« Archéométrie des sens » : plongée sensible dans le passé

De quelles manières les parfums, saveurs, sons, textures, lumières, couleurs ont-ils servi les êtres humains et animés leur monde au cours du temps ? Et comment les cinq sens pourraient-ils aujourd’hui permettre d’approcher les objets du passé et les vécus de nos ancêtres ? Voilà deux des interrogations qui ont dirigé la journée d’étude « Archéométrie des sens », organisée le 19 septembre dernier à l’Institut national d’histoire de l’art à Paris.

L’archéométrie, qui fait partie intégrante des sciences archéologiques, s’intéresse aux informations enregistrées par les objets anciens, artefacts ou archives environnementales, le plus souvent décelables à travers la mesure instrumentée – physique ou chimique – de paramètres imperceptibles à l’œil. Organisée sous l’impulsion de Jérémy Jacob et Sigrid Mirabaud, chercheurs du réseau CAI-RN (Compétences archéométriques interdisciplinaires – Réseau national), cette journée rassemblait ainsi archéomètres, archéologues et historiens, mais aussi des chercheurs d’autres disciplines, dans la perspective de sensibiliser les professionnels de l’archéométrie et de la conservation à une variété d’approches sensorielles du passé. 

Reconstituer un monde d’odeurs
Après une introduction de Roland Salesse sur la physiologie et la neurobiologie de l’odorat, établissant une fois pour toutes que « nous ne sommes pas des animaux microsmatiques [1]Se dit d’un vertébré dont la partie olfactive du cerveau est peu développée ou même presque absente. », la philosophe Chantal Jaquet a proposé une courte présentation du rôle social de ce sens à travers le temps et le monde. L’autrice de La Philosophie de l’odorat (Puf, 2010) est ainsi revenue sur la place des parfums dans l’histoire de l’humanité, en en soulignant l’importance. Mieux comprendre les cultures et civilisations anciennes peut passer par l’étude des dispositifs parfumants et matières premières odorantes qu’elles utilisaient. On ne peut, soutient-elle par exemple, comprendre le raffinement de la cour de Louis XV sans comprendre l’usage qui est alors fait des parfums sous toutes leurs formes. Revenant sur des travaux d’anthropologie, elle rappelle également que certaines cultures reposent sur une véritable osmologie sociale.[2]Le terme osmologie est utilisé par les chercheurs pour désigner certaines représentations sociales et conceptions du monde – cosmologies – reposant plus sur les perceptions olfactives … Continue reading Ainsi l’odorat peut-il diversement intéresser les archéologues et archéomètres. Non seulement peuvent-ils tenter de reconstituer le monde d’odeurs des hommes qui nous ont précédé – à partir notamment d’analyse de résidus et d’études de sources textuelles – de manière à redécouvrir et à interpréter les paysages olfactifs du passé, mais ils peuvent aussi se servir de l’odorat comme d’un instrument d’analyse et de conservation préventive d’artefacts anciens, comme l’ont récemment montré la docteure en muséologie Mathilde Castel et la parfumeuse Mathilde Laurent en travaillant avec le musée du Quai Branly.[3]Voir Mathilde Castel, La Muséologie olfactive, une actualisation résonante de la muséalité de Stránský par l’odorat, thèse de doctorat en esthétique et sciences de l’art, sous la … Continue reading

Prenant la suite de ces réflexions introductives, l’architecte Suzel Balez a établi une distinction nécessaire entre odeurs (interprétation d’un signal chimique composé d’odorivecteurs, c’est-à-dire de molécules odorantes) et odorants (produits à l’origine de cette interprétation, c’est-à-dire la source odorante). Ainsi, insiste-t-elle, on ne peut reconstituer les odeurs du passé, mais seulement les odorants du passé. L’interprétation des signaux chimiques, en effet, est forcément différente aujourd’hui, puisque celle-ci repose sur les relations entre les lieux, les moments et les individus qui sentent. Or la perception olfactive en elle-même est difficilement universalisable. Un consensus est plus facile à obtenir sur les sensations visuelles car le patrimoine génétique dont dépend cette modalité est plus homogène chez l’humain que celui de l’odorat. Si ce dernier met en jeu environ 400 gènes codant les récepteurs olfactifs, il y a au moins 30% de différence d’expression de ces gènes d’un individu à un autre, et donc autant de variations dans les manières de sentir, et ce sans même prendre en compte l’expérience personnelle et culturelle de chacun. Les modalités de rencontres avec les odorants sont en outre aussi importantes que les odorants eux-mêmes. Ainsi, faire l’inventaire des sources et pratiques odorantes d’une époque n’est, selon la chercheuse, pas suffisant à en restituer l’expérience olfactive. Toute reconstitution olfactive, et particulièrement celles de lieux donnés, devrait donc tenir compte du contexte culturel, temporel, spatial, et du statut des « flaireurs ».

Mais cela ne signifie pas pour autant que l’analyse et compréhension des odorants en eux-mêmes n’est pas nécessaire. Le chimiste Nicolas Baldovini, qui se consacre à « percer les secrets des plus vieux parfums du monde en identifiant les molécules odorantes » qui les composent, s’est penché sur le cas de l’encens oliban. Cette gomme-résine issue du Boswellia ssp, qui pousse notamment en Ethiopie, en Somalie ou encore au Yemen, est l’une des premières matières utilisées en combustion par les êtres humains. C’est elle qui est encore aujourd’hui brûlée dans les églises après des millénaires d’usages religieux. L’oliban fut en effet prisé pour ses propriétés odorantes bien avant l’époque chrétienne, par les mésopotamiens, les égyptiens, les grecs, les romains, etc. Son arôme typique est décrit comme balsamique, résineux, boisé, amer, fusant, évoquant la térébenthine et les vieilles églises. Mais demeurait encore une part d’ombre quant à la nature exacte de ce parfum pourtant considéré comme le plus vieux du monde. Une chromatographie en phase gazeuse – permettant de séparer les composants odorants – couplée à une étude olfactométrique menée par quatre panélistes a permis d’y détecter sept odorants distincts, dont cette note typique « d’église » qui semblait ne correspondre à aucune molécule connue. Isolé grâce à un fractionnement de l’huile essentielle et analysé par RMN (résonance magnétique nucléaire), ce composant inconnu fut finalement identifié et synthétisé. Baptisé acide olibanique, présent dans l’encens sous forme de deux isomères, cis et trans, il dégage en effet ce « parfum d’église » caractéristique, évoquant l’encens et les pierres froides, mais aussi la facette métallique de l’aldéhyde C-12 MNA.

Comme un écho à l’ensemble de ces considérations olfactives, la plasticienne Anaïs Tondeur présentait dans la rotonde de l’INHA, le temps de la journée, quelques fragments de son installation Petrichor urbain (2015-2018), composée de distillats d’échantillons de terre prélevés aux quatre coins de Paris. Inspiré par le travail olfactif mené par quelques chimistes du XIXe siècle sur les boues de la capitale, le projet donne à sentir les différences entre les sols variés que nous foulons chaque jour sans même y penser. Et au nez, cet outil qui, comme le rappelaient Chantal Jaquet et Suzel Balez, est éminemment discriminant, les nuances odorantes, traduisant des variations de composition voire de pollution, se font évidentes. Qu’il s’agisse d’art, de géologie, d’archéologie, de conservation, ou encore de médecine, les approches olfactives ont sans nul doute de beaux jours devant elles !

Une implication multimodale
Le place importante réservée à l’olfaction au sein de cette journée d’étude témoigne d’ailleurs bien de l’intérêt croissant porté à un sens qui a longtemps été le parent pauvre des études sensorielles, tous domaines confondus. Cependant, l’odorat était loin d’être la seule modalité sensorielle abordées lors de cette journée, et les pistes d’études du passé par le prisme de la vue, de l’ouïe, du goût et du toucher développées par les autres intervenant de la journée n’étaient pas moins passionnantes. L’archéologue et ethnologue Haris Procopiou s’est ainsi exprimée sur les techniques de polissage protohistoriques nécessitant une implication multimodale des artisans et un savoir-faire polysensoriel : le toucher, la vue, mais également l’ouïe et l’odorat peuvent servir le travail de façonnage des outils en pierre polie (haches, herminettes, ciseaux, polissoirs, etc.). Un bon polisseur évalue en effet les surfaces avec ses mains et ses yeux, mais il est aussi guidé par le son du polissoir ou encore l’odeur de la boue du polissage. Et ce sont encore des approches visuelles et haptiques[4]Qui concerne le sens du toucher. qui permettent à présent aux chercheurs d’étudier ces objets, notamment grâce à un outil s’inspirant du fonctionnement du doigt humain, le Touchy finger, sorte de bague de doigt  équipée de capteurs de vibration miniatures et de capteurs de mesure de la force d’appui.[5]Le Touchy finger a été développé par Roberto Vargiolu et Hassan Zahouani du Laboratoire de Tribologie et Dynamique des Systèmes de l’École Centrale de Lyon et du CNRS. Voir le site dédié.

Le Touchy Finger, outil d’étude designé pour évaluer les vibrations du doigt passé sur une surface ©Jérémy Jacob, CNRS

C’est à partir de sources textuelles et visuelles que Mylène Pardoen, archéologue des paysages sonores, cherche quant à elle des indices sur les bruits avec lesquels nos ancêtres ont vécu. Chaque chantier d’étude nécessite ainsi de délimiter des périmètres géographiques et temporels précis. Le travail de recherche est alors suivi d’un travail de restitution et de diffusion des sons identifiés, en partenariat avec un ingénieur du son. Le chantier de Guédelon, par exemple, s’est trouvé être une « réserve » sonore intéressante lorsqu’il s’est agi de reproduire le paysage auditif du chantier de Notre-Dame-de-Paris. En identifiant et en replaçant précisément les sources sonores sur des fonds de carte historiques, la chercheuse est ainsi en mesure de créer des restitutions sonores spatialisées, soit en écoute binaurale soit en WFS (synthèse de front d’onde).[6]Une source acoustique produit un certain front d’onde. Chaque auditeur, où qu’il soit par rapport à cette source, est capable de la localiser. La synthèse de front d’onde WFS … Continue reading Cette discipline encore jeune permet notamment de mettre à disposition, tant des chercheurs que des différents publics, des outils pour une plongée sensorielle dans l’Histoire, mais aussi d’analyser et de mieux comprendre certains gestes artisanaux ancestraux, par le biais de la sensorialité.

Outre les ambiances sonores et olfactives du passé, on peut également s’interroger sur les perceptions visuelles des populations qui nous ont précédés. Ou du moins sur la manière dont leur environnement visuel, dans certains contextes, notamment nocturne, différait du nôtre. Bastien Rueff, docteur en archéologie, s’est ainsi attelé à étudier l’espace vécu au sein des agglomérations minoennes à l’époque protopalatiale[7]La période dite « protopalatiale » s’étend de la construction des palais vers 2000 av. J.-C. à leur destruction vers 1700 av. J.-C suite à une catastrophe naturelle. La civilisation … Continue reading par le biais des ustensiles de combustion en terre cuite, destinés au chauffage, à l’éclairage et à la diffusion de parfums. Plusieurs méthodes et paramètres d’analyse des lampes lui ont par exemple permis d’approcher les ambiances lumineuses des cités à la nuit tombée. En fonction du type de combustible (graisse animale, végétale ou cire d’abeille) et de mèche, mais aussi en fonction de la forme, de la teinte et de l’état de surface de chaque lampe, peuvent être déduites puis mesurées la quantité de lumière émise, sa chaleur, son intensité, etc. Il devient ainsi possible de modéliser fidèlement l’éclairage dont disposaient les habitants de ces cités. L’étude de la fumée et des odeurs dégagées par ces différentes lampes pourraient également participer à l’identification de leurs contextes et modalités d’usage (espaces, activités, etc.).

Couleurs éclatantes et effluves de cochon grillé
C’est en Grèce qu’Adeline Grand-Clément nous a ensuite emmenés, pour tenter de comprendre la part sensible des rituels que les Grecs pratiquaient pour communiquer avec leurs dieux. Si nous imaginons les temples et autres lieux sacrés de la Grèce antique dénués de couleurs car c’est ainsi que leurs fragments et leurs ruines nous sont parvenus, l’historienne révèle que leurs sanctuaires étaient en réalité plein de teintes vives, habités par des sons et des odeurs que nous n’imaginons plus. L’exposition immersive, interactive et polysensorielle « Rituels Grecs. Une expérience sensible » présentée en 2017-2018 au musée Saint-Raymond à Toulouse, s’attachait ainsi à reproduire les ambiances sensorielles de quelques rituels majeurs : le mariage, le sacrifice, le banquet et les funérailles. Fausse stèle funéraire peinte de couleurs éclatantes, tissus chatoyants teints au safran, parfum d’une branche de myrte, extraits de musique grecque ancienne, effluves de cochon grillé, l’exposition mettait en avant tous ces éléments qui stimulaient les sens des Grecs, et que les musées d’histoire et d’archéologie ne restituent que rarement.

Fanette Laubenheimer, autrice de Boire en gaule (CNRS éditions, 2015), s’est pour sa part intéressée aux trois boissons alcoolisées, issues de trois civilisations différentes, qui se sont rencontrées dans notre pays à l’époque romaine : l’hydromel, la bière et le vin. Aucune d’elles n’était alors ce qu’elle est aujourd’hui et leurs saveurs et arômes n’avaient que peu à voir avec ce que nous connaissons. L’hydromel, qui semble être la première boisson alcoolisée connue en Occident, consommée déjà par les Grecs, est un mélange d’eau et de miel fermenté. Bien que sa production soit désormais rare, peut-être est-ce celle dont le mode de fabrication et le goût ont le moins évolué. La bière en revanche, que les gaulois découvrent en premier, n’était à l’origine pas produite à partir de houblon mais d’autres céréales et contenait parfois de l’armoise, destinée à la parfumer et à la conserver. Le vin enfin, qui arrive en Gaule depuis l’Empire romain, est alors épais et souvent mêlé de sel, d’eau de mer, de plâtre, de fenugrec, ou encore de racine d’iris. Couramment conservé et transporté dans des dolia, d’immenses amphores d’une contenance d’environ 3000 litres dont l’intérieur était poissé avec de la résine – probablement de conifères –, ses arômes étaient sans nul doute fort éloignés de ceux des grands crus d’aujourd’hui.

Riche en découvertes et en sensations, cette plongée sensible dans le passé et les moyens de sa connaissance s’est achevée par des ateliers sensoriels menés par des spécialistes suivis d’une conclusion de l’artiste Anaïs Tondeur rappelant l’importance vitale d’accorder une véritable attention à nos perceptions sensorielles, non seulement dans les études historiques et archéologiques, mais aussi dans le contexte actuel de lutte contre la crise écologique. Comme le souligne le philosophe américain David Abram dans son ouvrage Comment la terre s’est tue. Pour une écologie des sens (La Découverte, 2013), ce sont nos sens, et uniquement eux, qui nous connectent au monde. Pour vivre à nouveau en symbiose avec lui, ce lien doit donc être cultivé, au passé, au présent et au futur.

La Journée Thématique « Archéométrie des Sens » était organisée Par Sigrid Mirabaud (INHA) et Jérémy Jacob (LSCE) dans le cadre du réseau CAI-RN (Compétences Archéométriques Interdisciplinaires – Réseau National), avec le soutien de la Mission pour les Initiatives Transverses et l’interdisciplinarité (MITI) du CNRS, le 19 septembre 2022, à l’Institut National de l’Histoire de l’Art, Paris.

Visuel principal : Anaïs Tondeur présentant des fragment de son installation Petrichor Urbain (2015-2018) ©Jérémy Jacob, CNRS

Notes

Notes
1 Se dit d’un vertébré dont la partie olfactive du cerveau est peu développée ou même presque absente.
2 Le terme osmologie est utilisé par les chercheurs pour désigner certaines représentations sociales et conceptions du monde – cosmologies – reposant plus sur les perceptions olfactives que visuelles.
3 Voir Mathilde Castel, La Muséologie olfactive, une actualisation résonante de la muséalité de Stránský par l’odorat, thèse de doctorat en esthétique et sciences de l’art, sous la direction de François Mairesse, Université de la Sorbonne Nouvelle (Paris), 2019.
4 Qui concerne le sens du toucher.
5 Le Touchy finger a été développé par Roberto Vargiolu et Hassan Zahouani du Laboratoire de Tribologie et Dynamique des Systèmes de l’École Centrale de Lyon et du CNRS. Voir le site dédié.
6 Une source acoustique produit un certain front d’onde. Chaque auditeur, où qu’il soit par rapport à cette source, est capable de la localiser. La synthèse de front d’onde WFS (Wafe Field Synthesis) désigne à la fois un algorithme de spatialisation et un système de diffusion 3D consistant, à l’aide d’un nombre important de haut-parleurs, à supprimer le point d’écoute au profit d’une large zone d’écoute dans laquelle chaque auditeur perçoit la même scène sonore que ses voisins.
7 La période dite « protopalatiale » s’étend de la construction des palais vers 2000 av. J.-C. à leur destruction vers 1700 av. J.-C suite à une catastrophe naturelle. La civilisation minoenne à cette période s’étend sur toute la Crète.

À lire également

Culture olfactive

Des odeurs ou un sort ! – Un conte d’Halloween

Culture olfactive

Odeuropa, le patrimoine olfactif de l'Europe

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Avec le soutien de nos grands partenaires