Les odeurs sur les bancs de l’école

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Absente des programmes scolaires officiels en France, l’éducation olfactive fait pourtant l’objet de quelques initiatives qui démontrent des bienfaits certains pour les enfants. Curiosité, sociabilité, (re)connexion du corps et de l’esprit : éveiller l’odorat des jeunes publics favorise le développement harmonieux de l’individu et enrichit son expérience du monde.

« L’éducation sensorielle doit être commencée avec méthode dès le plus jeune âge, et continuée pendant la période de l’instruction, qui préparera l’individu à se mouvoir dans son milieu », écrivait Maria Montessori au début du siècle dernier dans La Pédagogie scientifique. Dans les écoles qui revendiquent aujourd’hui son héritage, une activité baptisée « les bouteilles à odeurs » permet aux enfants d’exercer leur capacité à discriminer les odeurs et à les mémoriser. Elle requiert pour seul matériel six bouteilles opaques, renfermant chacune un coton imbibé au préalable d’une huile essentielle. Après les avoir senties une par une, l’enfant est invité à appairer celles dont l’odeur est identique. Si la pédagogie Montessori fait une petite place à l’olfaction, celle de l’éducation nationale ne peut pas en dire autant : le sujet est carrément absent des programmes en France. La Semaine du goût, initiée en 1990, trouve certes un écho dans de nombreux établissements, mais la Semaine de l’odorat, elle, reste à inventer… 

De la maternelle à l’université

Quelques initiatives sont cependant menées par des scientifiques et des professionnels de l’industrie du parfum et des arômes. L’incontournable Roland Salesse, ingénieur agronome et ancien chargé de mission à la culture scientifique à l’INRA – où il a créé et dirigé l’unité de neurobiologie de l’olfaction –  a fondé en 2017 l’association Nez en herbe, dont l’ambition est de développer l’odorat des enfants en bas âge (nous lui avons consacré un entretien). « Notre objectif est d’apprendre aux enfants qu’ils ont un sens olfactif et qu’ils peuvent s’en servir », résume-t-il. « Certains le font spontanément, ou parce que leur environnement les y encourage, mais bien souvent l’odorat est laissé en friche, ce qui est vraiment une perte car il ajoute une dimension au monde ». De la maternelle à l’université, Nez en herbe mène des interventions dans des établissements scolaires et participe à des événements culturels fréquentés par des classes ou des familles.

En outre, l’association s’implique dans un programme de recherche qui vient d’être lancé dans le réseau de crèches d’entreprises Cap Enfants pour une durée de trois ans. Objectif : observer l’évolution d’enfants dont l’olfaction sera stimulée via leur environnement et les professionnels de la petite enfance. Le sujet, encore méconnu, est pourtant prometteur. « Jusqu’ici, les travaux de référence portent surtout sur le goût – mais on sait bien que le goût est largement une affaire d’odeur. L’Institut national de la recherche agronomique et le Centre des sciences du goût et de l’alimentation de Dijon ont notamment cherché à comprendre le développement des préférences alimentaires, chez des enfants de tous âges, mais surtout de niveau école primaire. Parmi les chercheurs impliqués, certains m’ont dit regretter de ne pas avoir étudié des enfants plus jeunes encore, car les 1000 premiers jours, ce n’est pas un mythe : les trois premières années de la vie sont une période décisive pour le développement des apprentissages. Le cerveau va mettre encore 20 ans à maturer, mais il a déjà tous ses neurones et il crée des circuits », explique Roland Salesse. « On dit que l’âge d’or des papilles, c’est avant deux ans et demi : les enfants présentent une grande ouverture à l’expérience, pourvu qu’ils soient en confiance »

Parfumeur et fondateur de la société Osmoart, Pierre Bénard est lui aussi convaincu de l’intérêt d’intervenir auprès d’enfants très jeunes. Depuis plus de 20 ans, cet enseignant à l’Isipca, à l’université de Montpellier et à l’école interne de Givaudan fait de l’animation olfactive dans les établissements scolaires, de la crèche à l’université. Une activité initiée lors de ses études en biochimie, qu’il n’a jamais cessé d’exercer. « On sait que la petite enfance, jusqu’à la maternelle, est un moment privilégié pour éveiller la conscience des odeurs. Mais on ne peut pas faire une animation avec des mouillettes : il faut du visible, des formes et des couleurs. On va par exemple jouer avec des agrumes, comparer leurs couleurs et leurs formes, gratter la peau d’un fruit à un endroit et essayer de le retrouver avec son nez… Il faut rester simple et impliquer les autres sens, car on sait qu’une odeur se mémorise mieux si on l’associe à un nom et à une image. Cela dit, la mémorisation des odeurs est totalement secondaire à cet âge. Le vrai enjeu, c’est de découvrir que le monde sent »

Si l’éducation olfactive concerne potentiellement des enfants de tous les âges, la maîtrise du langage semble constituer une frontière : avant l’acquisition de celui-ci, il serait peut-être plus juste de parler d’éveil olfactif. C’est lorsque les enfants sont capables de verbaliser leur expérience que le champ odorant peut devenir en lui-même un objet d’étude, qui stimule l’attention et la mémoire comme le font les bouteilles à odeurs, évoquées plus haut. Il peut également devenir le support d’activités bien plus larges : une porte d’entrée vers d’autres disciplines. C’est le constat d’Hirac Gurden, directeur de recherche en neurosciences au CNRS (et membre du collectif Nez), qui a créé, et récemment animé un atelier olfactif à l’École alsacienne de Paris auprès d’élèves de 4e. « Facile à reproduire et peu onéreux », cet atelier de deux heures s’appuie sur quelques épices et aromates parmi les plus courants. S’il a été initié avec Bénédicte Boscher, professeure de Sciences de la Vie et de la Terre (SVT), dans le cadre de son cours, sa résonance est clairement pluridisciplinaire. « À partir de cet atelier, quatre professeurs peuvent travailler avec une même classe autour de l’odorat : l’histoire-géo pour explorer l’origine de ces épices et l’importance qu’elles ont eue dans la découverte du monde ; le français pour étudier des textes autour du parfum et des odeurs ; la SVT pour comprendre comment fonctionne l’olfaction dans le cerveau et enfin la physique-chimie pour apprendre comment les atomes construisent des molécules odorantes, notamment les cycles aromatiques ». Heureux que des professeurs aient témoigné un vif intérêt pour cette initiative, Hirac Gurden se félicite tout autant du succès qu’elle a remporté auprès des élèves : « Pendant deux heures, leur attention a été constante, ce qui est assez dingue quand on sait qu’ils fatiguent généralement assez vite. L’attention des jeunes est en chute libre à cause des écrans, des TikTok et compagnie. Les enfants sont rivés à leurs téléphones, ce qui va dans le sens d’un appauvrissement sensoriel et corporel délétère pour leur développement, sans que les parents, eux-mêmes happés par les écrans, n’arrivent à les aider. Or on voit bien que l’odorat a beaucoup à leur apporter de ce point de vue-là, car il connecte le cerveau au corps. Lorsqu’on multiplie les stimulations olfactives, et qu’on implique aussi les autres sens, cela constitue un vrai levier pour améliorer leur attention, car on attire l’enfant vers de nouveaux stimuli, ce qui excite sa curiosité, donc son attention et ainsi  de suite. C’est un cercle vertueux très intéressant pour les jeunes, et nous l’avons constaté sur le terrain »

Des enjeux plus larges

De toute évidence, l’éducation et l’éveil olfactifs comportent des enjeux qui dépassent de très loin le seul monde des odeurs. À commencer par le développement du cerveau. « Chez tous les mammifères, mais surtout chez les primates que nous sommes, plus le milieu sensoriel de l’individu est riche, et plus les connexions sont renforcées. Le cerveau devient alors plus plastique, plus modulable, et se montre davantage capable de se modifier par rapport aux changements de l’environnement par la suite. À l’inverse, on sait que les enfants qui grandissent dans un milieu où les stimulations sensorielles sont peu nombreuses ou unisensorielles – comme les écrans – ou les enfants isolés, ont un cerveau non seulement figé, mais chez qui la possibilité d’enrichissement ultérieur se trouvera réduite », détaille Hirac Gurden. « L’éveil sensoriel a des répercussions directes sur l’évolution de l’individu, renchérit Roland Salesse. Par exemple, concernant les souris et les rats de laboratoire, plus l’environnement dans lequel ils sont élevés est riche olfactivement, plus ils deviennent intelligents et sociables. C’est pareil pour les humains. Un environnement riche favorise la performance des circuits sensoriels qui traitent l’information et les tout premiers apprentissages – le fait est connu dans l’acquisition du langage et de l’écriture. Lorsqu’on utilise l’odorat en conjonction avec les autres sens, la représentation cérébrale du monde est plus complète, plus riche et, pour les enfants, plus rassurante ». Ces derniers peuvent aussi développer, grâce aux odeurs, une certaine ouverture d’esprit, constate Pierre Bénard, qui mène parfois des actions à l’international, comme au lycée français de Djibouti où il a été invité à intervenir. « Lorsqu’on commence à discuter des odeurs avec les enfants, c’est souvent passionnant. On est amené à découvrir d’autres sensibilités, parfois liées à d’autres cultures où les référents ne sont pas les mêmes. On apprend à écouter la perception de l’autre qui n’est pas toujours la même que la nôtre. Cela engendre de la tolérance ». Et il ne faut pas oublier que les odeurs nous apportent aussi du plaisir, tout simplement, ajoute Roland Salesse. « Savoir apprécier les odeurs comme on apprécie un tableau, une musique, c’est une expérience émotionnelle qui n’est pas négligeable du tout. Dans tous les cas, ce sont les mêmes circuits de la récompense qui sont à l’œuvre : du point de vue de notre cerveau, il n’y a pas de hiérarchie entre les plaisirs que nous procurent nos différents sens ».

Former les formateurs

Mais alors, si l’odorat peut aider les enfants à devenir des individus plus attentifs, plus sociables, plus curieux, plus épanouis… qu’attend l’Éducation nationale pour mettre son nez dans le sujet ? C’est là que réside le véritable enjeu, s’accordent à dire nos interlocuteurs. Sans toutefois minimiser l’impact que peut avoir une simple intervention – il n’en faut parfois pas plus pour éveiller une curiosité que l’enfant conservera toute sa vie – des actions plus systématiques seraient nécessaires pour bénéficier au plus grand nombre. C’est donc aux enseignants eux-mêmes de s’emparer des convictions de nos experts de l’olfaction, et de s’approprier leurs outils.

À partir de l’atelier mené à l’École alsacienne, Hirac Gurden travaille actuellement à formaliser un protocole en vue de le proposer à l’académie de Paris. Si celui-ci était proposé sur les plateformes de l’Éducation nationale, il pourrait être facilement repris par les professeurs qui le souhaitent. Roland Salesse, lui, cherche à démultiplier l’action de Nez en Herbe en passant le flambeau aux enseignants auprès desquels une première intervention a été menée. « Au sein de l’association nous sommes tous de bonne volonté, mais nous sommes peu nombreux et nos capacités d’intervention en école demeurent limitées. Ce que je considère réellement intéressant, c’est de former les formateurs », explique-t-il. Quant à Pierre Bénard, il en appelle notamment aux professionnels de l’industrie du parfum pour prendre le temps d’éveiller les consciences et de transmettre leur curiosité des odeurs, sans oublier le rôle essentiel que jouent les parents eux-mêmes. « Lors d’une animation grand public, une maman me disait que sa fille mettait le nez dans son assiette avant de manger, et qu’elle trouvait cela dérangeant : ce n’est pas comme ça qu’elle l’a éduquée ! Je lui ai expliqué qu’au contraire, c’était super, car sentir la nourriture fait saliver, met en appétit et permet ainsi une meilleure digestion. Et que, via l’olfaction, sa fille allait d’autant mieux garder en mémoire la cuisine de sa maman, de son papa ou de sa mamie ». L’éducation olfactive, ça commence à la maison.  


SOMMAIRE

Introduction
Sur les bancs de l’école
Amateurs éclairés : les autodidactes du parfum
Anosmie : à la recherche de l’odorat perdu – 27 novembre
Devenir parfumeur, quelle école choisir ? 28 novembre
Être parfumeur, un parcours du combattant – 30 novembre

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Anosmie, à la recherche de l’odorat perdu

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