Delphine Jelk : « C’est la dimension du parfum en tant que lien à l’enfance qui m’a menée au métier de parfumeuse »

Parfumeuse maison chez Guerlain depuis 2014, Delphine Jelk a reçu en décembre dernier l’insigne de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. L’occasion pour Nez de lui donner la parole et de revenir avec elle sur son parcours, depuis le petit pot d’huile d’abricot de son enfance suisse à l’idée de parfum « qui fait du bien », qui la nourrit et la guide aujourd’hui. Entretien.

Quel est votre premier souvenir olfactif ?

Sans doute l’huile d’abricot en petit pot que ma mère et ma grand-mère utilisaient, qui fait toujours partie de ma vie aujourd’hui et maintenant de celle de mes quatre enfants. C’est le remède miracle à tous les bobos ! 

Vous venez de l’univers de la mode, quel chemin vous a menée au parfum ? 

Je n’avais qu’une seule idée en tête à 18 ans, c’était quitter la Suisse ! Mais il me fallait une bonne raison. Quelles étaient les études que je ne pouvais pas suivre dans mon pays ? J’adorais le dessin et la mode, c’est ainsi que je suis arrivée à Paris pour faire l’école Esmod où je me suis spécialisée dans le prêt-à-porter masculin. À la fin de mes quatre ans d’études, j’ai dû imaginer une collection. C’était l’époque de la bulle internet, et je l’avais pensée autour du cachemire et du lin, pour un homme qui travaille de chez lui. Ce qui m’intéressait particulièrement, c’était le côté plurisensoriel du projet :  j’avais eu l’idée d’aromatiser des laits de soja et de développer deux parfums inspirés par les matières que j’utilisais, aidée par une amie évaluatrice chez Firmenich. Cette collection m’a valu un prix et deux propositions pour des postes : un à Paris chez Margiela et un autre à Genève dans l’équipe marketing de Firmenich, qui avait été séduit par ma démarche. Et finalement je suis retournée en Suisse !

Comment est né ensuite le désir de devenir parfumeuse ?

Chez Firmenich, un parfumeur adorable et très patient me faisait régulièrement sentir des matières premières. Quand j’ai découvert le Triplal1note verte qui évoque l’herbe coupée, j’ai senti quelque chose s’ouvrir en moi, et je me suis rendue compte de la puissance de la mémoire olfactive. Par exemple l’iris me touchait car il me rappelait l’odeur du grenier de mes grands-parents, chaude et poussiéreuse. C’est cette dimension du parfum en tant que lien à l’enfance et « doudou pour l’âme » qui a été le moteur de mon envie de faire ce métier, et qui m’a touchée au même titre que la démarche artistique. 

De quelle manière cette envie s’est-elle concrétisée ? 

J’ai rapidement rejoint les équipes de marketing et d’évaluation de Firmenich à Paris, ce qui m’a plongée dans l’olfaction. Je sentais que je voulais créer mais je ne me sentais pas légitime ​​pour devenir parfumeuse. Je n’avais pas eu de  formation classique comme celle de l’Isipca. J’ai donc décidé de faire une école de parfumerie, et j’ai pu rentrer au GIP à Grasse. J’ai adoré cette immersion au contact de la matière, cette possibilité d’aller voir la cueillette et l’extraction du mimosa, de la rose, du jasmin, de la lavande… L’apprentissage selon la méthode Jean Carles, par le contraste et par les souvenirs, la reproduction des classiques, c’était le bonheur total ! 

Puis vous avez rejoint la société de composition Drom…

Oui, à la sortie de l’école, j’ai rencontré Philippe Romano – qui est décédé l’été dernier, malheureusement – et je suis devenue son élève pendant trois ans. C’était quelqu’un de généreux, libre, qui me transmettait son savoir pour que je développe ma propre créativité. Je pesais mes formules, ce qui me permet aujourd’hui de faire un essai quand mon assistante n’est pas là. Et ce qui était formidable, c’est que je travaillais sur plein de projets différents : je faisais de la parfumerie fine, des bougies, des shampoings, je travaillais pour Yves Rocher, Mixa bébé… Enfin j’ai eu l’opportunité de travailler à New York, et de découvrir encore un marché différent.

A quel moment le lien s’est-il noué avec Guerlain ?

C’est juste avant de partir à New York que j’ai rencontré Sylvaine Delacourte, qui était à l’époque directrice de la création parfum de la maison. Elle m’a ​​dit : « Fais-moi une fleur ! ». Drom n’était pas du tout briefé sur les projets Guerlain, et je me suis dit que ce n’était même pas la peine de penser à une composition en parfumerie fine : j’ai donc travaillé une fleur d’oranger en bougie – elle l’a d’ailleurs lancée récemment pour sa propre marque. À cette époque, cela faisait un moment que je me disais qu’il faudrait un équivalent de Coco Mademoiselle et Miss Dior chez Guerlain. Quand j’ai vu la Marie Antoinette de Sofia Coppola manger des pâtisseries en Converse, j’ai proposé à Sylvaine cette note de macaron framboise-cerise et de rose, avec des facettes thé fumé et réglisse pour lui donner un côté rock. Nous avons travaillé sur cette idée pendant deux ans, avec la directrice marketing Ann Caroline Prazan qui a imaginé la merveilleuse histoire de La Petite Robe noire. Elle est sortie en 2009 de façon confidentielle, dans les boutiques Guerlain, avant un lancement international en 2012.

Comment expliquez-vous son succès ?

Quand on entre chez Guerlain, on s’attend à avoir du Guerlain, à retrouver ce qui fait sa signature. Ma ligne de conduite, c’est le respect du patrimoine, qui est magique et magnifique, tout en lui faisant épouser l’air du temps. Pour certains, un parfum qui sent le macaron chez Guerlain, c’était n’importe quoi. Mais les parfums de la maison ont toujours été gourmands, enveloppants, addictifs. La gourmandise a presque été inventée par Shalimar, avec son overdose d’éthylvanilline, même si elle est différente de celle qu’on connaît aujourd’hui. La note de pêche dans Mitsouko était aussi nouvelle et très marquée pour l’époque. Dans La Petite Robe noire, on retrouve la guerlinade, avec la rose, l’iris, la vanille et la tonka, et des femmes qui portaient L’Heure bleue y retrouvent leur Guerlain.

En 2014, vous devenez parfumeuse maison. Quelle est la différence principale avec votre ancien métier en société de composition ?

Ce n’est pas du tout la même logique. Il y a tellement de concurrence entre les maisons et entre les parfumeurs au sein d’une même société, que lorsqu’un parfumeur gagne un projet, il ouvre aussitôt le champagne et c’est tellement mérité ! Moi, aujourd’hui, quand je termine un parfum, je suis au contraire fébrile et pleine de doutes. C’est très difficile de savoir quand un parfum est prêt, et ensuite il faut que j’attende 14 mois avant le lancement pour savoir s’il va trouver son public. L’autre différence, qui me plaît beaucoup, c’est que je suis aussi responsable des achats de matières premières naturelles que nous sourçons auprès de producteurs, comme un chef de cuisine, qui choisit ses petits pois et ses carottes…

La guerlinade fait figure de fil rouge entre les parfums Guerlain, mais comment définiriez-vous votre propre signature ?

J’aime cette idée de parfum qui fait du bien, qui enveloppe, qui apaise, qui apporte de la confiance, de la sécurité. J’ai récemment suivi une formation en aromachologie, c’est fascinant de découvrir tous les bienfaits des ingrédients de notre palette, nous ne sommes aujourd’hui qu’aux prémices de ce concept. J’ai un goût particulier pour les notes rondes, poudrées, vanillées, amandées, lactées. J’adore l’essence d’amande amère, qui permet de jouer cette note de la tête jusqu’au fond quand on l’associe à la coumarine et à l’héliotropine, ou de faire une cerise quand on la marie à une note framboise. Je l’avais travaillée dans L’Homme idéal, qui pourrait être le boyfriend de La Petite Robe noire avec sa note amaretto. J’étais étonnée quand j’ai découvert qu’il y en avait dans Jicky, qui est mon parfum, en extrait : c’est une note contemporaine, pas habituelle dans les codes olfactifs de l’époque. J’aime aussi énormément l’Helvetolide, un musc fascinant qui m’évoque la peau ​​propre, et dont je me fais des solutions pour le porter ; la rose, qui est tellement inspirante et que l’on peut emmener dans toutes les directions ; ainsi que les matières aromatiques, comme la lavande ou le romarin, particulièrement quand elles sont contrebalancées par des notes rondes et douces comme dans Tonka impériale ou Mon Guerlain. Plus généralement, j’apprécie les contrastes, les compositions qui ne se situent pas sur un seul et même niveau olfactif. C’est ce qui m’a donné l’idée de Néroli outrenoir, qui associe une note fleur d’oranger bébé et un fond fumé. J’adorerais faire un oud Mustela !

A l’inverse, y a-t-il des matières premières qui vous résistent ?

Le patchouli. C’est une très belle matière mais elle n’est pas simple à travailler : quand elle n’est pas le sujet principal, c’est difficile de l’introduire dans une formule. Si on l’ajoute après avoir bâti sa structure, ça ne va jamais, comme la coumarine. Et les bois ambrés ne sont pas trop mon truc : ils peuvent donner de la nervosité, mais si on les perçoit, ils deviennent vite agressifs.

Que représente pour vous votre nomination comme Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres ? 

Cela fait maintenant vingt ans que je suis parfumeuse, c’est une belle reconnaissance et un honneur. C’est aussi un pas de plus vers la légitimation de la création de parfum en tant qu’art. Avec nos matières premières, nous créons du beau, du sensible, de l’intime, ce qui suppose un geste créatif et une démarche artistique. 

Les parfumeurs sont de plus en plus visibles et reconnus, que pensez-vous de cette évolution ?

On a souvent mis en avant les créateurs de mode, on les créditait même de la création de leurs parfums. Il est temps que les parfumeurs s’expriment à leur tour. Il faut avoir des connaissances pour parler du monde olfactif, qui est plus difficile à comprendre que l’univers visuel car on ne nous l’apprend pas à l’école, et les parfumeurs sont bien placés pour le faire !

Crédit photo : © Pascal Auguie

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