Colloque « Création-recherche en olfaction » à Toulouse : design olfactif, atmosphères primales et cartographies subjectives

Si les rencontres de chercheurs sur l’odorat ont souvent lieu à Paris, c’est la ville rose qui a cette fois-ci accueilli le colloque « Création-recherche en olfaction », du 5 au 7 octobre 2022. Ce premier acte, organisé par Emilie Bonnard et Anne-Charlotte Baudequin, orienté sur les « pratiques et métiers en mutation », s’organisait autour de trois grands axes : l’intrusion de l’olfactif sur le territoire de l’art et du design, le pouvoir des senteurs et les manipulations olfactives, et les métiers de l’olfactif. Vous n’avez pas pu y assister ? Nez vous en délivre une synthèse bien sentie.

Jour 1 :  « L’intrusion de l’olfactif sur le territoire de l’art et du design »

Après un café et quelques chocolatines (sud-ouest oblige !), installons-nous donc dans les fauteuils de la Maison de la recherche de l’Université Toulouse – Jean-Jaurès (Le Mirail pour les intimes). Si le lieu avait déjà accueilli un séminaire d’introduction en 2020 et une journée d’étude en 2021, ce colloque de trois jours se distinguait par sa durée mais surtout par une approche originale, celle de la « création-recherche ». Mêlant pratiques artistiques et approches scientifiques, cette dernière est née en France dans les années 1970, nous rappellent Emilie Bonnard, chercheuse en design, et Anne-Charlotte Baudequin, doctorante en design sensoriel olfactif, du laboratoire Lara-Seppia, organisatrices de l’événement. Orchestrer ainsi un décloisonnement des disciplines permet en effet d’établir un dialogue et une coopération entre théorie et pratique. L’olfaction, qui a récemment connu un regain d’intérêt à la fois dans les sciences et dans l’art, se prête parfaitement au jeu, comme le rappelle le statut du métier de parfumeur, à la fois chimiste et créateur.

Pour cette première journée dans une ambiance tamisée, le thème choisi est celui de l’intrusion de l’olfactif sur le territoire de l’art et du design, entre lieux de conservation, paysages olfactifs, atmosphères sensorielles inédites de temps immémoriaux et cartographie établie par le bout du nez. 

Conserver l’histoire
Isabelle Chazot, présidente du comité scientifique de l’Osmothèque à Versailles, rappelle le caractère pionnier de celle-ci dans la conception du patrimoine olfactif. Fondé par Jean Kerléo en 1990, ce lieu unique en son genre se définit par un triple objectif : préserver et valoriser la mémoire du parfum, avec 5000 compositions conservées dont 800 aujourd’hui disparues ; transmettre et inspirer, autour notamment de conférences olfactives ; rechercher et explorer, pour reconstruire l’histoire de la parfumerie.
Elle évoque également l’ouverture souhaitée de cet espace au grand public, afin de valoriser et de transmettre plus encore la culture olfactive.
Nous pouvons ensuite sentir une sélection de six parfums : le Parfum royal, datant du Ie siècle av. JC, reconstitué par Jean Kerléo notamment à partir de la « recette » confiée par Pline dans son Histoire naturelle, qui évoque 27 ingrédients sans toutefois en donner les proportions. L’occasion de mieux comprendre les difficultés d’une reconstruction de la sorte, entre interprétation, expérimentations et intuition du parfumeur. Cannelle en tête, le mélange est miellé, résineux et épicé comme un vin antique, lequel servait par ailleurs à la conservation du parfum.
Et chaque composition est de même l’occasion d’une évocation historique : de la Fougère royale de Houbigant, signant avec sa coumarine l’entrée dans la parfumerie moderne par ce nouvel accord qui transformera la création masculine, au premier parfum de couturier que constitue Le Fruit défendu des Parfums de Rosine, commandé par Paul Poiret à Henri Almeras ; en passant par In Love Again de Yves Saint Laurent, dans lequel Jean-Claude Ellena reprend un accord rose-cassis déjà utilisé dans First.

Évoquer le paysage
Mais il est déjà temps de ranger nos précieuses mouillettes embaumées pour écouter Clément Paradis, docteur en esthétique et sciences de l’art, enseignant à l’université Sorbonne Nouvelle et rédacteur pour Nez, nous parler de l’espace dans la parfumerie contemporaine. Car si la notion de paysage n’a pas toujours eu sa place dans l’histoire des parfums, qui portaient historiquement des noms de plantes, elle émerge cependant peu à peu, comme en témoignent Le Jardin de mon curé et À travers champs de Guerlain, Chantilly de Houbigant ou encore Fidji de Guy Laroche, signe que le parfumeur apprend à moduler la distance à laquelle il se pose par rapport à son objet. D’où la question : comment celui-ci s’empare-t-il de l’espace ? Pour mieux le comprendre, on nous distribue une mouillette de Swing Feather de la jeune marque Nolença. Patrice Revillard, qui l’a composé, intègre le paysage toulousain dans son intention créative et évoque la ville rose par sa violette emblématique. Clément Paradis distingue dès lors trois manières de signifier le paysage en parfumerie : cette première, qu’il qualifie de symbolique ; une approche iconique, par des représentations analogiques détachées de la nature représentée ; et enfin l’indice, qui porte une trace. Pour mieux comprendre cette dernière, passions à la deuxième mouillette : il s’agit de Corsica Furiosa de Marc-Antoine Corticchiato pour sa marque Parfum d’empire, désigné par le parfumeur lui-même comme un « parfum-paysage », celui du maquis corse. Avec trois extraits différents de lentisque dans la formule, le flacon contient une trace physique de la Corse où la plante est très présente.

Exposer le design olfactif
Dans un froissement de touches parfumées, le public accueille ensuite Clara Muller, h​istorienne et critique​ d’art​, commissaire d’exposition​ indépendante et rédactrice elle aussi pour Nez. Elle nous parle de design olfactif et en particulier de l’exposition « Living with Scents » qui s’est tenue au Museum of Craft and Design de San Francisco, entre février et juin 2022, et dont elle a pensé l’organisation. Pour comprendre comment les designers conçoivent des objets permettant une intégration de la pratique olfactive dans l’expérience des individus, cinq sections ont été mises en place. La première, nommée « Ways of Sensing » se penche sur l’attention contemplative aux odeurs, avec des œuvres comme L’Ascentium de Charline Ronzon-Jaricot, un dispositif en verre chauffée par bougie, où il est nécessaire de prendre le temps pour essayer de comprendre la structure cinétique du parfum. « Nose Meet the Eye » quant à elle se concentre sur une approche sensorielle des objets inventés : ainsi, Kaja Solgaard Dahl, allie forme, matière et olfaction pour imaginer les paysages de la Norvège dans Norwegian Notes. Dans la section « The Scent of Care », les odeurs sont employées pour leur influence sur l’état de l’utilisateur : Ode de Lizzie Ostrom constitue ainsi une sorte de réveil olfactif rappelant aux personnes atteintes d’Alzheimer qu’il faut manger en libérant aux heures des repas des effluves alimentaires censés stimuler la faim. « A Scented Art of Living » explore le sentiment de plaisir que peuvent provoquer les odeurs à travers le parfumage des objets du quotidien. Le travail ScentClock de Patrick Palcic, qui propose une mesure du temps par le biais de l’olfaction, questionne ainsi la prédominance du visuel en Occident, et propose une nouvelle manière d’appréhender le monde. Dernière section, « Spray it Don’t Say it » expose la manière dont les odeurs peuvent se faire médiatrices pour réinventer la manière qu’on a de communiquer entre nous et avec des non-humains. Illustration exemplaire, l’Olfabet de Peter de Cupere est un projet de lecture par l’olfaction comme alternative au braille pour les aveugles. En accrochant ensemble différents éléments, on formerait ainsi des mots, puis des phrases.

Ce petit chemin qui sent la noisette
Anne-Charlotte Baudequin nous emmène en balade, ou plus exactement en flânerie sensorielle. Dans cette « réflexion sur les manières de sentir l’habiter », elle nous propose une respiration des atmosphères, qui unit le marcheur avec le sol du petit chemin des plantes sauvages et comestibles du village de Berrac dans le Gers.
Une manière de revenir à l’immédiateté, à l’expérience dans une démarche phénoménologique comme l’a théorisé le philosophe Maurice Merleau-Ponty. Cette approche subjective, où fusionnent les impressions sensibles, interroge aussi sur la pratique scientifique elle-même, montrant que le critère d’objectivité peut parfois limiter le champ de recherche. 

Atmosphères primales
Après la proximité des chemins campagnards, rendez-vous dans les atmosphères primales, où nous n’existions pas encore. Edwige Armand, enseignante-chercheuse à l’INP de Purpan, nous propose une expérience de pensée construite sur des données scientifiques (gaz présents pendant la période, température, quantité d’eau disponible, de végétation, ….) et prévisions du GIEC, aboutissant à la reconstruction spatio-temporelle de durées difficilement appréhendables pour l’humain – quand les paléoclimatologues parlent en millions d’années, nous avons du mal à en prendre conscience. Ce dispositif permet de faire vivre l’expérience d’atmosphères où l’humain n’était pas et de celles à venir qu’il a d’une certaine manière façonnées. Ce dispositif permet de faire vivre l’expérience d’atmosphères où l’humain n’était pas mais aussi de celles à venir, qu’il a d’une certaine manière façonnées. Dans ce dernier cas, l’idée n’est pas de moraliser « l’espèce coupable-innocente qu’est Sapiens », mais de faire vivre une expérience physique riche qui permette d’amplifier notre conscience du futur. Sans cela, note la chercheuse, les millions d’années ne sont qu’idées intellectuelles trop abstraites que  l’esprit humain a du mal à imaginer. Entre l’irrespirabilité et la surrespirabilité, les mouillettes qui circulent nous emmènent sur des territoires parfois sans oxygène, toxiques : la période orange, chaude, s’offre olfactivement dans un mariage de soufre, de poivre, de girofle, à l’odeur de combustion; tandis que la blanche véhicule un vent de fraîcheur à base de menthe fraîche et poivrée, d’eucalyptus et de gingembre. Elles s’accompagnent d’une construction sonore signée Thierry Besche, amplifiant la plongée dans ces échelles temporelles qui nous dépassent infiniment. 

Map to the smells
Retour en milieu familier avec la cartographie des couleurs et des odeurs imaginée par Patrick Barres, professeur en arts appliqués et arts plastiques de l’Université de Toulouse et Delphine Talbot, chercheuse en arts et design à l’Université de Toulouse et artiste-designer. Tous deux ont constitué une base de données colorielle et olfactive, sollicitant chercheurs, designers, coloristes et parfumeurs. La carte obtenue instaure de nouveaux mondes, avec ses polarités propres, localisant des îlots d’odeurs. Elle relève de ce que les deux intervenants ont appelé l’ « ethno-poïétique », mêlant ethnographie et poïétique (étude des potentialités d’existence), construite en plusieurs étapes : observation, traduction, classification, cartographie, intégration des cultures…

À l’issue de ces présentations, une table ronde dirigée par Anaïs Belchun et Sébastien Cassin met en dialogue les intervenants de la journée. Il est question de la distinction entre parfum et odeur, entre intentionnalité, composition, métier et portabilité.
La journée, déjà bien remplie, se termine en douceur : après une cueillette d’odeurs sur le site de l’Université, vernissage de l’exposition « À vue de Nez » où l’on assiste à la représentation de Clémence Millet, « Le Cabi’nose ».

Clara Muller présentant l’exposition « Living with Scents » du Museum of Craft and Design de San Francisco

 Jour 2 : « Pouvoir des senteurs et manipulations olfactives : sommes-nous manipulés par les senteurs ou est-ce nous qui les manipulons ? »

Après avoir participé à un atelier (au choix : panier des senteurs, graphies d’odeurs ou thérapeutique olfactive), nous rejoignons l’amphithéâtre et ses fauteuils toujours aussi moelleux. 

Réflexions esthétiques
Manipuler les odeurs pour les intégrer à des œuvres est l’un des exercices qui lie l’artiste Julie C. Fortier à Olivier R.P. David, enseignant-chercheur en chimie organique à l’Institut Lavoisier de Versailles et rédacteur pour Nez. Recherche de molécules pour la création d’un parfum ultra-éphémère, expérimentations autour de l’androsténone à la variabilité perceptive interindividuelle extrême, définissant si l’on aime ou non la truffe noire, travail autour d’une rivière de perles géante brisée sur le sol, étude de la cristallisation et approche plastique des molécules pour l’installation « Le jour où les fleurs ont gelé »… Artiste et chimiste ont ainsi travaillé main dans la main. Pour le projet d’odorisation de la gare d’Antonypôle, pensé sur un rythme en huit temps et huit lieux, ils ont même cherché à développer des nouveaux ingrédients qui rappellent le passé agricole de la ville : nous découvrons ainsi des magnifiques absolues de cresson, de fanes de carotte, ou encore de pollen multifleurs à l’odeur de biscuit au beurre. Julie C. Fortier nous fait part de ses recherches pour l’odorisation du Grand Paris sur un rythme circadien, où les odeurs pourront permettre de créer des liens entre les personnes dans le métro, afin qu’il devienne un lieu de rencontre… Une perspective qui changerait le visage des attentes sous des lumières blafardes !

L’influence de l’odeur des croissants chauds
Asma Djebbi et Rihab Chaouch nous parlent ensuite de marketing olfactif et de la compréhension de l’effet de l’odeur sur le comportement humain. Car, si l’odorat ne connaît qu’un faible investissement culturel, on sait qu’il s’agit pourtant de la sensation humaine la plus marquante. À partir d’études visant à savoir si un parfum diffusé est stimulant ou relaxant et s’il soulève des souvenirs et associations spécifiques, on détermine ainsi de quelle manière il peut inciter à l’achat. Un levier marketing prometteur, de plus en plus mis en place par les magasins qui visent l’expérience spatiale totale.

Data smeller
Le parfum intègre aussi de nouveaux domaines, comme celui du numérique. Anne-Charlotte Baudequin et Marisella Pacheco explorent ces nouvelles manières de voir le monde et d’en faire l’expérience, autour de la numérisation des odeurs : s’agit-il d’un fantasme lointain ? S’agit-il de recopier purement et simplement le réel ? Parmi les pistes de perception des odeurs à distance, on peut imaginer la création d’implants olfactifs similaires à ceux des malentendants, en travaillant sur les sensations olfactives créées par l’électricité : certaines fréquences de courant provoquent, en effet, des perceptions tantôt florales, tantôt sucrées… Les intervenantes rappellent cependant que sentir n’est pas qu’une question de stimuli mais aussi de mouvement, et invitent à approcher la sensorialité de manière intégrale ; et surtout de ne pas penser l’expérience numérique comme une pure copie, une répétition du réel : elle se révèle en effet plus riche quand on la pense comme créatrice, source de nouvelles expériences. 

Environnements olfacto-auditifs
Roxane Bartoletti, doctorante en psychologie cognitive expérimentale à l’Université Côte d’Azur, se penche sur les liens entre environnement olfacto-auditifs et vieillissement démographique. Elle a cherché à étudier l’impact cognitif des musiques et des odeurs sur la concentration, chez les personnes jeunes et âgées. Odeurs et sons partagent en effet de nombreux points communs, parmi lesquels des zones neuronales communes, une influence sur le comportement mais aussi nombre d’idées reçues. On dit ainsi que la musique classique aide à la concentration, que certaines musiques calment, d’autres réveillent, de la même manière que certaines odeurs sont qualifiées de stimulantes, d’attirantes ou encore d’apaisantes, à l’image bien connue de la lavande. Mais, souligne la chercheuse, ces effets dépendent de notre expérience individuelle : si nous avons associé la lavande à de mauvais souvenirs au cours de notre histoire personnelle, elle nous rappellera à ceux-ci. Pour imaginer utiliser odeurs et musiques afin de modifier le comportement des individus, par exemple à des fins médicales, il est donc nécessaire de penser leur personnalisation, c’est-à-dire de prendre en compte les préférences de chacun. 

Psychanalyse du nez
Transition parfaite avec Nathalie Faure, doctorante en psychologie à l’Université Côte d’Azur, qui nous livre l’état de ses recherches sur la prise en compte de l’olfaction dans la construction psychique du sujet. Remarquant en effet le peu de références à l’odorat dans la psychologie analytique, mis en exergue par Annick le Guérer, suite à un jugement de Freud qui le qualifie de « sens animal ». La chercheuse démontre pourtant le fort potentiel d’une intégration de la question olfactive dans l’approche psychologique : le bébé, dont l’odeur est d’abord extrêmement proche de celle du liquide amniotique, se dirige instinctivement vers celle-ci qui émane des glandes de Montgomery. L’odeur a ainsi le rôle de guide, mais vient aussi discriminer l’autre (si je le sens, c’est qu’il n’est pas moi) dans un rapport ambivalent : elle nous rappelle notre séparation originale et donc notre solitude, l’union perdue à la mère, mais par le même coup elle est le signe de notre relation à l’autre. L’odeur prend la forme d’une quête désirante et interroge notre rapport au parfum, entre esthétique et hédonisme.

La table ronde annonce de même notre séparation avec ce cocon amphithéâtral initiatique. Pauline Munoz y lance la thématique du care, et de l’importance de l’odeur dans le soin, dans une période où les pertes olfactives nous ont fait réaliser l’importance de ce cinquième sens.
Le spectacle « Un Parfum d’enfance » mis en œuvre par la Compagnie Vortex, nous attend pour clôturer la journée. 

Anne-Charlotte Baudequin présentant le travail des jeunes chercheurs

Jour 3 : « Les métiers de l’olfactif : d’une pratique à l’autre, les mutations à l’œuvre »

Troisième et dernière journée à l’université toulousaine, après de nouveaux ateliers olfactifs, sont  évoquées les mutations des métiers de l’olfactif face au nouveau paradigme de la parfumerie et du statut du parfumeur, passant de prêtre à magicien, d’alchimiste à maître gantier, puis de médecin à créateur. 

Itinéraire d’un Nez bien élevé
Clara Muller nous présente d’abord une revue qui a l’air tout à fait passionnante : tiens, mais c’est Nez, quelle surprise ! De la naissance d’Auparfum en 2007 à celle de la revue souhaitant proposer une nouvelle manière de conter le parfum, neuf ans plus tard, en passant par Le Grand Livre du parfum et les ouvrages divers et variés à retrouver sur notre boutique en ligne (Les Cent onze parfums qu’il faut sentir avant de mourir, Nez + LMR Cahiers des naturels, Parfums pour hommes, Les Dispositifs olfactifs au musée…), en passant par les événements olfactifs et expositions internationales, jusqu’au lancement récent des podcasts, tout est passé en revue. 

Le nez à la régie
Après l’éditorial, c’est au tour du métier de régisseur olfactif d’être présenté, à travers l’expérience de Pierre Bénard et de sa société Osmoart, aux activités diverses d’éducation, d’expertise des naturels, de création, et de « air design ». Le parfumeur nous présente ainsi sa vision de la création et ses travaux sur des matières premières comme les fractions d’huile essentielle de carotte avec l’aide de Frederic Badie de Payan Bertrand. Il imagine l’odeur de la girafe (un cheval à long cou), du zèbre (un cheval rayé) et du fantôme qui a fait l’objet de deux expositions – dont on vous parlera bientôt plus en détail… Pierre Bénard revient également sur le parfumage riche en émotions d’un concert d’Alain Bashung, sur l’odorisation de villes entières comme Conques, sur un concert de La Mer de Debussy. Chaque lieu et chaque projet présente ses propres contraintes, demande une expertise complexe permettant de s’adapter aux attentes et conditions, et rend nécessaire l’invention d’une notation scénographique du langage approprié permettant de modéliser le spectacle : il proposera ainsi une formation à la scénographie olfactive en mars 2023. Pierre Bénard nous offre enfin à sentir une création en cours autour de la tubéreuse, à laquelle on souhaite avec confiance de bientôt voir le jour. 

Le nez sur les planches
Nous explorons ensuite la scénographie olfactive avec la parfumeuse Laurence Fanuel de l’atelier Rosa Rose à Grasse, qui revient sur ses quinze années de création de scénographies et d’œuvres olfactives. L’odorat, sens de survie dans la nature, est pour elle trop peu pris en compte dans l’art théâtral : il ne s’agit pourtant pas seulement d’y réciter un beau texte, mais de faire vivre une expérience physique, souligne-t-elle. D’où l’importance du travail de l’acteur sur les cinq sens, d’autant plus lorsqu’on sait que 93% de la communication est non-verbale. Odoriser permettrait de mieux se souvenir du spectacle, de susciter l’inconscient, d’aider à suggérer le temps qui passe, en couvrant plusieurs niveaux de conscience. Pour figurer La Bête, une pièce de théâtre créée par Violaine de Carné, elle a ainsi imaginé cette odeur bestiale, grasse, avec des notes d’urine, puis celle d’une rose piquante, et enfin celle du propre, correspondant à différents moments de la pièce. 

Un nez dans la ville
Emilie Bonnard évoque la mutation du métier de designer vers l’olfactif. Si, dans l’imaginaire collectif, le design relève du dessin et donc de la vue, il ne s’y réduit pas, mais désigne surtout un plan, un projet. Le design olfactif serait ainsi la conception de projets liés au parfum ou aux senteurs. Loin d’être accessoire, il permet notamment de prendre en compte des populations habituellement exclues de l’espace public (malvoyants, ne parlant pas la langue…). Entre projets d’éclairage public olfactif en Chine, mise en odeurs de Montauban et plus familières visites olfactives de musées, le design olfactif s’inscrit dans la dématérialisation progressive des objets notée par Raymond Guidot dans son Histoire du design 1940-2000. Si la dématérialisation par les ondes n’est que fictive (nécessitant le stockage dans d’immenses data centers), les odeurs pourraient, elles, contribuer à une transition écologique. En s’introduisant dans notre corps, les odeurs changeraient notre représentation du monde : l’humain ne se situe plus au centre, mais devient un maillon, un nœud, faisant le lien microcosme et macrocosme.

Nez tout frais
Le temps de digérer ces nouvelles perspectives et d’engloutir un repas méridien, nous retrouvons notre espace consacré à la présentation de différents projets prometteurs de jeunes chercheurs.
Angèle Luccatio a travaillé sur l’anosmie en cherchant à créer un outil de rééducation olfactive composé de combinaisons synesthésiques de l’alimentation. Un chef pourrait ainsi élaborer des plats autour des textures, afin de redonner une forme d’appétence aux anosmiques, puis un kit de cuisine  serait proposé afin de reproduire l’expérience chez soi.
Jeanne et Elia Chiche ont quant à elles présenté « Olfacto gyneco », une démarche d’information et de vulgarisation visant à se familiariser avec les nombreuses odeurs de la vulve, trop souvent sources d’inquiétude, de gène, de stigmatisation et constituant encore un sujet très tabou. Leur idée est de proposer une classification qui permettrait de mieux identifier les odeurs intimes et de les suivre à travers un carnet d’auto-olfaction.
Agathe Jerome nous expose l’idée de sa « tisane à respirer », une peluche olfactive créée pour pallier les insomnies qui touchent 25 à 50 % des enfants. Puisque la tisane peut troubler le sommeil par ses vertus diurétiques, c’est sous une forme olfactive de verveine que l’imagine la chercheuse. Les feuilles seront placées au centre d’une peluche sous les traits d’une jolie sorcière, choisie pour son rapport aux plantes à parfum, ses pouvoirs magiques et sa vie nocturne, et qui serait déclinable en différentes odeurs et couleurs.
Penchons-nous sur les odeurs détestées par des générations avec Cécile Beulet : c’est le cas du clou de girofle, associé au dentiste. Partant du principe que cette épice partage avec la vanille son principal composant, l’eugénol, elle a l’idée de créer une géométrie urbaine visant à « vulgariser le domaine de la création olfactive ». La structure représentant un giroflier, constituée de triangles qui s’imbriquent, contient des odeurs de clou de girofle, de fleur et feuille de giroflier, mais aussi de vanilline (que l’on peut obtenir en modifiant les molécules odorantes de ces matières premières) et de cannelle (qui contient, elle aussi, de l’eugénol).
Anissa Sahli s’est quant à elle intéressée à l’iris et propose un parcours immersif entre mythologie, botanique et imaginaires. Elle imagine ainsi une muséographie autour de cette fleur, en mettant le visiteur à la place du rhizome, traversant différentes salles thématiques et parfumées pour aller des racines jusqu’au parfum, dans une expérience multisensorielle et éducative.
D’éducation il est question aussi avec le projet de Laurine Halas, qui nous présente un livre pour enfant à double lecture, à la lumière et dans le noir : Méline l’abeille, mission marjolaine ! Un ouvrage qui mêle narration, toucher et odorat, où il faut utiliser ses mains dans la version nocturne, pour retrouver le chemin de la ruche jusqu’à la marjolaine, et qui diffuse le parfum de cette dernière pour créer une ambiance propice au sommeil. Elle imagine une gamme de livres déclinés avec différents niveaux de difficultés.

Après ces idées passionnantes, dernière table ronde tenue par Nathalie Wiart et Delphine Dejean, où l’on discute des différentes terminologies évoquées dans la journée et de protocoles de création.

Anne-Laure Baudequin conclut finalement ce riche colloque par un inventaire à la Prévert de mots glanés çà et là au cours des trois jours, dont l’énumération poétique nous accompagne vers la sortie avec douceur, des idées plein la tête.

Spectacles et ateliers, un colloque riche en expériences !

Visuel principal : Olivier R.P. David humant l’exposition « À vue de Nez »

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