Les bases de Laire, 150 ans d’une révolution

Lors du Smell Talk qui leur était dédié à la Paris Perfume Week au Palais Brongniart, les bases de Laire ont fait salle comble. Plus de 150 visiteurs s’étaient réunis pour écouter les parfumeurs Aliénor Massenet et Pascal Sillon (Symrise) retracer leur histoire d’hier à aujourd’hui, et poser le nez sur quelques-unes d’entre elles. Il faut dire que le nom « de Laire », s’il demeure peu connu du grand public, jouit d’une aura de légende auprès des amateurs de parfum. Fondées en 1876, les Fabriques de Laire ont en effet contribué à de nombreux chefs-d’œuvre de la parfumerie moderne, de L’Heure bleue de Guerlain à Femme de Rochas, en créant les bases qu’on trouve dans leurs formules. Un héritage dont les parfumeurs de Symrise écrivent aujourd’hui le chapitre contemporain.

De Laire, d’hier… 

Si les Fabriques de Laire sont entrées dans la légende, c’est que leur trajectoire épouse celle de la parfumerie moderne. Fondée en 1876, cette société témoigne en effet d’une grande révolution survenue à partir de la seconde moitié du XIXe siècle : l’apparition, grâce à l’essor de la chimie organique, des premières molécules de synthèse sur la palette des parfumeurs. Vanilline, coumarine, isobutyl quinoléine… Dès leur création, les Fabriques de Laire produisent et commercialisent certains de ces ingrédients emblématiques d’une ère nouvelle de la parfumerie. Mais si ces derniers font aujourd’hui partie du langage courant des parfumeurs, il n’est pas évident pour les créateurs de l’époque – habitués jusqu’alors à ne manier que des naturels – d’apprivoiser leurs odeurs et leur puissance totalement inédites. 

C’est le constat qui inspire à Marie-Thérèse de Laire, fille du neveu du fondateur de la société, cette idée géniale : proposer ces molécules non pas seules, mais « habillées » d’autres ingrédients, afin de les rendre plus faciles à intégrer à des compositions. Dès 1891, elle commence ainsi à imaginer des bases, assemblages harmonieux de quelques matières articulées autour d’une molécule de synthèse qui révèle ainsi tout son potentiel. Parfois décrites comme des « pré-parfums », les bases de Laire ne tardent pas à trouver leur clientèle. Séduisant de nombreuses maisons de parfum, elles contribuent à faire entrer les ingrédients de synthèse dans les usages des créateurs, mais aussi des consommateurs. Et jouent donc un rôle essentiel dans la révolution « moderne » de la parfumerie et dans l’ouverture du champ des possibles créatifs dont elle est synonyme. « Ambre 83 est un très bon exemple de l’apport des bases de Laire à l’histoire de la parfumerie. Créée dans les années 1900, cette base a permis de démocratiser l’utilisation de la vanilline, qui comptait parmi les toutes premières molécules de synthèse et dont de Laire était un fabricant », a rappelé Pascal Sillon lors d’une conférence de la Paris Perfume Week. Base iconique de la société, Ambre 83 s’est frayé un chemin dans les formules de nombreux parfums, notamment chez Guerlain qui en a fait un élément clé de ses sillages… ambrés. 

… à aujourd’hui

Propriété de Symrise, la société de Laire et ses célèbres bases continuaient de se vendre à une poignée de clients fidèles, sans tapage, lorsque le parfumeur Pascal Sillon a eu l’idée en 2010 d’offrir un peu de lumière à ce véritable joyau. Car outre leur magnifique histoire centenaire, les bases de Laire ont profondément infusé l’inconscient collectif en offrant une signature parfois très distinctive à de nombreux parfums iconiques du XXe siècle – on peut notamment citer Habanita de Molinard (Mousse de saxe), L’Heure bleue et Mitsouko de Guerlain (Iriséine), ou encore Bois des îles de Chanel (Ambre 83). Un fabuleux héritage dont les équipes de Symrise ont pleinement pris conscience grâce au travail de Pascal Sillon, qui leur a dédié un mémoire, inspirant aux parfumeurs de la société l’envie d’écrire ensemble la suite de l’histoire. D’imaginer de nouvelles références, fidèles à la raison d’être originelle des bases de Laire : valoriser des ingrédients synthétiques, faciliter leur utilisation par les créateurs et contribuer ainsi à élargir les horizons de la parfumerie contemporaine. Avec une différence cependant : si les bases d’hier ont toujours été commercialisées, celles d’aujourd’hui sont captives, ce qui veut dire que les parfumeurs de Symrise sont les seuls à pouvoir les utiliser. 

Au World Perfumery Congress (WPC) de Miami en 2016, Symrise donnait ainsi le coup d’envoi d’une nouvelle collection des bases de Laire contemporaines, signées par son équipe de parfumeurs. Parmi elles se trouvaient les trois bases que Pascal Sillon et Aliénor Massenet ont choisi de faire découvrir au public de la Paris Perfume Week en avril 2026. À commencer par Ambre 84, une création de Pascal Sillon qui rejoue la modernité de la base Ambre 83 grâce à une molécule à l’importance comparable à celle de la vanilline au siècle dernier : l’ethyl maltol aux accents de sucre cuit, clé de voûte des parfums gourmands d’aujourd’hui. Aliénor Massenet a ensuite présenté deux bases qu’elle a elle-même composées. Rouge groseille déploie une note fruitée salivante autour d’un captif remarquablement puissant, tandis que Poivre piqué suggère une trame froide et épicée sur laquelle ériger un parfum élégant. « Les nouvelles bases de Laire s’inscrivent dans la même philosophie que les historiques », a rappelé Aliénor Massenet. « Chacune contient toujours une molécule de synthèse, souvent captive, et au moins un naturel exclusif de Maison Lautier 1795. Cela rend nos bases doublement impossibles à copier ». À l’heure où les dupes inondent le marché de la parfumerie, ce gage d’unicité est l’une des forces que les bases de Laire confèrent, mécaniquement, à tous les parfums qui les emploient. Pas étonnant que les équipes de Symrise soient également sollicitées par certains clients pour leur composer des bases à façon. « Ces bases sur-mesure deviennent parfois la signature olfactive de toute une gamme », précise Pascal Sillon. Et de se réjouir du chemin accompli : « Les bases de Laire sont aujourd’hui une collection vivante, dynamique, qui perpétue l’histoire d’un nom légendaire de la parfumerie ». Qui pourrait bientôt n’être plus si secret que cela.

Auteur/autrice

  • Sarah Bouasse

    Journaliste, autrice et traductrice, Sarah Bouasse est spécialiste des odeurs et du parfum. Elle écrit notamment pour Nez, la revue olfactive depuis ses débuts. En 2024, elle publie « Par le bout du nez », son premier livre, aux éditions Calmann-Lévy.

    Journalist, author, and translator, Sarah Bouasse is a specialist in scents and perfumes. She has been writing for Nez, the olfactory magazine, since its inception. In 2024, she published her first book, "Par le bout du nez," with Calmann-Lévy publishing.

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