Le cannabis, vert transgressif

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Excitation de l’interdit ou plaisir à demi-coupable de retrouver son parfum aromatique : les créations inspirées par la marijuana se multiplient depuis plusieurs années. Tour d’horizon des interprétations olfactives de la plante, éclairé par les regards des parfumeurs Olivier Cresp (Firmenich) et Nicolas Beaulieu (IFF).

Sous forme de fleurs séchées, il prend le nom de marijuana (herbe, kif, ganja, beuh) ; sous forme de résine compressée, celui de haschich (ou encore shit, teush, chichon, bédo). Quel que soit le terme choisi, Cannabis sativa (l’appellation botanique du chanvre), qui appartient à la famille des Cannabacées, est une plante florale recouverte de poils duveteux aux grandes feuilles vertes palmatiséquées à bords dentés, à la tige droite et cannelée, plus ou moins ramifiée. Le plus souvent dioïque (c’est-à-dire sexuée : il existe des plants mâles et femelles), la plante se reproduit par voie aérienne. Très résistante, elle s’adapte à la plupart des climats même si elle préfère les zones chaudes ainsi que les sols calcaires et azotés. 

Substances psychoactives et composés terpéniques
On distingue trois variétés, dont les croisements ont donné naissance à de nombreux hybrides. Cannabis sativa sativa, originaire des régions tempérées et équatoriales, est cultivé pour ses fibres et ses graines oléagineuses, utilisé pour le textile et ne contient pas de molécules psychotropes. Cannabis sativa indica, ou chanvre indien, plus petit et moins fibreux que le premier, pousse dans les pays chauds. Pour se protéger de la sécheresse, il produit une résine riche en substances psychoactives, notamment en THC (9-tétrahydrocannabinol). Cannabis sativa ruderalis, moins répandu, est pauvre en THC mais fleurit plus rapidement.

La plante contient plusieurs centaines de molécules différentes : des huiles essentielles riches en composés terpéniques, des flavonoïdes, des sucres, des acides gras et des cannabinoïdes, dont le THC et le cannabidiol (CBD). C’est d’ailleurs selon leur teneur en THC et en CBD que l’on distingue les types de cannabis, considérés comme des « fibres » lorsque leur teneur en THC est inférieure à 0,3 %, ou comme « drogues » lorsque qu’elle est supérieure. La teneur en THC n’est par ailleurs pas qu’une question de variété : elle diffère également selon les conditions climatiques et de culture : en zones tempérées, elle ne dépasse pas les 2 à 3 % ; en zones chaudes, elle peut monter jusqu’à 30 %. 

Usage thérapeutique
C’est pour ses fibres que le cannabis a d’abord été employé il y a plus de 10 000 ans dans la fabrication de cordages et textiles. Mais son usage thérapeutique est également ancien : il daterait du IVe siècle av. J.C. Cependant, lorsque Pline l’Ancien parle du chanvre, il fait référence à Althaea cannabina, ou guimauve faux-chanvre [1]Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XX, traduction Littré. L’usage comme drogue ne se popularise en Occident qu’à partir du XIXe siècle sous l’influence des milieux intellectuels avec le « club des Haschischins » à Paris, fréquenté par des artistes comme Théophile Gautier. Mais il est rapidement interdit : notamment pour protéger leur monopole thérapeutique, médecins et pharmaciens vont peu à peu chercher à s’en garantir l’usage exclusif au début des années 1900, ce qui aboutira aux États-Unis au « Marihuana Tax Act » de 1937, progressivement étendu aux autres pays du monde.

La récente légalisation du cannabis dans plusieurs pays et, de manière plus générale, l’ouverture des boutiques de CBD qui fleurissent depuis quelques années dans les villes, a contribué à remettre la plante sur le devant de la scène. La vente de ce produit non psychotrope, tolérée depuis 2020 suite à un avis rendu par la Commission Européenne qui a reconnu qu’il ne s’agit pas d’un stupéfiant, demeurait cependant dans un flou juridique sur notre territoire. L’arrêté ministériel du 31 décembre 2021, qui validait sa production et sa commercialisation françaises, interdisait du même coup la vente de la fleur et de la feuille, ce qui a fait trembler la filière. Mais le Conseil d’État l’a suspendu le lundi 24 janvier 2022, au plus grand bonheur des boutiques nouvellement implantées. En mai dernier, la maison de composition Robertet a d’ailleurs annoncé s’être lancée dans la production locale de CBD. 

La tendance a depuis quelques années également pénétré l’industrie cosmétique. Certaines maisons, comme Ho Karan, pionnière en la matière avec sa création en 2015, ont construit leur gamme autour de la plante aux vertus dermatologiques multiples. Mais nombreuses sont aussi les marques non spécialisées qui ont, plus ou moins récemment, mis sur le marché un produit en le revendiquant dans sa composition, de The Body Shop à Mira, de Nivéa à Typology, en passant par une collection dédiée chez Sephora.

Une odeur complexe
En parfumerie, le cannabis inspire les compositions depuis plusieurs années : « C’est une odeur très complexe, avec des facettes à la fois fruitées, pétillantes, chaudes, âcres… et j’aime particulièrement travailler ses notes soufrées. Il s’inscrit dans la tendance générale des aromatiques, dans laquelle je le rangerais personnellement. De plus, l’accord cannabis type un parfum, il est très familier, surpuissant et identifiable ; mais il peut aussi avoir un rôle marketing, surtout dans la niche, par son évocation du subversif. Cependant, bien souvent, les marques préfèrent ne pas le citer dans le dossier de presse, même si l’accord est perceptible olfactivement », précise Nicolas Beaulieu, parfumeur senior chez IFF et qui a signé Voodoo Chile pour Dries van Noten (voir plus bas). 

Pourtant, l’odeur de la fumée illicite, source de fantasmes et d’un attrait particulier, « n’est pas disponible en tant qu’extrait dans notre palette », explique Olivier Cresp de Firmenich, fondateur de la marque Akro (voir plus bas). L’accord doit donc être reconstitué de toutes parts. Les principaux composés olfactifs de la plante sont les terpènes, que l’on retrouve notamment dans certaines plantes aromatiques comme le thym et la menthe. « Pour avoir vécu longtemps aux Pays-Bas, je peux affirmer qu’il n’y a pas qu’une seule odeur de weed. Mais j’ai composé un accord de base pour un musée autour de la sauge officinale, de pamplemousse, de notes plus fumées et résineuses et de corps volatils soufrés », explique Nicolas Beaulieu. Les têtes florales, quant à elles, sont nettement plus herbacées et terreuses.

Olivier Cresp préfère quant à lui l’odeur de la résine, au sillage camphré, qui prend des accents plus épicés ou plastifiés selon la substance avec laquelle elle est coupée : « L’odeur est puissante, foudroyante, je l’adore. Ce sont surtout les marques de niche qui font des demandes en ce sens, en surdose, en accord central. Pour la parfumerie grand public, les constructions sont différentes, on me fait souvent baisser l’accord. Ce sont deux manières de composer différentes et complémentaires ». Quant aux champs de cannabis, « ils ont une odeur fraîche, qui rappelle le concombre et la violette ». 

Inspirations parfumées
Si l’une des premières fragrances à revendiquer un accord cannabis est Kif de Lamborghini en 1980 – s’inspirant alors du succès d’Opium, lancé en 1977 –, c’est dans les années 2000 que la note a commencé à se populariser dans l’industrie. En 2002, dans Cozé, Pierre Guillaume explore ainsi le rêve oriental dans une composition épicée et boisée. Un an plus tard sort L’Eau argentine d’Iunx, une « eau des sages » (malheureusement disparue aujourd’hui) dans laquelle Olivia Giacobetti distillait un chanvre poétique, infusé de riz et de maté. En 2009, c’est Alessandro Gualtieri qui propose pour sa marque Nasomatto un Black Afgano oudé et goudronneux qui s’inspire du haschich du même nom, particulièrement recherché. Il sera suivi de Smoke for the soul, créé par Fabrice Pellegrin pour By Killian en 2014, plus aromatique et herbacé. La même année sort Junky de Jardins d’écrivains, signé Anaïs Biguine, en hommage à l’auteur de la Beat Generation William Burroughs qui évoque sa dépendance dans ses romans ; et I Love You, Mary Jane de DSH Perfumes, la marque de Dawn Spencer Hurwitz, décrite comme « une version délicieuse et fruitée de la note de cannabis, dont toute la douceur collante en révèle l’éclat et le sublime ».

En 2017, Maison Martin Margiela enrichit sa collection Replica d’un Music Festival qui habille la feuille de « notes de bourgeon frais alliées à de l’huile d’encens et à un accord cuiré » pour nous offrir une « véritable invitation à fuir la réalité »

Maison Martin Margiela, Music Festival, 2017

En lançant 16-69 (prononcez nineteen sixty nine), l’artiste suédois Johan Bergelin allait dans la même direction avec Purple Haze, qui se propose d’« embrasser le mouvement hippie et la contre-culture », en reproduisant l’ambiance du festival Woodstock, dont la date a donné son nom à la marque. L’accord cannabis y est habillé de feuille de violette et de patchouli. Dans Chronic, lancé plus récemment, Amélie Bourgeois l’entoure d’un pamplemousse amer et d’un accord mousse pour « rendre hommage à la culture du cannabis au sud de la Californie dans les années 90 ». Orange Kush renvoie lui « aux origines du skateboard » en mêlant chanvre, orange douce et fleur de mandarine, tandis que Higher Peace invite à « faire voyager votre esprit » avec une composition « chanvrée, aiguisée et Play-Doh-ée ». Tout un programme !

19-69, Chronic, 2018

En 2018, c’est au tour d’Olivier Cresp de lancer, avec sa fille, la marque Akro, qui met en flacon différentes addictions : le cannabis ne manque pas à l’appel avec Haze. « Ma parfumerie est figurative, pas abstraite. J’ai essayé de reproduire l’odeur du cannabis pour ensuite en faire un parfum que les gens aient du plaisir à porter. Parmi nos sept parfums, c’était le plus évident, car c’est une odeur que j’adore, que je repère de très loin et que je trouve exceptionnelle, notamment sous sa forme résineuse, qui présente des notes épicées et aromatiques. Pour apporter l’aspect levure, un peu amer, j’utilise de l’essence d’absinthe. J’ai employé la sauge sclarée, l’armoise pour son côté aromatique et une qualité spéciale d’eucalyptus, qui évoque un peu la transpiration. La menthe spicata également, dont j’avais trouvé des facettes cannabis dans mes infusions ! Et puis des notes soufrées licites – pas de notes sulfureuses, rien qui ne soit interdit ! – mais avec un dosage violent, car on peut se le permettre dans la niche. Et chez Firmenich, il y a de très belles molécules soufrées. Enfin pour arrondir, et que ce soit beau au porté, j’ai travaillé une structure plus boisée, musquée, qui a du sillage et de la tenue », explique le parfumeur. 

Akro, Haze, 2018

L’année suivante, la marque Bois 1920 lui emboîte le pas en dédiant à la plante trois parfums. Cannabis se complète en effet d’une version fruitée (Cannabis Fruttata) et d’une salée (Cannabis Salata), toutes signées Cristian Calabro. 

Bois 1920, Cannabis, Cannabis Fruttata, Cannabis Salata, 2019

En novembre 2021, Comme des garçons accueillait Ganja, créé par Caroline Dumur d’IFF. La fragrance évoque « le monde extrasensoriel par son arôme boisé épicé et aérien », travaillé autour d’un accord cannabis, de maté, d’épices, et de son compagnon favori, le patchouli.

Comme des garçons, Ganja, 2021

Un mois plus tard, Lush déclinait sa bombe de bain 4:20pm, du nom de code de la marijuana, en barre de massage et parfum « infusé au CBD », où l’accord attribué au fondateur de la marque, Mark Constantine, est habillé de « notes terreuses de bois de santal et patchouli ». 

Lush, 4:20 PM, 2021

« 4:20 am, still on the road », annonce quant à lui le dossier de presse de Room 1015, laquelle, fondée en hommage au rock’n’roll des années 1970, comprend évidemment son interprétation de la verte feuille. Dans Sweet Leaf sorti en 2021, Serge de Oliveira la mêle au pamplemousse, à l’eucalyptus, au jasmin et à l’angélique pour distiller « le parfum d’un voyage haut en couleur sans destination finale » nous promettant de « nous faire planer ».

Room 1015, Sweet Leaf, 2021

On retrouvait également la note dans deux des dix parfums lancés en avril dernier par Dries van Noten. De manière explicite et classique dans Cannabis Patchouli, signé Nicolas Bonneville chez Firmenich, et de façon plus inattendue dans Voodoo Chile composé par Nicolas Beaulieu d’IFF, qui le mêle à une rhubarbe fraîche : « J’ai voulu reproduire l’odeur de la peau après avoir fumé. J’ai travaillé un accord romarin-patchouli avec des notes résineuses, un bel absolu de foin LMR, du lentisque et des facettes cumin. Il y a aussi un côté cassis, mais pas bourgeons, qui est un peu trop fruité ; plutôt Oxane. Et une facette pamplemousse, avec du sulfure de limonène et du méthyl pamplemousse ».

Dries van Noten, Voodoo Chile, 2022

Enfin, c’est Profumum Roma qui nous propose son interprétation du cannabis, accompagné de bois, d’encens, de feuilles de tabac, et d’oud dans un Vir tout récemment lancé, et qui évoque un face à face avec soi-même portant « le poids des émotions, des échecs et des résurrections ».

Profumum Roma, Vir, 2022

Mais la tendance se confirme lorsque le marché mainstream s’empare de la note. C’est chose faite en mai 2022 avec Habit rouge L’Instinct. Guerlain y revendique « un chanvre aromatique, herbacé, qui évoque l’amertume du pamplemousse, texturé comme le crin d’une cavale », qui reste cependant très, très discret olfactivement.

Guerlain, Habit rouge L’Instinct, 2022

Et demain ?
La note n’a pas fini d’inspirer les parfumeurs : si Olivier Cresp aimerait en proposer une nouvelle approche « autour de notes de tagète, et de facettes plus épicées, poivrées, avec peut-être un côté violette » ; pour Nicolas Beaulieu, c’est un vétiver-cannabis qui verrait le jour : « je voudrais travailler le nootkatone que l’on retrouve dans la partie blanche, amère du pamplemousse et dans le vétiver ». 

Avec la montée en puissance de la tendance des « functional fragrances », composées pour influencer notre bien-être, et où le CBD pourrait être un élément clef, on peut espérer que leurs vœux seront exaucés sans partir en fumée ! 

Pour en savoir plus sur le cannabis en parfumerie, vous pouvez également lire notre dossier « Substances addictives » dans Nez, la revue olfactive – #08, et la dissection sur l’odeur des drogues dans Nez, la revue olfactive – #04.

Notes

Notes
1 Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XX, traduction Littré

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