Maison Lautier 1795 : la renaissance d’une légende

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L’histoire de Maison Lautier 1795 permet de cerner le fonctionnement du commerce des matières premières au cours des deux siècles derniers. La renaissance de la maison détenue par Symrise, qui concentre désormais sur celle-ci son portefeuille complet d’ingrédients naturels (gammes Madagascar, Artisan et Supernature), nous invite à nous pencher sur son héritage et son influence continue sur la parfumerie.

Parmi les entreprises d’ingrédients naturels de la ville de Grasse, deux géants ont longtemps tiré leur épingle du jeu : Chiris et Lautier. Durant la première moitié du XXe siècle, ces sociétés rivalisaient en visant la suprématie mondiale de leur domaine d’expertise et en offrant des matières plus nombreuses et de la meilleure qualité à une clientèle toujours plus croissante. Elles finirent par être convoitées par des investisseurs extérieurs : Chiris a finalement été rachetée par Universal Oil Products et Lautier par Symrise.

Des racines bicentenaires
Ricardo Omori, vice-président senior de la branche Fine Fragrance de Symrise, s’émerveille de l’héritage offert par Lautier : « Lors de mon arrivée chez Symrise, Lautier était une belle endormie ». Au fur et à mesure de la découverte de l’histoire de l’entreprise, sa fascination pour les archives de celle-ci ne fait que croître : « Contre toute attente, elles sont restées intactes, et sont parmi les plus importantes des anciennes maisons grassoises, constituant à mon sens une encyclopédie sur les naturels ». Ricardo Omori et son équipe proposèrent ainsi de redonner vie à Lautier en tant que fournisseur d’ingrédients naturels pour la parfumerie et les arômes : « Lautier est une légende, un pionnier dans des domaines variés. Nous avons donc commencé là où eux s’étaient arrêtés. » Symrise a remis Lautier en activité commerciale en juin 2022. La construction, à Grasse, d’une usine à la pointe de la modernité est en cours. 
Les racines de Lautier s’ancrent au milieu du XVIIIe siècle, au moment où François Rancé fait ses premiers pas en tant que parfumeur-gantier à Grasse. Son histoire a été recueillie par Benoît Lanaspre, l’un de ses descendants, une autorité en ce qui concerne le passé de Lautier : « Un siècle plus tard, l’entreprise familiale passa aux mains de deux beaux-frères, François-Alexandre Rancé et Jean-Baptiste Lautier. Mais ils se disputèrent et partirent chacun de leur côté. » Lautier reprend alors seul les rênes de la société, la renommant Lautier Fils.
Le parfumeur Max Gavarry a travaillé chez Lautier de 1959 à 1966, avant de cocréer des classiques comme Z-14, Halston et Beautiful. Il se souvient des récits sur les débuts de Jean-Baptiste Lautier : « À l’époque, l’entreprise vendait des ingrédients naturels aux parfumeurs, aux savonniers et aux droguistes, mais aussi aux acteurs de l’alimentation. Ils proposaient également une collection de fragrances et d’arômes tout prêts pour les crèmes, les tabacs, les poudres, les savons, les boissons, les bonbons… Des produits divers et variés. »

Lavande blanche
L’huile essentielle de lavande de Montblanc [aujourd’hui Val-de-Chalvagne, au nord-ouest de Grasse] est la première spécialité de Lautier à gagner une reconnaissance générale. Le parfumeur Jacques Rebuffel, aujourd’hui consultant chez Robertet, a travaillé pour la société de 1950 à 1995 et se souvient avec passion de cet ingrédient : « Elle était distillée à partir de plantes qui poussaient à l’état sauvage près du village de Montblanc. » Lautier y négocia des contrats avec les propriétaires terriens pour sécuriser la lavande des meilleures parcelles de haute altitude. Il spécifia également la méthode de récolte à suivre : seules les fleurs devaient être cueillies, sans leur tige ni leurs feuilles comme cela se faisait habituellement. 
Chaque été, il installait un alambic portatif à flanc de montagne, pour que la matière puisse être distillée fraîche et à haute altitude : cela permettait de faire baisser la température d’ébullition et de produire ainsi une huile essentielle de lavande particulièrement propre, fruitée et florale. Caron, dit-on, achetait cet ingrédient pour son parfum Pour un homme.
Aujourd’hui, à cause de la hausse des températures, la lavande a disparu de Montblanc. Lautier développe donc de nouvelles origines grâce aux informations trouvées dans ses archives. La qualité actuelle provient de Sault (près d’Avignon), où la société a commencé à cultiver la plante en 1910. Catherine Dolisi, directrice marketing Fine Fragrance de Lautier et Symrise Europe, précise : « Cette “lavande blanche” a été créée à partir d’un cultivar ancien que nous avons fait revivre, la Lavandula angustifolia ‘Angèle’, aux fleurs très pâles. C’est une exclusivité Lautier. L’huile essentielle est très florale, avec une facette fruitée rappelant l’abricot. »
À l’image de cette lavande de Montblanc, Jean-Baptiste Lautier sourçait la plupart de ses ingrédients près de Grasse. Et notamment ses huit « odeurs de base », comme il les appelait : la fleur de cassie, le jasmin, la jonquille, la fleur d’oranger, la violette de Parme, le réséda, la rose de mai et la tubéreuse. Son huile d’amande amère était elle aussi particulièrement appréciée. Et ce que Lautier ne pouvait trouver en France, il l’importait, comme les clous de girofle de La Réunion, le patchouli de Singapour, la rose de Damas de Turquie et le santal de Mysore.

Eau de roses concentrée de Lautier Fils © Symrise

Codistillation et mousses arboricoles
Dans les années 1870, Lautier s’associa à un producteur d’agrumes en Italie, dont l’huile essentielle de bergamote était extraite manuellement à l’aide d’une éponge de mer, comme le voulait la méthode ancestrale. « Nous avons trouvé cette ancienne technique calabraise fascinante et avons souhaité essayer un procédé similaire pour notre mandarine de Madagascar », explique Catherine Dolisi. « Les pelures sont délicatement pressées à la main, goutte à goutte. C’est un processus long et laborieux, mais l’huile essentielle obtenue est incroyablement fraîche et vivace. »
Lautier s’intéressait également aux plantes aromatiques cultivées en Algérie. Il y obtient le monopole d’une huile essentielle de géranium particulièrement florale – qui est en réalité une codistillation de géranium et de rose – produite par des moines de Abbaye Notre-Dame de Staouëli : « Lautier avait l’intuition qu’une codistillation permettait d’obtenir un ensemble supérieur à la somme de ses parties », précise Catherine Dolisi. « Nous maintenons cette pratique vivante, en proposant une codistillation de vétiver Bourbon et d’amande amère, par exemple. En résulte une rencontre passionnante, à la fois boisée et fruitée. »
Jean-Baptiste Lautier avait toutes sortes de clients dans le domaine de la beauté, de l’alimentation et de la pharmaceutique, comme le dévoilent ses archives : « Il était prêt à discuter avec tout le monde : du petit client au droguiste qui achetait de l’huile de menthe de Pégomas (près de Grasse), jusqu’aux grands parfumeurs parisiens », témoigne Benoît Lanaspre. « Il fournissait Ed. Pinaud, L.T. Piver, Violet, Grossmith à Londres, et bien d’autres. »
À la mort de Jean-Baptiste Lautier en 1877, son gendre, Joseph Morel, reprend les rênes de l’entreprise. Il s’intéresse particulièrement aux lichens aromatiques et s’approvisionne en mousse de chêne dans les forêts proches de Saint-Auban, au nord-ouest de Grasse. Ces mousses arboricoles ont rapidement rejoint la liste des spécialités les plus importantes de Lautier. On raconte d’ailleurs qu’Ernest Beaux avait utilisé de la mousse de chêne de la société dans son célèbre N° 5.

Absolues d’eau et upcycling
Les trois fils de Joseph Morel, Alphonse, Paul et François, prirent sa succession et donnèrent une nouvelle impulsion à l’innovation chez Lautier. Les techniciens de la société mirent au point un grand nombre de méthodes d’extraction encore d’usage de nos jours. Comme par exemple l’extraction au solvant volatil des eaux de distillation, qui permet de créer des absolues pour remplacer l’eau de rose et de fleur d’oranger, volumineuses et plus sujettes aux altérations. 

Paul Morel, George Lueders et François Morel © Symrise

Lautier appliqua par la suite cette technique à de nombreuses eaux de distillation auparavant gaspillées, comme celles de géranium, de lavandin et de petitgrain : « C’était de l’upcycling avant même que le terme n’existe », sourit Catherine Dolisi. Elle explique comment les absolues d’eau ont été source d’inspiration pour la technologie actuelle de la société employée pour extraire les vapeurs de cuisson des fruits ou légumes issus de la préparation de confiture, de soupes en conserve et de nourriture pour bébé, nommée Symtrap : « Auparavant, ces hydrolats étaient gaspillés, alors que leur odeur restait très intéressante. Nous capturons désormais la vapeur de cuisson dans une colonne d’absorption et extrayons les molécules odorantes. Cela nous a permis d’obtenir des extraits naturels de cassis très utiles – plus fruités et sirupeux que les absolues – mais aussi de banane, de fraise, de pomme, entre autres. »
Certaines des inventions de Lautier avaient été mises en place dans le but de conserver des usages traditionnels. Car au début du XXe siècle, les concrètes et les absolues fabriquées par extraction aux solvants volatils ont commencé à remplacer la pratique traditionnelle de l’enfleurage. Mais les frères Morel considéraient que cette ancienne méthode était plus appropriée pour le jasmin, la jonquille et la tubéreuse ; cependant, le travail manuel qu’elle impliquait rendait le prix des extraits prohibitif. « Lautier Fils s’est donc efforcé d’automatiser le processus d’enfleurage, déposant de nombreux brevets dès 1913 », explique Benoît Lanaspre. Finalement, ces innovations aboutirent à une réduction de moitié de la main d’œuvre, et Lautier put proposer des absolues – obtenues à partir de pommade – de grande qualité, à des prix largement inférieurs à ceux de ses concurrents. Et si l’enfleurage a été abandonné par l’entreprise dans les années 1970, cette dernière cherche aujourd’hui à relancer la pratique en utilisant des graisses végétales.
Parmi les plus belles matières premières de la société, un certain nombre venaient également de lieux insolites. Le ciste labdanum du massif de l’Estérel (près de Cannes), en est l’exemple type. Max Gavarry rappelle les circonstances de sa découverte : « Un garde forestier rentrait chez lui tous les soirs avec une odeur très prenante, le pantalon couvert d’une résine sombre et collante. Sa femme lui a un jour dit : « cette odeur est vraiment forte, tu devrais aller montrer cette gomme à des parfumeurs. » Or, le gendre du garde forestier était Alphonse Morel : ses chimistes ont identifié la résine comme étant du Cistus ladanifer, jusqu’alors inconnu en France. « Il dit alors au garde forestier : “N’en parle à personne ; nous allons récolter les branches et garder leur origine secrète.” » Ce labdanum français était de bien meilleure qualité que l’espagnol employé classiquement. Pour induire ses concurrents en erreur, Lautier le commercialisa sous le nom de labdanum de Beyrouth : certains envoyèrent alors des éclaireurs au Liban. Le secret est resté sauf pendant trois ans.

De Madagascar au Carlton
Lautier a également été l’une des premières sociétés à investir dans les matières premières de parfumerie à Madagascar. « La famille Morel a reconnu très tôt le potentiel du pays en matière d’ingrédients », explique Ricardo Omori. « Lautier y fit ses premiers achats à partir de 1928 : des clous de girofle et de l’ylang-ylang ». Ce dernier était distillé à Nosy Be par le père Clément Raimbault, qui avait y établi des plantations d’ylang-ylang et de vanille générant des fonds pour aider les léproseries sur place. « Aujourd’hui, Lautier est l’une des rares entreprises de parfumerie à contrôler l’ensemble de sa chaîne d’approvisionnement locale à Madagascar. Sur place, nous avons notre propre usine, notre équipe et nos artisans. »
Le père Raimbault est l’une des nombreuses personnes à apparaître dans les archives de Lautier. Benoît Lanaspre mentionne une poignée d’exemples similaires : « La société était directement en rapport avec des parfumeurs, qui pour certains, ont entretenu des relations chaleureuses avec Lautier Fils pendant des décennies, comme Ernest Daltroff de Caron ou encore Robert Bienaimé de Houbigant. » Dior, Lanvin, L’Oréal, Patou et Yardley sont également comptés parmi les clients de la société. « Il y a aussi Elizabeth Arden, qui a confié la production de son parfum Blue Grass à Lautier Fils, entamant ainsi une coopération de longue haleine entre les deux entreprises. »
Les frères Morel recevaient aussi parfois des clients désireux d’acheter directement à l’usine plutôt qu’au bureau de Lautier à Paris. Ainsi, « Henri Robert [de Bourjois-Chanel] se fournissait souvent à Grasse, et aimait particulièrement certains produits de Lautier », se souvient Max Gavarry. Lorsque de grands parfumeurs venaient rendre visite, « ils étaient accueillis avec soin. C’étaient des personnages importants, avec des intérêts commerciaux conséquents à Grasse. » Jacques Rebuffel se remémore le faste déployé à ces occasions : « En général, nous recevions les parfumeurs au luxueux hôtel Carlton de Cannes. Puis ils venaient à Grasse pour sentir nos matières premières. Paul Vacher nous rendait visite. Jean-Paul Guerlain venait tout le temps, pour acheter des absolus floraux, du labdanum. Il nous en a fait voir de toutes les couleurs, d’ailleurs ! »

Cueilleuses dans les champs de la société Lautier ©Symrise

Un réseau commercial digne d’un empire
Mais la clientèle de Lautier allait au-delà des frontières. La société possédait en effet des usines en France, en Angleterre, au Liban, aux États-Unis et au Japon, ainsi que 60 agents commerciaux répartis dans le monde entier. « À partir des années 1950, Lautier a investi dans les marchés émergents comme le Mexique, le Brésil et la Chine, des pays qui nous sont aujourd’hui essentiels », remarque Ricardo Omori, lui-même brésilien. Pour satisfaire la demande, Lautier conserve un portefeuille de plus de mille ingrédients naturels provenant d’une soixantaine de pays différents : un réseau commercial digne d’un empire.
C’est à la fois pour ses matières premières et pour les nombreuses personnalités qu’elle a accueillies que l’entreprise a acquis sa réputation. Des années 1960 aux années 1980, de jeunes parfumeurs comme Carlos Benaïm, Jean Martel et Christopher Sheldrake y ont fait leurs armes ; Jean-Claude Ellena y a également exercé de 1976 à 1986. À cette époque, Christian Rémy gère les achats de matières premières de la société, avant de fonder avec sa femme Monique le Laboratoire Monique Rémy (LMR, racheté plus tard par International Flavors & Fragrances).
Au milieu des années 1990, Lautier fusionne avec la célèbre société allemande Haarmann & Reimer, devenue Symrise en 2003. La maison incarne désormais la volonté de Symrise de soigner son portefeuille d’ingrédients naturels, en renforçant son engagement en faveur du développement durable.

Pour Ricardo Omori, l’héritage de Lautier invite à l’humilité: « C’est un énorme patrimoine, à la fois technique et culturel, qui est déposé entre nos mains ». Il est convaincu que la société a devant elle un avenir brillant, fort de sur son histoire mêlant tradition, innovation et respect. « Nous avons composé une formidable équipe et travaillons dur au développement de la prochaine étape. Et c’est en cela que les archives nous sont utiles. » Revenant à ce qu’il disait plus tôt, il ajoute : « Je suis convaincu que, en sachant qui l’on est, on sait où l’on va. » Et pour Symrise, cette destination est Grasse.


Will Inrig

Will Inrig est parfumeur et chercheur en histoire de la parfumerie. Ses créations incluent Homesick. (Observer Collection), Acide (Éditions M.R) et le duo Coquet et Vaudou (Alexx And Anton). Il est l’auteur de Poems About Sex et co-auteur de plusieurs Cahiers des naturels Nez + LMR.

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Petite fille de Paul Morel et fille d’Eugène Morel, je suis très heureuse de voir que Lautier Fils n a pas été oublié.

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