Un or blanc nommé encens

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Sur quelques kilomètres carrés dans le sud du sultanat d’Oman, des milliers d’arbres à encens poussent sur la terre rocailleuse du Wadi Dawkah, un site classé à l’Unesco. À la clé, une précieuse résine odorante qui s’est longtemps échangée au même prix que l’or.

Ahmed s’approche doucement de l’arbre à encens et lève le regard pour observer les branches. Il se penche et colle contre le tronc le petit panier en osier à l’anse en cuir de dromadaire qu’il porte à la main. Il commence alors à gratter délicatement l’une des branches avec son manghaf, un couteau traditionnel omanais au manche en bois solide qui permet un geste sûr. Rapidement, le panier, de la taille d’un grand bol, se remplit de petites perles translucides couleur ambrée, semblables à des joyaux.

Nous sommes dans le fameux Wadi Dawkah, dans la région omanaise du Dhofar, considéré comme le berceau des arbres à encens, à quelque 200 kilomètres seulement de la frontière yéménite. Avec trois autres sites de la région, le lieu a été classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 2000 comme témoignage précieux de l’ancienne route de l’encens. Grâce au savoir-faire de la maison Amouage et de la société de composition DSM-Firmenich, les 5 000 arbres à encens qui poussent ici, sur 1 500 hectares, permettront de donner bientôt à la parfumerie une résine dont la filière soit complètement traçable, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Une ressource millénaire

Boswellia sacra est le nom savant de cette plante aux branches noueuses et à feuilles caduques qui pousse dans le sud de la péninsule Arabique. L’arbre à encens est réputé pour produire une résine odorante récoltée depuis des centaines d’années par les bergers du coin. La précieuse gomme s’est longtemps échangée au même prix que l’or, et a séduit pendant des millénaires les rois, empereurs et pharaons du monde entier. Son odeur minérale et pétillante, à la fois fraîche et balsamique, a soigné de nombreux maux au fil des siècles, et fait le bonheur des parfumeurs aujourd’hui. L’arbre à encens accomplit des prouesses d’adaptation : il peut survivre dans n’importe quelles circonstances, poussant aussi bien sur des sols arides et sableux, en bord de mer, que dans le désert rocailleux ou au sommet des montagnes. C’est le climat qui importe à cette plante sauvage – chaud et sec, avec du soleil, du vent et l’eau du Khareef, cette mousson qui verdit les montagnes du Dhofar entre juillet et septembre, et transforme le paysage omanais.

Boswellia met dix ans à devenir productif. En attendant, il doit affronter quelques ennemis. D’abord, les termites, au point qu’il faut parfois couper des branches pour protéger la plante. Mais aussi les dromadaires, qui sont friands de ses jeunes pousses. Lorsque l’arbre est cultivé, il ne faut pas trop l’arroser, sinon ses racines pourrissent. Les plants sont irrigués par un système ingénieux de goutte à goutte qui évite de les noyer. Il a fallu pour cela rénover l’infrastructure de l’arrosage, changer les tuyaux sur des kilomètres, et pomper l’eau jusqu’à 85 mètres de profondeur.

Autour des branches des arbres à encens pendent des affichettes arborant un QR-code. Celui-ci révèle des informations stratégiques sur la plante, accessibles aux visiteurs du Wadi Dawkah : sa hauteur, l’abondance de ses feuilles, le lieu exact où elle pousse, une photographie de ses plus beaux atours et, plus tard, la date de la dernière récolte.

Des techniques ancestrales

Le système de récolte de la résine d’encens est organisé très simplement. Et il est extrêmement bien codifié car il n’a pas varié depuis trois mille ans. Le cycle commence après le Khareef et dure près de neuf mois. Pour œuvrer sur les milliers d’arbres à encens du Wadi Dawkah, cinq travailleurs omanais agissent dès l’aube ou bien en fin de journée, un peu avant le coucher du soleil, durant trois à quatre jours.

La technique de gemmage consiste à créer de légères entailles réparties sur le tronc de l’arbre afin d’ôter la mince pellicule d’écorce brune, fine comme du papier bible. En la décollant délicatement, les récoltants pratiquent six ou sept ouvertures de quelques millimètres, appelées signatures, qui seront élargies trois semaines plus tard. Ils commencent par inciser la base des arbres, là où ils sont le plus solides – et où la production de résine est la plus rentable. Puis ils remontent vers le haut, en épargnant les parties les plus jeunes. Leur secret ? Dénuder un peu de chair de l’arbre, sans créer de plaie profonde. Les ouvriers veillent à maintenir un équilibre entre le gemmage et le respect de la plante : ils considèrent les arbres à encens comme leurs enfants. Cette pratique historique, si elle est bien réalisée, ne met pas la ressource en péril. Mais elle suffit à faire réagir la plante.

C’est par un mécanisme de défense que ces larmes à la texture laiteuse et collante comme du chewing-gum viennent perler à la surface du jeune bois, sèchent et se solidifent en trois semaines – quinze jours seulement lorsqu’il fait plus chaud. Ce geste maîtrisé se répète de quatre à six fois par saison. Après deux années de gemmage, on laissera la plante se reposer un an. Chaque arbre à encens, dont certains sont âgés de plusieurs siècles, donne de 300 à 400 grammes de résine par an. La matière première se distille avec un bon rendement, un taux d’environ 10 %. Ainsi, pour obtenir 1 kilo d’huile essentielle, il faut autour de 10 kilos de gomme. Avec, comme horizon au Wadi Dawkah, la production d’un oliban haut de gamme à destination de la parfumerie, dont on puisse garantir l’authenticité, de l’arbre jusqu’à l’essence. Jusqu’à bénéficier, peut-être, un jour, d’une appellation d’origine contrôlée.

Photographies : © Amouage

Auteur/autrice

  • Béatrice Boisserie

    Journaliste au Monde, Béatrice Boisserie a lancé les ateliers de YOS (yoga olfacto-sonore) pour se mettre à l'écoute de l'effluve, du souffle et de la voyelle. En 2012, elle a créé le blog Paroles d'odeurs pour reccueillir les souvenirs olfactifs de personnalités ou d'inconnus. Après des études de philosophie et d'ethnologie, elle se forme au parfum chez Cinquième sens et au yoga du son à l'Institut des arts de la voix. Elle est l'auteur de 100 questions sur le parfum (La Boétie, 2014).

    A journalist at Le Monde, Béatrice Boisserie is a member of the Nez Collective. She has notably published 100 questions about perfume (ed. La Boétie, 2014).

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