Les odeurs sur les bancs de l’école

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Absente des programmes scolaires officiels en France, l’éducation olfactive fait pourtant l’objet de quelques initiatives qui démontrent des bienfaits certains pour les enfants. Curiosité, sociabilité, (re)connexion du corps et de l’esprit : éveiller l’odorat des jeunes publics favorise le développement harmonieux de l’individu et enrichit son expérience du monde.

« L’éducation sensorielle doit être commencée avec méthode dès le plus jeune âge, et continuée pendant la période de l’instruction, qui préparera l’individu à se mouvoir dans son milieu », écrivait Maria Montessori au début du siècle dernier dans La Pédagogie scientifique. Dans les écoles qui revendiquent aujourd’hui son héritage, une activité baptisée « les bouteilles à odeurs » permet aux enfants d’exercer leur capacité à discriminer les odeurs et à les mémoriser. Elle requiert pour seul matériel six bouteilles opaques, renfermant chacune un coton imbibé au préalable d’une huile essentielle. Après les avoir senties une par une, l’enfant est invité à appairer celles dont l’odeur est identique. Si la pédagogie Montessori fait une petite place à l’olfaction, celle de l’éducation nationale ne peut pas en dire autant : le sujet est carrément absent des programmes en France. La Semaine du goût, initiée en 1990, trouve certes un écho dans de nombreux établissements, mais la Semaine de l’odorat, elle, reste à inventer… 

De la maternelle à l’université

Quelques initiatives sont cependant menées par des scientifiques et des professionnels de l’industrie du parfum et des arômes. L’incontournable Roland Salesse, ingénieur agronome et ancien chargé de mission à la culture scientifique à l’INRA – où il a créé et dirigé l’unité de neurobiologie de l’olfaction –  a fondé en 2017 l’association Nez en herbe, dont l’ambition est de développer l’odorat des enfants en bas âge (nous lui avons consacré un entretien). « Notre objectif est d’apprendre aux enfants qu’ils ont un sens olfactif et qu’ils peuvent s’en servir », résume-t-il. « Certains le font spontanément, ou parce que leur environnement les y encourage, mais bien souvent l’odorat est laissé en friche, ce qui est vraiment une perte car il ajoute une dimension au monde ». De la maternelle à l’université, Nez en herbe mène des interventions dans des établissements scolaires et participe à des événements culturels fréquentés par des classes ou des familles.

En outre, l’association s’implique dans un programme de recherche qui vient d’être lancé dans le réseau de crèches d’entreprises Cap Enfants pour une durée de trois ans. Objectif : observer l’évolution d’enfants dont l’olfaction sera stimulée via leur environnement et les professionnels de la petite enfance. Le sujet, encore méconnu, est pourtant prometteur. « Jusqu’ici, les travaux de référence portent surtout sur le goût – mais on sait bien que le goût est largement une affaire d’odeur. L’Institut national de la recherche agronomique et le Centre des sciences du goût et de l’alimentation de Dijon ont notamment cherché à comprendre le développement des préférences alimentaires, chez des enfants de tous âges, mais surtout de niveau école primaire. Parmi les chercheurs impliqués, certains m’ont dit regretter de ne pas avoir étudié des enfants plus jeunes encore, car les 1000 premiers jours, ce n’est pas un mythe : les trois premières années de la vie sont une période décisive pour le développement des apprentissages. Le cerveau va mettre encore 20 ans à maturer, mais il a déjà tous ses neurones et il crée des circuits », explique Roland Salesse. « On dit que l’âge d’or des papilles, c’est avant deux ans et demi : les enfants présentent une grande ouverture à l’expérience, pourvu qu’ils soient en confiance »

Parfumeur et fondateur de la société Osmoart, Pierre Bénard est lui aussi convaincu de l’intérêt d’intervenir auprès d’enfants très jeunes. Depuis plus de 20 ans, cet enseignant à l’Isipca, à l’université de Montpellier et à l’école interne de Givaudan fait de l’animation olfactive dans les établissements scolaires, de la crèche à l’université. Une activité initiée lors de ses études en biochimie, qu’il n’a jamais cessé d’exercer. « On sait que la petite enfance, jusqu’à la maternelle, est un moment privilégié pour éveiller la conscience des odeurs. Mais on ne peut pas faire une animation avec des mouillettes : il faut du visible, des formes et des couleurs. On va par exemple jouer avec des agrumes, comparer leurs couleurs et leurs formes, gratter la peau d’un fruit à un endroit et essayer de le retrouver avec son nez… Il faut rester simple et impliquer les autres sens, car on sait qu’une odeur se mémorise mieux si on l’associe à un nom et à une image. Cela dit, la mémorisation des odeurs est totalement secondaire à cet âge. Le vrai enjeu, c’est de découvrir que le monde sent »

Si l’éducation olfactive concerne potentiellement des enfants de tous les âges, la maîtrise du langage semble constituer une frontière : avant l’acquisition de celui-ci, il serait peut-être plus juste de parler d’éveil olfactif. C’est lorsque les enfants sont capables de verbaliser leur expérience que le champ odorant peut devenir en lui-même un objet d’étude, qui stimule l’attention et la mémoire comme le font les bouteilles à odeurs, évoquées plus haut. Il peut également devenir le support d’activités bien plus larges : une porte d’entrée vers d’autres disciplines. C’est le constat d’Hirac Gurden, directeur de recherche en neurosciences au CNRS (et membre du collectif Nez), qui a créé, et récemment animé un atelier olfactif à l’École alsacienne de Paris auprès d’élèves de 4e. « Facile à reproduire et peu onéreux », cet atelier de deux heures s’appuie sur quelques épices et aromates parmi les plus courants. S’il a été initié avec Bénédicte Boscher, professeure de Sciences de la Vie et de la Terre (SVT), dans le cadre de son cours, sa résonance est clairement pluridisciplinaire. « À partir de cet atelier, quatre professeurs peuvent travailler avec une même classe autour de l’odorat : l’histoire-géo pour explorer l’origine de ces épices et l’importance qu’elles ont eue dans la découverte du monde ; le français pour étudier des textes autour du parfum et des odeurs ; la SVT pour comprendre comment fonctionne l’olfaction dans le cerveau et enfin la physique-chimie pour apprendre comment les atomes construisent des molécules odorantes, notamment les cycles aromatiques ». Heureux que des professeurs aient témoigné un vif intérêt pour cette initiative, Hirac Gurden se félicite tout autant du succès qu’elle a remporté auprès des élèves : « Pendant deux heures, leur attention a été constante, ce qui est assez dingue quand on sait qu’ils fatiguent généralement assez vite. L’attention des jeunes est en chute libre à cause des écrans, des TikTok et compagnie. Les enfants sont rivés à leurs téléphones, ce qui va dans le sens d’un appauvrissement sensoriel et corporel délétère pour leur développement, sans que les parents, eux-mêmes happés par les écrans, n’arrivent à les aider. Or on voit bien que l’odorat a beaucoup à leur apporter de ce point de vue-là, car il connecte le cerveau au corps. Lorsqu’on multiplie les stimulations olfactives, et qu’on implique aussi les autres sens, cela constitue un vrai levier pour améliorer leur attention, car on attire l’enfant vers de nouveaux stimuli, ce qui excite sa curiosité, donc son attention et ainsi  de suite. C’est un cercle vertueux très intéressant pour les jeunes, et nous l’avons constaté sur le terrain »

Des enjeux plus larges

De toute évidence, l’éducation et l’éveil olfactifs comportent des enjeux qui dépassent de très loin le seul monde des odeurs. À commencer par le développement du cerveau. « Chez tous les mammifères, mais surtout chez les primates que nous sommes, plus le milieu sensoriel de l’individu est riche, et plus les connexions sont renforcées. Le cerveau devient alors plus plastique, plus modulable, et se montre davantage capable de se modifier par rapport aux changements de l’environnement par la suite. À l’inverse, on sait que les enfants qui grandissent dans un milieu où les stimulations sensorielles sont peu nombreuses ou unisensorielles – comme les écrans – ou les enfants isolés, ont un cerveau non seulement figé, mais chez qui la possibilité d’enrichissement ultérieur se trouvera réduite », détaille Hirac Gurden. « L’éveil sensoriel a des répercussions directes sur l’évolution de l’individu, renchérit Roland Salesse. Par exemple, concernant les souris et les rats de laboratoire, plus l’environnement dans lequel ils sont élevés est riche olfactivement, plus ils deviennent intelligents et sociables. C’est pareil pour les humains. Un environnement riche favorise la performance des circuits sensoriels qui traitent l’information et les tout premiers apprentissages – le fait est connu dans l’acquisition du langage et de l’écriture. Lorsqu’on utilise l’odorat en conjonction avec les autres sens, la représentation cérébrale du monde est plus complète, plus riche et, pour les enfants, plus rassurante ». Ces derniers peuvent aussi développer, grâce aux odeurs, une certaine ouverture d’esprit, constate Pierre Bénard, qui mène parfois des actions à l’international, comme au lycée français de Djibouti où il a été invité à intervenir. « Lorsqu’on commence à discuter des odeurs avec les enfants, c’est souvent passionnant. On est amené à découvrir d’autres sensibilités, parfois liées à d’autres cultures où les référents ne sont pas les mêmes. On apprend à écouter la perception de l’autre qui n’est pas toujours la même que la nôtre. Cela engendre de la tolérance ». Et il ne faut pas oublier que les odeurs nous apportent aussi du plaisir, tout simplement, ajoute Roland Salesse. « Savoir apprécier les odeurs comme on apprécie un tableau, une musique, c’est une expérience émotionnelle qui n’est pas négligeable du tout. Dans tous les cas, ce sont les mêmes circuits de la récompense qui sont à l’œuvre : du point de vue de notre cerveau, il n’y a pas de hiérarchie entre les plaisirs que nous procurent nos différents sens ».

Former les formateurs

Mais alors, si l’odorat peut aider les enfants à devenir des individus plus attentifs, plus sociables, plus curieux, plus épanouis… qu’attend l’Éducation nationale pour mettre son nez dans le sujet ? C’est là que réside le véritable enjeu, s’accordent à dire nos interlocuteurs. Sans toutefois minimiser l’impact que peut avoir une simple intervention – il n’en faut parfois pas plus pour éveiller une curiosité que l’enfant conservera toute sa vie – des actions plus systématiques seraient nécessaires pour bénéficier au plus grand nombre. C’est donc aux enseignants eux-mêmes de s’emparer des convictions de nos experts de l’olfaction, et de s’approprier leurs outils.

À partir de l’atelier mené à l’École alsacienne, Hirac Gurden travaille actuellement à formaliser un protocole en vue de le proposer à l’académie de Paris. Si celui-ci était proposé sur les plateformes de l’Éducation nationale, il pourrait être facilement repris par les professeurs qui le souhaitent. Roland Salesse, lui, cherche à démultiplier l’action de Nez en Herbe en passant le flambeau aux enseignants auprès desquels une première intervention a été menée. « Au sein de l’association nous sommes tous de bonne volonté, mais nous sommes peu nombreux et nos capacités d’intervention en école demeurent limitées. Ce que je considère réellement intéressant, c’est de former les formateurs », explique-t-il. Quant à Pierre Bénard, il en appelle notamment aux professionnels de l’industrie du parfum pour prendre le temps d’éveiller les consciences et de transmettre leur curiosité des odeurs, sans oublier le rôle essentiel que jouent les parents eux-mêmes. « Lors d’une animation grand public, une maman me disait que sa fille mettait le nez dans son assiette avant de manger, et qu’elle trouvait cela dérangeant : ce n’est pas comme ça qu’elle l’a éduquée ! Je lui ai expliqué qu’au contraire, c’était super, car sentir la nourriture fait saliver, met en appétit et permet ainsi une meilleure digestion. Et que, via l’olfaction, sa fille allait d’autant mieux garder en mémoire la cuisine de sa maman, de son papa ou de sa mamie ». L’éducation olfactive, ça commence à la maison.  


SOMMAIRE

Introduction
Sur les bancs de l’école
Amateurs éclairés : les autodidactes du parfum
Anosmie : à la recherche de l’odorat perdu
Devenir parfumeur, quelle école choisir ?
Être parfumeur, un parcours du combattant

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Diverses pathologies peuvent contrarier le bon fonctionnement de l’odorat et réduire, abolir ou déformer la perception des odeurs. On estime que les troubles olfactifs touchent entre 5 et 15 % de la population générale, mais peuvent affecter les patients à différents niveaux. On parle d’hyposmie pour une perte partielle de l’odorat et d’anosmie pour une perte totale. Être privé d’odorat empêche de sentir les bonnes comme les mauvaises odeurs, et le patient devient insensible aux odeurs appétitives de cuisine, des saisons, de ses proches mais également à celles indiquant un danger comme le brûlé, le gaz ou les aliments avariés. Il ne peut pas non plus vérifier son odeur corporelle, comme la sueur et se crée ainsi une insécurité de tous les instants qui peut mener à des accidents, comme les intoxications alimentaires ou à des troubles émotionnels causés par un retrait social.
À ce jour, la cause de ces troubles olfactifs reste inconnue dans 20 % des cas, un véritable drame pour les personnes souffrantes. Pour 80 % des patients, nous résumons ici les différents cas cliniques qui peuvent expliquer l’origine de ces problèmes olfactifs, le type de suivi médical à mettre en place et les protocoles de rééducation éprouvés.

Des causes multiples

Environ 50 % des désordres olfactifs proviennent de maladies de la muqueuse et des voies respiratoires, pour lesquelles il existe souvent un traitement. Selon le docteur Djaber Bellil, chirurgien ORL à l’hôpital Nord-Ouest de Villefranche-sur-Saône, « la cause pour laquelle nous sommes le plus consultés est une simple rhinite. Il y a une atteinte limitée et passagère liée au rhinovirus lui-même qui provoque une lésion de la muqueuse olfactive, "ce qui cause l'incapacité des cils des neurones olfactifs à détecter les odeurs et à interpréter les molécules odorantes qui arrivent dans le nez ». On connaissait depuis longtemps l’attaque annuelle du virus influenza, responsable de la grippe, contre laquelle un vaccin est synthétisé chaque année pour protéger les populations à risque.

Une autre attaque virale responsable de l’infection de la muqueuse dont on a récemment beaucoup parlé est évidemment le coronavirus SARS-CoV-2, qui provoque le Covid-19. La perte de l’odorat en est l’un des symptômes principaux et très précoce. Les rhinosinusites, qu’elles soient liées à des polypes ou à des infections à répétition, atteignent elles aussi fréquemment les voies respiratoires.

Pour 20 % des cas environ, les troubles olfactifs sont dus à des traumatismes crâniens chez des victimes souffrant de lésions au niveau de la région olfactive. Seul un bilan médical approfondi permet d’établir cette origine de l’anosmie. « En général, c’est au niveau de ce que l’on appelle la lame criblée, qui est une fine couche d’os au niveau de la base du crâne. Trouée, elle permet aux neurones olfactifs de passer pour aller vers le bulbe et ainsi de faire communiquer nez et cerveau. Un traumatisme peut conduire à sectionner le nerf olfactif au niveau de cette lame. Un examen clinique, suivi d’une IRM, permet de vérifier si le nerf olfactif est sectionné, mais aussi qu’il n’y a pas eu d’atteinte du bulbe olfactif, donc du cerveau, et qu’il n’y a pas eu d’hématome qui empêcherait l’acheminement du signal olfactif » précise le docteur Djaber Bellil. 

D'après certaines études, la perte d'odorat peut également être l'un des premiers signes de maladie neurodégénérative, comme celles d’Alzheimer ou de Parkinson, arrivant avant même le début des symptômes neuronaux caractéristiques. Le docteur Djaber Bellil met pourtant en garde : « il faut être attentif à ne pas confondre cela avec ce que l’on appelle la presbyosmie, qui est la perte de l’odorat avec l’âge – l’équivalent de la presbytie pour la vue. Il est donc essentiel d’évaluer les autres signes associés à cette perte de l’odorat ». En effet, après 65 ans, plus d’un tiers des personnes âgées présentent des troubles olfactifs, ce nombre pouvant grimper jusqu’à 80 % pour les malades d’Alzheimer.

Dans environ 5 % des cas d’anosmie, l’origine du trouble est congénitale : les neurones olfactifs des personnes atteintes ne fabriquent pas les récepteurs dès la naissance, et les patients n’ont jamais senti aucune odeur de leur vie. Ces cas particuliers ont des origines diverses, certains patients sont par exemple atteints du syndrome de Kallmann de Morsier, un trouble qui touche le développement du bulbe olfactif, absent chez ces individus. 

Enfin, il existe des causes toxiques, notamment le tabagisme, qui irrite de façon chronique la muqueuse olfactive et peut impacter les performances olfactives. 

Un handicap non reconnu

À ce jour non reconnu comme un handicap, l'anosmie est pourtant vécue comme tel par 60 % des anosmiques, dont la très grande majorité exprime avoir souffert de troubles psychologiques associés et affirment se sentir isolés, selon une étude menée par Sanofi / IFOP en 2021. Les témoignages recueillis par ailleurs sont édifiants. June Blythe qui souffre d’anosmie dû à une polypose nasale, déclare avoir l’impression de « vivre dans une bulle » en permanence. Emmanuelle Dancourt, anosmique congénitale et fondatrice du podcast de l’association Anosmie.org, Nez en moins, raconte avoir vécu un « trou-matisme » à 19 ans, quand elle prend conscience que chacun possède une odeur qui peut être corporelle et identitaire. Elle réalise qu’elle envoie des messages qu’elle ne maîtrise pas : « Les gens sentent, me sentent et je ne peux pas sentir. Lorsque j’en ai pris conscience, je me suis sentie dissociée de l’humanité ». Claire Fanchini, victime d’un traumatisme crânien lors d’une agression en 2013, tombe en dépression profonde à ce moment-là, « le temps que j’accepte et que je fasse mon deuil » précise-t-elle. Cette perte d’odorat est une réelle souffrance pour cette jeune femme qui, petite, rêvait d’être parfumeuse et qui se délectait devant de bons mets. L’odeur de son mari et des êtres qui lui sont chers lui manquent et, quand un an et demi plus tard elle tombe enceinte, elle est bouleversée à l’idée de ne jamais pouvoir sentir l’odeur de son bébé. « L’attachement s’est bien fait mais, pour moi, on m’avait volé quelque chose » raconte-t-elle. Pierre-Emmanuel, anosmique congénital, exprime par ailleurs l’importance d’identifier « un nez », quelqu’un de confiance qui puisse tester, rassurer sur les aliments à ingérer ou aider à détecter les odeurs d’éventuels dangers, comme celles du feu ou du gaz.

La plupart d’entre eux témoignent d’un manque d’empathie généralisé à leur égard. L’entourage a souvent beaucoup de mal à comprendre leur situation. Claire Fanchini regrette qu’il existe une gradation dans les handicaps sensoriels, et que l'anosmie soit considérée comme moins grave, sous prétexte qu'elle est invisible, et que peu de descripteurs existent pour pouvoir en parler. Quand elle exprimait ses difficultés, elle enrageait intérieurement, particulièrement au début, d’entendre « Oui, mais sinon, ça va ? », et se disait alors à elle-même « Comment ça, je n’ai plus d’odorat, de goût, et tu me demandes si ça va ? ». Entendre des phrases comme « Non mais ça va, t’es pas aveugle non plus » était également particulièrement douloureux. Pour éviter cela, Julian Greenwold raconte avoir mis longtemps à parler de son anosmie et avoir mis en place des stratégies d’évitement. « Enfant, on ne le dit pas, on le cache parce qu’on est différent, on n’a pas les mots et on invente des prétextes pour ne pas avoir à commenter sur des odeurs. Moi je disais que j’étais enrhumé, comme ça, on me laissait tranquille ». À 75 ans, il a pourtant un rêve : « pouvoir sentir une fois dans ma vie ».

Stimulation olfactive

Peut-on soigner des troubles olfactifs ? Tout dépend de la cause du problème, mais le docteur Djaber Bellil l’affirme : « avant tout traitement, il est important de faire des examens. Les polypes sont de potentiels obstacles dans le nez qui empêchent l’acheminement de molécules odorantes de la zone de réception olfactive ». Parfois, faire une chirurgie des polypes améliore ainsi la perception olfactive. Dans un premier temps, les traitements sont locaux, à base de corticoïdes, puis également par voie générale. « Quand on a une dysosmie chronique, c'est-à-dire une perte de l’odorat qui persiste, une IRM cérébrale des bulbes olfactifs est réalisée afin d’évaluer la taille du bulbe et, en conséquence, les chances de récupération » précise le docteur Djaber Bellil. 
Ce dernier explique par ailleurs que « pour une simple rhinite, le temps et un entraînement olfactif adéquat font partie intégrante du traitement ». Gabriel Lepousez, chercheur à l’unité perception et mémoire de l’Institut Pasteur, et lui-même atteint d’anosmie à la suite d’un traumatisme crânien, raconte : « Comme je travaillais sur l’odorat, je savais une chose formidable : le système olfactif se régénère. Chez un individu jeune et en bonne santé, les cellules de la muqueuse olfactive, dont les projections vers le cerveau forment ce nerf olfactif si fragile, se renouvellent de manière constante tous les trois à six mois. C’est donc armé de patience et de confiance que j’ai attendu que les premières connexions se reforment et que les premières sensations olfactives reviennent »Toutes les citations de Gabriel Lepousez sont issues de l'article « Un bon souvenir olfactif est avant tout un souvenir chargé d’émotions positives » publié en 2015 sur Auparfum.

Le docteur Thomas Hummel, directeur du Centre de l'odorat et du goût à l'université technologique de Dresde en Allemagne, et grand spécialiste de l’anosmie, est catégorique. Selon lui, la seule prescription médicale dans un tel contexte est la stimulation olfactive. En 1997, son laboratoire a été le premier à mettre en place un test standardisé en milieu hospitalier pour accompagner les patients et mesurer quantitativement leur sensibilité olfactive : le Sniffin' Sticks. Son équipe crée en 2009 un protocole pour encourager les patients à sentir et à se stimuler afin de recréer des connexions neuronales défaillantes ou disparues, et teste leur capacité olfactive avec le Sniffin’ Test.
L’objectif est de favoriser la neurogenèse dans la muqueuse olfactive, afin de générer des nouveaux neurones, qui vont contacter le bulbe olfactif pour recréer des messages olfactifs entre le nez et le cerveau. Dans un premier temps, un phénomène de parosmie se manifeste souvent – l’odeur perçue n’est pas la bonne parce que les nouveaux neurones envoient des projections un peu partout et déforment ainsi le signal – mais à force d’entrainement et d’apprentissage, ces nouveaux neurones peuvent s’ajuster et former les bonnes connexions au sein du bulbe olfactif. Une rééducation continue et régulière permet donc d’affiner la qualité de l’information.

Début 2019, l’association Anosmie.org publie sur son site web un nouveau protocole d’entraînement olfactif [développé en collaboration avec le co-auteur de ces lignes, Hirac Gurden], inspiré par celui de Thomas Hummel mais simplifié, et qui peut être effectué en toute autonomie. Il consiste en deux séances quotidiennes de stimulations olfactives de courte durée. Quatre à six odeurs, choisies dans des champs olfactifs bien distincts, sont senties, afin d’activer par leur complémentarité différentes familles de récepteurs olfactifs et de parvenir, en fin de protocole, à réapprendre à discriminer de nombreuses molécules odorantes. Citron, clou de girofle, géranium, eucalyptus, complétés au besoin par menthe poivrée et café sont au programme. Une application web a été mise au point par la startup Kelindi en collaboration avec l’association Anosmie.org pour accompagner la rééducation olfactive, enregistrer et suivre les performances. Chaque odeur est sentie deux fois, une première fois à l’aveugle, le numéro étant caché en dessous du flacon, et une seconde fois en ayant pris connaissance de son nom, tout en visualisant l'image correspondante sur l'application. Une étude publiée en mai 2021 prouve qu’après un mois de rééducation, 64 % des anosmiques post-Covid retrouvent une meilleure sensibilité olfactive, et après trois mois, le chiffre monte à 75 %. Depuis deux ans, de nombreuses sociétés se sont d’ailleurs positionnées sur le marché des kits de rééducation olfactive, inspirés par ces protocoles de réapprentissage. 

Cependant, Jean-Michel Maillard, président et fondateur de l’association Anosmie.org, met en garde : l'entraînement est long, au moins douze semaines en continu minimum, difficile et parfois démoralisant. Il faut s’armer de patience et s’apprêter à courir un marathon plutôt que de partir pour un sprint. À force de persévérance, Gabriel Lepousez a retrouvé quant à lui la plupart de ses facultés olfactives après deux années de stimulation. « Ce qui fait la force de notre cerveau tout au long de notre vie, c’est sa plasticité, et donc sa capacité à apprendre, à mémoriser de nouvelles expériences et à s’adapter à un environnement qui change » conclue-t-il. Mais ce n’est évidemment pas le cas pour tous. Avec un maximum d'effort, 75 à 80 % des anosmiques post-Covid récupèrent leur odorat, ce qui est légèrement supérieur aux autres cas d'anosmiques qui, selon diverses publications menées par Thomas Hummel, ne sont qu’entre 60 à 70 % à retrouver leurs perceptions olfactives. Ainsi, près d’un tiers des personnes qui se sont engagées dans le protocole de rééducation ne verront malheureusement pas d'effet bénéfique sur leur odorat, même si elles déclarent que cela leur a fait du bien de se prendre en mains, d’avoir trouvé une écoute active et d’avoir tenté de trouver des solutions afin de se défaire de cette sensation d’isolement, causée par l’errance médicale dont la plupart des patients ont été victimes.

Retrouvez Éléonore de Bonneval et Hirac Gurden lors de la conférence Anosmie : le silence des odeurs, le 18 décembre de 15h à 16h30, à la médiathèque Jean-Pierre Melville, 79 rue Nationale 75013 Paris
Sur réservation au 0153827676 ou [email protected]

La médiathèque accueille également l’exposition photos d’Éléonore de Bonneval « Anosmie : le silence des odeurs » du 1er décembre 2021 au 3 janvier 2022.

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