit. Chez Symrise, cette approche s’appuie généralement sur des matières déjà transformées – huiles essentielles, absolues ou résinoïdes – soumises dans un second temps à une distillation fractionnée. Les différentes fractions obtenues sont analysées, sélectionnées puis réassemblées afin de construire le profil recherché. « L’objectif est d’obtenir un résultat plus nuancé que si l’on mélangeait simplement les matières après leur extraction », explique Benoît Join, Director of Natural Resources and Oral Care chez Symrise.

L’huile essentielle de mandarine de Madagascar et de melon cantaloup (Mandarin Oil Madagascar x Cantaloop™ Co-Distillate) illustre parfaitement cette démarche. À une essence de mandarine est associé à un captif – une molécule synthétique – développé par Symrise évoquant le melon cantaloup. La co-distillation permet de faire émerger une nouvelle signature olfactive où la fraîcheur zestée de l’agrume s’enrichit d’une facette aqueuse et gourmande évoquant le fruit mûr. Le résultat ne correspond ni à une essence de mandarine classique ni à un simple accord fruité. Il constitue une matière à part entière, capable d’apporter une identité distinctive à une composition. À travers ce procédé, un geste technique ancestral devient ainsi un nouveau terrain de jeu pour la création.

Le Cold Process : préserver la nature plutôt que la transformer

Si certaines innovations cherchent à créer de nouveaux profils, d’autres interviennent le moins possible sur la matière première pour en préserver les caractéristiques. Les huiles essentielles d’agrumes figurent parmi les ingrédients les plus sensibles. La chaleur peut altérer certaines de leurs nuances les plus délicates, tandis que l’oxydation modifie progressivement leur couleur et leur profil olfactif. Traditionnellement, la décoloration des huiles essentielles repose sur une distillation qui implique un apport de chaleur. Pour contourner cette contrainte, Symrise a développé le Cold Process, une technologie brevetée réalisée à température ambiante. « Nous voulions éviter de chauffer la matière afin de conserver toutes les nuances et toutes les subtilités de l’huile essentielle », explique Benoît Join. « L’objectif est de rester le plus proche possible de la matière de départ. » Le procédé repose sur un système de filtration dont les pores sont calibrés pour retenir les composés responsables de la coloration. Selon les matières concernées, il peut s’agir de pigments naturels, de cires végétales ou encore de molécules issues de phénomènes d’oxydation.

Cette technologie est aujourd’hui appliquée à une mandarine raffinée à Grasse, obtenue à partir d’une essence italienne exprimée à froid. Le résultat conserve toute la fraîcheur caractéristique du fruit, exprimant une facette zestée, acidulée et lumineuse, fidèle à celle d’une mandarine traditionnelle fraîchement pressée. « À notre connaissance, nous sommes les seuls à proposer cette approche de décoloration par filtration », souligne Benoît Join.

Yellow Boletus Re-Extract : explorer de nouveaux territoires sensoriels

L’innovation surgit parfois là où on ne l’attendait pas. De nos assiettes, par exemple. Avec le Yellow Boletus Re-Extract, Symrise introduit pour la première fois en parfumerie un ingrédient issu du bolet à chair jaune, un champignon originaire d’Asie, développé à l’origine… Par les équipes Flavor & Beverage du groupe. « On avait une très belle matière de départ », raconte Benoît Join. « Le profil olfactif était extrêmement intéressant, mais le produit était trop foncé et contenait des composés incompatibles avec les contraintes de formulation des parfumeurs, comme des protéines ou des glycosides. » L’extrait initial présentait en effet une forte coloration ainsi qu’une composition riche en protéines et autres composés limitant son utilisation. Les équipes de Symrise ont alors développé un procédé de ré-extraction aux solvants, opération suivie d’un filtrage méticuleux, afin d’adapter cette matière à la parfumerie fine. « Nous avons conservé le profil olfactif qui faisait tout l’intérêt de l’extrait, tout en éliminant les éléments qui posaient problème », précise Benoît Join. Le résultat ouvre un territoire olfactif encore peu exploré, une sorte d’accord mousse revisité, aux dimensions végétales et gourmandes. « La matière déploie une facette umami singulière, associant le sous-bois humide, la mousse, le champignon frais et la sauce soja, qui brouille les frontières entre goût et parfum ».

Cette approche inspire d’autres développements. Benoît Join cite notamment le cas d’un extrait de cacao de Madagascar, obtenu par distillation à partir de l’enveloppe des fèves prélevées après la torréfaction. Un peu trop pâteux pour être compatible avec les exigences de la parfumerie, il a été retravaillé, notamment en éliminant les polysaccharides responsables de cette texture épaisse. Au-delà du Yellow Boletus, c’est toute une nouvelle famille de matières qui pourrait ainsi émerger à la croisée des mondes du goût et de l’odorat.

Quand la tradition nourrit l’innovation

De la distillation utilisée depuis des siècles dans les ateliers grassois aux procédés brevetés de filtration ou de ré-extraction développés aujourd’hui, les outils évoluent constamment. Pourtant, la finalité reste la même, à savoir révéler le potentiel olfactif des matières premières naturelles… À condition que celles-ci soient à l’origine exceptionnelles. « La technologie ne remplace pas la qualité de la ressource. Elle permet simplement d’en révéler tout le potentiel », rappelle Benoît Join. Entre savoir-faire hérités de plusieurs siècles de pratique et technologies de transformation toujours plus sophistiquées, l’innovation en parfumerie ne réside pas seulement dans la découverte de nouvelles matières, mais aussi dans les multiples façons de les révéler.

Visuels par Clément Savel

Passion champignon : myco-osmologie, art et parfumerie, partie II

Dans son 20ᵉ numéro, Nez s’entretenait avec le microbiologiste et écologue Marc-André Selosse et explorait l’émergence des champignons comme sources d’inspiration pour les parfumeurs. Après avoir abordé la richesse des savoirs myco-osmologiques, cette seconde partie suit les champignons jusque dans les flacons et les installations d’art. Du cèpe à la truffe, du sous-bois aux imaginaires psychédéliques, les émanations fongiques déplacent les frontières du désirable et ouvrent de nouveaux territoires d’expression pour la parfumerie fine et l’art contemporain.

Extractions de champignons

Si les capacités de biosynthèse des fungi et les molécules volatiles qu’ils produisent sont un passionnant objet d’étude pour les biologistes et les écologues, elles suscitent également l’intérêt de nombreux autres chercheurs1La recherche concernant les COVs fongiques est en effet « en pleine expansion et hautement interdisciplinaire, couvrant plusieurs disciplines, de la génomique à la microbiologie, en passant par l’écologie, la biotechnologie et la médecine » (Kustrim Cerimi, Dierk-Christoph Pöther et Stefanie Klar, « A bibliometric analysis of fungal volatile organic compounds », Fungal Biology and Biotechnology, Vol. 12, art. 12, juillet 2025. https://doi.org/10.1186/s40694-025-00203-x), notamment dans le domaine de l’aromatique. Les biotechnologies fongiques permettent en effet de générer toute une gamme d’arômes bénéficiant de l’appellation « naturel ». Ainsi certaines souches de champignons telluriques du genre Trichoderma synthétisent-elles de la 6-pentyl-α-pyrone, dont l’odeur lactonique de noix de coco est prisée par les industriels. D’autres basidiomycètes, comme ceux du genre Nidularia, peuvent quant à eux produire de la 4-(4-hydroxyphényl)-butan-2-one, aussi appelée frambinone, utilisée comme additif alimentaire, mais également comme ingrédient de synthèse en parfumerie. Au-delà de parfumer les bois et l’air automnal au gré de leurs échanges volatils, les mycètes peuvent donc aussi s’avérer d’excellents auxiliaires en matière de création aromatique et olfactive.

Pourtant, la parfumerie s’est longtemps désintéressée d’eux, vraisemblablement en raison de la méfiance ancienne de certaines cultures occidentales à leur égard. Qui, en effet, aurait voulu revêtir le parfum d’« un amas de putréfaction », ainsi que le médecin londonien du XVIIe siècle Stephen Bradwell désignait les champignons, encore qualifiés d’« excréments de la terre » par son confrère James Hart2Michael Walkden, « “Excrements of the earth” : Mushrooms in early modern England », Folger Shakespeare Library, 20 août 2019. https://www.folger.edu/blogs/shakespeare-and-beyond/mushrooms-in-early-modern-england-excrements-of-the-earth/ ? Lorsque l’on évoque le règne des fungi en parfumerie, seules deux matières viennent d’emblée à l’esprit : l’oud, résine produite par les arbres du genre Aquilaria lorsqu’ils sont blessés et infectés par divers champignons endophytes3Parmi les taxons aujourd’hui associés ou testés pour l’induction de la résine du bois de oud figurent notamment plusieurs espèces de Fusarium — en particulier F. equiseti, F. solani et F. proliferatum —, Penicillium chrysogenum, Phaeoacremonium alvesii, Lasiodiplodia theobromae, Trichoderma atroviride, Aspergillus niger, ainsi que divers représentants des genres Neurospora, Talaromyces, Diaporthe, Chaetomium, Diplodia, Pestalotiopsis, Neodeightonia, Acrodontium et Leptographium. (Jianglongze Yang, et al., « The Effects of Fungal Infection Combined with Insect Boring on the Induction of Agarwood Formation and Transcriptome Analysis of Aquilaria sinensis », Forests, Vol. 16, n° 6, art. 960, juin 2025. https://doi.org/10.3390/f16060960), ainsi que la mousse de chêne (Evernia prunastri et E. furfuracea), qui est en réalité un lichen, c’est-à-dire un organisme holobionte né de la symbiose entre un mycobionte, un photobionte (une algue ou une cyanobactérie) et, souvent, au moins une levure4Certains pensaient également que l’ambre gris « provenait de certains champignons sous-marins qui, détachés et emportés par les courants, étaient jetés sur les rivages indiens » (Auguste Debay, Nouveau manuel du parfumeur-chimiste, Paris, E. Dentu, 1856, p. 33). À part cela, si les champignons sont mentionnés dans les ouvrages et revues de parfumerie des XIXe et XXe siècles, c’est presque uniquement pour évoquer les espèces pathogènes affectant les plantes à parfum.. Cependant, l’oud n’est pas en lui-même un champignon et la mousse de chêne en est une forme très particulière, appelée « champignon lichénisé ». Ce constat soulève plusieurs questions : de quelle manière les mycètes entrent-ils aujourd’hui dans la palette des parfumeurs5Sans oublier que, sans les champignons mycorhiziens et endosymbiotiques, la plupart des plantes emblématiques de la parfumerie n’existeraient tout simplement pas ou ne produiraient pas les mêmes substances aromatiques. Voir à ce sujet le travail de l’entreprise grassoise MycoPhyto qui sélectionne des souches de champignons mycorhiziens autochtones favorisant l’expression de certains critères chez les végétaux cultivés, tel que la qualité des huiles essentielles. (Guillaume E. Lopez, Le génie méconnu (et discret) des champignons, Paris, Albin Michel, 2024, p. 82). ? À quelles formes olfactives leurs senteurs – naturellement extraites ou synthétiquement recomposées – peuvent-elles contribuer et de quels imaginaires participent-elles à l’heure de la « révolution mycoculturelle » des sociétés occidentales ?

Beatrix Potter, Boletus edulis. Spécimen trouvé à Eastwood House, Dunkeld, 6 août 1893. Crédits : The Armitt Museum and Library.

Dès 1922, époque où les champignons étaient encore considérés comme des végétaux achlorophylliens6Ainsi lit-on encore en 1927 dans un ouvrage de parfumerie : « C’est surtout le règne végétal qui fournit le plus grand nombre de parfums à l’industrie. À peu près toutes les catégories de plantes comptent des types odorants : on en trouve dans les mousses et les lichens, comme la mousse de chêne, les algues marines, les champignons. Ces derniers offrent des odeurs curieuses, qui n’ont jamais été utilisées en parfumerie. » (Paul Jeancard, Les Parfums. Chimie et Industrie, J.-B. Baillière, 1927, p. 15)., le botaniste Henri Coupin signait dans la revue professionnelle La Parfumerie moderne un article sur les odeurs de champignons, célébrant leur diversité tout en regrettant que la rareté de certaines espèces fleurantes en interdise l’exploitation industrielle7Henri Coupin, « Les Champignons odorants », La Parfumerie moderne, Vol. 15, 1922, p. 209.. Deux ans plus tard, le mycologue Georges Renaudet affirmait, dans la même revue, que de nombreux champignons pourraient « rivaliser avec les meilleurs produits de la parfumerie8Georges Renaudet, « Sur les odeurs des champignons », La Parfumerie moderne, Vol. 18, 1925, p. 107. », rapportant notamment qu’une huile essentielle de Boletus edulis avait été extraite avec succès dès 1903 par M. H. Haensel et qu’une « essence d’odeur forte et caractéristique, propre aux champignons comestibles9Ibid., p. 105. » avait été extraite l’année suivante de l’amanite tue-mouches (Amanita muscaria). En 1935, un nouvel entrefilet évoquait cette fois les travaux du chimiste Friedrich W. Freise au sujet des huiles essentielles extraites de spécimens frais et séchés des genres Agaricus, Clitocybe, Cortinarius, Hydnum, Hygrophorus, Hypholoma, Lactarius, Pleurotus et Polyporus10La même année, Édouard-Jean Gilbert publiait à nouveau un article consacré aux champignons : « Les variations odorantes des champignons », La Parfumerie moderne, n° 4, avril 1935, p. 155-159.. Cependant, rien n’y était dit de leurs potentiels usages et les extraits naturels de champignons ne semblent pas avoir été mis à profit dans les compositions parfumées du siècle dernier.

De nos jours cependant, au moins deux extraits naturels de champignons existent dans la palette des parfumeurs. La distillation à la vapeur, l’hydrodistillation, l’extraction par solvant volatil ainsi que l’extraction par fluide supercritique permettent toutes d’extraire les substances odorantes de la biomasse fongique11Rui Yeong Tan et al., « Mushroom oils: A review of their production, composition, and potential applications », Heliyon, Vol. 10, n° 11, 2024, e31594. https://doi.org/10.1016/j.heliyon.2024.e31594. Les deux dernières techniques sont cependant privilégiées et pratiquées à partir de sporophores séchés, souvent plus concentrés en molécules aromatiques en raison de certains processus enzymatiques survenant lors de la dessiccation12Hap Yang et al., « Comprehensive analysis of the dynamic changes of volatile and non-volatile metabolites in boletus edulis during processing by HS-SPME-GC–MS and UPLC-MS/MS analysis », Food chemistry: X, Vol. 22, 101487. https://doi.org/10.1016/j.fochx.2024.101487 On lit également à ce sujet que « La dessiccation donne à certains champignons une odeur plus pénétrante ou même différente de celles qu’ils possédaient d’abord, et il arrive que cette nouvelle odeur persiste longtemps en herbier : le “Calodon nigrum” et plusieurs de ses congénères prennent ainsi une odeur coumarique ; de même, le “Merisma sulfurea”, sensiblement inodore à l’état frais, exhale alors une assez forte odeur qui rappelle celle de la cire d’abeille ; le “Russula melliolens” prend, lorsqu’il commence à se dessécher une odeur intense de “miel ou de pain d’épices”, qui persiste pendant plusieurs semaines en herbier. L’odeur complexe de crevette et de menstrues du “Russula xerampelina” persiste également après dessiccation. » (Édouard-Jean Gilbert, « Les variations odorantes des champignons », op. cit., p. 155).. La société française Biolandes propose par exemple  deux produits obtenus à partir de morceaux déshydratés : un extrait de champignon de Paris (Agaricus bisporus) et une absolue de cèpe de Bordeaux (Boletus edulis). Le premier possède les facettes les plus crémeuses de l’agaric au point d’évoquer le riz cuit, avec lequel il partage – surtout lorsqu’il est poêlé – une molécule caractéristique : l’acétyl-2-pyrroline13Sonja Grosshauser et Peter Schieberle, « Characterization of the Key Odorants in Pan-Fried White Mushrooms (Agaricus bisporus L.) by Means of Molecular Sensory Science: Comparison with the Raw Mushroom Tissue », Journal of Agricultural and Food Chemistry, Vol.  61, n° 16, 2013. https://pubs.acs.org/doi/10.1021/jf4006752. Le second, plus puissant, livre un parfum assez éloigné de l’odeur du champignon frais que l’on décrit généralement comme évoquant la noisette. Animale et saline, l’absolue du cèpe n’est pas sans rappeler l’odeur de la sauce soja noire sucrée : de quoi inspirer des accords hautement originaux aux créateurs et créatrices de parfums.

En 2003, la parfumeuse Mandy Aftel est l’une des premières à s’emparer de cette matière qu’elle considère comme l’une des plus profondes, complexes et intenses de sa palette14Mandy Aftel, Essences & Alchimie. Un guide du parfum naturel, Paris, Nez éditions, 2023, p. 213.. Celle qui, dans son ouvrage Essences et Alchimie (2023), affirme que « les efforts d’un parfumeur devraient être dirigés non pas vers la création de quelque chose qui soit simplement joli, mais vers le fait de révéler des qualités inattendues aux ingrédients qui composent son mélange15Ibid., p. 229. », enlumine magnifiquement les facettes terreuses de la tubéreuse en l’associant à l’absolue de Boletus edulis dans Cepes and tuberose, pour sa marque Aftelier. Cette composition entièrement naturelle, que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de « chef-d’œuvre moderne16Ermano Picco, « ÇaFleureBon Modern Masterpieces: Aftelier Perfumes Cepes and Tuberose (Mandy Aftel) 2003 + Olfactory Surrealism Draw », ÇaFleureBon, 13 mars 2022. https://cafleurebon.com/cafleurebon-modern-masterpieces-aftelier-perfumes-cepes-and-tuberose-mandy-aftel-2003-olfactory-surrealism-draw/ », marie avec bonheur la fleur et le champignon dans une rondeur cireuse et charnue, sur fond d’orange amère, de résine de benjoin et de galbanum, de bois de rose et de santal. L’équilibre « sucré-salé » de l’ensemble repose sur le dosage subtil de l’absolue de cèpe, qui ne cherche ni à s’imposer, ni à s’effacer face aux autres notes.

Bien d’autres parfums contiennent aujourd’hui cette fameuse absolue de cèpe. Dans Shinanay (2024) de Nishane, Angelos Balamis l’introduit par exemple au cœur d’un beau bouquet de verdure et de fleurs blanches dont le gardénia – lui-même connu pour ses facettes de champignon – est le roi. On la trouve également mêlée à l’accord floral à la fois aquatique et terreux d’After the flood (2015), créé par Holladay Saltz pour Apoteker Tepe. Plus récemment, le parfumeur thaïlandais Prin Lomros a utilisé l’absolue de cèpe dans Nisatiruk (2025) pour sa marque Prin : une création animale, fumée, tourbeuse, dans laquelle le champignon se mêle aux absolues de foin, de maté, d’ambrette et de cire, aux notes résineuses des conifères et aromatiques de la sauge, du carvi, du tulsi et du nard. Enfin, à mille lieues de cet univers olfactif sombre et bien peu consensuel, la marque brésilienne O Boticário sortait en 2025 deux créations signées Leslie Gauthier, ouvertement inspirées par la popularité des champignons dans la culture populaire, en particulier auprès de la génération Z. EGEO Cogu et EGEO Cogu Mellow semblent ainsi vouloir jouer de l’originalité de la note de cèpe tout en la noyant dans la tendance ultra-gourmande qui sévit toujours sur le marché : le premier l’associe à des notes de fruits rouges, de caramel et de crème brûlée, le second à des notes de poire, de cannelle, de vanille et d’amande…

Auguste Louis Lepère, La Forêt de Fontainebleau : Au rocher Bernard, chercheurs de champignons, 1887-1890.

Dans la forêt

C’est toutefois l’imaginaire forestier qui demeure le plus étroitement associé aux notes fongiques en parfumerie. En raison du nombre restreint d’extraits naturels disponibles, ces dernières sont d’ailleurs le plus souvent recomposées à partir de molécules de synthèse telles que l’oct-1-èn-3-ol, le 1-nonen-3-one, le 3-octanone, l’ocimène, le benzyl tiglate, l’Hydratropic Aldehyde DMA, ou encore le Jasmal. Mais qu’elles soient naturelles ou synthétiques, les notes de « champignons », sans distinction d’espèce, contribuent fréquemment à l’élaboration de parfums-paysages inspirés par les milieux où les sporophores se rencontrent le plus communément. C’est ainsi que se déploie par exemple la ravissante évocation impressionniste de sous-bois humide de Chypre Mousse d’Oriza L. Legrand. Sorti à l’origine en 1914 puis reformulé et réédité en 2013 par Hugo Lambert, le parfum s’ouvre sur les verdeurs aromatiques du fenouil, de la menthe, de la sauge et du galbanum. Cette fraîcheur herbacée, adoucie par des notes florales, glisse progressivement vers des tonalités de foin, de myrrhe, de cuir et de champignons (discrets), qui parachèvent le tableau.

C’est un autre type de forêt qui se déploie dans Sloth (2020) de Zoologist, composé par Prin Lomros, grand amateur de notes fongiques, qu’il utilise presque systématiquement pour traduire olfactivement des écosystèmes forestiers. « Je suis fasciné par l’odeur de la forêt, confie-t-il. Elle m’apaise et stimule ma créativité. » Pour Sloth, l’inspiration était double : évoquer à la fois l’habitat naturel du paresseux et sa fourrure, colonisée par une flore, une faune et une fonge d’une étonnante diversité. Un trio de notes terreuses (oct-1-èn-3-ol, géosmine, évernyl) sert ainsi de socle à un accord de tête herbacé et acidulé dominé par la camomille. S’y ajoute une profusion de matières végétales – bourgeon de cassis, feuille de violette, absolue de foin, cumin, nard, oliban, myrrhe – dont plusieurs présentent elles-mêmes des facettes fongiques, comme la lavande ou la feuille de violette, riches en oct-1-èn-3-ol, ou encore la myrrhe et le nard.

Depuis une quinzaine d’années, les compositions d’inspiration sylvestre donnant leur place aux notes de champignons s’avèrent si nombreuses qu’il serait vain de vouloir les détailler ici. Nous nous contenterons donc d’en citer quelques-unes : Wild Hunt (2007) de CB I Hate Perfume, Olympic Rainforest (2010) d’Olympic Orchids, Daddy (2016) d’Universal Flowering, Fougère gothique (2017) de Barrister and Mann, Mushroom Forest (2022) de Foras, Morel Map (2022) de Clue, Humus (2025) de Mad et Len, À pas de loup (2026) de Millesève, etc. Il est notable que ces atmosphères de sous-bois « champignonnés » se trouvent particulièrement nombreuses dans la parfumerie slave, russe en particulier : Leshy (2023) de Ladanika, Dirty Forest (2019) et Forest Air (2020) de Wild Drops Parfums, Rainy Forest (2019) d’Osmogenes, Deep Forest (2021) d’Elk Island, ou encore Molfar Forest (2019) de la marque ukrainienne Char-Zillya. Cette prédilection n’a rien d’étonnant, la mycophilie des cultures slaves étant désormais bien documentée par les ethnomycologues depuis l’ouvrage fondateur de Valentina Pavlovna Wasson et Robert Gordon Wasson, Mushrooms, Russia, and History (1957) : ils y évoquent notamment les contes, légendes et poèmes que les enfants russes apprennent à leur sujet, mais étudient également les usages de l’amanite tue-mouches par certaines populations sibériennes, en particulier dans les pratiques chamaniques (voir « Amanites, psilocybes et trips olfactifs » ci-après).

L’envie de faire justice au rôle central joué par les mycètes et leurs émanations dans les milieux forestiers se manifeste de manière plus évidente encore dans l’art contemporain. Présentée en 2021 à Olfactory Art Keller par l’artiste M Dougherty, l’installation Forest Bath rassemblait par exemple plusieurs sculptures faites de cire parfumée et de mycélium de pleurotes bleus (Pleurotus colombinus) enrobé de résine. Chacun de ces objets émettait un fragment du « parfum de forêt » composé par l’artiste à l’aide d’une quarantaine d’ingrédients naturels et synthétiques. S’apparentant à un « bain de forêt » olfactif au cœur de la ville, l’œuvre, par sa matérialité et son parfum (contenant à la fois un extrait naturel de champignon et de l’oct-1-èn-3-ol), insistait sur l’importance capitale des fungi dans la vie – et donc le paysage odorant – des forêts. L’année suivante, l’artiste Lowana Davies cherchait également « à recréer l’atmosphère forestière en milieu urbain […] grâce aux senteurs du mycélium17Lowana Davies, « Mycelium Sculptures », Lowana Davies, 2022. https://lowanadavies.com/mycelium-sculptures » dans son installation House of Mycelium, une serre dont l’atmosphère humidifiée et parfumée d’une note de terre permettait la croissance de sculptures de visages humains réalisées en collaboration avec Ganoderma lucidum, plus connu sous son nom vernaculaire japonais de reishi. Selon l’artiste, l’immersion dans l’odeur mêlée de l’humus et des hyphes mycéliens façonnant ces visages permettait non seulement d’évoquer la complexité cachée des écosystèmes forestiers, mais surtout de faire prendre conscience des enchevêtrements vitaux entre humains et non-humains, encourageant des manières plus respectueuses de cohabiter et de collaborer18Hira Sheikh et al., « Creative Futuring for More-Than-Human Worlds: Exhibitions as Sites to Ponder Environmental Governance », Leonardo, Vol. 56, n° 6, 2023, p. 606-612..

Joseph Roques, Histoire des champignons comestibles et vénéneux, Paris, Fortin et Masson, 1841, p. 24.

Parfumeurs truffiers

De tous les champignons, les truffes sont ceux que les parfumeurs ont le plus spontanément envisagé d’utiliser dans leurs compositions. En 1930, un article signé M. L. Sarte dans le journal Alpes et Provence posait d’ailleurs la question : « Ne serait-ce pas le parfum à la mode de demain19M. L. Sarte, « La Truffe en parfumerie », Alpes et Provence, 25-28 décembre 1930. ? » L’idée fait son chemin et, entre 1930 et 1936, pas moins de quatre articles paraissent au sujet des truffes dans La Parfumerie moderne. Si tous soulignent avec surprise l’absence significative de la truffe dans les traités de parfumerie et les parfums, certains en vantent les potentiels usages sous forme d’infusion, pour adoucir par exemple les accords cuir ou tabac, ou au contraire intensifier les chypres et les ambrés20P. M., « La Truffe en parfumerie », La Parfumerie moderne, Vol. 24, 1930, p. 749-751.. En 1932, René Maurice Gattefossé, dans son Formulaire du chimiste parfumeur et du savonnier, note quant à lui que si « les champignons jusqu’ici semblent avoir été ignorés du parfumeur », peut-être « plusieurs d’entre eux pourront-ils être employés ». Parmi eux, affirme-t-il, « incontestablement, la palme revient à la truffe21René Maurice Gattefossé, Formulaire du chimiste parfumeur et du savonnier, Paris, Desforges, Girardot et Cie, 1932, p. 97.. » Mais de quelle truffe est-il question ? Il existe en effet plus de 70 espèces de ces ascomycètes ectomycorhiziens du genre Tuber. La plus célèbre, celle qui attire aussi bien les cuisiniers que les parfumeurs, est évidemment la truffe noire du Périgord (Tuber melanosporum), reine de la famille des Tubéracées. Le puissant parfum de son sporophore souterrain, mélange d’une cinquantaine de composés aux rôles écologiques divers, reposerait en partie (pour notre nez) sur deux molécules : le 2-méthylbutanal et le diméthyl sulfide (DMS)22Avec d’autres molécules comme le diméthyl disulfide (DMDS), le 1-octène-3-ol, le 2-méthyl-1-propanol, le 3-méthylbutanal, le 3-octanone, l’octanal, ou encore le 1-octène-3-one, que l’on trouve dans la plupart des espèces de truffes noires et blanches. Au total, plus de 200 molécules volatiles ont été identifiées dans l’ensemble du genre Tuber.. Selon le chimiste Thierry Talou, ce serait aussi ce dernier, et non l’androsténol comme cela a longtemps été supposé, qui attirerait les mammifères, insectes et autres gastéropodes aidant à disséminer les spores du champignon23Thierry Talou et al., « Dimethyl sulphide : the secret for black truffle hunting by animals ? », Mycological Research, Vol. 94, n° 2, 1990, p. 277-278..

Cependant, comme le fait remarquer en 1931 le botaniste J. Goffart dans La Parfumerie moderne, T. melanosporum « a pas mal de sœurs qui, en parfumerie, seraient peut-être au moins aussi intéressantes, d’un prix singulièrement moindre et d’un parfum peut-être parfois supérieur24J. Goffart, « La Truffe », La Parfumerie moderne, Vol. 25, 1931, p. 287. ». Et en effet, comme le détaillera l’un de ses collègues dans un numéro ultérieur, « d’autres odeurs, que dégagent certains Tuber, n’ont aucun rapport avec l’odeur propre à la Truffe noire25J. Odder, « Le parfum de la Truffe et d’autres Champignons souterrains », La Parfumerie moderne, n° 3, mars 1935, p. 105.. » Certes, certains composés sont communs à de nombreuses espèces, tels que le DMS ou l’oct-1-èn-3-ol, mais d’autres sont plus spécifiques. « C’est ainsi que le T. panniferum dégage une faible odeur acétique ; les T. bituminatum, T. piperatum, T. Bellonæ sentent le bitume. L’odeur alliacée est particulière aux T. magnatum, Truffe grise ou Truffe à l’ail, commune dans le Piémont où elle est très recherchée […] Les T. rapæodorum et  T. puberulum sentent la rave ou le radis, le T. dryophilum a une odeur fruitée. Une odeur spéciale, assez analogue à celle de la levure de bière, est dégagée par le T. æstivum, qui est la Truffe blanche ou Truffe d’été.26Ibid. Dans l’installation Do you wanna be my truffle dog? (2018) de l’artiste Patrick Palcic, c’était d’ailleurs les arômes de la truffe blanche d’Alba que les visiteurs, se transformant en mammifères truffiers, devaient retrouver au nez parmi une série d’autres extraits aromatiques de plantes de Toscane présentés dans de petits flacons suspendus au-dessus d’un tapis de feuilles mortes. » D’après les recherches les plus récentes en la matière, ces parfums spécifiques, composés de 30 à 60 molécules à chaque fois, dépendraient de l’activité sélective de certains gènes mais également de l’origine géographique et du microbiome évoluant au sein et autour du sporophore27William Rowe-Pirra, « Le génome de la truffe livre le secret de son parfum », Pour la science, 22 janvier 2019. https://www.pourlascience.fr/sd/biologie-vegetale/le-genome-de-la-truffe-livre-le-secret-de-son-parfum-15376.php  Jean Henri Fabre écrivait déjà, au sujet de la variété des parfums de truffe : « Quelle variété de structure et surtout de fumet, qualité primordiale en cette question de flair ! Il y en a sans rien d’autre d’appréciable qu’un vague relent fungique, qui partout se retrouve, plus ou moins net. Il y en a qui sentent la rave, le chou pourri ; il y en a de fétides, capables d’apuantir l’habitation du collectionneur. Seule la vraie truffe possède l’arôme cher aux gourmets. » Il s’interroge à la suite de cela sur la nature de l’odeur qui guide le chien truffier : « Si l’odeur comme nous l’entendons est son unique guide, comment fait le chien pour se reconnaître au milieu de ces disparates ? Est-il averti du contenu du sol par une émanation générale, l’effluve fungique, commune aux diverses espèces ?  […] Je revins de l’école du chien avec la conviction que le nez dénonciateur de la truffe a pour guide mieux que l’odeur telle que nous la concevons d’après nos aptitudes olfactives. Il doit percevoir en plus des effluves d’un autre ordre, pleins de mystère pour nous, non outillés en conséquence. » (Jean Henri Fabre, Souvenirs entomologiques, Livre VII, Paris, Delagrave, 1900, p. 378).. 

Dans la parfumerie contemporaine néanmoins, sont exclusivement revendiquées les notes de T. melanosporum et de T. magnatum (truffe blanche d’Alba), en raison de leur connotation luxueuse. La truffe noire est ainsi pour la première fois mise en avant dans Rose tonnerre (2003) – anciennement Une Rose  – des Éditions de parfums Frédéric Malle. Sous un ciel d’orage qui exalte les senteurs de la terre, la reine des fleurs exhale son parfum lourd, charnel, légèrement pélargoné (pour reprendre un terme que les mycologues utilisent pour évoquer l’odeur du géranium). Si l’accord de truffe composé par Édouard Fléchier reste discret, il établit un socle boisé pour la note florale qui, peu à peu, se teinte de miel. Trois ans plus tard, c’est Black Orchid (2006) de Tom Ford, créé par David Apel et Pierre Negrin, qui met la truffe à l’honneur dans une composition difficile à cerner, à la fois épicée, florale, terreuse et gourmande avec des accents de chocolat et de réglisse. L’année suivante, la marque récidive avec un chypre floral truffé, Noir de noir (2007), signé Jacques Cavallier Belletrud, Harry Fremont et Olivier Cresp.

Ces dernières années, les évocations de truffes sont souvent associées à d’autres notes gustatives, voire carrément gourmandes. On les retrouve avec une poire juteuse et un accord poudré de mimosa et de violette dans Earth (2022) de Núria Cruelles Borrull pour Loewe, avec des notes de fruits secs, de cannelle, de pomme et de café sucré dans l’étrange Akelarre (2023) de Miguel Matos pour nBitor, avec le poivre, la rhubarbe et un accord popcorn dans FLASH 0021 (2023) d’Andreas Wilhelm pour Perfume.Sucks, avec un osmanthus abricoté et cuiré dans Apricot Uppercut (2025) de Jean-Charles Sommerard pour Maie Piou, ou encore avec un cocktail de pamplemousse, de gin et de vermouth dans Black Truffle Martini (2025) de la marque hongkongaise The Scentype. De quoi rappeler les expériences culinaires des grands chefs en matière de desserts à la truffe, ou encore celles des mixologues qui n’hésitent plus à l’utiliser dans leurs créations28« Truffe et cocktails : des créations mixologiques raffinées », La Rabasse de l’enclave, 8 juillet 2024. https://www.truffe-enclave.com/truffes-et-cocktails-des-creations-mixologiques-raffinees/.

L’artiste et parfumeuse Irina Adam, créatrice de la marque de parfumerie naturelle Phoenix Botanicals, s’est quant à elle attelée à évoquer le parfum de la truffe noire grâce à un autre champignon : Craterellus cornucopioides. Plus connue sous le nom de trompette de la mort, cette espèce comestible est en effet surnommée la « truffe du pauvre » en raison de la parenté de ses arômes avec ceux du genre Tuber. L’artiste – formée à l’ethnobotanique – a ainsi ramassé et séché des spécimens découverts dans une forêt de Long Island afin d’en réaliser une infusion qui entre dans la composition de Black Trumpet Chthonic (2024) aux côtés de notes de citron, de fleurs de sureau et d’oranger, de poivre, de cacao, d’ambre gris et… de champignons de Paris. À mi-chemin entre l’art et la parfumerie, la composition s’est faite prétexte à plusieurs ateliers au sujet des senteurs fongiques lors de manifestations mycologiques aux États-Unis.

Ivan Shishkin, Amanita, 1878-1879.

Amanites, psilocybes et trips olfactifs

Le « shroom boom » de ces dernières années va également de pair avec une renaissance de la culture psychédélique, ce qui n’a pas échappé à la parfumerie. Probablement consommés depuis le Néolithique par les communautés humaines29L’ethnomycologue Giorgio Samorini pense avoir identifié des représentations de champignons hallucinogènes dans les peintures rupestres de Tassili n’Ajjer dans le Sahara., les champignons hallucinogènes – plus de 200 espèces répertoriées à ce jour – suscitent un nouvel engouement en Occident. Le succès du livre de Michael Pollan, How to Change Your Mind (2018), alimente notamment largement l’intérêt pour les substances psychoactives des champignons à psilocybine et pour leur potentiel thérapeutique30Attention, en France, les psilocybes sont inscrits sur la liste des stupéfiants. La possession, la culture, l’usage, la détention, le transport et le ramassage de ces espèces sont donc passibles de sanctions pénales.. Ces derniers, bien connus depuis l’article de Robert Gordon Wasson, À la recherche du champignon magique (1957) et les travaux de Roger Heim (ancien directeur du Muséum national d’histoire naturelle de Paris, déjà évoqué pour son intérêt pour les odeurs mycologiques), sont ceux qui suscitent le plus d’intérêt31Bien que critiquée, l’hypothèse du « singe enivré » (stoned ape theory) avancée en 1992 par Terence McKenna dans Food of the Gods n’y est pas non plus pour rien : selon lui, la consommation de psilocybes dans le nord du continent africain il y a environ 100 000 ans serait à l’origine d’avantages évolutionnaires et notamment du développement cognitif de nos ancêtres.. D’après Merlin Sheldrake, la fascination pour la psilocybine – substance psychoactive de ces champignons, illégale dans la majeure partie du monde32L’Oregon est le premier État d’Amérique à autoriser la psilocybine à des fins thérapeutiques en 2020. – serait même en partie responsable du renouveau de l’intérêt pour le règne des fungi. 

Voilà de quoi nourrir le storytelling des marques de parfums, toujours promptes à créer de la désirabilité autour des interdits. Comme le rappelait Anne-Sophie Hojlo pour Auparfum, « d’Opium à Dior Addict en passant par Yvresse, nombreuses sont les créations à travers l’histoire de la parfumerie revendiquant une inspiration tirée des drogues ou de l’alcool. Un registre que les marques continuent à exploiter33Anne-Sophie Hojlo, « Parfum, Sexe, Drogue et Patchouli : La revue de sorties #1 », Auparfum, 21 octobre 2019. https://auparfum.bynez.com/parfum-sexe-drogue-et-patchouli-la-revue-de-sorties-1-4574 ». C’est notamment le cas de la marque de Michal Gilbert Lach, Bohoboco, qui, en 2024, sort Magic Mushroom. D’une verdeur mordante malgré son jus rose fluo, le parfum évoque plutôt le cannabis que les effluves farineux ou musqués parfois décrits pour certaines espèces de Psilocybes34Outre ces descriptions empiriques, une étude de 2023 s’est pour la première fois intéressée aux composés volatils émis par cinq psilocybes séchés. Les chercheurs ont formellement identifié 34 molécules odorantes, dont 5 présentes uniquement chez les champignons psilocybes et non chez les espèces comestibles auxquelles ils ont été comparés : le 2-méthylbutanal, le valéraldéhyde, le benzaldéhyde, la 3-octène-2-one, le 2-méthyldodécane et le 2-butyl-2-octénal. (Shannon L. Thomas, Colton Myers et Kevin A. Schug, « Comparison of fragrance and flavor components in non-psilocybin and psilocybin mushrooms using vacuum-assisted headspace high-capacity solid-phase microextraction and gas chromatography–mass spectrometry », Advances in Sample Preparation, Vol. 8, octobre 2023, 100090. https://doi.org/10.1016/j.sampre.2023.100090). Plus que les champignons, le parfum évoque la saturation colorée et l’exacerbation des sens provoquées par la psilocybine. Ce n’est qu’après de longues heures que les notes aromatiques et acidulées s’assombrissent enfin, laissant place aux effluves terreux et boisés du vétiver, du patchouli et de la mousse de chêne, à travers lesquels on croirait presque reconnaître l’effet animal et salé de l’absolue de cèpe.

Sorti en 2025, Prism Head de Miguel Matos pour Sarah Baker Perfumes s’inspire également d’une expérience avec des champignons hallucinogènes. Le jus mêle là encore un accord citronné de cannabis avec des notes terreuses de géosmine et de patchouli, comme pour évoquer en filigrane diverses expérimentations stupéfiantes des années hippies. Le texte qui accompagne chaque flacon ne pourrait d’ailleurs être plus explicite : « Une guitare électrique brise le silence. En vous frayant un chemin à travers le vétiver, vous découvrez une cabane cachée, des citronniers perçant son abri. Terre humide, jeunes pousses de cannabis et champignons sauvages l’entourent. Le patchouli et l’encens s’échappent par la porte ouverte. » Le résultat ? Une ambiance moite de champignonnière ou de forêt sous l’orage – rappelant cette ancienne croyance qui voudrait que les sporophores naissent de la foudre35Ce qui pourrait être avéré dans certains cas, comme tendent à le montrer les recherches du docteur Koichi Takaki de l’université d’Iwate. (Julian Ryall, « Lightning Makes Mushrooms Multiply », National Geographic, 10 avril 2010. https://www.nationalgeographic.com/science/article/100409-lightning-mushrooms-japan-harvest).

En 2022, Christi Meshell de House of Matriarch, autre marque américaine à embrasser l’aura chamanique de certains mycètes, signait Amanita, une composition entièrement naturelle inspirée par l’aspect si singulier et les propriétés psychotropes de l’amanite tue-mouches et de l’amanite panthère. La pyramide mise en avant par la marque indique que le parfum contiendrait de l’angélique, du safran, de la mousse et du bois de chêne, de l’iris, du baume du Pérou et de l’oud, mais également une « absolue de morille » ainsi que de l’« amanite décarboxylée ». La décarboxylation est un processus chimique qui permet, dans le cas de l’Amanita muscaria, de convertir l’acide iboténique, l’un de ses composés toxiques, en muscimol, un composé psychoactif36Si l’amanite tue-mouches n’est quant à elle pas illégale, le Code de la santé publique interdit néanmoins d’en faire la promotion ou la présentation sous un jour favorable. Notez qu’elle provoque, outre ses effets psychotropes, de violents troubles digestifs, en partie dus à l’acide iboténique mais aussi à la muscarine qu’elle contient.. Le seul trip offert par ce parfum reste néanmoins olfactif : sombre, terreux, résolument étrange.

Helga Griffiths, Fungal Entanglement, 2025.

Sans aller jusqu’à affirmer que « fungal is the new floral37Isabel Finston, art. cit. », il est désormais évident que les champignons s’imposent comme de nouveaux acteurs de la création olfactive. En parfumerie, les notes fongiques s’insinuent dans des accords floraux, boisés, aromatiques ou gourmands, tandis que les imaginaires culinaires et psychédéliques associés à certaines espèces alimentent le storytelling des marques. Il semble toutefois rester une marge d’audace : les parfumeurs sauront-ils, à l’avenir, donner aux mycètes un rôle plus central encore38Parlera-t-on un jour de « solifonges » comme on parle de « soliflores » ?, au-delà de les essaimer discrètement dans un décor de sous-bois ou une assiette ? Sauront-ils miser sur les spécificités olfactives d’espèces moins connues, ou inventer d’autres récits inspirés par ces êtres si curieux ? Dans cette perspective, matsu musk (2023), de la ligne agar olfactory développée par l’artiste d’origine chilienne agustine zegers39Tous les noms sont laissés intentionnellement en minuscules, selon la volonté de l’artiste., propose une fiction olfactive radicale : un avenir proche – l’an 2077 – dans lequel les champignons (dont le fameux matsutake étudié par Anna L. Tsing40Comme le rapporte l’anthropologue, de nombreux haïkus japonais sont consacrés au parfum du champignon matsutake, ce au moins depuis le VIIIe siècle. Man-nyo Shu le désignait par exemple comme « la merveille du parfum de l’automne », expression notamment reprise au XIXe par Akemi Tachibana. Au XXe siècle, Koi Nagata évoquera lui aussi l’arôme de ce symbiote du pin. Comme le résume Merlin Sheldrake : « Depuis des centaines d’années, les poètes d’Asie orientale écrivent des vers exaltés en l’honneur des champignons et de leurs parfums. » (op. cit., p. 288). Si l’odeur de ce champignon est donc très appréciée au Japon, il n’en va traditionnellement pas de même en Europe où il a originellement été nommé Tricholoma nauseosum, exprimant l’aversion pour son fumet.) auraient été si intimement incorporés à nos usages que le corps humain lui-même commencerait à exhaler une signature fongique41Cette fiction n’en est d’ailleurs pas entièrement une : les odeurs corporelles humaines sont en effet partiellement déterminées par les communautés de levures – c’est-à-dire des champignons unicellulaires – qui vivent sur notre corps. En outre, la fusion entre épiderme et mycélium existe déjà dans une certaine mesure puisque « le mycélium de certaines espèces constitue un ersatz efficace de la peau et est utilisé par des chirurgiens pour aider les blessures à cicatriser. » (Merlin Sheldrake, op. cit., p. 269). Enfin, il semble que nous partagions 26 % de nos gènes avec certaines levures et 18 % avec le champignon de Paris. (Jean-Christophe Guéguen et David Garon, Biodiversité et évolution du monde fongique, EDP Sciences, 2015, p. 14).. Celle-ci se mêle, dans le parfum, à des notes musquées évoquant la peau, brouillant les frontières entre l’humain et le non-humain. Voilà l’exemple d’une parfumerie moins interprétative et plus spéculative : une parfumerie qui sort des schémas, prospecte et déploie des imaginaires nouveaux.

Moins contraints que les créateurs et créatrices de parfums, libérés de l’impératif de séduire un marché, les artistes approchent quant à eux les odorants fongiques avec l’ambition de transformer nos façons de sentir, de penser et de vivre — ou, plus simplement, pour nous inviter à plonger dans ce qui, malgré l’essor de la recherche, reste un monde largement inconnu. C’est notamment ce à quoi invite l’artiste Helga Griffiths avec Fungal entanglement (2025-2026), un projet qui met en lumière les champignons aquatiques et marins. Bien que ces derniers demeurent peu étudiés, plus de 2 000 espèces ont déjà été répertoriées, et « un litre d’eau de mer ou de sédiment pourrait contenir jusqu’à plusieurs centaines de milliers d’individus42Robert Hofrichter, La Vie secrète des champignons. À la découverte d’un monde insoupçonné, Paris, Les Arènes, 2019, p. 196. ». Inspirée par les recherches portant sur certains micromycètes marins capables de dégrader les microplastiques, l’artiste a réalisé une installation vidéo immersive, appelée à être accompagnée cette année d’un parfum créé en collaboration avec le parfumeur Karl-Heinz Bork à partir d’analyses de COVs émis par l’une de ces espèces. « On sait que les champignons du sol produisent toute une gamme d’odeurs sous forme de métabolites secondaires, explique le biologiste Hans-Peter Grossart avec lequel collabore l’artiste. Mais cela n’avait pas encore été décrit pour les champignons aquatiques qui possèdent pourtant eux aussi des caractéristiques olfactives particulières. » Encore un monde que la science fait lentement émerger et que l’art nous met, littéralement, sous le nez.

Peut-être est-ce d’ailleurs là l’apport le plus précieux de cette myco-osmologie, qu’elle soit scientifique ou créative : faire de l’odorat un outil d’attention, de rencontre et de connaissance, un moyen de renouer avec la beauté, la complexité et le mystère du Vivant. Il va sans dire que ceci ne peut se faire sans un éveil et un entraînement olfactif dont nous manquons malheureusement cruellement dans les sociétés modernes. Pourtant, comme le rappelle Marc-André Selosse dans la conclusion de son ouvrage Les Goûts et les couleurs du monde (2019), « un entraînement permet de très bonnes performances, comme chez les mycologues, pour qui goûts et odeurs ajoutent des critères utiles à l’identification des champignons43Marc-André Selosse, Les Goûts et les couleurs du monde. Une histoire naturelle des tannins, de l’écologie à la santé, Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 2019, p. 436. ». Espérons alors que le Manuel d’éveil olfactif pour petits et grands que l’association Nez en Herbe a fait paraître l’an dernier aux éditions Nez contribue à permettre à « une génération d’enfants mieux formés [de] comprendre et questionner le réel avec le goût et l’odorat, en plus de la vue et de l’ouïe, comme outils pour s’étonner et comprendre44Ibid., p. 439. » — et plonger dans les invisibles prodiges du règne fongique.

Passion champignon : myco-osmologie, art et parfumerie, partie I

Dans son 20ᵉ numéro, Nez s’entretenait avec le microbiologiste et écologue Marc-André Selosse et explorait l’émergence des champignons comme sources d’inspiration pour les parfumeurs. Cet article en deux parties propose de plonger plus avant dans l’univers olfactif des fungi. Longtemps jugées inquiétantes ou indésirables, leurs émanations – terreuses, farineuses, fruitées, fermentées… – révèlent une richesse et une diversité comparables à celles du monde végétal. Objets d’étude scientifique depuis près d’un siècle, elles ouvrent aujourd’hui de nouveaux territoires d’expression pour la parfumerie fine et l’art contemporain.

« Reach down and smell a clot of forest earth: it smells like the underground city of fungi.1Anna L. Tsing, « Arts of Inclusion, or, How to Love a Mushroom », Australian Humanities Review, n° 50, mai 2011. https://australianhumanitiesreview.org/2011/05/01/arts-of-inclusion-or-how-to-love-a-mushroom/ »

Immobiles, comme les végétaux, mais hétérotrophes, comme les animaux dont ils sont en réalité plus proches, les champignons constituent un règne du vivant extrêmement diversifié (et odorant), que l’on commence seulement à mieux comprendre. Si environ 150 000 espèces ont été décrites à ce jour, les biologistes estiment qu’il en existerait en réalité au moins un million, sinon bien plus2Robert Hofrichter, dans La vie secrète des champignons (2019), avance le nombre de 1,5 millions. Guillaume Eyssartier, auteur des 50 règles d’or du cueilleur de champignons (2018), estime qu’il pourrait y en avoir près de 5 millions. Marc-André Selosse, dans l’émission « Les Savanturiers » du 27 juin 2020 sur France Inter, énonçait quant à lui une fourchette de 1 à 30 millions d’espèces !. À cette variété vertigineuse s’ajoute une abondance tout aussi spectaculaire : selon la biologiste évolutionniste américaine Toby Kiers, lauréate cette année du prestigieux Tyler Prize for Environmental Achievement pour ses recherches sur les réseaux fongiques mondiaux3Laurie Debove, « Cette mycologue a reçu le “Nobel de l’environnement” pour avoir révélé le rôle vital des champignons mycorhiziens », La Relève et la peste, 19 janvier 2026. https://lareleveetlapeste.fr/cette-mycologue-a-recu-le-nobel-de-lenvironnement-pour-avoir-revele-le-role-vital-des-champignons-mycorhiziens/, une simple poignée de terre pourrait contenir jusqu’à cent kilomètres de « toile » de champignon4Maïté Debove, «  Un défi colossal : la cartographie du réseau souterrain mondial des champignons », La Relève et la Peste, 10 février 2022. https://lareleveetlapeste.fr/un-defi-colossal-la-cartographie-du-reseau-souterrain-mondial-des-champignons/ ! En effet, nous savons à présent que le corps fructifère des fungi macromycètes, appelé sporophore (« porte-spores ») ou carpophore (« porte-fruit »), n’est que la partie émergée de ces organismes qui se prolongent sous forme de filaments mycéliens (les hyphes) dans leur substrat. Quant aux micromycètes, invisibles à l’œil nu, ils sont presque omniprésents dans tous les milieux, y compris aquatiques et marins, jusque dans et sur le corps d’autres êtres vivants, animaux ou végétaux ! 

Vers une nouvelle mycophilie
Longtemps associés en Europe à la sorcellerie, au poison et à la décomposition, les fonges – du latin fungi – ont été objets de crainte et de dégoût autant que de fascination5Les noms vernaculaires de nombreuses espèces reflètent d’ailleurs cette peur : Bolet Satan (Rubroboletus satanas), Doigts du diable (Clathrus archeri), Morille du diable (Phallus impudicus), Calice de la mort (Amanita phalloides), Ange de la mort (Amanita virosa), Coeur de sorcière (Clathrus ruber), etc. En outre, les représentations de champignons, jusqu’au XVIIe siècle, les associent généralement à des animaux telluriques (plus proches de la Terre que du Ciel) considérés comme effrayants ou répugnants : reptiles, amphibiens, insectes, gastéropodes…. Cette méfiance fut d’ailleurs aussi d’ordre olfactif : leurs effluves, tantôt étranges, tantôt franchement repoussants, ont parfois participé à l’aura menaçante de ces êtres mystérieux. Au Moyen Âge, ils sont peu représentés dans les herbiers et les traités de pharmacopée, les auteurs antiques n’ayant transmis que de rares connaissances à leur sujet6Valérie Gontero-Lauze, « Au Moyen -Age, les champignons avaient très mauvaise réputation », The Conversation, 24 février 2022. https://theconversation.com/au-moyen-age-les-champignons-avaient-tres-mauvaise-reputation-176751. Cette mycophobie7Pour catégoriser la diversité des attitudes culturelles envers les champignons à travers le monde, les mycologues Robert Gordon Wasson et Valentina Pavlovna Wasson ont inventé, dans leur livre Mushrooms, Russia and History (1957), les termes « mycophilie » et « mycophobie », initiant le champ de recherche connu sous le nom d’ethnomycologie. médiévale explique notamment qu’ils occupent une place marginale dans la médecine traditionnelle occidentale, contrairement aux traditions orientales qui ont développé très tôt des formes élaborées de mycothérapie. À partir du XVIᵉ siècle, la description des champignons progresse en Europe et les savoirs se diffusent plus largement grâce à l’imprimerie. Jusqu’à la fin du XVIIIᵉ siècle toutefois, l’étude de ces « plantes imparfaites8C’est ainsi que Diderot et d’Alembert qualifient les champignons en 1751 dans l’entrée « plante » de L’Encyclopédie. La formule est cependant plus ancienne :  au XVIIe siècle, Johannes Heckius, Federico Cesi ou encore John Ray parlent déjà de « plantae imperfectae ». (Xavier Carteret et Aline Hamonou-Mahieu, « L’illustration mycologique (xvie-xviiie siècle) », Les dessins de Champignons de Claude Aubriet, Paris, Publications scientifiques du Muséum, 2010, p. 33-44. https://doi.org/10.4000/books.mnhn.4981). » demeure intégrée à la botanique, sans reconnaissance de la singularité de leur règne – qui n’arrivera officiellement qu’en 1969. Le terme « mycologie », d’inspiration grecque, apparaît quant à lui en 1795 sous la plume du médecin français Jean-Jacques Paulet, remplaçant progressivement celui de « fungologie » et marquant l’émergence d’un champ disciplinaire autonome. Le XIXᵉ siècle verra alors un essor spectaculaire des connaissances sur les champignons, prélude à la découverte contemporaine de leur rôle central dans les écosystèmes et les cultures humaines du monde entier.

Pietro Andrea Mattioli, Petri Andreae Matthioli medici Senensis Commentarii, in libros sex Pedacii Dioscoridis Anazarbei, de medica materia. Adiectis quam plurimis plantarum & animalium imaginibus, eodem authore, Venise, Vincenzo Valgrisi, 1554.

Depuis une trentaine d’années, un intérêt renouvelé pour le règne fongique se manifeste en Occident, bien au-delà des seules sciences du vivant9Alison Pouliot, « “The fungal awakening”: how we came to love (and fear) fungi », The Guardian, 18 mars 2023. https://www.theguardian.com/books/2023/mar/19/the-fungal-awakening-how-we-came-to-love-and-fear-fungi. Les champignons intéressent désormais la médecine, les sciences humaines, la culture populaire, la gastronomie, l’art contemporain, la musique, l’architecture, le design, la mode, la cosmétique et, bien entendu, la parfumerie10Elena Prokofeva, « Mushrooms, Ordinary and Magical », Fragrantica, 8 mars 2025 ; Isabel Finston, « Eau-de-Earthy: Mushroom Scents », ScentXplore, 23 mai 2025.. Cet engouement – que d’aucuns nomment « shroom boom11Collin Groundwater, « The Shroom Boom : How Mushrooms are Taking Over Culture », Highsnobiety, hiver 2022.https://www.highsnobiety.com/p/mushroom-culture/ », « révolution mycoculturelle12Peter McCoy, The Mycocultural Revolution : Transforming Our World with Mushrooms, Lichens, and Other Fungi, Microcosm Publishing, 2022. » ou encore « tournant fongique13Allison Mackey et Elif Sendur, « What is Fungal Turn? Explorations and Interview with Sherryl Vint and Alison Sperling », Interconnections: journal of posthumanism, Vol. 3, n° 2, 2024, p. 4-17. https://journals.library.brocku.ca/index.php/posthumanismstudies/article/view/4864/3403 » – s’enracine d’abord dans les découvertes scientifiques majeures de ces dernières décennies, en particulier concernant les réseaux mycorhiziens. La mise au jour de véritables systèmes d’échange et de communication entre plantes via le mycélium – les fameux Wood Wide Webs14Expression inventée par le mycologue David Read en 1997 dans la revue Nature, dans son commentaire intitulé « The Ties That Bind » portant sur une étude de Suzanne Simard qui montrait pour la première fois que les plantes s’échangent du carbone via les réseaux mycorhiziens partagés, non seulement en laboratoire mais aussi dans leur environnement naturel. L’usage du pluriel est désormais prôné afin de refléter la diversité des types de réseaux fongiques. – a profondément modifié notre compréhension des écosystèmes. Les champignons apparaissent désormais comme des médiateurs essentiels, ingénieurs invisibles d’un vivant relationnel et coopératif15Depuis 2023, grâce aux aux efforts de mycologues comme la chilienne Giuliana Furci, fondatrice de la Fungi Foundation, la fonge (Funga) – c’est-à-dire la diversité des communautés fongiques – est désormais mentionnée avec la faune (Fauna) et la flore (Flora) dans les cadres juridiques et les objectifs de conservation de la biodiversité de l’ONU. Il était temps que ces êtres vivants, probablement parmi les plus anciens à peupler les terres émergées (il y a 450 millions d’années) et dont 1/3 des espèces connues sont menacées d’extinction, soient reconnus et protégés. (Francisco Kuhar et al., « Delimitation of Funga as a valid term for the diversity of fungal communities: the Fauna, Flora & Funga proposal (FF&F) », IMA Fungus, Vol. 9, 2018, A71–A74. https://doi.org/10.1007/BF03449441). Ils inspirent ainsi de nouvelles métaphores et chemins de réflexion pour les philosophes et artistes qui s’en saisissent afin de penser la précarité et la résilience, les relations d’interdépendance et de coopération, ou encore l’agentivité du non-humain.

En gastronomie, cette nouvelle mycophilie – qui se manifeste notamment chez des chefs étoilés comme Régis Marcon16Régis Marcon, Champignons, Paris, Editions de la Martinière, 2013. Les champignons ont même été désignés « ingrédient de l’année » en 2022 par le New York Times. ou Daniel Humm – accompagne une redéfinition plus large de la cuisine occidentale, marquée par un intérêt pour la fermentation, la saveur umami (japonais pour « goût savoureux »), ou encore pour une cuisine végétarienne de plus en plus sophistiquée. Le champignon y occupe une place singulière : alternative aux produits carnés, source de profondeur gustative et vecteur d’un lien renouvelé aux terroirs. Sa montée en puissance s’inscrit dans les mouvements de la slow food et du foraging17En français, le fourrageage, ou fourragement, désigne le fait d’amasser du fourrage pour le bétail, ou plus généralement la recherche de ressources alimentaires dans la nature par les animaux. Le terme anglais « foraging », est désormais utilisé pour évoquer les nouvelles pratiques de cueillette et de glanage sauvage., qui réhabilitent la cueillette, les savoirs vernaculaires, la saisonnalité et l’attention aux milieux18Whitney Bauck, « A mushrooming trend : how fungi became an It food », The Guardian, 2 décembre 2023. https://www.theguardian.com/environment/2023/dec/02/mushroom-food-trend. Et pendant que les kits pour faire pousser des pleurotes chez soi prolifèrent, les champignonnières européennes, dont beaucoup avaient été abandonnées dans les années 1980, trouvent un nouvel essor. Parallèlement, le secteur des compléments alimentaires adopte les champignons dits « fonctionnels », les valorisant comme « supers-aliments » sous forme de poudres, d’huiles ou d’infusions accompagnées de belles promesses – pas toujours tenues – en matière de santé, de longévité et même de performances cognitives19Le phénomène n’est pas entièrement nouveau : la mycothérapie occidentale moderne émerge dans les années 1990 sous l’impulsion de Jan Ivan Lelley. Mais selon plusieurs études récentes, le marché mondial des champignons médicinaux est en plein boom et devrait atteindre près de 20 milliards de dollars d’ici 2030. (Leah Worthington, « Les Champignons médicinaux sont-ils vraiment bons pour la santé ? », National Geographic, 3 février 2025. https://www.nationalgeographic.fr/sciences/sante-medecine-douce-les-champignons-medicinaux-sont-ils-vraiment-bons-pour-la-sante-alimentation).

Enfin, alors que les sociétés occidentales cherchent des manières plus respectueuses de cohabiter avec les autres vivants, les champignons ouvrent de nouvelles perspectives en matière d’agriculture, de création et de construction. Le mycélium, en particulier, s’impose comme un matériau expérimental pour la création de textiles, de mobilier et de matériaux de construction écologiques. Déjà au début des années 2000, le mycologue américain Paul Stamets avait souligné cette incroyable polyvalence : dans son ouvrage Mycelium Running (2005), il proposait ainsi six manières de « sauver le monde » grâce aux champignons, de la mycofiltration des eaux à la mycoremédiation des sols en passant par la lutte biologique (mycofumigation) et la séquestration du carbone20Paul Stamets, Mycelium Running: How Mushrooms Can Help Save the World, Berkeley, Ten Speed Press, 2005.. À la fois sources d’inspiration et vecteurs concrets de transformation, les champignons cristallisent donc aujourd’hui de nombreux espoirs – un « myco-optimisme21Karel Šima, « Fungi in popular culture reconsidered: Four more-than-human entanglements », European Journal of Cultural Studies, 2025. https://doi.org/10.1177/13675494251384046 » – pour des modes de vie plus sains et plus durables. C’est dans ce contexte que Nez a souhaité se pencher sur les odeurs de champignons, mais aussi interroger la manière dont l’art contemporain et la parfumerie fine mobilisent désormais certaines senteurs fongiques pour déplacer les frontières du désirable et repenser notre rapport, notamment sensible, au Vivant.

Odorifer, fragrans, foetidus…
Même s’il semble exister une odeur fongique « fondamentale22Au début du XIXe siècle, le botaniste Auguste-Nicaise Desvaux parlait d’ « odeur fongacée (O. fungaceus) » dont le type serait « celle du Champignon de couche (Agaricus campestris Bull.) qui s’observe ensuite dans toutes les espèces de cette famille de plantes » (Traité général de botanique, Paris, Crochard, 1838-1839, p. 350). », du moins commune à de très nombreuses espèces – due à l’oct-1-èn-3-ol, aussi connu sous le nom d’alcool de champignon car il s’agit du composé volatil le plus fréquent chez les mycètes23D’autres molécules semblent également communes à de nombreux champignons, comme l’isobutyrate d’éthyle ainsi que la géosmine.  (Arati A. Inamdar, Shannon Morath et Joa W. Bennet, « Fungal Volatile Organic Compounds: More Than Just a Funky Smell ? », Annual Review of Microbiology, Vol. 74, 2020, p. 101-116. https://doi.org/10.1146/annurev-micro-012420-080428) –, le règne des fungi est caractérisé par une saisissante diversité d’effluves. Les mycologues sont d’ailleurs parmi les rares naturalistes à décrire presque systématiquement les odeurs des différentes espèces24Cependant, le grand mycologue suédois Elias Magnus Fries, que l’on appelle parfois le « Linnée de la Mycologie », n’a jamais donné dans ses descriptions d’indications concernant les odeurs des champignons. On considère généralement que cette lacune serait due à son goût pour le tabac à priser, qui aurait détérioré son sens olfactif. car, comme l’explique le mycologue Bernard Crozes, « bon nombre de champignons ne sont déterminables macroscopiquement que par leur odeur. On ne s’étonnera donc pas de voir un mycologue à qui on présente un champignon, le porter aussitôt à son nez comme dans un réflexe inné25Bernard Crozes, « Les Odeurs fongiques », Société mycologique du Haut-Rhin, 1989, p. 12. http://societe-mycologique-du-haut-rhin.org/fichiers/Les_odeurs_fongiques_1989.pdf  Cependant, plusieurs espèces peuvent présenter une odeur similaire et certains champignons, comme les agarics, ont tendance à prendre l’arôme de leur milieu de croissance. Ainsi les critères olfactifs ne peuvent en aucun cas être séparés des critères de détermination visuels et tactiles. Il faut toujours consulter un pharmacien-mycologue confirmé avant de consommer un champignon sauvage !. » Cette discrimination olfactive, communément mise en œuvre par les mycologues, fait office d’exception dans les pratiques naturalistes. En effet, si l’odorat des botanistes ou des entomologistes est ponctuellement mis à profit, les informations ainsi acquises sont souvent jugées peu fiables. Dans sa Philosophie botanique (1788), Carl von Linné écrivait d’ailleurs que « l’odeur ne distingue jamais clairement l’espèce » et que « de tous les sens [l’odorat] est le moins sûr. » Il déclare même « trompeurs tous noms specif.,qui, pour différence, exigent le secours de l’odorat26Carl von Linné, Philosophie botanique de Charles Linné Dans laquelle sont expliqués les fondements de la botanique, avec les définitions de ses parties, les exemples des termes, des observations sur les plus rares, trad. A. Quesné, Paris, Cailleau, 1788, p. 252.. » Pourtant, n’en déplaise au grand naturaliste suédois, les mycologues considèrent généralement que ce dernier peut être un outil fiable27Même si les odorants émis par un carpophore peuvent s’avérer différents selon l’âge de celui-ci, son substrat ou le degré d’humidité ambiante. La subjectivité du mycologue intervient aussi nécessairement dans la perception et la description de l’odeur : tous n’auront pas les mêmes références, en fonction de leur vécu mais aussi d’une région/culture ou d’une époque à l’autre. Le descripteur olfactif « fumée de locomotive » que l’on  trouve par exemple employé pour décrire le fumet de Cortinarius callisteus n’est, à l’ère du TGV, pas des plus évocateurs. afin d’identifier certains fungi — dont beaucoup sont justement nommés en référence à leur caractère odorant28Une quarantaine d’espèces de champignons possède un nom comportant le suffixe -olens,  participe passé du verbe latin olere, « exhaler une odeur », et une dizaine d’espèces le suffixe -osmus du grec osmê, « odeur ». Les préfixes osmo-, odor-, fragran-, suav-, foet-,  ou encore naus- sont également courants. (osmophorus, odoratus, odora, odorata, odorifer, redolens…), qu’il soit suave (fragrans, fragrantior, fragrantissima, suaveolens, amoenolens…) ou nauséabond (foetens, foetidella, foetidus, foetidum, maleolens, graveolens, putida, nauseosa, nausiosme…)29La plupart des mycologues s’accordent sur cette polarité des parfums fongiques : « Ici de petits champignons, enveloppés de mousse, exhalent un doux parfum qui s’envole avec le léger souffle des airs ; là, d’autres espèces répandent au loin une odeur nauséeuse ou fétide, narcotique ou enivrante » écrit par exemple Joseph Roques dans l’introduction de son Histoire des champignons comestibles et vénéneux (Paris, Hocquart aîné, Gosselin, Treuttel et Wurtz, 1832, p. 2). Roques évoque ici en filigrane, à travers des qualificatifs olfactifs, trois « types » de champignons : comestibles, toxiques et… hallucinogènes..

Hans E. Walty, Clitocybe infundibuliformis, Clitocybe odora, vers 1915-1945.

Comme en œnologie, les descripteurs employés par les mycologues pour se comprendre et se faire comprendre malgré la subjectivité de la perception olfactive sont analogiques. Les odeurs de champignons sont dites « fruitées », « farineuses », « iodées », « spermatiques », « cyaniques », « pelargonées », « coumariniques », voire plus précisément rapprochées de divers légumes, fruits, fleurs, épices, aromates, produits, mais aussi d’autres champignons avec lesquels ils partagent certains composés aromatiques30Les descripteurs sont à découvrir dans le « Guide des odeurs de champignons » publié sur la base de données mycologique Myco DB. Parmi les plus étonnants, citons ici les odeurs de rave, de sperme, de crustacés, de poulailler, de gaz d’éclairage, de corne brûlée, ou encore de plume mouillée… Quand une odeur ne peut être rattachée à aucune senteur connue, les mycologues la qualifient souvent d’odeur « spéciale », « propre à l’espèce » ou « sui generis ». L’expression « odeur fongique », faisant généralement référence à une prédominance de l’oct-1-èn-3-ol dans le bouquet volatil, est également très commune.. Ainsi lit-on couramment que l’amanite citrine sent la pomme de terre31Jason Grönert, « Les champignons en forêt d’Andaine : L’odeur », France Bleu, 28 octobre 2020. https://www.francebleu.fr/emissions/normandie-nature/normandie-caen/les-champignons-en-foret-d-andaine-l-odeur, la russule de fiel la compote de pomme et Hebeloma gigaspermum la fleur d’oranger. Dans la nomenclature binominale, le nom de certaines espèces (l’épithète) constitue même une première description de leur parfum distinctif : alliaceus (ail), anisatus (anis),  brassicolens (choux), citriolens (citron), acetolens (vinaigre), geraniolens (géranium), cucumis (concombre), sacchariolens (sucre), melliolens (miel), russocoriaceus (cuir de Russie), etc32Ceci n’est pas entièrement propre à la taxonomie moderne. De la même manière, « les noms désignant les espèces de champignons en langue mixtèque sont composés de deux mots : une racine qui signifie généralement « champignon » et un modificateur qui peut être un adjectif ou un nom. Ces modificateurs indiquent généralement une qualité du champignon ou sa ressemblance avec un élément de son environnement. […] Les différents types de champignons sont nommés avec des suffixes qui font référence à une caractéristique particulière, étant associés à un concept familier de leur univers connu (fleurs, animaux, couleurs, odeurs, habitats, etc.). » (Faustino Hernández Santiago, « Traditional knowledge and use of wild mushrooms by Mixtecs or Ñuu savi, the people of the rain, from Southeastern Mexico », Journal of Ethnobiology and Ethnomedicine, Vol. 12, art. 35, 2016 https://doi.org/10.1186/s13002-016-0108-9). Attention cependant, l’odeur peut être trompeuse et un fumet alléchant n’est en aucun cas un critère de comestibilité ! Ainsi que le rappelle le mycologue Frédéric Della Giusta, certains des champignons les plus mortels pour l’être humain dégagent des parfums plutôt avenants, comme le lépiote de Josserand qui évoque la mandarine, l’amanite phalloïde au parfum de rose fanée, ou encore l’entolome livide fleurant le bonbon anglais33Frédéric Della Giusta, « Le nez des champignons », Association des Naturalistes des Yvelines, 5 décembre 2020. https://www.siteany78.org/IMG/pdf/le_nez_des_champignons_-_any_-_f_della_giusta-2.pdf. En 1832, Joseph Roques soulignait déjà qu’en matière de distinction entre comestible ou vénéneux « les signes fournis par le goût et l’odorat […] ne sont pas toujours une règle infaillible34Joseph Roques, op. cit., p. 19.. »

C’est pour initier le grand public à cette immense variabilité olfactive des fungi qu’en 1986 Jean Lenoir, fort du succès du coffret Le Nez du vin sorti 5 ans plus tôt, s’associe au mycologue Marcel Locquin pour créer Le Nez des champignons. Les 54 senteurs y sont organisées en quatre « tonalités » : odeurs « fruitières et florales », « balsamiques », « de verdure » et « domestiques » (les plus nombreuses, comprenant la farine, le savon, la chicorée, le suif, l’urine…)35Jean-Yves Nau, « Le Nez sur le champignon », Le Monde, 8 novembre 1986. https://www.lemonde.fr/archives/article/1986/11/08/le-nez-sur-le-champignon_2925980_1819218.html. En 2021, l’artiste Chloé Jeanne s’inspire de ce coffret – désormais presque introuvable – et de l’étonnante ambivalence du panel des senteurs fongiques qu’elle y découvre pour composer, en collaboration avec la parfumeuse Veronika Rebeka Csatlovsky-Nagy, un duo de créations intitulé  L’inconnu et le Familier. L’une se construit à partir de notes bien connues, plaisantes, même rassurantes, comme la fleur d’oranger, l’héliotropine ou les muscs blancs, aux évocations lessivières, tandis que l’autre associe des matières plus étranges, voire dérangeantes, telles que la civette, l’indole, et diverses notes métalliques et goudronnées. Parfois présentées sur des supports de jute ou de copeaux de chanvre sur lesquels des fragments de pierre de lave sont tenus par la seule force des hyphes du mycélium qui y croît, ces fragrances d’inspiration fongique symbolisent l’ambivalence même du rapport que les êtres humains entretiennent avec les fonges, entre attirance et méfiance.

Si le projet de Lenoir et Locquin inspire et marque les esprits, ces derniers sont loin d’être les seuls à avoir tenté une classification des odeurs fongiques. Dès 1932, le pharmacien Edouard-Jean Gilbert proposait une « osmologie mycologique » dans le Bulletin trimestriel de la Société mycologique de France36L’article sera reproduit en 1934 dans la revue professionnelle La Parfumerie moderne, n° 7, juillet 1934, p. 321-327.. Son but ? Catégoriser les émanations propres à chaque espèce afin d’aider à les reconnaître par l’arôme qu’elles exhalent grâce à un « odorat subtil et entraîné37Edouard-Jean Gilbert, « Osmologie mycologique », Bulletin trimestriel de la Société mycologique de France, 1er janvier 1932, p. 241. ». Il semble avoir été l’un des premiers, avec son confrère Roger Heim38François Brunelli et Heinz Göpfert, « Les odeurs de champignons », VAPKO – Association suisses des organes officiels de contrôle des champignons, n.d. https://www.vapko.ch/index.php/fr/questions-de-champignons/la-page-du-debutant/26-les-odeurs-des-champignons Heim avait essayé de classer ainsi les odeurs des champignons : suaves, vives, fétides et de fond. À la dichotomie agréable/désagréable, le mycologue en ajoutait donc une autre, entre les senteurs nettes (« vives ») et les senteurs plus indistinctes (« de fond »). et le botaniste Henri Coupin39Henri Coupin, « Les Champignons odorants », La Parfumerie moderne, Vol. 15, 1922, p. 209., à proposer une classification par « tonalités odorantes », agréables d’une part (farineuse, fruitée, jasminée, linalique, coumarique, balsamique, salicylée, iridée-violariée, musquée…) et désagréables d’autre part (sébacique, butyrique, vireuse, alliacée, chlorée, de marée, ammoniacale…). Le premier aussi, à tenter de reconstituer en laboratoire ces divers parfums fongiques grâce à des composés de synthèse et l’aide du pharmacien, chimiste et parfumeur René Cerbelaud40Ce que suggérera également en 1988 le pharmacien Pascal Hervé dans sa thèse L’odorat en mycologie, dans laquelle il propose, à des fins pédagogiques, une liste d’ « étalons odorants » composés d’une à trois molécules : « On peut même parler d’éducation et d’entraînement de l’odorat, comparables à l’apprentissage de la reconnaissance des notes de musique. » (p. 76)..

D’autres mycologues du XXᵉ siècle, comme Guy Claus41Guy Claus, « Des odeurs en mycologie ! », Documents Mycologiques, Vol. 8, fasc. 30-31, 1978, p. 31-63. ou l’italien Riccardo Mazza42Ricardo Mazza, « L’odore in Micologia. Considerazioni preliminari su una possibile classificazione degli odori in Micologia », Pagine Botaniche, 1990 ; Id., « Introduzione alla “Micosmologia” », Pagine di Micologia, n° 10, 1998, p. 29-96 ; Id., Gli odori e i sapori dei Funghi, Milan, Romar SRL, 2020. ont également tenté de classer les odeurs de champignons et d’en qualifier le plus justement possible les diverses notes. Certains, parmi les adeptes de cette « myco-osmologie », ont également adopté le référentiel du « Champ des odeurs », proposé en 1983 par le chimiste Jean-Noël Jaubert dans le but de permettre une description moins subjective de l’odorité des substances odorantes. Plus récemment, les artistes Willoughby Arévalo (plasticien, mycologue) et Isabelle Kirouac (chorégraphe), à l’origine du Art & Fungi Project, ont élaboré une roue des arômes de champignons inspirée par celles employées en œnologie et en parfumerie. Présentée sous forme d’un immense tapis circulaire, cette roue collaborative qui ne cesse de s’enrichir depuis 2018 se compose aujourd’hui de sept familles (fongique, végétale, animale, bactérienne, minérale, chimique et associative), d’une multitude de sous-familles et de plus de 300 descripteurs allant de la serviette de piscine au poivre noir en passant par l’huile rance, les vieux livres et la baleine échouée ! Conçue comme un outil pour aider à remarquer, identifier et apprécier la vaste gamme de parfums émis par les macromycètes, cette roue est utilisée lors d’ateliers durant lesquels les participants sont invités à humer divers champignons, à discuter de leurs arômes et à les situer au sein de la représentation graphique.

Otto Marseus van Schrieck, Nature morte en forêt avec champignons, reptiles et papillons, vers 1655.

Indiscrétions forestières

Pour une évaluation olfactive digne de ce nom, qualifier la tonalité ou décrire les notes caractéristiques d’un champignon ne suffit pas. Non seulement doivent être considérés l’état et le stade de maturation du spécimen, la température, le taux d’humidité, le biotope et les éventuelles interférences olfactives43Volatils fongiques : chimie, rôles écologiques, applications, Bulletin annuel de la Fédération Mycologique de l’Est, Bulletin n° 24, Numéro spécial, 2025, p. 24., mais l’étude des odeurs fongiques doit également prendre en compte un certain nombre d’autres critères : la complexité, la dominance, l’intensité, l’expansibilité, la ténacité, la variabilité, la localisation dans les différentes parties du champignon44Dans la majorité des cas, l’odeur d’un champignon est plus nette dans l’hyménium, c’est-à-dire dans les lames, tubes, plis ou aiguillons présents sous le chapeau des basidiomycètes. Une odeur particulière peut aussi se dégager de la chair, à la coupe, ou seulement de la base du stipe (pied) : c’est alors le mycélium qui est odoriférant. et enfin la composition chimique de l’odeur45Pour cela, la chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse est un outil complémentaire pour les mycologues, permettant notamment de corréler les odeurs décrites pour diverses espèces avec les molécules effectivement émises. (Sylvie Rapior et al., « Composés volatils et arômes : des outils pour la chimiotaxonomie des basidiomycètes », Annales de la société d’horticulture et d’histoire naturelle de l’Hérault, Vol. 138, fasc. 1, 1998, p. 19-22.), comme le rappelle Pascal Hervé, auteur d’une thèse de pharmacie sur le rôle de l’odorat en mycologie46Pascal Hervé, L’odorat en mycologie, Thèse de doctorat, Sciences Pharmaceutiques, Grenoble, Université Joseph Fourier Grenoble I, 1988, p. 19. (On retrouve la plupart de ces critères considérés au sujet des plantes dans la Botanique olfactive (2025) de Giulio Giorgi, parue aux éditions Nez). L’intensité de l’odeur, en particulier, est un caractère aussi signifiant que sa tonalité puisqu’elle peut permettre de faire la distinction entre deux espèces proches : Hygrocybe ovina dégage ainsi une odeur nitreuse relativement faible tandis que Hygrocybe nitiosa et Hygrocybe murinacea s’en distinguent par une odeur nitreuse généralement qualifiée de « puissante ».

L’expansibilité – c’est-à-dire le sillage du sporophore – est également importante puisque certaines espèces se signalent à distance par la puissance de leurs effluves : tout mycophile sait d’ailleurs que certains champignons se découvrent d’abord avec le nez47En Australie, les Aborigènes trouvaient souvent le sclérote (Laccocephalum mylittae) grâce à son odeur, parfois en enfonçant un bâton dans le sol puis en en humant l’extrémité. https://www.anbg.gov.au/fungi/aboriginal.html. Comme l’explique l’anthropologue Anna Lowenhaupt Tsing dans son ouvrage Le Champignon de la fin du monde (2017), « pour trouver un bon champignon, il faut faire usage de tous ses sens48Anna Lowenhaupt Tsing, The Mushroom at the End of the World: On the Possibility of Life in Capitalist Ruins, Princeton University Press, 2015, p. 241-242. (traduction de l’autrice) » et, parfois, c’est l’odorat qui, le premier, met les autres sens en alerte, bien avant que les yeux n’aperçoivent le moindre chapeau. Ce constat était déjà celui du grand mycologue sud-africain Christiaan Hendrik Persoon dans son Traité sur les champignons comestibles, publié en français en 1818. Au sujet de plusieurs espèces de basidiomycète, comme le mousseron blanc (ou tricholome de Saint-Georges) « dont le parfum annonce la présence49Christiaan Hendrik Persoon, Traité sur les champignons comestibles, contenant l’indication des espèces nuisibles ; précédé d’une introduction à l’histoire des champignons, Paris, Belin-Leprieur, 1818, p. 203. », il indiquait qu’il n’est pas rare de renifler leur odeur caractéristique de farine avant d’en distinguer la couleur, voire « sans pouvoir toujours trouver l’individu même50Ibid., p. 109. L’odorat peut également s’avérer un outil utile au mycologue afin de « pister » les mycorhizes dans le sol, comme le décrit Merlin Sheldrake dans le prologue de son ouvrage Le Monde caché (2021) : « Certaines racines ont une odeur âcre aux accents de noisette, d’autres sentent le bois et l’amertume, mais celles de mon arbre dégagèrent une odeur perçante d’épices et de résine quand je les griffai de mon ongle. Pendant plusieurs heures, j’avançai petit à petit, grattant et reniflant régulièrement pour m’assurer de ne pas avoir perdu le fil. » ».

Parmi les espèces qui se font le plus remarquer pour l’expansibilité de leur parfum, il en est d’ailleurs une en particulier, de l’ordre des Phallales, qui a acquis une réputation sulfureuse : le Phallus impudicus. Outre son aspect impudique, ce champignon, connu en français sous le nom de satyre puant, annonce haut et fort sa présence par « l’odeur infecte et comme cadavéreuse qu’il répand au loin […] et le fait aisément découvrir51Joseph Roques, op. cit., p. 149.. » Ces deux caractéristiques, visuelle et olfactive, ont d’ailleurs alimenté un intérêt passionné chez les premiers naturalistes, mais aussi chez certains artistes contemporains, à l’instar de Siôn Parkinson qui mène, depuis 2024, un projet de recherche-création intitulé Fragrance in the Fungarium au Royal Botanic Garden d’Édimbourg. Intéressé par les odeurs fongiques ayant revêtu une importance culturelle, ce dernier a notamment étudié ce curieux champignon que les anglophones nomment stinkhorn (littéralement « corne puante ») et dont l’odeur – qui a d’ailleurs inspiré à l’artiste un livre et deux performances sonolfactives52Terme suggéré par Chantal Jaquet dans « La Fragrance et la Musique, ou l’Invention d’un Art “sonolfactif” », Journal of Ancient Philosophy, Vol. 1, 2019, p. 433-450. https://doi.org/10.11606/issn.1981-9471.v1iSupplementp433-450 – est l’une des plus discutées de l’histoire de la mycologie53Siôn Parkinson, Stinkhorn. How Nature’s Most Foul-Smelling Mushroom Can Change the Way We Listen, Londres, Sternberg Press, 2024. Une anecdote en particulier est bien connue des mycophiles : l’une des filles de Charles Darwin, Henrietta, avait l’habitude de « chasser ce fungus à sa simple odeur » afin d’en ramasser le plus possible : « elle humait l’air de la forêt pour s’orienter, ici et là en arrêt, les narines palpitantes lorsqu’elle flairait le parfum de sa proie » raconte sa nièce, Gwen Raverat. « Au soir de cette journée sportive, le butin était ramené afin d’être incinéré dans la cheminée de la salle de séjour, dans le plus grand secret et la porte verrouillée à cause des mœurs des servantes. » (Gwen Raverat, Period Piece: A Cambridge Childhood, Londres, Faber, 1953, p. 136.). Le mucus brun verdâtre, appelé « glèbe », qui se développe sur son chapeau attire, par son parfum putride composé en grande partie d’oligosulfures54František Pudil, Roman Uvíra et Václav Janda, « Volatile Compounds in Stinkhorn (Phallus impudicus L. ex Pers.) at Different Stages of Growth », European Scientific Journal, Vol. 10, n° 9, 2014, p. 163-171. https://www.researchgate.net/publication/281859887_Compounds_in_Stinkhorn_Phallus_impudicus_L_ex_Pers_at_Different_Stages_of_Grouwth, des nuées de mouches et de coléoptères nécrophages ou coprophages. Ces derniers, se nourrissant du mucus, ingèrent les spores avant de les régurgiter ou de les excréter un peu plus loin, permettant leur germination et la naissance d’un mycélium primaire55Siôn Parkinson, « Stinkhorn Mushroom », Encyclopedia of Smell History and Heritage, 31 juillet 2023. https://encyclopedia.odeuropa.eu/items/show/17.

De super-pouvoirs chimiques

À l’instar des Phallales, bien d’autres champignons produisent des molécules odorantes pour appâter certains auxiliaires au moment de leur sporulation. Protubera nipponica, par exemple, diffuse un parfum de fruits fermentés qui attire les frelons56Kenji Suetsugu, Tomoko Okamoto et Makoto Katon, « Mushroom attracts hornets for spore dispersal by a distinctive yeasty scent », Ecology, Vol. 100, n° 8, août 2019, e02718. https://www.jstor.org/stable/26749522, tandis que Hebeloma sacchariolens séduit divers insectes volants en synthétisant du 2-aminobenzaldéhyde, une molécule également présente dans le parfum des fleurs du robinier faux acacia et du seringa57Nicolas Chiron et Didier Michelot, « Odeurs de champignons : chimie et rôle dans les interactions biotiques – une revue », Cryptogamie, Mycologie, Vol. 26, n° 4, 2005, p. 299-364.. Toutefois, tous les composés organiques volatils (COVs) émis par les macro- et micromycètes – plus de 340 molécules identifiées à ce jour58Volatils fongiques : chimie, rôles écologiques, applications, op. cit., p. 6. – ne servent pas à leur dissémination (qui s’effectue d’ailleurs plus souvent grâce à des facteurs abiotiques). Nombre d’entre eux sont impliqués dans la défense et la gestion des interactions symbiotiques avec les autres règnes du vivant59Soizic Prado, « Le langage chimique des champignons », Muséum d’Histoire Naturelle, 23 février 2024. https://www.mnhn.fr/fr/le-langage-chimique-des-champignons. Ainsi, plusieurs COVs fongiques attirent des insectes prédateurs ou parasitoïdes des mycophages, lesquels se nourrissent du sporophore, du mycélium ou des spores, au détriment du champignon60Curieusement, la plupart des coléoptères mycophages dégagent eux-mêmes une forte odeur. (Rémi Coutin, « Insectes mycophages », Insectes, n° 138, 2005, p. 3).. D’autres molécules, encore, régulent ou favorisent la croissance des plantes avec lesquelles les champignons vivent en symbiose, ou les protègent de manière indirecte, par exemple en inhibant la germination des spores de mycopathogènes. Ces effluves, qui pour l’être humain caractérisent simplement les paysages odorants sylvestres, sont en réalité de véritables outils de communication chimique, participant activement au maintien des écosystèmes.

Or, comme le suggère le biologiste Merlin Sheldrake dans Le Monde caché. Comment les champignons façonnent notre monde et influencent nos vies (2021), nous pouvons, grâce à notre odorat, « participer aux discours moléculaires dont font usage les fungi pour organiser une partie importante de leur existence61Merlin Sheldrake, Le Monde caché. Comment les champignons façonnent notre monde et influencent nos vies, Paris, First édition, 2021, p. 43. ». La sensibilité chimique est d’ailleurs l’un des moyens que les artistes Allie E. S. Wist et Lisa Ann Schonberg ont choisi pour tenter de pénétrer dans le monde sensoriel et relationnel propre des fonges. Dans le cadre de leur projet Sensory Kinship of the Third Kind (2022-2024), plusieurs ateliers invitaient ainsi le public à sentiravec et comme les champignons — dont le réseau mycélien fonctionne en quelque sorte comme un « nez » distribué. Avant même de s’intéresser aux effluves des sporophores, les artistes encourageaient, suivant un protocole établi, à décrire ou cartographier les odeurs perçues dans l’habitat des champignons, depuis la perspective de ceux-ci62Allie E.S. Wist encourage également l’utilisation de l’odorat comme outil d’attention envers les mycètes grâce à son Fungal Decay Perfume, une macération alcoolique de pleurote en huître (Pleurotus ostreatus) et de ganoderme luisant (Ganoderma lucidum) évoquant l’odeur du petrichor dont elle propose des échantillons à la vente sur son site internet et lors d’événements. (Cat Zhang, « Inside the Wild and Wonderful World of Mushrooms », The New York Times, 19 octobre 2023. https://www.nytimes.com/2023/10/19/style/new-york-fungus-festival-mushrooms.html). Si l’exercice ne peut être que spéculatif, il permet de se décentrer un instant afin de considérer ces êtres comme émetteurs mais également récepteurs d’informations volatiles, signes ou stimuli chimiques qui composent leur monde et déterminent leur manière d’y exister63Au sujet de la différence entre « signe » et « stimulus », Sheldrake explique que le premier impliquerait l’envoi de manière active d’un message, en l’occurrence chimique, par un émetteur vers un récepteur, tandis que le second implique seulement qu’un récepteur soit à l’écoute et remarque qu’il se passe quelque chose. (op. cit., p. 232-233).. Une démarche signifiante puisque, toujours selon Merlin Sheldrake, « il est impossible de comprendre les fungisans explorer le monde sensoriel qui est le leur64Merlin Sheldrake, op. cit.. »

Alphonse-Louis Poitevin, Empreintes de champignons, 1877.

Parmi les manifestations les plus curieuses des « super-pouvoirs » chimiques des champignons auxquels notre nez peut nous donner accès, figure le mimétisme olfactif entre champignons et plantes à fleurs65Roman Kaiser, « Flowers and fungi use scents to mimic each other », Science, Vol. 311, n° 5762, 2006, p. 806-807. https://doi.org/10.1126/science.1119499. Certains champignons vivant en symbiose parasitaire avec des angiospermes produisent par exemple des pseudo-fleurs odorantes destinées à tromper les pollinisateurs. En Guyane, le champignon Fusarium xyrophilum parasite ainsi deux espèces du genre Xyris, empêchant la plante de développer de véritables fleurs tout en générant des structures imitant leur apparence et une partie de leur parfum. Ces pseudo-fleurs, entièrement constituées de tissus fongiques, attirent les habituels pollinisateurs des Xyris qui se couvrent de spores et assurent la dissémination du champignon vers les plantes voisines. Les analyses chimiques montrent que les ersatz déployés par le parasite partagent certains composés volatils avec les vraies fleurs tout en émettant des molécules odorantes propres au Fusarium. L’illusion s’avère néanmoins suffisante pour attirer une diversité d’insectes comparable à celle des fleurs naturelles : un mimétisme olfactif partiel mais résolument fonctionnel66Terry Jarianna Torres-Cruz et al., « Insects visit Fusarium xyrophilum pseudoflowers on the host Xyris surinamensis (Xyridaceae) and carry fungal DNA on their bodies », bioRxiv (preprint), 8 mars 2024. https://doi.org/10.1101/2024.03.05.583517.

Le phénomène inverse existe également chez certaines plantes à fleurs qui imitent les sporophores de certains fungi, tant par leur morphologie que par leur odeur, attirant des insectes mycophages à des fins de pollinisation67Sándor Kecskeméti et al., « Fungal Volatiles as Olfactory Cues for Female Fungus Gnat, Lycoriella ingenua in the Avoidance of Mycelia Colonized Compost », Journal of Chemical Ecology, Vol. 46, 2020, p. 917-926. https://doi.org/10.1007/s10886-020-01210-5. Plusieurs orchidées du genre Dracula attirent ainsi des mouches de la famille des Drosophilidae en émettant des composés odorants caractéristiques des champignons, tels que l’oct-1-èn-3-ol, l’oct-1-én-3-one, le 3-octanol ou la 3-octanone. L’étude comparée des émissions volatiles de plusieurs Dracula lafleurii et de champignons présents dans leur environnement immédiat révèle la grande précision du mimétisme mis en œuvre. En outre, l’émission de ces composés fongiques est principalement localisée dans la partie de la fleur qui, visuellement, évoque le plus un champignon : le labelle lamellaire. Un réalisme qui souligne comment, dans ces jeux de tromperie sensorielle, forme et parfum agissent de concert pour orienter le comportement des insectes et assurer la perpétuation de la vie68Tobias Policha et al., « Disentangling visual and olfactory signals in mushroom-mimicking Dracula orchids using realistic three-dimensional printed flowers », New Phytologist, Vol. 210, no. 3, 2016, p. 1058-1071. https://doi.org/10.1111/nph.13855.

À suivre : Passion champignon : myco-osmologie, art et parfumerie, partie II

Visuel principal : A. Cornillon (d’après Prieur), Champignons comestibles : 19 espèces, dont agarics, morilles et cèpes, vers 1827.

Smell Talks : Nez, 10 ans de culture olfactive

Également disponible sur : Spotify, Deezer, Apple Podcasts, Amazon Music

Le 9 septembre 2026, chez Jolie Môme, à Paris, Nez, la revue olfactive célébrait ses dix ans. Pour évoquer cette aventure éditoriale devenue en près de vingt-deux numéros un véritable sujet culturel, une table ronde a réuni Jeanne Doré, cofondatrice et rédactrice en chef de Nez, Mathieu Chévara, cofondateur et Directeur de la création et du développement, Dominique Brunel, cofondateur et Directeur commercial, Clément Charbonnier Bouet, Directeur artistique chez Marge Design, qui en construit l’identité graphique avec ses équipes depuis le premier numéro, et Léa Walter, enseignante en communication visuelle et en sémiologie à l’école Estienne, qui signe depuis dix ans la rubrique La Boutique imaginaire.

Une table ronde animée par Guillaume Tesson.

Photo : Clément Savel

L’art chirurgical de la parfumerie : la distillation réinventée

Les essences ne sont pas éternelles. Au fil de l’histoire, les procédés techniques destinés à capturer l’âme des plantes n’ont cessé de se diversifier. Les alambics se sont perfectionnés, la distillation s’est affinée, les méthodes d’extraction se sont modernisées : des solvants volatils au CO₂ supercritique, chaque innovation a élargi un peu plus le champ des possibles des parfumeurs. Certains produits, comme les agrumes, révèlent, eux, toujours le meilleur d’eux-mêmes dans leur expression la plus simple.

Collaboration éditoriale

Historiquement, l’hydrodistillation et la vapodistillation sont les techniques les plus répandues pour extraire les composés volatils des plantes. Le choix de l’une ou de l’autre dépend du végétal lui-même et du profil aromatique souhaité. L’hydrodistillation consiste à plonger longuement la matière végétale dans l’eau afin de favoriser la libération des arômes, tandis que la vapodistillation envoie de la vapeur dans la plante, ce qui permet de réduire son exposition à la chaleur et ainsi de préserver les composés odorants les plus fragiles.

« Alors pourquoi ne pas aller plus loin, et faire du sur mesure ? », se demandent les maisons de composition et leurs chimistes aguerris. « Dans les laboratoires, les matières premières sont continuellement retravaillées, explique Solène Homo, chef de projet captif global chez Symrise. Il s’agit tantôt de les débarrasser de molécules indésirables, tantôt de sublimer une facette olfactive spécifique, pour en révéler tout le potentiel. »

Parmi ces savoir-faire, la distillation moléculaire occupe une place à part. Développée notamment par Lautier 1795 sur son site de Saint-Cézaire, près de Grasse, à partir d’ingrédients venus de Madagascar, cette technologie de haute précision s’inscrit dans la continuité des distillations traditionnelles à la vapeur. Mais là où ces dernières extraient une essence dans sa globalité, la distillation moléculaire isole, trie, recombine, un peu à la manière d’un orfèvre.

Purifier sans altérer

Concrètement, après une première distillation classique, l’essence est soumise à un procédé sous-vide poussé, à très basse pression et à des températures contrôlées. Cela permet de séparer les molécules en fonction de leur poids et de leur volatilité, sans les dégrader. Il est donc possible de retirer précisément certains composés jugés indésirables, ou au contraire de concentrer ceux qui portent l’identité olfactive recherchée. Le patchouli, par exemple, peut être délesté de ses accents terreux et humides pour que ne soient valorisées que ses facettes les plus élégantes.

Cette approche chirurgicale transforme ainsi une essence brute en une palette de fractions aux profils extrêmement ciblés. La distillation moléculaire se révèle particulièrement efficace pour les agrumes. Appliquée au pomelo ou à l’orange amère, elle permet d’éliminer les furocoumarines, des molécules photosensibilisantes aujourd’hui strictement réglementées par l’IFRA car susceptibles de provoquer des réactions cutanées. Le résultat ? Une essence plus pure, lumineuse, débarrassée de ses contraintes d’usage, sans perdre son éclat naturel.

Le vétiver offre un autre exemple. À côté des qualités traditionnelles issue d’une distillation sous pression ou d’une distillation ATM (atmosphérique, lire encadré), il existe désormais une version obtenue à partir d’un extrait de Madagascar mais retravaillé par distillation moléculaire à Saint-Cézaire. Dans cette fraction, les facettes boisées et fumées sont rattrapées par des notes plus fraîches, évoquant le pamplemousse. Le vétiver obtenu est donc plus aérien, parfaitement adapté aux attentes actuelles de la parfumerie. En 2022, le bois fumé entrait dans plus de 70% des wins de Symrise !

Changer de technique d’extraction permet donc de répondre à plusieurs enjeux : affiner le profil olfactif d’un ingrédient, s’adapter aux contraintes réglementaires ou pallier la raréfaction de certaines matières premières. Simplifier, ajuster, purifier : derrière ces transformations, l’ambition reste la même : offrir aux parfumeurs des matières premières toujours plus sûres et plus expressives, capables de répondre aux exigences du marché contemporain sans renoncer à la richesse du vivant.

Le vétiver ATM, racines et renouveau

Traditionnellement, les racines de vétiver sont vapodistillées sous pression, une technique puissante mais longue, coûteuse (elle nécessite des alambics spéciaux) et pouvant se révéler extrêmement dangereuse si elle n’est pas entièrement maîtrisée. Ce procédé exigeant, presque titanesque, est géré dans l’usine Benavony par Symrise Madagascar. L’essence de vétiver qui en est tirée se distingue par une signature olfactive aux accents fumés et cuirés, à mi-chemin entre les profils du vétiver d’Haïti et celui de Java.

Sept ans après l’introduction du vétiver traditionnel, de la maison Lautier 1795 enrichit son catalogue d’une nouvelle variation venue élargir le territoire olfactif des parfumeurs maison. Le vétiver ATM a ainsi rejoint le catalogue des essences en décembre 2025. Sa particularité ? Une distillation à pression atmosphérique, plus douce, qui permet d’intervenir directement en brousse, au plus près des zones de récolte de la racine rebelle.

Ce changement d’échelle a transformé la manière de travailler la matière première : moins centralisée, plus ancrée dans le terroir. « Cela nous a permis d’être plus flexible, explique Clément Cabrol, responsable des achats de matières premières chez Symrise Madagascar. La distillation peut se faire un peu partout dans la région de la Sava, dans le nord-est de l’île, et on s’épargne le transport des racines à l’usine. »

Le rendement du vétiver ATM est plus faible étant donné que la pression sur les racines est moins forte, donc son essence est plus chère. « Mais quand le rendement varie, c’est aussi le profil olfactif qui change », rappelle Clément Cabrol. Ainsi la qualité de la fraction obtenue est naturellement plus riche en vétiverol, une molécule clé du profil olfactif du vétiver qui a longtemps servi d’étalon pour estimer la qualité de l’ingrédient. Résultat : une essence plus fraîche, plus vibrante et aux accents zestés évoquant le pamplemousse – un registre qui la rapproche du vétiver d’Haïti, prisé pour sa luminosité. La situation politique et sociale fragile de l’île des Caraïbes1 rend l’alternative malgache d’autant plus précieuse et stratégique pour l’industrie du parfum, toujours en quête de solutions durables sans compromis sur la qualité olfactive.

Visuels par Romain Bassenne

  1. L’article mentionnait au départ « la disparition de sa filière vétiver » cette formulation a été supprimée  (mise à jour le 1 octobre 2026) ↩︎

The Colors lance Fragrance for Impact pour reconnecter parfumerie et communautés locales

Le 4 septembre à Paris, The Colors et le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) ont lancé Fragrance for Impact. Son principe : créer un lien entre l’industrie du parfum et les programmes menés par l’UNFPA dans les territoires producteurs de matières premières. Premier terrain de cette mobilisation : les Comores, où l’UNFPA déploie déjà un réseau de cliniques mobiles donnant accès à des services de santé essentiels aux femmes, aux filles et aux jeunes. Fragrance for Impact entend mobiliser les acteurs de la parfumerie pour contribuer au développement de ce dispositif, avec notamment l’objectif de faire passer le réseau de quatre à sept cliniques.

Au lendemain du dîner de lancement organisé à Paris, Nez s’est entretenu avec Haweya Mohamed et Ammin Youssouf, cofondateurs de The Colors, sur la naissance de cette passerelle entre parfumerie et action de terrain, et plus largement sur la responsabilité de l’industrie envers les territoires dont elle tire certaines de ses matières premières.

Hier soir, vous avez officiellement lancé Fragrance for Impact devant des acteurs de l’industrie du parfum. Qu’est-ce que vous retenez de cette première soirée ?

Haweya Mohamed et Ammin Youssouf: Ce que nous retenons avant tout, c’est la qualité des échanges et l’énergie très positive qui ont accompagné ce lancement. Nous avons réuni des maisons de composition, des marques, des retailers, des créateurs de contenu et des représentants de la presse spécialisée. Nous avons surtout ressenti une volonté commune de travailler collectivement afin que le secteur puisse davantage soutenir les communautés situées en amont de sa chaîne de valeur. Cette mobilisation est particulièrement importante dans le contexte de financement complexe que connaissent aujourd’hui les institutions internationales comme l’UNFPA, le Fonds des Nations Unies pour la population. Nous avons le sentiment que la parfumerie souhaite répondre à son appel. Il était également essentiel que Fragrance for Impact ne reste pas dans un entre-soi sectoriel. Des personnalités issues du cinéma, du sport, de la presse généraliste et des acteurs de l’économie sociale et solidaire ont rejoint les échanges. Cette diversité ouvre la voie à des collaborations nouvelles entre l’industrie du parfum et d’autres univers.

Comment est née l’idée de Fragrance for Impact ? À quel moment avez-vous identifié qu’il pouvait y avoir un lien à créer entre le travail déjà mené par l’UNFPA aux Comores et l’industrie du parfum ?

L’idée est née de la rencontre entre deux univers présents sur les mêmes territoires. D’un côté, l’industrie du parfum s’appuie sur des filières d’ingrédients naturels. De l’autre, l’UNFPA déploie auprès de ces communautés des programmes de santé complets. La complémentarité nous est apparue évidente : l’UNFPA apporte son expertise et sa capacité d’action sur le terrain, tandis que l’industrie du parfum peut ouvrir de nouvelles sources de financement pour amplifier ces programmes. Fragrance for Impact associe cette expertise opérationnelle, la capacité de The Colors à fédérer un écosystème et la volonté d’engagement de l’industrie.

Pourquoi ce lien vous a-t-il paru particulièrement pertinent aux Comores ?

Les Comores occupent une place historique dans la chaîne de valeur mondiale du parfum, notamment grâce à l’ylang-ylang et à la vanille. Nous connaissons par ailleurs très bien le terrain comorien et les communautés de ces filières. Il existait donc une proximité naturelle entre le territoire, l’industrie du parfum et les actions menées localement par l’UNFPA.

Votre démarche n’est donc pas de créer un nouveau programme sur le terrain, mais de mobiliser une industrie autour d’un dispositif qui existe déjà. Pourquoi ce choix ?

Nous ne souhaitions pas créer un dispositif supplémentaire ni repartir de zéro. Le programme de cliniques mobiles de l’UNFPA est déjà opérationnel, intégré au système de santé comorien et produit des résultats concrets. Notre rôle consiste à mobiliser l’industrie du parfum pour accélérer une solution qui fonctionne déjà. Cette collaboration avait donc un côté presque « plug and play ». Elle permet à l’industrie de contribuer à un programme piloté par une institution qui dispose de l’expertise, des équipes et des mécanismes de suivi nécessaires. Les financements mobilisés peuvent ainsi être transformés plus rapidement en actions sur le terrain.

Qu’apporte alors concrètement Fragrance for Impact ? Est-ce d’abord du financement, de la visibilité, une capacité de mobilisation de l’industrie, ou tout cela à la fois ?

La première valeur de Fragrance for Impact réside dans sa capacité de mobilisation. Le mouvement permet à chacun de contribuer aux missions de santé de l’UNFPA avec ce qu’il sait faire de mieux. L’UNFPA apporte son expertise de terrain. Les entreprises peuvent mobiliser des financements et des compétences. Les marques peuvent imaginer des éditions solidaires de parfums ou d’autres collaborations. Les créateurs de contenu et les médias peuvent amplifier la visibilité du mouvement, tandis que les retailers peuvent valoriser les marques participantes et leurs initiatives auprès du public. Fragrance for Impact organise la complémentarité de ces contributions afin de créer davantage d’impact et d’efficacité qu’une succession d’actions isolées.

Pourquoi l’industrie du parfum devrait-elle, selon vous, se sentir particulièrement concernée par la santé des populations de ces territoires ?

Parce que ces populations ne sont pas extérieures à l’industrie. Elles se trouvent au cœur de sa chaîne de valeur. Elles cultivent et récoltent certaines des matières premières qui nourrissent la création olfactive, tout en préservant des savoir-faire et des écosystèmes indispensables à la qualité et à la pérennité de ces filières. C’est une question  de responsabilité et de réciprocité, mais aussi d’une vision durable de l’industrie. Une filière ne peut être réellement résiliente que si les communautés sur lesquelles elle repose le sont également. Il ne s’agit pas de demander aux entreprises de se substituer aux pouvoirs publics ou aux institutions internationales, mais de leur permettre de contribuer, à travers l’expertise de l’UNFPA, à des solutions précises  sur des territoires avec lesquels leur activité entretient déjà un lien profond.

DB: Comment éviter que cette mobilisation ne se résume, pour les entreprises participantes, à une opération de communication ? Quels engagements et quels résultats pourrez-vous leur demander et mesurer ?

La communication peut sensibiliser, élargir la mobilisation et attirer de nouveaux partenaires. En revanche, elle ne peut pas constituer l’engagement à elle seule. La visibilité accordée à une entreprise devra donc correspondre à une contribution réelle et mesurable : financement, apport de compétences, édition solidaire de parfum, mise en avant par un retailer ou campagne d’amplification. Nous suivrons les moyens mobilisés, comme les montants collectés, les partenariats conclus et les compétences apportées, ainsi que les résultats obtenus sur le terrain : missions réalisées, personnes accueillies, consultations effectuées et services de santé délivrés. L’expertise de l’UNFPA en matière de suivi et de reporting est déterminante. L’organisation s’impose un niveau d’exigence très élevé en matière de transparence, de traçabilité des financements et de mesure des résultats. Chaque partenaire pourra ainsi comprendre précisément comment sa contribution est utilisée et à quelles actions elle correspond.

Les Comores sont présentées comme un premier terrain. Fragrance for Impact a-t-il vocation à devenir un modèle permettant de connecter l’industrie du parfum à d’autres programmes de l’UNFPA dans d’autres régions productrices ?

Oui, c’est exactement notre ambition, mais The Colors n’a pas vocation à gérer l’ensemble des futurs déploiements. Notre rôle est de tester le modèle aux Comores, d’en mesurer les résultats, puis de développer une méthode et des bonnes pratiques permettant à d’autres acteurs de prendre le relais. Madagascar représente, par exemple, une suite évidente en raison de sa proximité géographique avec les Comores, mais aussi des liens entre les deux pays autour de filières comme la vanille et l’ylang-ylang. Nous prévoyons de partager l’expérience acquise à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2027. D’autres bureaux de l’UNFPA, acteurs locaux et partenaires de l’industrie pourront ensuite adapter le modèle aux réalités de leurs territoires.

Cette capacité à créer des passerelles entre des mondes qui se connaissent mal semble assez caractéristique de The Colors. Est-ce finalement cela, votre rôle dans Fragrance for Impact ?

Oui, The Colors a pour objectif de relier des acteurs, des territoires et des cultures qui ont beaucoup à s’apporter, mais qui ne disposent pas toujours des espaces ou des codes nécessaires pour travailler ensemble. Dans Fragrance for Impact, nous jouons un rôle d’interface et de traduction. L’UNFPA conserve le pilotage et le suivi des missions de santé sur le terrain. The Colors crée les conditions permettant à l’industrie de s’engager au plus près des réalités locales, de manière pertinente et durable.

The Colors et Nez ont déjà travaillé ensemble lors de la Paris Perfume Week 2026, notamment pour donner une place à de nouvelles scènes et géographies de la parfumerie. Voyez-vous Fragrance for Impact comme une autre facette de cette même démarche ?

Tout à fait. Lors de la Paris Perfume Week, notre collaboration visait déjà à élargir le récit de la parfumerie en donnant davantage de place à de nouvelles scènes, de nouvelles géographies et de nouvelles voix. Ce prolongement nous paraît d’autant plus aisé que Nez accorde depuis longtemps une place importante aux ingrédients naturels, mais aussi aux territoires, aux savoir-faire et aux personnes qui les font vivre. La collection des NEZ+LMR Cahiers des naturels, développée avec IFF, ainsi que vos contenus consacrés à Madagascar ou au travail mené par Amouage autour de la filière de l’encens au Wadi Dawkah, en sont de très bons exemples. Fragrance for Impact s’inspire de la dynamique à l’origine du média Nez, le mouvement culturel olfactif. Nous avons maintenant hâte de construire avec vous une véritable branche « Impact », capable de prolonger ce travail culturel par des engagements forts sur le terrain.

ScentFest SF : la Côte Ouest américaine a désormais son festival de parfum

Après une première édition remarquée, ScentFest SF vient d’annoncer les dates de sa deuxième édition (4-6 juin 2027). L’occasion de revenir sur la naissance de ce nouveau rendez-vous olfactif et sur les ambitions de son fondateur, Sebastian Jara. Mathieu Chévara, co-fondateur de Nez et de la Paris Perfume Week, nous livre ses impressions sur la première édition, tandis que Sebastian Jara raconte, dans un entretien réalisé par Nez en juin dernier, ce qui l’a conduit à créer ScentFest SF et comment il imagine son évolution.

Pari tenu pour Sebastian Jara et Robert Randall, qui avaient en tête de faire de la Côte Ouest américaine un lieu de rendez-vous incontournable pour le parfum. Lorsqu’ils avaient débarqué chez Nez moins d’un an auparavant pour nous parler de leur projet, nous n’avions pu que leur souhaiter bonne chance, étant déjà bien occupés par les différentes Perfume Weeks et Perfume Shows, mais aussi bien conscients des efforts extraordinaires que représentent de telles initiatives. Avec un terrain déjà travaillé pendant plus de quinze ans par Saskia Wilson-Brown et son Institute for Art and Olfaction à Los Angeles, c’est un second sillon olfactif qui a cette fois tracé sa trajectoire à San Francisco. Apercevoir le Golden Gate Bridge le long des Docks, encensés par des effluves venus des quatres coins du monde, était d’ailleurs particulièrement appréciable.

Cette première recette événementielle, concoctée en un temps record, a conquis autant des petites marques indépendantes locales, des créateurs internationaux que des grandes marques comme Amouage, Granado ou encore Kayali. L’Asie a encore une fois confirmé qu’elle était désormais partie prenante de cette industrie, portée par une vague aussi créative qu’enthousiaste. Seules les maisons de composition manquaient à l’appel, pourtant présentes quelques jours auparavant à Monterey pour un World Perfumery Congress plutôt calme. 

ScentFest SF est donc pour le moment un événement BtoC, mais son format n’interdit en aucun cas d’explorer des facettes plus professionnelles de l’industrie. Le public, en grande majorité formé par des passionnés, mais aussi des créateurs de contenus et quelques parfumeurs parmi lesquels Ugo Charron ou Julien Rasquinet, a généré des flux parfois très denses durant les trois jours de cette fête. La ville ne s’est donc pas contentée de la marche des fiertés organisée le même week-end, ou encore des quelques matchs de la coupe du monde de football, elle est devenue un nouveau foyer de la culture parfum aux Etats-Unis, porté par une communauté engagée, pointue et curieuse. On attend donc avec impatience la deuxième édition qui, nous n’en doutons pas, confirmera à travers de nouveaux exposants et un public toujours plus international, que le vent de la Côte Ouest américaine est porteur d’opportunités pour tous les acteurs du parfum.

Qu’est-ce qui vous a inspiré la création de ScentFest SF ?

ScentFest SF émane de plus de treize années passées au cœur du monde du parfum, en tant que créateur de contenu, collectionneur et passionné. Au fil de ces années, j’ai participé à plusieurs  événements consacrés au parfum dans le monde entier et rencontré un grand nombre de marques, parfumeurs et autres membres de la communauté olfactive. J’ai constaté que, si l’Europe accueillait plusieurs événements parfums remarquables, il n’existait pas d’équivalent sur la Côte Ouest des États-Unis, sous la forme d’un festival destiné au grand public. Je souhaitais créer un rendez-vous où les amateurs de parfum, les marques, les retailers, les parfumeurs et les professionnels du secteur pourraient se retrouver pour célébrer le parfum dans un cadre accessible et accueillant. Et c’est ce que nous avons réussi à faire lors de cette première édition.

Aviez-vous le sentiment qu’il existait un manque dans le paysage de la parfumerie américaine, particulièrement sur la Côte Ouest ?

Absolument. Il n’existait pas d’événement fédérateur consacré à la parfumerie de niche, artisanale et indépendante, même si la communauté olfactive de la Côte Ouest était en pleine expansion. De nombreux passionnés devaient traverser le pays, voire se rendre à l’étranger, pour participer à ce type de rassemblement. ScentFest SF a été créé pour combler ce manque et offrir au public l’occasion de découvrir des marques, de rencontrer leurs créateurs, d’échanger avec des parfumeurs et de vivre le parfum en personne.

Les années passées à échanger avec une communauté d’amateurs de parfum sur les réseaux sociaux vous ont-elles aidé à affiner votre vision de cet événement ?

Sans aucun doute. Grâce à YouTube et aux réseaux sociaux, cela fait des années que j’échange avec des passionnés de parfum du monde entier. Ces conversations m’ont permis de comprendre ce que les gens recherchaient. Ils ne souhaitaient pas simplement acheter du parfum. Ils voulaient rencontrer des parfumeurs, entendre les fondateurs de marques raconter l’histoire de leurs créations, en apprendre davantage sur les ingrédients, découvrir de nouvelles maisons et échanger avec d’autres personnes partageant la même passion. Cette communauté a joué un rôle déterminant dans la conception de ScentFest SF. Les personnes qui me suivaient étaient, comme moi, profondément passionnées de parfum et souhaitaient s’immerger dans l’industrie et rencontrer les autres membres de la communauté. L’affluence de notre première édition nous a permis de le confirmer.

Certains événements consacrés au parfum — ou peut-être à d’autres domaines — vous ont-ils inspiré le concept de ScentFest SF ?

Les événements européens consacrés au parfum m’ont bien sûr inspiré, notamment parce qu’ils montrent comment la parfumerie peut être célébrée à la fois comme une forme d’art et comme une expérience culturelle. Au-delà du parfum, j’ai également été inspiré par les fêtes du vin, les festivals gastronomiques, les foires d’art et d’autres événements réunissant des passionnés autour d’un intérêt commun. Vivant et travaillant à seulement quelques rues du quartier du palais des congrès de San Francisco, j’ai vu d’innombrables secteurs organiser des conférences et des salons professionnels qui attirent des participants du monde entier. Voir cette dynamique se renouveler année après année m’a amené à me demander : « Pourquoi la communauté du parfum n’aurait-elle pas, elle aussi, un tel événement sur la Côte Ouest ? » Cette réflexion est devenue une source d’inspiration pour ScentFest SF.
Je souhaitais retrouver ce même esprit de découverte, de transmission et de partage, tout en créant une expérience qui reflète le caractère singulier de San Francisco et de la Côte Ouest.

Selon vous, quelles sont les principales différences entre les scènes américaine et européenne ?

L’Europe bénéficie de plusieurs siècles d’histoire du parfum, ainsi que d’une culture et d’une industrie de la parfumerie profondément ancrées. En comparaison, la communauté américaine de la parfumerie de niche est plus jeune, mais elle a connu une croissance remarquable au cours de la dernière décennie. Les consommateurs américains sont curieux, aventureux et désireux d’apprendre. Ils sont aussi, de manière générale, très passionnés de parfum. Les réseaux sociaux ont accéléré la transmission des connaissances en parfumerie. Les consommateurs s’intéressent plus que jamais aux ingrédients, aux parfumeurs, au savoir-faire et aux marques indépendantes. C’est une période stimulante, car le marché américain gagne en maturité tout en restant ouvert à l’innovation.

ScentFest SF a-t-il vocation à devenir un événement annuel ? Si oui, comment envisagez-vous son évolution dans les prochaines années ?

Oui. Dès le départ, ScentFest SF a été conçu comme un rendez-vous annuel. La première édition a confirmé qu’il existait un enthousiasme et un engouement considérables pour un festival de parfum. Notre objectif est de poursuivre notre développement à l’international en accueillant davantage de marques et de parfumeurs, en enrichissant notre programmation pédagogique et en proposant de nouvelles expositions et expériences culturelles, tout en préservant l’atmosphère intimiste et l’esprit communautaire qui ont fait le succès de cette première édition. Nous souhaitons que ScentFest SF devienne un événement incontournable pour les amateurs de parfum du monde entier.

Plus largement, pensez-vous que nous assistons à l’émergence d’une nouvelle génération de festivals consacrés à la culture olfactive ?

Oui, je le pense. Au cours de la dernière décennie, j’ai vu le rapport des gens au parfum évoluer considérablement. Autrefois, tout tournait principalement autour de l’achat d’un flacon. Aujourd’hui, les gens veulent comprendre qui a créé le parfum, ce qui l’a inspiré, d’où viennent les ingrédients et pourquoi la composition finale possède ce rendu. Ils recherchent des expériences, des occasions d’apprendre et de véritables échanges avec les personnes qui se trouvent derrière les créations. Je suis convaincu que le parfum est de plus en plus reconnu, non seulement comme un produit de luxe, mais aussi comme une forme d’art, riche d’une longue histoire, d’un savoir-faire exceptionnel et d’une place importante dans notre culture.

Plus d’informations sur : https://scentfestsf.com/

Visuels : © ScentFest

Parfumer le design, designer le parfum

À l’occasion de la Paris Design Week, DSM-Firmenich présente Anankè dans le jardin de la Maison Victor Hugo. Une nouvelle occasion de célébrer le dialogue entre parfum, art et design.

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Illustrer une œuvre d’art par une odeur ou faire du parfum une matière de l’œuvre à part entière ? Depuis plusieurs années, DSM-Firmenich explore ce territoire de rencontre en invitant parfumeurs, designers et artistes à confronter leurs langages. Les uns travaillent l’invisible, les autres la forme, la matière, l’espace ou la lumière. De ce dialogue naissent des créations qui ne cherchent pas simplement à traduire une image en odeur, mais à construire ensemble une expérience et à porter un message.

Dans le jardin caché de la Maison Victor Hugo, place des Vosges, à l’abri des regards et au bord du café Papapa, surnom affectueux donné au poète par ses petits-enfants, un menhir fragmenté laisse échapper une fumée odorante. Encens pyrogéné, cade, piment : la pierre semble expirer. Baptisée Anankè, l’installation conçue dans le cadre de la Paris Design Week réunit pour la troisième fois DSM-Firmenich, et pour cette édition la maître parfumeur Nathalie Lorson, le designer Lucas Huillet et l’historien du parfum Alexandre Helwani. Trois regards et trois disciplines qui, édition après édition, se répondent autour de grandes questions contemporaines. La première collaboration, Eau Fraîche, installée aux Archives Nationales, interrogeait les conséquences du changement climatique à travers l’une de nos ressources les plus précieuses : l’eau. Des fontaines parfumées en faisaient à la fois une matière, un médium et le point de départ d’une expérience plurisensorielle de la fraîcheur. Avec Folie, à l’Hôtel de Sully, le trio abordait un autre sujet d’actualité, celui de la santé mentale. Un divan confident géant invitait les visiteurs à s’allonger et à ralentir, tandis qu’au-dessus d’eux dansaient des voiles parfumés. Pour ce troisième opus, le dialogue remonte aux origines. Anankè, mot grec signifiant la fatalité, la destinée, ce qui doit nécessairement advenir, ouvre la préface de Notre-Dame de Paris. Victor Hugo raconte avoir découvert le mot gravé dans un recoin obscur d’une des tours de la cathédrale. Ce terme devint, dès lors, le point de départ d’une réflexion sur l’architecture, l’écriture et la transmission.

Anankè, ou la pierre qui respire

« L’installation met en scène un menhir, figure emblématique de l’architecture primitive », explique Lucas Huillet. « Planter une pierre, c’est déjà inscrire un signe dans le paysage, raconter une histoire. Avec la révolution de l’imprimerie, l’écrit s’est détaché de la pierre ; aujourd’hui, l’image et la vidéo ont franchi une nouvelle étape et largement dématérialisé nos récits ». Face à cette disparition progressive de la matière, le menhir d’Ananké retrouve une présence presque archaïque.

À cette réflexion sur les premières formes d’architecture répond celle des premières formes du parfum : la fumée, le bois brûlé, l’encens. Le menhir devient ainsi un encensoir monumental. C’est ici que le dialogue avec Nathalie Lorson prend tout son sens. La maitre parfumeur a construit la note autour d’une spécialité DSM-Firmenich, l’encens pyrogéné, à la tonalité intensément fumée, qu’elle prolonge d’effets de cade. Une essence de piment apporte une vibration ascendante, métallique, presque incisive. Le parfum ne vient pas illustrer la pierre : pour une fois, il devient visible, s’échappant du menhir en volutes de fumée, matière mouvante et insaisissable.

Face au menhir, trois sphères fragmentées déplacent le regard vers un futur possible. Chacune abrite un parfum et une vision. Éternelle Écume fait surgir la nostalgie d’un jardin de grand-mère gorgé d’eau, alors que « cette ressource pourrait devenir toujours plus rare » déplore Nathalie Lorson. « Dans un monde très urbanisé, les notes vertes de feuille de tomate, de concombre et d’algue expriment le besoin de renouer avec une nature rassurante et familière ».

Idéale Ivresse imagine au contraire une joie instantanée : une note pétillante construite autour du yuzu et du Pamplewood, molécule oscillant entre le pamplemousse rose et une facette boisée, comme une pastille vitaminée destinée à provoquer un shot de bonheur. Enfin, avec Miette Infinie, la gourmandise change de registre. Le parfum explore une saveur umami avec un accord salé-sucré de sirop d’érable et de sauce soja, deux matières façonnées par l’homme mais issues de la nature. Les quatre créations poursuivent même leur chemin jusque dans le café Papapa, où elles sont réinterprétées sous forme de boissons et de pâtisseries personnalisées.

Lorsque le parfum fusionne avec le design

Cette manière de travailler dépasse l’idée d’une simple illustration olfactive. Chez DSM-Firmenich, le parfum peut devenir l’un des matériaux mêmes de l’œuvre, au même titre que le papier, la pierre ou la lumière. En juillet 2026, l’expérience immersive Flowers Are Watching Us orchestrée par la maison de composition, en proposait une autre expression. L’événement réunissait des parfumeurs de la maison venus du monde entier et un collectif d’artistes contemporains comme Sophie Zenon et Anaïs Tondeur, autour d’une question : et si l’on cessait de regarder les fleurs comme de simples objets de beauté ou des symboles culturels pour les considérer comme des sujets, des êtres vivants capables de s’adapter et de réagir à leur environnement ? Le sculpteur visuel et designer français Junior Fritz Jacquet a alors imaginé pour l’occasion une installation in situ dans laquelle le papier se transforme en fleurs imaginaires, traversées par la lumière, les textures et le mouvement. À son œuvre intitulée Acropause, répond celui des parfumeurs Amandine Clerc-Marie, parfumeur en chef, et Coralie Spicher. Ensemble, artiste et parfumeurs ne cherchent pas à reproduire une fleur existante, mais à en inventer une nouvelle. Fleur de Papier naît de cette rencontre. Lumineuse, aérienne et multiple, cette fleur imaginaire se construit autour d’Heliobliss®, nouvelle molécule exclusive de DSM-Firmenich aux notes poudrées. En son cœur, un bouquet floral solaire associe la fleur d’ylang-ylang, le jasmin et l’Osmanthus Firgood. Puis la matière olfactive gagne en texture et poudres : vulcanolide et muscenone prolongent le sillage de muscs délicats. Là encore, le parfum n’est pas posé sur l’œuvre après sa création. Il s’élabore avec elle, dans l’échange entre le papier humide que l’on plie et la formule que l’on compose, une matière visible et une matière que l’on ne peut saisir qu’en la respirant.

Ces collaborations racontent ainsi une autre façon d’envisager la création. Le parfumeur n’est plus seulement celui qui traduit une intention en odeur, pas plus que l’artiste ou le designer ne se contente d’offrir une forme au parfum. Chacun apporte son vocabulaire, ses matières, ses contraintes et son intuition. C’est précisément dans ce dialogue que l’olfaction acquiert un nouveau statut : celui d’œuvre multidimensionnelle capable, elle aussi, d’interroger notre époque.

Anankè, jardin de la Maison Victor Hugo, dans le cadre de la Paris Design Week
6 place des Vosges, 75004 Paris
Du 10 au 20 septembre 2026

Visuels : DSM-Firmenich

L’encens, ingrédient fétiche des parfumeurs

C’est l’un des plus vieux parfums du monde, aux confins du mystique et du sacré : l’encens était un composant du kyphi, la préparation olfactive favorite des Égyptiens pour s’élever vers le divin, et se brûlait volontiers dans les lieux de culte des temps anciens. L’oliban a aussi été utilisé dans les églises pendant des siècles et reste aujourd’hui encore très prisé par les orthodoxes.

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La parfumerie contemporaine le manie avec autant de précaution que d’extase. Car l’oliban possède une telle diversité de facettes olfactives qu’il est une source d’inspiration inépuisable pour les créateurs. Frais et balsamique, vert et résineux, sombre et lumineux : tout est oxymore dans l’encens – selon qu’on privilégie son huile essentielle, fraîche, poivrée, terpénique, camphrée, ou son résinoïde, voluptueux, profond, tenace. L’oliban peut ainsi apporter une minéralité terrienne aux formules boisées, tout en imposant une fraîcheur à la fois naturelle et sophistiquée.

Amouage a fait de l’encens l’un de ses ingrédients fétiches, aux côtés de la rose et de l’ambre gris. Tour à tour, la note fusante illumine une forêt d’un rayon de soleil (Boundless, de Karine Vinchon Spehner), escorte une mandarine dans un accord ambré (Opus XV King Blue, d’Alexis Grugeon) ou bouscule une rose de Damas au milieu des épices (Epic Woman, de Cécile Zarokian). Dans Guidance, l’encens donne de la texture et de la profondeur. Quentin Bisch, son auteur, trouve « magique » et « mystérieux » cet ingrédient de la parfumerie qu’il a découvert lorsqu’il était enfant, sur un marché de Noël. Aujourd’hui encore, les fumigations d’encens le plongent dans un état méditatif apaisant.

Pierre Négrin lui aussi se revoit enfant dans une église de Grasse, où il est né. « L’oliban est une matière noble. L’arbre à encens inspire le respect, car on y sent de la souffrance : la plante pousse dans une zone désertique à laquelle elle a dû s’adapter. D’ailleurs, on dit que l’arbre “pleure” et on parle de “larmes” d’encens pour désigner la résine qu’il produit. »

Le parfumeur de DSM-Firmenich a créé pas moins de treize parfums pour Amouage marqués par sa passion pour l’encens sous toutes ses formes. « Cet ingrédient apporte une fraîcheur plus mystérieuse que celle du citron, fonctionnelle, et du gingembre, alimentaire. » Il peut aussi bien s’associer « à des muscs transparents qu’à un cèdre ou un patchouli », explique Pierre Négrin. Comme dans son Portrayal Man : un parfum très vert, construit autour de la feuille de violette, des épices et des bois. Le créateur de parfums a été choisi par la marque royale omanaise pour veiller sur la qualité de l’encens récolté au Wadi Dawkah, un des quatre sites du sultanat classés au patrimoine mondial de l’Unesco, et dont la première récolte pour la parfumerie, expérimentale, a eu lieu en septembre 2023. « Lorsque je sens l’essence tirée de la résine d’Oman, avec ses notes de citron, terpéniques et légèrement poivrées, j’ai l’impression de plonger dans un cratère sans fond, assure Pierre Négrin. Cet encens au profil unique peut jouer tous les rôles dans une composition olfactive. » Dans Journey Man, l’encens s’accompagne de notes comme le poivre de Sichuan ou la cardamome : « Olfactivement, il allie la fraîcheur à la volupté. » L’oliban fait une forte impression dans Interlude Man, censé décrire un monde en transition, profondément chaotique. Pour accentuer son impact, Pierre Négrin l’a entouré de notes puissantes (oud, ciste, ambrox), et a utilisé à la fois l’essence, avec ses effluves « aiguilles de pin », et le résinoïde, « plus proche d’un labdanum ou d’un absolu ciste ».

Cécile Zarokian est également une passionnée d’encens. La parfumeuse indépendante aime autant l’essence d’oliban, pour sa fraîcheur aromatique, que le résinoïde, aux facettes « chaude, fumée, résineuse ». « Il n’y a pas de limite à son utilisation, jure-t-elle. L’encens se marie aussi bien avec des bois qu’avec des fleurs. » Avec la rose et le jasmin, bien sûr, « et pourquoi pas avec une tubéreuse », réfléchit-elle tout haut.

Pourtant, la créatrice sait que l’odeur de l’encens peut diviser. Que son caractère quasi sacré peut rebuter, avec tout ce qu’il charrie comme souvenirs de rites religieux. Elle se rappelle d’ailleurs sa première rencontre avec l’oliban dans une église apostolique arménienne de Marseille, la ville où elle a grandi. « Je découvrais l’encens dans les volutes et une dimension grandiose, se souvient-elle. L’habit des prêtres, le chant des hommes, le balancement de l’encensoir, le magnifique décorum des églises arméniennes. » Quand elle sent à nouveau l’encens, lors de ses études en parfumerie, c’est une redécouverte. « J’étais restée avec mon idée d’enfant, ça a été une révélation. C’était donc ça qui brûlait dans l’église ! » Cécile Zarokian sait aussi que les aldéhydes de l’encens peuvent évoquer une parfumerie fonctionnelle et technique. Pour « arrondir » certaines facettes, fumées ou aldéhydées, elle aime utiliser des notes crémeuses, ambrées. Dans Epic 56, variation sur Epic Woman (son premier parfum pour Amouage, réalisé en 2009, un des best-sellers de la maison), elle délaisse l’essence de rose turque pour l’absolue de rose centifolia, et choisit de nouvelles épices comme la cannelle, le poivre rose, le safran et le cumin. « J’ai dû revoir tout l’équilibre du parfum pour faire ressentir cette explosion d’épices. »

La parfumeuse joue parfois le contraste : dans Opus XIV Royal Tobacco, son ambition était de réunir, à travers la fumée, Oman et Cuba, situés sur le même parallèle. Associé à la réglisse, l’encens soutient ici la note tabac, avec ses facettes boisées et épicées, loin des accents traditionnellement « fruités, mielleux ». « Je voulais retracer l’évolution de la combustion du cigare, depuis la feuille de tabac fraîche, explique Cécile Zarokian. Avec des notes vertes au départ, un cœur épicé, et un fond fumé et résineux. » Pour Anchorage, un parfum qui capture l’essence de la maison Amouage, conçu spécialement pour parfumer les palaces du Moyen-Orient, Cécile Zarokian a opté pour une essence d’hojari, la plus haute qualité d’encens, qui reflète « la chaleur et la générosité » du sultanat. La résine est « beaucoup plus aromatique, zestée, et même un peu acidulée, comme un bonbon ». Autour de cet ingrédient de luxe, des notes florales rappellent la rose des plateaux du djebel Akhdar, et des accords santalés diffusent une atmosphère aussi réconfortante que sophistiquée. Le choix de l’excellence comme en écho à la place, majeure, qu’occupe l’encens dans la culture omanaise.

Visuels : © Amouage

Conception & Direction des partenariats : Mathieu Chévara
Réalisation : Eléonore de Bonneval
Prises de vue vidéo : Ateeb Ali, Mulook Albalushi
Montage vidéo : Jean-Philippe Derail
Design sonore : Perfecting Sound Forever
Conception des titres : Vianney Bureau, Mikaël Charbonnier
Amouage : Renaud Salmon, Andras Komar, Johanna Ratti, Dominique Roques, Matthew Wright, Rayyan Alabdullatif, Maria Camino
Remerciements particuliers : Arielle Lauze.

Aux origines du parfum, des champs et des hommes

À Madagascar comme en Provence, le parfum commence dans les champs. Sur ces terres favorables aux plantes aromatiques, Symrise développe de nouvelles filières, patiemment construites, avant d’intégrer des matières premières inédites au catalogue d’essences de la Maison Lautier – et bientôt à la palette des parfumeurs.

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Ici, pas de technologie secrète ni d’effet d’annonce. L’innovation se joue ailleurs : dans la sélection des plantes, dans le soin apporté à leur culture, leur récolte, leur transformation ; et plus largement dans la précision des ingrédients naturels façonnés pour révéler toute leur richesse une fois en flacon. 
L’innovation se joue aussi dans l’attention portée à ceux qui cultivent les plantes, les récoltent, les transforment. Car derrière chaque essence, il y a une terre mais aussi des femmes et des hommes. Des communautés entières dont les filières doivent soutenir les équilibres – en leur assurant des revenus stables – tout en répondant aux exigences d’une industrie du parfum en quête de qualité et d’authenticité.

La lavande blanche, nouvelle muse des parfumeurs

« C’est la première fois qu’une essence de lavande blanche est utilisée par des parfumeurs, s’enthousiasme Solène Homo, chef de produit captif global chez Symrise. Et nous avons créé de toutes pièces la filière de cette huile essentielle en Provence. » L’histoire commence dans les champs. Longtemps, la lavande blanche n’a été qu’une sauvageonne, poussant librement dans les paysages provençaux. Jusqu’au début des années 2010 où, lors d’un séjour en Provence, des étudiants de l’école de parfumerie de Symrise, basée en Allemagne, repèrent un plant singulier qui ne s’appelle pas encore la lavande blanche. Intrigués, les jeunes s’y attardent. Le point de départ d’une aventure inattendue.


Baptisée « Angèle », cette variété appartient à la même espèce botanique que la lavande bleue, mais son profil olfactif change la donne. Introduite dans la palette des parfumeurs en 2021, elle « a transformé notre perception de la plante », confie le parfumeur Pierre Guéros. Sa signature ? Une facette aromatique évoquant légèrement la sauge, mêlée de nuances abricotées rappelant l’osmanthus. Dans les flacons, elle se marie bien avec des notes musquées ou une touche de fève tonka ; elle insuffle aussi un vent de nouveauté dans la famille des fougères. « La lavande Angèle est beaucoup plus florale, moins terpénique que la lavande bleue traditionnelle », précise la parfumeuse Aliénor Massenet. Un détail qui change tout.


Mais avant de séduire les nez, encore fallait-il structurer une filière. Dès 2012, le Centre de recherche appliquée au service des producteurs de plantes à parfum et aromatiques méditerranéennes (CRIEPPAM) identifie la plante et lance une première production conventionnelle. Très vite, un obstacle apparaît : la fragilité sanitaire des cultures. Certaines infections bactériennes peuvent provoquer des pertes importantes et mettre en péril les exploitations.
Pour y répondre, Symrise s’associe au centre de recherche sur les plantes aromatiques. En 2020, ils lancent ensemble un programme de bio-régénération in vitro. L’objectif est de produire des plants de lavande blanche parfaitement sains. La technique repose sur la régénération cellulaire en laboratoire. Il faut près d’un an pour recréer un plant complet et reconstituer son génome. À partir d’une trentaine de plants « grand-mère » particulièrement robustes, une chaîne de multiplication se met en place avec des plants-mères, puis des boutures, destinées aux producteurs.

Aujourd’hui, la culture de la lavande blanche reste rare. Deux producteurs seulement sont installés sur le plateau d’Albion, épaulés par deux pépiniéristes dans le Luberon. L’huile essentielle est obtenue par hydrodistillation, directement chez les producteurs. Les rendements, compris entre 0,8 % et 1,5 %, sont comparables à ceux de la lavande traditionnelle.

Visuellement, la plante intrigue. Sa blancheur évoque la pureté, la délicatesse. « Elle plaît beaucoup au client », souligne Solène Homo. Un atout qui séduit particulièrement en Asie, notamment en Chine, où l’imaginaire provençal continue de faire rêver. Produit rare, encore limité en volume, la lavande blanche s’impose comme un ingrédient de niche dans la parfumerie. Par ailleurs, ses perspectives dépassent déjà le cadre de la parfumerie fine. Des propriétés hydratantes ont été identifiées, ouvrant la voie à de futures applications en cosmétique. À condition, toutefois, de produire davantage car pour l’heure, la priorité reste claire : faire de cette lavande pas tout à fait comme les autres une nouvelle signature olfactive.

La cannelle, une épice qui change la donne

À Madagascar, le parfum est partout. Dans l’air chaud, les feuillages, l’écorce des arbres. Sur la côte nord-est de l’île, dans la région de la Sava, la culture de la vanille structure l’économie locale et a permis d’ouvrir la voie à d’autres cultures de plantes aromatiques, comme le vétiver, le géranium, le gingembre. Et le cannelier, dont l’essence qu’on tire de son écorce a rejoint la palette des parfumeurs de Symrise en 2018. C’est un arbre qui ne laisse pas indifférent. Espèce invasive, il impose une gestion rigoureuse car mal maîtrisé, il peut menacer les équilibres naturels et appauvrir la biodiversité. Bien encadré, il devient un allié précieux. Car cet arbre robuste a une capacité rare : pousser presque partout, y compris sur des sols dégradés.

C’est tout l’enjeu de la Ferme des Hauts, propriété de Symrise, implantée sur les terres rouges de la Sava. Là, environ 15 000 pieds de canneliers ont été plantés sur une vingtaine d’hectares en 2020 et 2021. Les arbres ne sont pas encore productifs car leur culture exige du temps et un certain savoir-faire. Taille des branches, gestion de la croissance, techniques de récolte de l’écorce… chaque étape compte. « L’objectif, c’est de maîtriser l’espèce à 100 % », souligne Laurence Briand, à la tête de Symrise Madagascar.

À l’origine, pourtant, les terres de la Ferme des Hauts étaient presque nues, à l’exception d’un petit bois en contrebas. Le projet a donc été pensé comme un laboratoire d’agriculture régénératrice : redonner vie à des sols appauvris, structurer les cultures, recréer des équilibres. Aux côtés du vétiver, une grande première sur ces terres rouges, les canneliers occupent les zones les plus dégradées, tandis que les pentes plus abruptes accueillent des acacias, destinés à fournir le bois de chauffe nécessaire à l’usine de Benavony, à quelques kilomètres de là.

Cette approche s’inscrit dans une démarche certifiée par l’Union for Ethical BioTrade (UEBT), qui garantit des pratiques responsables : traçabilité de l’approvisionnement, collaboration avec les producteurs locaux, respect des cycles agricoles grâce à la rotation des cultures, et vigilance constante pour préserver la biodiversité et éviter la déforestation.

« Pour maîtriser la filière, il faut travailler avec les paysans et les inciter à récolter au bon moment, explique Clément Cabrol, responsable de l’achat des matières premières pour Symrise à Madagascar. Mais jamais en faire trop ni trop souvent. » L’essence de cannelle de Madagascar a un taux zéro de safrole, ce qui tombe bien car cette molécule a été bannie des parfums il y a trente ans. Elle a en revanche un très haut taux de cinnamaldéhyde qui lui donne un côté très frais. Pour les parfumeurs, cet ingrédient ouvre un champ d’expression singulier. À la fois chaude et épicée, la cannelle apporte relief et texture aux compositions, tout en s’inscrivant dans une chaîne d’approvisionnement durable et maîtrisée. Emblème de ces matières premières qui racontent autant une odeur qu’un engagement.

Photographie : Symrise / Romain Bassenne

Madagascar, terroir d’exception pour le parfum

Sur la Grande Île de l’océan Indien, les terres rouges de l’Afrique épousent les rizières de l’Asie. De cette rencontre est née une situation botanique unique au monde : 90 % des plantes de Madagascar ne poussent nulle part ailleurs. Fait singulier, aucune plante à parfum n’en est pourtant originaire. Mais la terre malgache est une manne : tout y prospère, et particulièrement les plantes à parfum.

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À la fin du XIXe siècle, lorsque Madagascar devient un territoire de l’expansion coloniale française, l’île se transforme en laboratoire d’essai pour l’introduction d’essences. L’industrie grassoise s’y implante en s’appuyant sur la production locale et crée les premières distilleries d’ylang-ylang à Nosy Be. Sur la presqu’île se développent rapidement des cultures de caféiers, de poivriers et de mimosas venus d’Australie. La région gagne ainsi son surnom d’« île aux parfums ».

Le mouvement s’amplifie au début du XXe siècle. En 1901, les premières cultures de vanille – importée du Mexique –, de cannelle et de girofle sont menées au jardin d’essais de Tamatave, sur la côte est. Cent vingt-cinq ans plus tard, l’île aux parfums est devenue le premier producteur mondial de vanille, exportant chaque année de 1 000 à 2 000 tonnes de gousses, soit 80 à 90 % de la production planétaire, principalement destinées aux arômes alimentaires.

Aujourd’hui encore, la vanille joue un rôle clé dans l’économie du territoire. En 2016, Symrise Madagascar lance un programme de diversification des cultures auprès des producteurs de vanille. Grâce aux revenus générés par cette épice phare, de nouvelles filières de plantes à parfum voient le jour : feuille de géranium, écorce de cannelier, tige de lemongrass, racines de vétiver, rhizome de gingembre… En nouant des partenariats durables avec des producteurs, des distillateurs et des pépiniéristes, Symrise Madagascar pérennise les filières d’approvisionnement et permet à de nouvelles essences d’intégrer la palette des parfumeurs maison.

Dans cette dynamique, la curiosité des parfumeurs et la créativité des équipes d’experts de Symrise, présentes sur l’île depuis 2006, ouvrent la voie à l’exploration d’espèces endémiques inédites pour la parfumerie. Un siècle après les premiers essais botaniques, Madagascar demeure ce laboratoire d’expérimentation à ciel ouvert. Cultivateurs, horticulteurs, agronomes et botanistes y poursuivent, avec passion, la recherche de nouvelles potentialités olfactives issues des plantes de la Grande Île. Multipliant les micro-essais, les projets pilotes et les tests à petite échelle, ils développent ces pistes en symbiose avec les producteurs locaux et en étroite collaboration avec les parfumeurs de Symrise, à Paris comme à New York.

Baie de Saint-Thomas : une nouvelle origine

Entrée dans la palette de Symrise comme ingrédient exclusif en 2022, l’essence de baie de Saint-Thomas de Madagascar a déjà tout d’une grande. Ses facettes chaudes, épicées et subtilement gourmandes pourraient inciter les parfumeurs à l’utiliser en lieu et place de l’eugénol pour augmenter le volume de fleurs timides ou de bois discrets.

Ne vous fiez pas à son nom : la baie de Saint-Thomas (Pimenta racemosa, bay en anglais) n’a rien d’un petit fruit. Ce laurier créole, dont on distille les feuilles pour la parfumerie, peut atteindre jusqu’à cinq mètres de haut. Dès l’âge de deux ans, les arbres présentent un feuillage suffisant pour être récoltés.

À Madagascar, la culture du bay existait déjà à petite échelle – la feuille parfume volontiers les ragoûts. Mais élaborer le meilleur processus pour une production destinée à l’industrie de la parfumerie a constitué un défi. C’est à la Ferme des Hauts, à une vingtaine de kilomètres de Sambava, que Symrise Madagascar développe la filière dans la région de la Sava depuis 2020. Près de 10 000 arbres ont été plantés sur quatre hectares. La baie de Saint-Thomas s’épanouit sur cette terre rouge argileuse, capable de maintenir l’humidité si besoin.

Le matin, les hommes récoltent ; l’après-midi, les femmes effeuillent. Une fois cueillies, les feuilles de bay sont transportées jusqu’au pied de l’alambic. En saison, à la Ferme des Hauts, on peut distiller chaque jour jusqu’à 1,2 tonne de feuilles. La distillation dure trois heures, pour un rendement de 0,8 %. 

La production mondiale de baie de Saint-Thomas a longtemps été la chasse gardée de la Dominique, une île montagneuse des Caraïbes qui assurait 80 % de l’offre jusqu’à ce qu’un ouragan la dévaste en 2017, emportant coopératives et distilleries sous des torrents de boue. Depuis 2022, la filière malgache a permis de restaurer l’offre de cet ingrédient sous la forme d’un produit artisanal exclusif. Il obéit aux standards du bio et est certifié UEBT, label garantissant l’absence de produits chimiques dans la culture et la valeur sociale de son processus de transformation.

Patchouli : de la feuille à l’essence

Cacaotée, terreuse, boisée, animale, verte, humide : telle est la signature olfactive de l’essence de patchouli que Symrise Madagascar tire des feuilles de Pogostemon cablin. Envoûtante, elle a intégré la palette des parfumeurs du groupe en 2023. 

Pour Madagascar, le patchouli est une plante en or. En agroforesterie, il se révèle comme le meilleur allié de la vanille, du cacao et des caféiers. Le petit arbuste est planté par bouturage à partir du mois de mai, lorsque les températures se rafraîchissent. Sept mois plus tard a lieu la première récolte, puis trois ou quatre autres chaque année, toujours réalisées manuellement et au petit matin, par des femmes. 

Après la récolte, les rameaux sont mis à fermenter pendant quelques jours. En amont, les femmes ont veillé à égaliser les tiges à la machette afin de limiter la présence d’air durant la fermentation. Cette phase est cruciale : en condition anaérobie, le taux de patchoulol se modifie. Sous l’effet de la chaleur, le patchouli développe de puissantes facettes animales. Vient ensuite le séchage, toujours à l’ombre, car le patchoulol s’évapore au soleil.

L’élaboration de cette essence entièrement traçable a nécessité plus de 200 essais afin d’accorder les parfumeurs et les experts de terrain. La durée idéale de vapodistillation a finalement été fixée entre cinq et neuf heures selon que l’on distille les tiges (2 % de rendement) ou uniquement les feuilles (4 %). Le taux de patchoulol obtenu atteint environ 30 %, un très bon résultat.

Certifié UEBT, le patchouli malgache se distingue également de son concurrent indonésien par des procédés de transformation respectueux. Sur la Grande Île, la distillation s’effectue en acier inoxydable (iron free), ce qui rend inutile l’étape d’acidification à l’acide citrique habituellement destinée à éliminer le fer de l’essence. Celle-ci est par ailleurs recueillie exclusivement dans des bouteilles en verre, garantissant l’absence de phtalates.

Visuels : © Symrise / Romain Bassenne

Wadi Dawkah : Renaud Salmon & Jérôme Epinette

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La journaliste new-yorkaise Mary Honkus discute avec Renaud Salmon, Chief Creative Director d’Amouage, et Jérôme Epinette, parfumeur chez Robertet, de leur dernière création, Love Hibiscus. Rencontrés à New York il y a une décennie, les deux créateurs ont noué des liens autour de leur passion commune pour l’art de la parfumerie. Leur collaboration a abouti au lancement de ce floral gourmand, qui célèbre l’héritage omanais et réinvente l’utilisation de l’encens.

Ce podcast est disponible uniquement en anglais.

Photos : DR

Les Grands entretiens : Thando Hopa & Olivier Bachelet (Mane)

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Activiste culturelle, juriste et mannequin, Thando Hopa échange avec Olivier Bachelet, directeur marketing Europe de Mane, autour des liens entre parfum, représentation et mémoire olfactive. Ensemble, ils interrogent la manière dont les cultures façonnent notre rapport aux odeurs, le rôle de l’industrie dans la valorisation des patrimoines immatériels et les conditions d’une représentation plus juste, de la création jusqu’à la chaîne d’approvisionnement.

Un entretien mené par Clément Paradis.

Ce podcast est disponible en anglais uniquement.

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L’encens, trajectoires d’une matière ancestrale

Matière millénaire ayant accompagné les évolutions du parfum, l’encens trouve dans la modernité une place nouvelle, jusqu’à devenir l’une des voix les plus actuelles de la parfumerie contemporaine de niche. Sa trajectoire reflète les mutations tant esthétiques que culturelles d’une industrie en perpétuelle renaissance.

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À la fin du XIXe siècle, la parfumerie occidentale bascule dans une nouvelle ère et trouve la voie de la modernité. L’arrivée des premières molécules de synthèse – la coumarine, les ionones, la vanilline, les muscs nitrés, puis un peu plus tard les aldéhydes – bouleverse le secteur et lui offre un vocabulaire olfactif inédit, affranchi des limites botaniques. Pour la première fois, les parfumeurs peuvent construire des abstractions, des accords qui ne renvoient plus aux éléments de la nature. Dans ce nouveau paysage, l’encens n’est plus en odeur de sainteté, l’époque délaisse son aura liturgique. Le XXe siècle qui s’ouvre rêve de formes géométriques et de notes stylisées, reflets d’émancipation, de culte technologique et de progrès. La parfumerie tourne le dos aux traditions sacrées pour exalter un luxe hédonique.

L’encens persiste toutefois dans les compositions, mais passe en coulisse pour devenir un outil technique au service d’une parfumerie en quête de nouveaux langages. Ainsi, la matière, utilisée sous forme d’huile essentielle ou d’absolue, trouve un terrain inattendu dans les floraux aldéhydés. No22 de Chanel (Ernest Beaux, 1922) en offre l’un des plus beaux exemples. Dans ce bouquet de fleurs blanches à l’éclat platine, quelques touches d’encens se fondent dans les résines et les aldéhydes aériens. Cette fonction se retrouve plus tard chez Estée Lauder avec Estée (Bernard Chant, 1968), floral cristallin à la propreté immaculée, et se prolonge dans les grands ambrés du siècle, qui traduisent un goût prononcé pour un Orient rêvé. Dans Shalimar de Guerlain, en 1925, l’encens se mêle à la vanille et aux notes balsamiques pour en accentuer la profondeur. Dans Youth-Dew d’Estée Lauder (Joséphine Catapano, 1953), il appuie l’accord épicé et lui donne un relief résineux. En 1977, Jean Amic, Jean-Louis Sieuzac et Raymond Chaillan poussent cette dynamique plus loin avec Opium d’Yves Saint Laurent : la matière y introduit une tension qui soutient l’intensité du parfum et décuple sa présence.

Entre deux mondes
En 1983, les deux premiers parfums d’Amouage, Gold Woman et Gold Man, composés par le créateur français Guy Robert, prolongent cette esthétique tout en lui offrant une résonance nouvelle. Le bouquet floral aldéhydé, ample et raffiné de Gold Woman, se pose sur un fond ambré poudré où l’encens apporte sa clarté minérale. Ce dialogue équilibré entre les codes de la grande parfumerie française et une matière emblématique du Moyen-Orient annonce déjà la voie que la maison empruntera. Bientôt, l’énergie flamboyante des années 1980, habitées par le goût des drames et des certitudes, que traduisent des fragrances démonstratives et des sillages puissants, claquant comme des portes, laisse place à d’autres désirs, plus introspectifs, voire spirituels, et moins matérialistes. Ainsi, les années 1990 participent à rendre à l’encens ses lettres de noblesse. En cette fin de siècle, Serge Lutens inaugure sa parfumerie imprégnée des traditions du monde arabe et lance, parmi une poignée d’œuvres majeures, Encens et Lavande (Christopher Sheldrake, 1996).

Ce pont entre Orient et Occident résonne comme le point de départ d’une ruée vers l’encens. En 1999, il symbolise le passage vers un nouveau millénaire, qui inquiète autant qu’il fascine, dans Passage d’enfer de L’Artisan parfumeur (Olivia Giacobetti). L’année suivante, l’Unesco inscrit au Patrimoine mondial la « Terre de l’encens », située dans le sultanat d’Oman, alors que la parfumerie explore et revendique pleinement l’ingrédient. Cette résurgence répond à l’essor fulgurant de la niche et des collections privées des grandes maisons, qui s’émancipent des tendances de la distribution sélective – autrement dit des parfums gourmands et fleuris fruités candides –, ainsi qu’au nouveau tropisme moyen-oriental. Dès lors, la matière, devenue trendy, descend dans la rue. Comme des garçons lui consacre une collection entière en 2002, dont le remarqué Incense Avignon composé par Bertrand Duchaufour. En 2004, avec Bois d’argent de Dior (Annick Menardo), l’encens s’immisce au cœur d’un bloc d’iris, de musc et d’Ambroxan. La même année, il s’affirme plus nettement dans Bois d’encens (Michel Almairac), l’une des premières fragrances de la collection « Armani Privé » de Giorgio Armani. Au fil du temps, cette dynamique ouvre la voie à une véritable constellation de propositions.

Certaines maisons, comme Serge Lutens ou Comme des garçons, poursuivent leur exploration de l’encens sous des angles toujours renouvelés ; d’autres, telles que Byredo, Trudon, Parfum d’empire, Guerlain ou Filippo Sorcinelli, en redessinent tour à tour les contours. Une nouvelle génération de marques, à l’instar d’Olibanum ou de Chapel Factory, s’est même bâtie autour de cette matière, signe de l’ampleur de la fascination contemporaine qu’elle exerce. Un engouement loin d’être anecdotique, qui raconte quelque chose de notre époque.

Langage et patrimoine vivant
Dans un monde saturé de stimuli artificiels, les résines semblent offrir un ancrage qui rassure et recentre. Elles convoquent une mémoire universelle, faite de bois chauffés, de fumées sèches, d’espaces clos, que chacun reconnaît sans même besoin de références religieuses.

​​La Gen Z y trouve des effluves qui tranchent avec les accords sucrés de l’adolescence. L’encens répond également à ce désir de densité et d’affirmation, de matière palpable, parfois brute, qui a porté la parfumerie de niche. Ce mouvement de bascule coïncide, à partir des années 2000, avec une autre dynamique : l’essor du marché du Moyen-Orient devient déterminant pour les marques européennes, qui s’ouvrent davantage à des traditions olfactives jusque-là peu explorées. L’exemple le plus révélateur demeure l’oud, matière emblématique de la région, dont les interprétations occidentales vont multiplier les ponts entre deux cultures du parfum longtemps séparées. Cette rencontre transforme les standards de l’industrie du parfum et façonne un goût mondial marqué par des signatures plus denses. Au sein de ce paysage, les maisons du Moyen-Orient trouvent un terrain inédit pour s’exporter. Leur culture du parfum, longtemps confidentielle hors de la région, entre en résonance avec une esthétique désormais familière, et certaines marques gagnent une audience internationale nouvelle.

Parmi elles, Amouage, née à Oman, occupe une place à part. Aux côtés de la rose et de l’ambre gris, l’encens fait partie des ingrédients signature de la maison, qui célèbre toutes ses amplitudes à travers de nombreuses créations. Dans Epic Woman (Cécile Zarokian, 2009), il dessine une ligne sèche au cœur d’un bouquet de roses et de jasmin, sur un fond boisé opulent ; Lineage (Karine Vinchon-Spehner, 2023) en révèle une facette plus claire, presque minérale, portée par des épices fraîches ; avec Purpose (Quentin Bisch, 2023), l’encens explore toute sa dualité, d’abord dans une ouverture vive, puis dans une densité plus sombre, charpentée par des bois puissants ; dans Guidance (Quentin Bisch, 2023), l’ingrédient maintient l’équilibre d’un accord de poire, de rose, de noisette et de santal crémeux. La relation forte à ce patrimoine vivant s’exprime aussi dans des formes plus traditionnelles, à travers des attars comme Luban Al Akhdar (Quentin Bisch, 2025), où il se fait aérien, porté par des accents hespéridés et aldéhydés, tandis que la myrrhe et le labdanum en rappellent l’ancrage terrestre. Matière de profondeur et de contraste, l’encens accompagne chaque transformation de la parfumerie, comme l’illustrent aujourd’hui les créations Amouage.

Conception et direction des partenariats : Mathieu Chévara
Réalisation : Eléonore de Bonneval
Vidéastes : Ateeb Ali, Mulook Albalushi
Montage : Jean-Philippe Derail
Sound design : Perfecting Sound Forever
Title design : Vianney Bureau, Mikaël Charbonnier
Amouage : Renaud Salmon, Andras Komar, Dominique Roques, Matthew Wright, Rayyan Alabdullatif
Remerciements : Arielle Lauze.

Smell Talks : L’art de la création indépendante

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Le premier compose des fragrances, le second sélectionne des matières premières naturelles d’exception. Marc-Antoine Corticchiato, parfumeur et fondateur de Parfum d’empire, et Olivier Maure, gérant des sociétés Accords & Parfums et Art & Parfum, expliquent comment ils réinventent les codes de la parfumerie indépendante en alliant liberté créative et excellence technique.

Une table ronde enregistrée lors de la Grasse Perfume Week 2025 et animée par Sarah Bouasse.

Photos : DR

« Roses & Pivoines » : le parfum des fleurs mis à l’honneur aux Châteaux de Malmaison et Bois-Préau

À travers un parcours réunissant des œuvres de Pierre-Joseph Redouté et de l’artiste contemporain Thilo Westermann, enrichi de créations olfactives, le musée national des Châteaux de Malmaison et Bois-Préau rend hommage à la passion botanique de Joséphine.

Le château de Malmaison, demeure de Joséphine de Beauharnais et de Napoléon Bonaparte sous le Consulat, vient d’être restauré afin de retrouver l’esprit du Second Empire. Cette restauration permet de redécouvrir l’importance accordée par Joséphine aux jardins et au dialogue entre architecture, paysage et botanique. Le musée national des Châteaux de Malmaison et Bois-Préau s’inscrit ainsi dans un patrimoine dit « vert », indissociable de l’histoire du lieu. Passionnée de botanique et d’horticulture, Joséphine avait fait de Malmaison un véritable laboratoire végétal, réunissant des plantes rares venues du monde entier et développant l’une des plus remarquables collections de roses de son époque. Les jardins de Malmaison présentent aujourd’hui environ cinquante variétés de la fleur, rappelant l’influence majeure que le domaine exerça sur l’histoire de la rose au début du XIXe siècle.

L’achèvement des travaux est aujourd’hui l’occasion de mettre en valeur ce patrimoine à travers plusieurs volets. Le domaine célèbre tout d’abord le baptême de la rose « Malmaison », créée spécialement pour l’événement par la Maison Guillot, perpétuant ainsi le lien historique entre le château et l’art de la rose. Cette mise en lumière se poursuit avec l’exposition « Roses & Pivoines », présentée du 13 mai au 3 août au château de Bois-Préau. Elle rend hommage à Joséphine et à sa passion pour la botanique en mettant en regard les œuvres de Pierre-Joseph Redouté (1759-1840), dont l’Impératrice avait fait son peintre attitré dans ce domaine, et les créations de l’artiste contemporain allemand Thilo Westermann.

Enfin, l’exposition propose une approche olfactive destinée à apporter une dimension sensible au discours scientifique des commissaires. La création des parfums et des dispositifs a été coordonnée par Ines Chatelain Duval en partenariat avec l’ESPC (École supérieure du parfum et de la cosmétique). Des élèves de troisième et quatrième année ont ainsi créé des accords parfumés, l’un à la rose et l’autre à la pivoine, inspirés par l’histoire des lieux et le dialogue entre Redouté et Thilo Westermann. Un jury a désigné deux équipes lauréates, une pour chaque fleur. Les parfums, Rose de l’impératrice et Pivoine des îles peuvent être découverts dans la dernière salle de l’exposition, grâce à des dispositifs en forme d’éventail conçus par la designer olfactive Carole Calvez en partenariat avec le designer Martin Blanchard.
La rose de Damas peut également être sentie sous forme d’essence et d’absolue, ainsi qu’une reconstitution d’une eau de Cologne de Suireau Durochereau, parfumeur officiel de Napoléon, dont la formule a été récemment identifiée aux archives nationales.

Exposition « Roses & Pivoines »
Jusqu’au 3 août 2026
Château de Bois-Préau
1 B Av. de l’Impératrice Joséphine,
92500 Rueil-Malmaison

Château de Malmaison
12 Av. du Château de la Malmaison,
92500 Rueil-Malmaison

Smell Talks : Gowé, un ingrédient naturel africain

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Julien Rasquinet, parfumeur senior chez CPL Aromas, et Francesca Bonati, directrice adjointe du développement parfums chez Amouage, s’entretiennent avec Dominique Roques, sourceur d’ingrédients naturels pour l’industrie du parfum depuis plus de 30 ans et auteur du livre Cueilleur d’essences (Grasset), au sujet de l’introduction d’un nouvel ingrédient naturel dans la palette des parfumeurs : le gowé. Cette plante, très populaire en Afrique de l’Ouest, est tantôt consommée pour ses vertus ou brûlée comme un encens. Pourtant, jusqu’à présent, cette matière première n’avait jamais été utilisée en parfumerie contemporaine. Ensemble, ils en retracent le parcours depuis sa découverte jusqu’à la création d’une filière durable, en passant par la validation de son extrait.

Ce podcast est disponible uniquement en anglais.

Photo : Romain Bassenne.

Gowé, un parfum d’Afrique

Très populaire en Afrique de l’Ouest, où il est tantôt consommé pour ses vertus ou brûlé comme un encens, le gowé fait son entrée dans la palette des parfumeurs. Amouage a lancé une initiative en partenariat avec Hamaé, CPL Aromas et Eden Ecosystem. Un extrait singulier a été mis au point à partir de tubercules récoltés de manière traditionnelle dans le nord du Sénégal.

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L’enthousiasme de Julien Rasquinet est palpable : il n’est pas donné à tous les parfumeurs d’assister, aux premières loges, à l’arrivée d’un nouvel ingrédient dans leur palette. Et encore moins un naturel. Dans l’industrie, l’immense majorité des innovations concerne en effet des molécules de synthèse, et plus rarement des matières premières déjà bien connues, revisitées par de nouveaux procédés d’extraction. Mais une variété botanique inédite, cela relève de l’événement. « Le dernier naturel à nous avoir réellement apporté une nouvelle nuance olfactive, c’est la baie rose, apparue il y a trente ans », retrace celui qui signera bientôt pour Amouage un parfum construit autour d’un extrait de gowé – le premier dans son genre, donc. Prévu pour 2027, ce lancement marquera l’aboutissement d’une longue aventure collective inaugurée en 2024 par Renaud Salmon, directeur de création de la maison de parfumerie omanaise Amouage, à la suite de son coup de cœur pour les racines de cette plante et son extrait que lui a fait découvrir Hamath Sall, un jour de pluie à Montmartre. Hamath est devenu depuis un partenaire clé pour cette nouvelle filière avec sa société Hamaé. « C’est l’odeur de l’Afrique », lui avait alors confié ce dernier. Et pour cause : le gowé est omniprésent dans de nombreux pays, dont le Sénégal et le Mali. Consommé en décoction pour ses multiples bienfaits sur le corps et l’esprit, il est également broyé et brûlé comme de l’encens, constituant donc un élément incontournable des cultures olfactives locales.  

Au nord du Sénégal, près de la frontière mauritanienne, le gowé est encore un peu plus que cela. Depuis 2021, il est une source de revenus : les femmes du village – qui sont une vingtaine – vendent leur récolte à la société Hamaé. Celle-ci fournit à Eden Ecosystem la matière brute qui deviendra l’extrait de gowé fournit ensuite à CPL Aromas. Si les femmes du village, comme beaucoup d’autres Sénégalaises, récoltent depuis bien longtemps le gowé pour leur utilisation personnelle, ce virage commercial a transformé une occupation ponctuelle en activité quotidienne, rythmant les journées de chacune et, par là-même, la vie du village tout entier. Chaque matin, en petits groupes, elles parcourent à pied les quelques kilomètres qui séparent les habitations de ce qui passe au premier coup d’œil pour une vaste plaine, parsemée de dattiers du désert et d’acacias. Là, des herbes séchées sur pied, couchées par le soleil et la chaleur – dans la région, les 35 degrés sont monnaie courante – recouvrent presque entièrement le sol. Elles chargent l’air de puissantes notes de foin et de tabac, auxquelles se mêle l’odeur animale des excréments des chèvres et buffles qui viennent paître ici tous les jours sauf pendant la saison des pluies. Car entre juin et octobre, cette plaine se transforme en une immense étendue d’eau, aidant la plante invasive qu’est le gowé à proliférer. Côté aérien, elle élance vers le ciel ces tiges vertes semblables à des petits roseaux tandis que, côté souterrain, elle développe un réseau de racines noires ponctué de tubercules. Ceux que, une fois les pluies passées et la terre séchée, les femmes du village viennent récolter, les teintes vives de leurs vêtements tranchant sur un monochrome couleur de paille. 

La récolte du gowé

Le bêchage, première étape du processus de récolte, exige des coups puissants : il faut entamer le sol aride sur au moins 5 centimètres pour atteindre les racines du gowé. Aminata a l’habitude : elle compte parmi les pionnières du projet et a initié d’autres femmes du village à ces gestes qu’elle maîtrise parfaitement. Après un moment, elle retire la partie métallique de sa bêche pour n’en garder que le bâton, et s’en sert pour frapper les mottes compactes de terre qu’elle a décrochées du sol. Il s’agit de libérer les tubercules qui se trouvent à l’intérieur et de laisser sur place, autant que possible, la terre qui les recouvre. Car quelques heures plus tard, les quelques kilos qu’elle aura amassés seront transportés plus loin, juchés sur sa tête dans une bassine, pour être brûlés. Les tubercules du gowé sont difficilement inflammables : cette seconde étape les débarrassera des autres parties de la plante – racines, tiges – qui s’y accrochent encore. 

À 1 kilomètre de la plaine, le sable a remplacé les herbes sur le sol. À l’aide du bâton de leur bêche, les femmes frappent le houppier des arbres pour faire tomber les grandes épines qui parsèment leurs branches. Rassemblées par terre en un lit de combustible, celles-ci accueillent le contenu des bassines que chacune a apportées avec elle. D’un coup de briquet, tout s’embrase. Un panache de fumée blanche s’élève entre les arbres tandis que les femmes écartent du feu, au fur et à mesure, les tubercules devenus plus noirs encore. 

Une fois refroidis, ceux-ci sont ramassés, réunis dans une bassine et lentement déversés dans une autre, permettant au vent d’évacuer les cendres et le sable. L’opération est répétée deux fois, sous un soleil quasiment parvenu au zénith. Il est temps de rentrer au village. En fin d’après-midi, le travail reprend au village: le gowé est placé dans de grands mortiers et pilonné à l’aide de lourds bâtons. Si l’opération n’entame pas l’intégrité des tubercules – ceux-ci sont remarquablement durs – elle permet en revanche de séparer ceux qui, parfois, restent assemblés en petites grappes. À la sortie du mortier, le gowé passe dans plusieurs tamis permettant de séparer les petits tubercules des plus gros, répartis dans deux bassines différentes. Le contenu de chacune sera méticuleusement manipulé et observé, afin de débusquer et d’éliminer d’éventuels morceaux de bois ou des cailloux subsistant parmi les précieuses billes noires. 

Le moment du séchage amorce la fin du processus. Sur la terre ocre du village, les femmes étendent une grande bâche de plastique et y déversent le fruit de leur labeur du jour. Étalés sur toute la surface, les tubercules sont laissés au soleil pendant environ une heure, la chaleur excitant leurs effluves boisés et poivrés. Ils sont enfin pesés et mis en sacs de tailles variables – pour chaque femme, 15 kilos représentent à peu près une semaine de travail. C’est la fin d’une aventure et le début d’une autre : acheminés par la route jusqu’à Dakar, les sacs transiteront ensuite par Le Havre avant d’arriver à Forcalquier, dans les Alpes de Haute-Provence, où le gowé qu’ils contiennent sera transformé en extrait. 

De la matière brute à l’extrait

Pour mettre au point l’ingrédient à partir de cette matière brute, Renaud Salmon a misé sur Eden Ecosystem, une société française spécialisée en naturels. Après avoir mené des essais peu concluants par voie de distillation classique puis d’infusion dans l’alcool, c’est finalement une technique moins traditionnelle qui a été retenue pour traiter le gowé : l’extraction aux ultrasons. Peu répandue dans l’industrie du parfum, cette méthode ressemble à une extraction au solvant volatil habituelle, à ceci près que son cycle intègre une cellule émettant des ultrasons. Ces derniers induisent un effet de cavitation dans la matière traitée, c’est-à-dire une modification de la pression au sein des cellules végétales, qui « explosent » et libèrent des molécules odorantes en quantité plus importante qu’avec une extraction classique. Cette technique est devenue le fer de lance d’Eden Ecosystem, en raison de la qualité des profils olfactifs obtenus mais aussi de ses nombreux atouts écologiques : peu énergivore car rapide et réalisée à basse température, elle requiert des solvants peu polluants. 

Une fois la méthode trouvée, le protocole exact restait encore à écrire, soulevant de nombreuses questions. Parmi elles : comment broyer les tubercules, particulièrement coriaces ? Quel solvant employer ? Quels paramètres – de temps ou encore de température – choisir pour l’extraction elle-même ? Quatre mois et quelques 70 essais, menés sur deux échantillons de gowé en provenance de terroirs sénégalais différents, ont été nécessaires pour parvenir à l’extrait de gowé tel qu’il existe aujourd’hui. Ce temps relativement court donne la mesure de l’implication de tous les partis, depuis les équipes R&D d’Eden Ecosystem jusqu’aux bureaux de CPL Aromas où chaque essai réalisé a été évalué, tant sur un plan olfactif que physico-chimique. L’ajout d’un ingrédient à la palette de la société implique en effet de nombreux tests visant à assurer que celui-ci soit à la fois intéressant d’un point de vue créatif et commercial, et conforme à la réglementation stricte qui encadre l’industrie. Chaque essai a ainsi été passé au crible de nombreux critères, de son intérêt olfactif à sa stabilité ; du rendement au coût de revient ou à l’empreinte écologique du procédé employé. C’est cette équation complexe qui a abouti à l’extrait finalement retenu, dont chacun se félicite aujourd’hui qu’il restitue fidèlement – voire, qu’il magnifie – le profil olfactif si complexe du gowé. Au nez, il dévoile des notes boisées et terreuses évoquant le vétiver et le cypriol, des accents de foin et d’immortelle, des inflexions résineuses de myrrhe, mais aussi d’étonnantes facettes de prune et d’abricot secs – et cette complexité va crescendo. « Le gowé se bonifie avec le temps », constate Glenn Moran, directeur de l’innovation chez CPL Aromas. S’il se réjouit de l’arrivée de cet ingrédient exclusif pour ce projet1, il insiste : « Ce n’est pas juste un nouvel ingrédient. C’est une nouvelle histoire, ancrée dans un continent dont la culture est encore peu représentée en parfumerie fine ». Et de rappeler que le travail n’est pas terminé : la société orchestre une analyse méticuleuse de la filière elle-même, pour observer les pratiques humaines et agricoles qui y ont cours, évaluer la pérennité de l’approvisionnement, et tenter de comprendre l’influence du terroir et des paramètres de récolte sur le profil aromatique du gowé. En attendant, Renaud Salmon et Julien Rasquinet peaufinent actuellement la formule d’un parfum qui rejoindra bientôt la collection « Essence ». Inaugurée par Amouage en 2024, celle-ci propose des fragrances dont les concentrés (c’est-à-dire le mélange d’ingrédients odorants) sont infusés pendant six mois avec des copeaux de santal australien. L’éthanol utilisé pour diluer les concentrés est quant à lui maturé, seul, dans des fûts de chêne produits par la tonnellerie Allary en France. Une double infusion et un temps précieux qui permettront au gowé de déployer pleinement son odeur si singulière.

Crédits : Nez média I Directeur de la création et des partenariats : Mathieu Chévara I Réalisatrice : Eléonore de Bonneval I Images et montage vidéo : Gobifilms I Conception graphique et sonore : Marge Design I Musique : « Magnio » de Baba Toumani Keita & Rico Brinx, Cezame Music I Amouage : Renaud Salmon, Andras Komar, Johanna Ratti, Francesca Bonati, Rayyan Alabdullatif I CPL Aromas : Joanne Brown, Rawya Catto, Armelle Jobet, Glenn Moran, Elsa Rahal, Julien Rasquinet I Hamaé : Hamath Sall I Écosystème Eden : Rémi Pulvérail I Remerciements particuliers à Arielle Lauze.

Photos : © Romain Bassenne – Marge Design

  1. L’article mentionnait au départ « l’arrivée de ce premier captif entièrement naturel ». La formulation a depuis été clarifiée afin de mieux refléter la déclaration initiale de l’entreprise. (mise à jour le 18 août 2026) ↩︎

Reportage : Rose réfraction, par Soizic Beaucourt

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En juillet 2025, Soizic Beaucourt, parfumeuse chez Eurofragance et Guillaume Chauvin, photographe membre du collectif Tendance Floue, ont arpenté le Palau de la Musica Catalana, à Barcelone, pour le Portfolio Olfactif du 20e numéro de Nez, la revue olfactive. La première s’est laissée inspirer une fragrance, Rose réfraction, qui imprègne la carte glissée entre les pages de Nez, tandis que le second a traduit ses impressions en clichés. Ce reportage vous propose de déambuler avec eux dans ce lieu historique, qui est à ce jour l’unique salle de spectacle inscrite sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO.

Un reportage réalisé par Guillaume Tesson.

Photos : Guillaume Chauvin / Guillaume Tesson

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