L’essence de la musique, par Francis Kurkdjian et Klaus Mäkelä : effluves en ré mineur

Vendredi soir avait lieu à la Philharmonie de Paris un concert d’un genre un peu spécial. Sur la scène du Studio : à droite, un violoncelliste et son instrument, à gauche, un parfumeur avec des petits flacons près de lui, et sur les genoux des spectateurs, des livrets contenant des touches odorantes. Et si la musique constituait une opportunité pour la culture olfactive ?

Tout a commencé il y a un peu plus d’un an, au moment même où Francis Kurkdjian prenait la place de François Demachy à la direction de la création chez Dior. Le parfumeur est alors contacté par ses amies pianistes Katia et Marielle Labèque, qui l’informent que la Philharmonie de Paris cherche quelqu’un pour collaborer à un programme qui mêlerait musique et parfum. Selon les musiciennes, cela ne pouvait être que lui. Il rencontre alors le directeur musical de l’Orchestre de Paris et chef principal du Philharmonique d’Oslo, Klaus Mäkelä. Le jeune chef finlandais de 26 ans, passionné de parfums, lui propose une « conversation musicale et artistique » autour de la Suite n°2 pour violoncelle seul en ré mineur de Johann Sebastian Bach, dans laquelle les évocations et les émotions résonnent, se partagent et s’expriment à travers une interprétation réciproque. 

Pour chacun des six mouvements de la Suite, Francis Kurkdjian compose une formule à partir de quelques ingrédients, inspirés de son écoute mais surtout des mots du musicien : mélancolie, obscurité, espoir, énergie…  « Je me suis laissé guider par les mots et l’archet de Klaus interprétant cette suite de Bach pour en transposer les émotions » explique le parfumeur, qui une fois sur scène, commence par tremper deux mouillettes dans un flacon, et en tend une à son partenaire en prononçant les mots de ce dernier. 

Chaque parfum est ainsi senti simultanément par les deux artistes et par le public qui retire chaque touche de sa pochette cristal dans le livret prévu à cet effet. Klaus Mäkelä interprète alors le mouvement, lui-même imprégné des sentiments que lui procure l’odeur, celle-ci colorant à son tour son jeu. « Tous ces accords sentent le ré mineur, la tonalité de cette Suite, dont le son est très particulier », explique-t-il. 

Mais cet aller-retour musique-parfum-musique ne s’arrête pas là, puisqu’à la fin du livret figure la fiche de formulation des six compositions, comportant le nom des matières utilisées et les pourcentages pour chaque mouvement. On en retrouve certaines en commun, tandis que d’autres apparaissent dans une seule colonne. Comme le fait remarquer le parfumeur, ce document apparaîtra comme du chinois pour un grand nombre des spectateurs, de la même manière qu’une partition de musique est indéchiffrable pour beaucoup – même s’il est de nos jours plus simple et courant de fréquenter un conservatoire que de recevoir une formation à la parfumerie… L’accès à cette fiche, pour ceux qui savent, ou feront l’effort de la lire, revêt alors une inestimable valeur : à l’heure où beaucoup parlent de l’importance de l’éducation olfactive du public, et de transparence de l’industrie, pouvoir découvrir ces informations, assis dans une salle de concert avec une mouillette sous le nez et du Bach dans les oreilles, n’est pas juste anecdotique. C’est rare et précieux. 

Au-delà de l’expérience multisensorielle – voire pour certains, synesthésique – j’y vois une manière intelligente et audacieuse de permettre un accès à la culture olfactive, par le biais d’une rencontre artistique entre deux univers qui se répondent. Sentir l’accord, savoir de quoi il est composé, comparer les formules et les interprétations, observer à quel point une matière peut se comporter différemment suivant son dosage et celles qui l’accompagnent, tout en écoutant le jeu du violoncelle, et s’amuser à saisir comment s’est construite cette traduction entre les deux langages est un réel plaisir. À quoi la note animale de l’Ambrinol fait-elle écho dans le Prélude ? L’iris sourd et poudré traduit-il la tristesse de la Sarabande ? Le trans-2 dodécenal aux facettes métalliques et juteuses évoque-t-il la vivacité de la Courante ? Quels sont les points communs olfactifs et harmoniques entre le Prélude et l’Allemande ? Et pour ceux qui ne savent pas déchiffrer ce jargon compliqué, le simple fait d’écouter son ressenti en humant chaque mouillette et en tenant entre ses mains un tel document constitue une ouverture vers un autre monde, auquel nous invite Francis Kurkdjian avec générosité, humilité et transparence.

Cette expérience permet par ailleurs, contrairement à ce que la conception du parfum comme produit de consommation nous a habitués, d’appréhender celui-ci autrement qu’à travers le biais du « j’aime/j’aime pas », puisque nous sommes conviés à considérer la dimension émotionnelle en lien avec la musique dans son ensemble, plutôt que tel ou tel type de note que l’on porterait. Dirait-on de la Sarabande : « Je n’aime pas trop le sol et le fa dans ce passage » ?

Cette représentation – dont la totalité des places étaient vendues le premier jour – sera je l’espère la première d’une longue série qui permettra de faire davantage entrer la culture olfactive dans les salles de concert, les musées, les expositions… Elle démontre que le public peut avoir accès au parfum ailleurs que chez Sephora et autrement qu’à travers un flacon, et que celui-ci peut, et même devrait, être aussi découvert et apprécié collectivement, permettant de partager l’émotion qu’il suscite. Et cela parfois grâce à des moyens simples, sans nul besoin de technologie onéreuse et complexe. Une idée, une rencontre, des échanges, des mouillettes, pas besoin de beaucoup plus. 

Cet événement résonne d’ailleurs avec celui proposé en ce moment par Cartier, l’OSNI 2 présent jusqu’au 11 décembre sur l’Esplanade des Invalides : une expérience visuelle, auditive, olfactive et tactile autour du parfum La Panthère de Mathilde Laurent, qui permet de s’évader avec délice et poésie dans un monde multi-sensoriel parallèle, le temps de quelques minutes.

Encourageons toutes les initiatives qui permettent de sortir le parfum de son carcan commercial et individualiste, et le remettent à sa place d’œuvre culturelle et de pourvoyeur d’émotions collectives.

Photos : © Nez

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