Dans son 20ᵉ numéro, Nez s’entretenait avec le microbiologiste et écologue Marc-André Selosse et explorait l’émergence des champignons comme sources d’inspiration pour les parfumeurs. Après avoir abordé la richesse des savoirs myco-osmologiques, cette seconde partie suit les champignons jusque dans les flacons et les installations d’art. Du cèpe à la truffe, du sous-bois aux imaginaires psychédéliques, les émanations fongiques déplacent les frontières du désirable et ouvrent de nouveaux territoires d’expression pour la parfumerie fine et l’art contemporain.
Extractions de champignons
Si les capacités de biosynthèse des fungi et les molécules volatiles qu’ils produisent sont un passionnant objet d’étude pour les biologistes et les écologues, elles suscitent également l’intérêt de nombreux autres chercheurs1La recherche concernant les COVs fongiques est en effet « en pleine expansion et hautement interdisciplinaire, couvrant plusieurs disciplines, de la génomique à la microbiologie, en passant par l’écologie, la biotechnologie et la médecine » (Kustrim Cerimi, Dierk-Christoph Pöther et Stefanie Klar, « A bibliometric analysis of fungal volatile organic compounds », Fungal Biology and Biotechnology, Vol. 12, art. 12, juillet 2025. https://doi.org/10.1186/s40694-025-00203-x), notamment dans le domaine de l’aromatique. Les biotechnologies fongiques permettent en effet de générer toute une gamme d’arômes bénéficiant de l’appellation « naturel ». Ainsi certaines souches de champignons telluriques du genre Trichoderma synthétisent-elles de la 6-pentyl-α-pyrone, dont l’odeur lactonique de noix de coco est prisée par les industriels. D’autres basidiomycètes, comme ceux du genre Nidularia, peuvent quant à eux produire de la 4-(4-hydroxyphényl)-butan-2-one, aussi appelée frambinone, utilisée comme additif alimentaire, mais également comme ingrédient de synthèse en parfumerie. Au-delà de parfumer les bois et l’air automnal au gré de leurs échanges volatils, les mycètes peuvent donc aussi s’avérer d’excellents auxiliaires en matière de création aromatique et olfactive.
Pourtant, la parfumerie s’est longtemps désintéressée d’eux, vraisemblablement en raison de la méfiance ancienne de certaines cultures occidentales à leur égard. Qui, en effet, aurait voulu revêtir le parfum d’« un amas de putréfaction », ainsi que le médecin londonien du XVIIe siècle Stephen Bradwell désignait les champignons, encore qualifiés d’« excréments de la terre » par son confrère James Hart2Michael Walkden, « “Excrements of the earth” : Mushrooms in early modern England », Folger Shakespeare Library, 20 août 2019. https://www.folger.edu/blogs/shakespeare-and-beyond/mushrooms-in-early-modern-england-excrements-of-the-earth/ ? Lorsque l’on évoque le règne des fungi en parfumerie, seules deux matières viennent d’emblée à l’esprit : l’oud, résine produite par les arbres du genre Aquilaria lorsqu’ils sont blessés et infectés par divers champignons endophytes3Parmi les taxons aujourd’hui associés ou testés pour l’induction de la résine du bois de oud figurent notamment plusieurs espèces de Fusarium — en particulier F. equiseti, F. solani et F. proliferatum —, Penicillium chrysogenum, Phaeoacremonium alvesii, Lasiodiplodia theobromae, Trichoderma atroviride, Aspergillus niger, ainsi que divers représentants des genres Neurospora, Talaromyces, Diaporthe, Chaetomium, Diplodia, Pestalotiopsis, Neodeightonia, Acrodontium et Leptographium. (Jianglongze Yang, et al., « The Effects of Fungal Infection Combined with Insect Boring on the Induction of Agarwood Formation and Transcriptome Analysis of Aquilaria sinensis », Forests, Vol. 16, n° 6, art. 960, juin 2025. https://doi.org/10.3390/f16060960), ainsi que la mousse de chêne (Evernia prunastri et E. furfuracea), qui est en réalité un lichen, c’est-à-dire un organisme holobionte né de la symbiose entre un mycobionte, un photobionte (une algue ou une cyanobactérie) et, souvent, au moins une levure4Certains pensaient également que l’ambre gris « provenait de certains champignons sous-marins qui, détachés et emportés par les courants, étaient jetés sur les rivages indiens » (Auguste Debay, Nouveau manuel du parfumeur-chimiste, Paris, E. Dentu, 1856, p. 33). À part cela, si les champignons sont mentionnés dans les ouvrages et revues de parfumerie des XIXe et XXe siècles, c’est presque uniquement pour évoquer les espèces pathogènes affectant les plantes à parfum.. Cependant, l’oud n’est pas en lui-même un champignon et la mousse de chêne en est une forme très particulière, appelée « champignon lichénisé ». Ce constat soulève plusieurs questions : de quelle manière les mycètes entrent-ils aujourd’hui dans la palette des parfumeurs5Sans oublier que, sans les champignons mycorhiziens et endosymbiotiques, la plupart des plantes emblématiques de la parfumerie n’existeraient tout simplement pas ou ne produiraient pas les mêmes substances aromatiques. Voir à ce sujet le travail de l’entreprise grassoise MycoPhyto qui sélectionne des souches de champignons mycorhiziens autochtones favorisant l’expression de certains critères chez les végétaux cultivés, tel que la qualité des huiles essentielles. (Guillaume E. Lopez, Le génie méconnu (et discret) des champignons, Paris, Albin Michel, 2024, p. 82). ? À quelles formes olfactives leurs senteurs – naturellement extraites ou synthétiquement recomposées – peuvent-elles contribuer et de quels imaginaires participent-elles à l’heure de la « révolution mycoculturelle » des sociétés occidentales ?

Dès 1922, époque où les champignons étaient encore considérés comme des végétaux achlorophylliens6Ainsi lit-on encore en 1927 dans un ouvrage de parfumerie : « C’est surtout le règne végétal qui fournit le plus grand nombre de parfums à l’industrie. À peu près toutes les catégories de plantes comptent des types odorants : on en trouve dans les mousses et les lichens, comme la mousse de chêne, les algues marines, les champignons. Ces derniers offrent des odeurs curieuses, qui n’ont jamais été utilisées en parfumerie. » (Paul Jeancard, Les Parfums. Chimie et Industrie, J.-B. Baillière, 1927, p. 15)., le botaniste Henri Coupin signait dans la revue professionnelle La Parfumerie moderne un article sur les odeurs de champignons, célébrant leur diversité tout en regrettant que la rareté de certaines espèces fleurantes en interdise l’exploitation industrielle7Henri Coupin, « Les Champignons odorants », La Parfumerie moderne, Vol. 15, 1922, p. 209.. Deux ans plus tard, le mycologue Georges Renaudet affirmait, dans la même revue, que de nombreux champignons pourraient « rivaliser avec les meilleurs produits de la parfumerie8Georges Renaudet, « Sur les odeurs des champignons », La Parfumerie moderne, Vol. 18, 1925, p. 107. », rapportant notamment qu’une huile essentielle de Boletus edulis avait été extraite avec succès dès 1903 par M. H. Haensel et qu’une « essence d’odeur forte et caractéristique, propre aux champignons comestibles9Ibid., p. 105. » avait été extraite l’année suivante de l’amanite tue-mouches (Amanita muscaria). En 1935, un nouvel entrefilet évoquait cette fois les travaux du chimiste Friedrich W. Freise au sujet des huiles essentielles extraites de spécimens frais et séchés des genres Agaricus, Clitocybe, Cortinarius, Hydnum, Hygrophorus, Hypholoma, Lactarius, Pleurotus et Polyporus10La même année, Édouard-Jean Gilbert publiait à nouveau un article consacré aux champignons : « Les variations odorantes des champignons », La Parfumerie moderne, n° 4, avril 1935, p. 155-159.. Cependant, rien n’y était dit de leurs potentiels usages et les extraits naturels de champignons ne semblent pas avoir été mis à profit dans les compositions parfumées du siècle dernier.
De nos jours cependant, au moins deux extraits naturels de champignons existent dans la palette des parfumeurs. La distillation à la vapeur, l’hydrodistillation, l’extraction par solvant volatil ainsi que l’extraction par fluide supercritique permettent toutes d’extraire les substances odorantes de la biomasse fongique11Rui Yeong Tan et al., « Mushroom oils: A review of their production, composition, and potential applications », Heliyon, Vol. 10, n° 11, 2024, e31594. https://doi.org/10.1016/j.heliyon.2024.e31594. Les deux dernières techniques sont cependant privilégiées et pratiquées à partir de sporophores séchés, souvent plus concentrés en molécules aromatiques en raison de certains processus enzymatiques survenant lors de la dessiccation12Hap Yang et al., « Comprehensive analysis of the dynamic changes of volatile and non-volatile metabolites in boletus edulis during processing by HS-SPME-GC–MS and UPLC-MS/MS analysis », Food chemistry: X, Vol. 22, 101487. https://doi.org/10.1016/j.fochx.2024.101487 On lit également à ce sujet que « La dessiccation donne à certains champignons une odeur plus pénétrante ou même différente de celles qu’ils possédaient d’abord, et il arrive que cette nouvelle odeur persiste longtemps en herbier : le “Calodon nigrum” et plusieurs de ses congénères prennent ainsi une odeur coumarique ; de même, le “Merisma sulfurea”, sensiblement inodore à l’état frais, exhale alors une assez forte odeur qui rappelle celle de la cire d’abeille ; le “Russula melliolens” prend, lorsqu’il commence à se dessécher une odeur intense de “miel ou de pain d’épices”, qui persiste pendant plusieurs semaines en herbier. L’odeur complexe de crevette et de menstrues du “Russula xerampelina” persiste également après dessiccation. » (Édouard-Jean Gilbert, « Les variations odorantes des champignons », op. cit., p. 155).. La société française Biolandes propose par exemple deux produits obtenus à partir de morceaux déshydratés : un extrait de champignon de Paris (Agaricus bisporus) et une absolue de cèpe de Bordeaux (Boletus edulis). Le premier possède les facettes les plus crémeuses de l’agaric au point d’évoquer le riz cuit, avec lequel il partage – surtout lorsqu’il est poêlé – une molécule caractéristique : l’acétyl-2-pyrroline13Sonja Grosshauser et Peter Schieberle, « Characterization of the Key Odorants in Pan-Fried White Mushrooms (Agaricus bisporus L.) by Means of Molecular Sensory Science: Comparison with the Raw Mushroom Tissue », Journal of Agricultural and Food Chemistry, Vol. 61, n° 16, 2013. https://pubs.acs.org/doi/10.1021/jf4006752. Le second, plus puissant, livre un parfum assez éloigné de l’odeur du champignon frais que l’on décrit généralement comme évoquant la noisette. Animale et saline, l’absolue du cèpe n’est pas sans rappeler l’odeur de la sauce soja noire sucrée : de quoi inspirer des accords hautement originaux aux créateurs et créatrices de parfums.
En 2003, la parfumeuse Mandy Aftel est l’une des premières à s’emparer de cette matière qu’elle considère comme l’une des plus profondes, complexes et intenses de sa palette14Mandy Aftel, Essences & Alchimie. Un guide du parfum naturel, Paris, Nez éditions, 2023, p. 213.. Celle qui, dans son ouvrage Essences et Alchimie (2023), affirme que « les efforts d’un parfumeur devraient être dirigés non pas vers la création de quelque chose qui soit simplement joli, mais vers le fait de révéler des qualités inattendues aux ingrédients qui composent son mélange15Ibid., p. 229. », enlumine magnifiquement les facettes terreuses de la tubéreuse en l’associant à l’absolue de Boletus edulis dans Cepes and tuberose, pour sa marque Aftelier. Cette composition entièrement naturelle, que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de « chef-d’œuvre moderne16Ermano Picco, « ÇaFleureBon Modern Masterpieces: Aftelier Perfumes Cepes and Tuberose (Mandy Aftel) 2003 + Olfactory Surrealism Draw », ÇaFleureBon, 13 mars 2022. https://cafleurebon.com/cafleurebon-modern-masterpieces-aftelier-perfumes-cepes-and-tuberose-mandy-aftel-2003-olfactory-surrealism-draw/ », marie avec bonheur la fleur et le champignon dans une rondeur cireuse et charnue, sur fond d’orange amère, de résine de benjoin et de galbanum, de bois de rose et de santal. L’équilibre « sucré-salé » de l’ensemble repose sur le dosage subtil de l’absolue de cèpe, qui ne cherche ni à s’imposer, ni à s’effacer face aux autres notes.
Bien d’autres parfums contiennent aujourd’hui cette fameuse absolue de cèpe. Dans Shinanay (2024) de Nishane, Angelos Balamis l’introduit par exemple au cœur d’un beau bouquet de verdure et de fleurs blanches dont le gardénia – lui-même connu pour ses facettes de champignon – est le roi. On la trouve également mêlée à l’accord floral à la fois aquatique et terreux d’After the flood (2015), créé par Holladay Saltz pour Apoteker Tepe. Plus récemment, le parfumeur thaïlandais Prin Lomros a utilisé l’absolue de cèpe dans Nisatiruk (2025) pour sa marque Prin : une création animale, fumée, tourbeuse, dans laquelle le champignon se mêle aux absolues de foin, de maté, d’ambrette et de cire, aux notes résineuses des conifères et aromatiques de la sauge, du carvi, du tulsi et du nard. Enfin, à mille lieues de cet univers olfactif sombre et bien peu consensuel, la marque brésilienne O Boticário sortait en 2025 deux créations signées Leslie Gauthier, ouvertement inspirées par la popularité des champignons dans la culture populaire, en particulier auprès de la génération Z. EGEO Cogu et EGEO Cogu Mellow semblent ainsi vouloir jouer de l’originalité de la note de cèpe tout en la noyant dans la tendance ultra-gourmande qui sévit toujours sur le marché : le premier l’associe à des notes de fruits rouges, de caramel et de crème brûlée, le second à des notes de poire, de cannelle, de vanille et d’amande…

Dans la forêt
C’est toutefois l’imaginaire forestier qui demeure le plus étroitement associé aux notes fongiques en parfumerie. En raison du nombre restreint d’extraits naturels disponibles, ces dernières sont d’ailleurs le plus souvent recomposées à partir de molécules de synthèse telles que l’oct-1-èn-3-ol, le 1-nonen-3-one, le 3-octanone, l’ocimène, le benzyl tiglate, l’Hydratropic Aldehyde DMA, ou encore le Jasmal. Mais qu’elles soient naturelles ou synthétiques, les notes de « champignons », sans distinction d’espèce, contribuent fréquemment à l’élaboration de parfums-paysages inspirés par les milieux où les sporophores se rencontrent le plus communément. C’est ainsi que se déploie par exemple la ravissante évocation impressionniste de sous-bois humide de Chypre Mousse d’Oriza L. Legrand. Sorti à l’origine en 1914 puis reformulé et réédité en 2013 par Hugo Lambert, le parfum s’ouvre sur les verdeurs aromatiques du fenouil, de la menthe, de la sauge et du galbanum. Cette fraîcheur herbacée, adoucie par des notes florales, glisse progressivement vers des tonalités de foin, de myrrhe, de cuir et de champignons (discrets), qui parachèvent le tableau.
C’est un autre type de forêt qui se déploie dans Sloth (2020) de Zoologist, composé par Prin Lomros, grand amateur de notes fongiques, qu’il utilise presque systématiquement pour traduire olfactivement des écosystèmes forestiers. « Je suis fasciné par l’odeur de la forêt, confie-t-il. Elle m’apaise et stimule ma créativité. » Pour Sloth, l’inspiration était double : évoquer à la fois l’habitat naturel du paresseux et sa fourrure, colonisée par une flore, une faune et une fonge d’une étonnante diversité. Un trio de notes terreuses (oct-1-èn-3-ol, géosmine, évernyl) sert ainsi de socle à un accord de tête herbacé et acidulé dominé par la camomille. S’y ajoute une profusion de matières végétales – bourgeon de cassis, feuille de violette, absolue de foin, cumin, nard, oliban, myrrhe – dont plusieurs présentent elles-mêmes des facettes fongiques, comme la lavande ou la feuille de violette, riches en oct-1-èn-3-ol, ou encore la myrrhe et le nard.
Depuis une quinzaine d’années, les compositions d’inspiration sylvestre donnant leur place aux notes de champignons s’avèrent si nombreuses qu’il serait vain de vouloir les détailler ici. Nous nous contenterons donc d’en citer quelques-unes : Wild Hunt (2007) de CB I Hate Perfume, Olympic Rainforest (2010) d’Olympic Orchids, Daddy (2016) d’Universal Flowering, Fougère gothique (2017) de Barrister and Mann, Mushroom Forest (2022) de Foras, Morel Map (2022) de Clue, Humus (2025) de Mad et Len, À pas de loup (2026) de Millesève, etc. Il est notable que ces atmosphères de sous-bois « champignonnés » se trouvent particulièrement nombreuses dans la parfumerie slave, russe en particulier : Leshy (2023) de Ladanika, Dirty Forest (2019) et Forest Air (2020) de Wild Drops Parfums, Rainy Forest (2019) d’Osmogenes, Deep Forest (2021) d’Elk Island, ou encore Molfar Forest (2019) de la marque ukrainienne Char-Zillya. Cette prédilection n’a rien d’étonnant, la mycophilie des cultures slaves étant désormais bien documentée par les ethnomycologues depuis l’ouvrage fondateur de Valentina Pavlovna Wasson et Robert Gordon Wasson, Mushrooms, Russia, and History (1957) : ils y évoquent notamment les contes, légendes et poèmes que les enfants russes apprennent à leur sujet, mais étudient également les usages de l’amanite tue-mouches par certaines populations sibériennes, en particulier dans les pratiques chamaniques (voir « Amanites, psilocybes et trips olfactifs » ci-après).
L’envie de faire justice au rôle central joué par les mycètes et leurs émanations dans les milieux forestiers se manifeste de manière plus évidente encore dans l’art contemporain. Présentée en 2021 à Olfactory Art Keller par l’artiste M Dougherty, l’installation Forest Bath rassemblait par exemple plusieurs sculptures faites de cire parfumée et de mycélium de pleurotes bleus (Pleurotus colombinus) enrobé de résine. Chacun de ces objets émettait un fragment du « parfum de forêt » composé par l’artiste à l’aide d’une quarantaine d’ingrédients naturels et synthétiques. S’apparentant à un « bain de forêt » olfactif au cœur de la ville, l’œuvre, par sa matérialité et son parfum (contenant à la fois un extrait naturel de champignon et de l’oct-1-èn-3-ol), insistait sur l’importance capitale des fungi dans la vie – et donc le paysage odorant – des forêts. L’année suivante, l’artiste Lowana Davies cherchait également « à recréer l’atmosphère forestière en milieu urbain […] grâce aux senteurs du mycélium17Lowana Davies, « Mycelium Sculptures », Lowana Davies, 2022. https://lowanadavies.com/mycelium-sculptures » dans son installation House of Mycelium, une serre dont l’atmosphère humidifiée et parfumée d’une note de terre permettait la croissance de sculptures de visages humains réalisées en collaboration avec Ganoderma lucidum, plus connu sous son nom vernaculaire japonais de reishi. Selon l’artiste, l’immersion dans l’odeur mêlée de l’humus et des hyphes mycéliens façonnant ces visages permettait non seulement d’évoquer la complexité cachée des écosystèmes forestiers, mais surtout de faire prendre conscience des enchevêtrements vitaux entre humains et non-humains, encourageant des manières plus respectueuses de cohabiter et de collaborer18Hira Sheikh et al., « Creative Futuring for More-Than-Human Worlds: Exhibitions as Sites to Ponder Environmental Governance », Leonardo, Vol. 56, n° 6, 2023, p. 606-612..

Parfumeurs truffiers
De tous les champignons, les truffes sont ceux que les parfumeurs ont le plus spontanément envisagé d’utiliser dans leurs compositions. En 1930, un article signé M. L. Sarte dans le journal Alpes et Provence posait d’ailleurs la question : « Ne serait-ce pas le parfum à la mode de demain19M. L. Sarte, « La Truffe en parfumerie », Alpes et Provence, 25-28 décembre 1930. ? » L’idée fait son chemin et, entre 1930 et 1936, pas moins de quatre articles paraissent au sujet des truffes dans La Parfumerie moderne. Si tous soulignent avec surprise l’absence significative de la truffe dans les traités de parfumerie et les parfums, certains en vantent les potentiels usages sous forme d’infusion, pour adoucir par exemple les accords cuir ou tabac, ou au contraire intensifier les chypres et les ambrés20P. M., « La Truffe en parfumerie », La Parfumerie moderne, Vol. 24, 1930, p. 749-751.. En 1932, René Maurice Gattefossé, dans son Formulaire du chimiste parfumeur et du savonnier, note quant à lui que si « les champignons jusqu’ici semblent avoir été ignorés du parfumeur », peut-être « plusieurs d’entre eux pourront-ils être employés ». Parmi eux, affirme-t-il, « incontestablement, la palme revient à la truffe21René Maurice Gattefossé, Formulaire du chimiste parfumeur et du savonnier, Paris, Desforges, Girardot et Cie, 1932, p. 97.. » Mais de quelle truffe est-il question ? Il existe en effet plus de 70 espèces de ces ascomycètes ectomycorhiziens du genre Tuber. La plus célèbre, celle qui attire aussi bien les cuisiniers que les parfumeurs, est évidemment la truffe noire du Périgord (Tuber melanosporum), reine de la famille des Tubéracées. Le puissant parfum de son sporophore souterrain, mélange d’une cinquantaine de composés aux rôles écologiques divers, reposerait en partie (pour notre nez) sur deux molécules : le 2-méthylbutanal et le diméthyl sulfide (DMS)22Avec d’autres molécules comme le diméthyl disulfide (DMDS), le 1-octène-3-ol, le 2-méthyl-1-propanol, le 3-méthylbutanal, le 3-octanone, l’octanal, ou encore le 1-octène-3-one, que l’on trouve dans la plupart des espèces de truffes noires et blanches. Au total, plus de 200 molécules volatiles ont été identifiées dans l’ensemble du genre Tuber.. Selon le chimiste Thierry Talou, ce serait aussi ce dernier, et non l’androsténol comme cela a longtemps été supposé, qui attirerait les mammifères, insectes et autres gastéropodes aidant à disséminer les spores du champignon23Thierry Talou et al., « Dimethyl sulphide : the secret for black truffle hunting by animals ? », Mycological Research, Vol. 94, n° 2, 1990, p. 277-278..
Cependant, comme le fait remarquer en 1931 le botaniste J. Goffart dans La Parfumerie moderne, T. melanosporum « a pas mal de sœurs qui, en parfumerie, seraient peut-être au moins aussi intéressantes, d’un prix singulièrement moindre et d’un parfum peut-être parfois supérieur24J. Goffart, « La Truffe », La Parfumerie moderne, Vol. 25, 1931, p. 287. ». Et en effet, comme le détaillera l’un de ses collègues dans un numéro ultérieur, « d’autres odeurs, que dégagent certains Tuber, n’ont aucun rapport avec l’odeur propre à la Truffe noire25J. Odder, « Le parfum de la Truffe et d’autres Champignons souterrains », La Parfumerie moderne, n° 3, mars 1935, p. 105.. » Certes, certains composés sont communs à de nombreuses espèces, tels que le DMS ou l’oct-1-èn-3-ol, mais d’autres sont plus spécifiques. « C’est ainsi que le T. panniferum dégage une faible odeur acétique ; les T. bituminatum, T. piperatum, T. Bellonæ sentent le bitume. L’odeur alliacée est particulière aux T. magnatum, Truffe grise ou Truffe à l’ail, commune dans le Piémont où elle est très recherchée […] Les T. rapæodorum et T. puberulum sentent la rave ou le radis, le T. dryophilum a une odeur fruitée. Une odeur spéciale, assez analogue à celle de la levure de bière, est dégagée par le T. æstivum, qui est la Truffe blanche ou Truffe d’été.26Ibid. Dans l’installation Do you wanna be my truffle dog? (2018) de l’artiste Patrick Palcic, c’était d’ailleurs les arômes de la truffe blanche d’Alba que les visiteurs, se transformant en mammifères truffiers, devaient retrouver au nez parmi une série d’autres extraits aromatiques de plantes de Toscane présentés dans de petits flacons suspendus au-dessus d’un tapis de feuilles mortes. » D’après les recherches les plus récentes en la matière, ces parfums spécifiques, composés de 30 à 60 molécules à chaque fois, dépendraient de l’activité sélective de certains gènes mais également de l’origine géographique et du microbiome évoluant au sein et autour du sporophore27William Rowe-Pirra, « Le génome de la truffe livre le secret de son parfum », Pour la science, 22 janvier 2019. https://www.pourlascience.fr/sd/biologie-vegetale/le-genome-de-la-truffe-livre-le-secret-de-son-parfum-15376.php Jean Henri Fabre écrivait déjà, au sujet de la variété des parfums de truffe : « Quelle variété de structure et surtout de fumet, qualité primordiale en cette question de flair ! Il y en a sans rien d’autre d’appréciable qu’un vague relent fungique, qui partout se retrouve, plus ou moins net. Il y en a qui sentent la rave, le chou pourri ; il y en a de fétides, capables d’apuantir l’habitation du collectionneur. Seule la vraie truffe possède l’arôme cher aux gourmets. » Il s’interroge à la suite de cela sur la nature de l’odeur qui guide le chien truffier : « Si l’odeur comme nous l’entendons est son unique guide, comment fait le chien pour se reconnaître au milieu de ces disparates ? Est-il averti du contenu du sol par une émanation générale, l’effluve fungique, commune aux diverses espèces ? […] Je revins de l’école du chien avec la conviction que le nez dénonciateur de la truffe a pour guide mieux que l’odeur telle que nous la concevons d’après nos aptitudes olfactives. Il doit percevoir en plus des effluves d’un autre ordre, pleins de mystère pour nous, non outillés en conséquence. » (Jean Henri Fabre, Souvenirs entomologiques, Livre VII, Paris, Delagrave, 1900, p. 378)..
Dans la parfumerie contemporaine néanmoins, sont exclusivement revendiquées les notes de T. melanosporum et de T. magnatum (truffe blanche d’Alba), en raison de leur connotation luxueuse. La truffe noire est ainsi pour la première fois mise en avant dans Rose tonnerre (2003) – anciennement Une Rose – des Éditions de parfums Frédéric Malle. Sous un ciel d’orage qui exalte les senteurs de la terre, la reine des fleurs exhale son parfum lourd, charnel, légèrement pélargoné (pour reprendre un terme que les mycologues utilisent pour évoquer l’odeur du géranium). Si l’accord de truffe composé par Édouard Fléchier reste discret, il établit un socle boisé pour la note florale qui, peu à peu, se teinte de miel. Trois ans plus tard, c’est Black Orchid (2006) de Tom Ford, créé par David Apel et Pierre Negrin, qui met la truffe à l’honneur dans une composition difficile à cerner, à la fois épicée, florale, terreuse et gourmande avec des accents de chocolat et de réglisse. L’année suivante, la marque récidive avec un chypre floral truffé, Noir de noir (2007), signé Jacques Cavallier Belletrud, Harry Fremont et Olivier Cresp.
Ces dernières années, les évocations de truffes sont souvent associées à d’autres notes gustatives, voire carrément gourmandes. On les retrouve avec une poire juteuse et un accord poudré de mimosa et de violette dans Earth (2022) de Núria Cruelles Borrull pour Loewe, avec des notes de fruits secs, de cannelle, de pomme et de café sucré dans l’étrange Akelarre (2023) de Miguel Matos pour nBitor, avec le poivre, la rhubarbe et un accord popcorn dans FLASH 0021 (2023) d’Andreas Wilhelm pour Perfume.Sucks, avec un osmanthus abricoté et cuiré dans Apricot Uppercut (2025) de Jean-Charles Sommerard pour Maie Piou, ou encore avec un cocktail de pamplemousse, de gin et de vermouth dans Black Truffle Martini (2025) de la marque hongkongaise The Scentype. De quoi rappeler les expériences culinaires des grands chefs en matière de desserts à la truffe, ou encore celles des mixologues qui n’hésitent plus à l’utiliser dans leurs créations28« Truffe et cocktails : des créations mixologiques raffinées », La Rabasse de l’enclave, 8 juillet 2024. https://www.truffe-enclave.com/truffes-et-cocktails-des-creations-mixologiques-raffinees/.
L’artiste et parfumeuse Irina Adam, créatrice de la marque de parfumerie naturelle Phoenix Botanicals, s’est quant à elle attelée à évoquer le parfum de la truffe noire grâce à un autre champignon : Craterellus cornucopioides. Plus connue sous le nom de trompette de la mort, cette espèce comestible est en effet surnommée la « truffe du pauvre » en raison de la parenté de ses arômes avec ceux du genre Tuber. L’artiste – formée à l’ethnobotanique – a ainsi ramassé et séché des spécimens découverts dans une forêt de Long Island afin d’en réaliser une infusion qui entre dans la composition de Black Trumpet Chthonic (2024) aux côtés de notes de citron, de fleurs de sureau et d’oranger, de poivre, de cacao, d’ambre gris et… de champignons de Paris. À mi-chemin entre l’art et la parfumerie, la composition s’est faite prétexte à plusieurs ateliers au sujet des senteurs fongiques lors de manifestations mycologiques aux États-Unis.

Amanites, psilocybes et trips olfactifs
Le « shroom boom » de ces dernières années va également de pair avec une renaissance de la culture psychédélique, ce qui n’a pas échappé à la parfumerie. Probablement consommés depuis le Néolithique par les communautés humaines29L’ethnomycologue Giorgio Samorini pense avoir identifié des représentations de champignons hallucinogènes dans les peintures rupestres de Tassili n’Ajjer dans le Sahara., les champignons hallucinogènes – plus de 200 espèces répertoriées à ce jour – suscitent un nouvel engouement en Occident. Le succès du livre de Michael Pollan, How to Change Your Mind (2018), alimente notamment largement l’intérêt pour les substances psychoactives des champignons à psilocybine et pour leur potentiel thérapeutique30Attention, en France, les psilocybes sont inscrits sur la liste des stupéfiants. La possession, la culture, l’usage, la détention, le transport et le ramassage de ces espèces sont donc passibles de sanctions pénales.. Ces derniers, bien connus depuis l’article de Robert Gordon Wasson, À la recherche du champignon magique (1957) et les travaux de Roger Heim (ancien directeur du Muséum national d’histoire naturelle de Paris, déjà évoqué pour son intérêt pour les odeurs mycologiques), sont ceux qui suscitent le plus d’intérêt31Bien que critiquée, l’hypothèse du « singe enivré » (stoned ape theory) avancée en 1992 par Terence McKenna dans Food of the Gods n’y est pas non plus pour rien : selon lui, la consommation de psilocybes dans le nord du continent africain il y a environ 100 000 ans serait à l’origine d’avantages évolutionnaires et notamment du développement cognitif de nos ancêtres.. D’après Merlin Sheldrake, la fascination pour la psilocybine – substance psychoactive de ces champignons, illégale dans la majeure partie du monde32L’Oregon est le premier État d’Amérique à autoriser la psilocybine à des fins thérapeutiques en 2020. – serait même en partie responsable du renouveau de l’intérêt pour le règne des fungi.
Voilà de quoi nourrir le storytelling des marques de parfums, toujours promptes à créer de la désirabilité autour des interdits. Comme le rappelait Anne-Sophie Hojlo pour Auparfum, « d’Opium à Dior Addict en passant par Yvresse, nombreuses sont les créations à travers l’histoire de la parfumerie revendiquant une inspiration tirée des drogues ou de l’alcool. Un registre que les marques continuent à exploiter33Anne-Sophie Hojlo, « Parfum, Sexe, Drogue et Patchouli : La revue de sorties #1 », Auparfum, 21 octobre 2019. https://auparfum.bynez.com/parfum-sexe-drogue-et-patchouli-la-revue-de-sorties-1-4574 ». C’est notamment le cas de la marque de Michal Gilbert Lach, Bohoboco, qui, en 2024, sort Magic Mushroom. D’une verdeur mordante malgré son jus rose fluo, le parfum évoque plutôt le cannabis que les effluves farineux ou musqués parfois décrits pour certaines espèces de Psilocybes34Outre ces descriptions empiriques, une étude de 2023 s’est pour la première fois intéressée aux composés volatils émis par cinq psilocybes séchés. Les chercheurs ont formellement identifié 34 molécules odorantes, dont 5 présentes uniquement chez les champignons psilocybes et non chez les espèces comestibles auxquelles ils ont été comparés : le 2-méthylbutanal, le valéraldéhyde, le benzaldéhyde, la 3-octène-2-one, le 2-méthyldodécane et le 2-butyl-2-octénal. (Shannon L. Thomas, Colton Myers et Kevin A. Schug, « Comparison of fragrance and flavor components in non-psilocybin and psilocybin mushrooms using vacuum-assisted headspace high-capacity solid-phase microextraction and gas chromatography–mass spectrometry », Advances in Sample Preparation, Vol. 8, octobre 2023, 100090. https://doi.org/10.1016/j.sampre.2023.100090). Plus que les champignons, le parfum évoque la saturation colorée et l’exacerbation des sens provoquées par la psilocybine. Ce n’est qu’après de longues heures que les notes aromatiques et acidulées s’assombrissent enfin, laissant place aux effluves terreux et boisés du vétiver, du patchouli et de la mousse de chêne, à travers lesquels on croirait presque reconnaître l’effet animal et salé de l’absolue de cèpe.
Sorti en 2025, Prism Head de Miguel Matos pour Sarah Baker Perfumes s’inspire également d’une expérience avec des champignons hallucinogènes. Le jus mêle là encore un accord citronné de cannabis avec des notes terreuses de géosmine et de patchouli, comme pour évoquer en filigrane diverses expérimentations stupéfiantes des années hippies. Le texte qui accompagne chaque flacon ne pourrait d’ailleurs être plus explicite : « Une guitare électrique brise le silence. En vous frayant un chemin à travers le vétiver, vous découvrez une cabane cachée, des citronniers perçant son abri. Terre humide, jeunes pousses de cannabis et champignons sauvages l’entourent. Le patchouli et l’encens s’échappent par la porte ouverte. » Le résultat ? Une ambiance moite de champignonnière ou de forêt sous l’orage – rappelant cette ancienne croyance qui voudrait que les sporophores naissent de la foudre35Ce qui pourrait être avéré dans certains cas, comme tendent à le montrer les recherches du docteur Koichi Takaki de l’université d’Iwate. (Julian Ryall, « Lightning Makes Mushrooms Multiply », National Geographic, 10 avril 2010. https://www.nationalgeographic.com/science/article/100409-lightning-mushrooms-japan-harvest).
En 2022, Christi Meshell de House of Matriarch, autre marque américaine à embrasser l’aura chamanique de certains mycètes, signait Amanita, une composition entièrement naturelle inspirée par l’aspect si singulier et les propriétés psychotropes de l’amanite tue-mouches et de l’amanite panthère. La pyramide mise en avant par la marque indique que le parfum contiendrait de l’angélique, du safran, de la mousse et du bois de chêne, de l’iris, du baume du Pérou et de l’oud, mais également une « absolue de morille » ainsi que de l’« amanite décarboxylée ». La décarboxylation est un processus chimique qui permet, dans le cas de l’Amanita muscaria, de convertir l’acide iboténique, l’un de ses composés toxiques, en muscimol, un composé psychoactif36Si l’amanite tue-mouches n’est quant à elle pas illégale, le Code de la santé publique interdit néanmoins d’en faire la promotion ou la présentation sous un jour favorable. Notez qu’elle provoque, outre ses effets psychotropes, de violents troubles digestifs, en partie dus à l’acide iboténique mais aussi à la muscarine qu’elle contient.. Le seul trip offert par ce parfum reste néanmoins olfactif : sombre, terreux, résolument étrange.

Sans aller jusqu’à affirmer que « fungal is the new floral37Isabel Finston, art. cit. », il est désormais évident que les champignons s’imposent comme de nouveaux acteurs de la création olfactive. En parfumerie, les notes fongiques s’insinuent dans des accords floraux, boisés, aromatiques ou gourmands, tandis que les imaginaires culinaires et psychédéliques associés à certaines espèces alimentent le storytelling des marques. Il semble toutefois rester une marge d’audace : les parfumeurs sauront-ils, à l’avenir, donner aux mycètes un rôle plus central encore38Parlera-t-on un jour de « solifonges » comme on parle de « soliflores » ?, au-delà de les essaimer discrètement dans un décor de sous-bois ou une assiette ? Sauront-ils miser sur les spécificités olfactives d’espèces moins connues, ou inventer d’autres récits inspirés par ces êtres si curieux ? Dans cette perspective, matsu musk (2023), de la ligne agar olfactory développée par l’artiste d’origine chilienne agustine zegers39Tous les noms sont laissés intentionnellement en minuscules, selon la volonté de l’artiste., propose une fiction olfactive radicale : un avenir proche – l’an 2077 – dans lequel les champignons (dont le fameux matsutake étudié par Anna L. Tsing40Comme le rapporte l’anthropologue, de nombreux haïkus japonais sont consacrés au parfum du champignon matsutake, ce au moins depuis le VIIIe siècle. Man-nyo Shu le désignait par exemple comme « la merveille du parfum de l’automne », expression notamment reprise au XIXe par Akemi Tachibana. Au XXe siècle, Koi Nagata évoquera lui aussi l’arôme de ce symbiote du pin. Comme le résume Merlin Sheldrake : « Depuis des centaines d’années, les poètes d’Asie orientale écrivent des vers exaltés en l’honneur des champignons et de leurs parfums. » (op. cit., p. 288). Si l’odeur de ce champignon est donc très appréciée au Japon, il n’en va traditionnellement pas de même en Europe où il a originellement été nommé Tricholoma nauseosum, exprimant l’aversion pour son fumet.) auraient été si intimement incorporés à nos usages que le corps humain lui-même commencerait à exhaler une signature fongique41Cette fiction n’en est d’ailleurs pas entièrement une : les odeurs corporelles humaines sont en effet partiellement déterminées par les communautés de levures – c’est-à-dire des champignons unicellulaires – qui vivent sur notre corps. En outre, la fusion entre épiderme et mycélium existe déjà dans une certaine mesure puisque « le mycélium de certaines espèces constitue un ersatz efficace de la peau et est utilisé par des chirurgiens pour aider les blessures à cicatriser. » (Merlin Sheldrake, op. cit., p. 269). Enfin, il semble que nous partagions 26 % de nos gènes avec certaines levures et 18 % avec le champignon de Paris. (Jean-Christophe Guéguen et David Garon, Biodiversité et évolution du monde fongique, EDP Sciences, 2015, p. 14).. Celle-ci se mêle, dans le parfum, à des notes musquées évoquant la peau, brouillant les frontières entre l’humain et le non-humain. Voilà l’exemple d’une parfumerie moins interprétative et plus spéculative : une parfumerie qui sort des schémas, prospecte et déploie des imaginaires nouveaux.
Moins contraints que les créateurs et créatrices de parfums, libérés de l’impératif de séduire un marché, les artistes approchent quant à eux les odorants fongiques avec l’ambition de transformer nos façons de sentir, de penser et de vivre — ou, plus simplement, pour nous inviter à plonger dans ce qui, malgré l’essor de la recherche, reste un monde largement inconnu. C’est notamment ce à quoi invite l’artiste Helga Griffiths avec Fungal entanglement (2025-2026), un projet qui met en lumière les champignons aquatiques et marins. Bien que ces derniers demeurent peu étudiés, plus de 2 000 espèces ont déjà été répertoriées, et « un litre d’eau de mer ou de sédiment pourrait contenir jusqu’à plusieurs centaines de milliers d’individus42Robert Hofrichter, La Vie secrète des champignons. À la découverte d’un monde insoupçonné, Paris, Les Arènes, 2019, p. 196. ». Inspirée par les recherches portant sur certains micromycètes marins capables de dégrader les microplastiques, l’artiste a réalisé une installation vidéo immersive, appelée à être accompagnée cette année d’un parfum créé en collaboration avec le parfumeur Karl-Heinz Bork à partir d’analyses de COVs émis par l’une de ces espèces. « On sait que les champignons du sol produisent toute une gamme d’odeurs sous forme de métabolites secondaires, explique le biologiste Hans-Peter Grossart avec lequel collabore l’artiste. Mais cela n’avait pas encore été décrit pour les champignons aquatiques qui possèdent pourtant eux aussi des caractéristiques olfactives particulières. » Encore un monde que la science fait lentement émerger et que l’art nous met, littéralement, sous le nez.
Peut-être est-ce d’ailleurs là l’apport le plus précieux de cette myco-osmologie, qu’elle soit scientifique ou créative : faire de l’odorat un outil d’attention, de rencontre et de connaissance, un moyen de renouer avec la beauté, la complexité et le mystère du Vivant. Il va sans dire que ceci ne peut se faire sans un éveil et un entraînement olfactif dont nous manquons malheureusement cruellement dans les sociétés modernes. Pourtant, comme le rappelle Marc-André Selosse dans la conclusion de son ouvrage Les Goûts et les couleurs du monde (2019), « un entraînement permet de très bonnes performances, comme chez les mycologues, pour qui goûts et odeurs ajoutent des critères utiles à l’identification des champignons43Marc-André Selosse, Les Goûts et les couleurs du monde. Une histoire naturelle des tannins, de l’écologie à la santé, Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 2019, p. 436. ». Espérons alors que le Manuel d’éveil olfactif pour petits et grands que l’association Nez en Herbe a fait paraître l’an dernier aux éditions Nez contribue à permettre à « une génération d’enfants mieux formés [de] comprendre et questionner le réel avec le goût et l’odorat, en plus de la vue et de l’ouïe, comme outils pour s’étonner et comprendre44Ibid., p. 439. » — et plonger dans les invisibles prodiges du règne fongique.







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