École de parfumerie DSM-Firmenich : « Au-delà de la formation technique, les élèves apprennent à quoi ressemble la vie d’un parfumeur »

Depuis près de 50 ans, la maison de composition forme ses parfumeurs en interne. Qu’est-ce que ce type de formation apporte à une grande société ? Quelles sont les qualités requises chez les candidats ? À quoi ressemble la journée type d’un élève ? Les réponses d’Olivier Gurtler, vice-président Création Excellence chez DSM-Firmenich, et de Martin Koh, maître parfumeur et responsable de l’école.

Article rédigé en partenariat avec DSM-Firmenich

Quel est l’objectif pour une société comme DSM-Firmenich d’avoir une école interne ?

Olivier Gurtler : Nous considérons que les parfumeurs sont au cœur de notre société et de sa créativité et nous voulons les meilleurs talents pour gagner chaque projet. Avoir notre propre école nous permet de disposer d’équipes d’une grande diversité, spécialisées dans les catégories de parfumerie que nous considérons comme porteuses, et qui connaissent parfaitement notre palette et nos innovations. Et bien sûr cela favorise un fort sentiment d’appartenance en aidant les uns et les autres à se connaître, afin de créer cet environnement collaboratif qui est essentiel. Nous employons les talents d’aujourd’hui pour former la nouvelle génération, qui en retour apporte sa créativité et ses idées innovantes à l’entreprise. 

Martin Koh : Il n’y a pas vraiment de livres expliquant comment créer de bons parfums. Donc si nous ne transmettons pas notre savoir-faire à la jeune génération, il sera perdu.

Depuis quand l’école existe-t-elle ?

M. K. : Elle a été créée en 1977 par Tony Morris, qui m’a formé par la suite. Son tout premier étudiant a été Francis Deléamont, qui a créé Boucheron pour femme

Combien d’élèves l’école accueille-t-elle ?

M. K. : Nous avons 12 étudiants au total qui sont à différents stades de leur apprentissage, au sein de trois cursus : parfumerie fine, parfumerie fonctionnelle et parfumerie technique. Chaque année, nous recrutons entre deux et quatre candidats. 

Quel est leur profil ? Quelles sont les qualités requises ? 

M. K. : Ils doivent avoir au minimum un diplôme universitaire, de préférence en science, ou être diplômés de l’École supérieure du parfum et de la cosmétique (ESPC), de l’Isipca ou du Grasse Institute of Perfumery (GIP). Nous recherchons de la diversité en tant que société internationale qui vend ses créations partout dans le monde. 
Les candidats doivent également montrer un engagement sans faille vis-à-vis du métier de parfumeur et de l’entreprise : la formation est longue et elle représente un investissement important pour DSM-Firmenich. Ils doivent être prêts à travailler dur, car c’est ce que demande le métier de parfumeur. Enfin, ils doivent faire preuve d’esprit d’équipe. 

Comment les recrutez-vous ? 

M. K. : Tout commence par un test d’olfaction pour s’assurer que le candidat a un nez fonctionnel, qu’il possède une bonne mémoire olfactive, qu’il peut identifier une matière première, différencier deux ingrédients proches, distinguer ce qui a une odeur puissante ou discrète. Ceux qui obtiennent au moins 90% de bonnes réponses passent ensuite des entretiens avec un comité dans lequel je figure avec d’autres parfumeurs et des managers. Nous choisissons parmi eux trois à cinq candidats qui font ensuite une présentation au comité pour la décision finale. Le processus prend deux à trois mois au total, et le choix s’opère selon plusieurs critères : la créativité, bien sûr, mais aussi la capacité à présenter un concept et le développer, la persévérance, le savoir-être.

Combien de temps dure la formation ?

M. K. : Le cursus en parfumerie technique dure trois ans, et la formation est un peu plus longue pour la parfumerie fine et la parfumerie fonctionnelle : trois ans et demi pour ceux qui viennent de l’Isipca et de l’ESPC, quatre pour les autres. 

Comment se déroulent les enseignements ? 

M. K. : Nous n’avons pas d’école physique ni de cours magistraux, nous fonctionnons plutôt sur le modèle du mentorat, avec une vision très internationale. Tout au long de la formation, mon rôle est de les accompagner et d’évaluer leurs progrès chaque trimestre. Lors de la première année, qui se déroule à Londres, les étudiants apprennent les ingrédients de base : ils les décrivent, les mémorisent et les utilisent dans des accords et des formules. Cette année se conclut par un examen crucial qu’ils doivent absolument réussir pour poursuivre la formation.
Genève les accueille pour leur deuxième année, qui est consacrée au fait de se familiariser à de nouvelles matières, notamment nos innovations, et aux différentes applications : les élèves apprennent à créer des parfums pour des shampoings, des crèmes pour le corps, des gels douches, des bougies…
À partir de la troisième année, ils sont séparés en trois groupes en fonction du cursus choisi, et sont envoyés dans différents centres de création. Les élèves de parfumerie fine vont par exemple s’immerger à Grasse dans notre Villa Botanica pendant trois mois pour apprendre tout ce qu’ils ont besoin de savoir sur les naturels, voir la cueillette des fleurs, la distillation… Concernant l’intelligence artificielle, nous évitons d’exposer les étudiants trop tôt à ce genre d’outils, car il faut d’abord avoir de très bonnes bases pour les utiliser à bon escient.

À quoi ressemble la journée type d’un élève ?

M. K. : Je leur dis de commencer chaque matin par sentir sur mouillette les fonds de leurs créations de la veille. Le reste de la journée, on leur donne des exercices à faire : ils doivent créer des accords, apprendre à manier de nouveaux ingrédients… Au-delà de la formation technique, ils apprennent aussi à quoi ressemble la vie d’un parfumeur. Et ce qui est très important dans notre relation de mentorat, c’est le lien qui se crée entre nous et qui peut mener à des collaborations par la suite. 

O. G. : Je pense que l’aspect soft skills est en effet presque aussi important que Ies compétences techniques. De l’extérieur, on peut avoir l’impression que les parfumeurs ont une vie fantastique, qu’ils passent leur temps à recevoir des prix en buvant du champagne. Or 95% du temps, des évaluateurs viennent dans leur bureau pour leur demander de retravailler leurs notes : « Cette note n’est pas assez fraîche ! », « Ce parfum n’est pas aligné avec le budget du client ! », « Ce parfum n’est pas stable et colore ! », « Ce n’est pas dans la direction de ce que le client a demandé ! » L’apprentissage de la résilience est essentiel – surtout pour un jeune entrant dans une grande maison où de nombreux maîtres parfumeurs sont en compétition contre lui sur chaque projet.

Que deviennent les élèves une fois leur formation terminée ?

M. K. : C’est un moment qu’ils attendent avec impatience ! Ils apprennent à voler de leurs propres ailes et rejoignent les centres de création dans lesquels nous avons des besoins. Cette nouvelle phase dans leur parcours fait aussi figure d’heure de vérité : ils doivent s’intégrer à une équipe, faire leur place et gagner des projets. 

Martin, qu’est ce qui vous plaît le plus dans le fait d’être responsable de l’école ?

M. K. : J’ai commencé en ne connaissant rien à cette industrie – ce qui était normal à Singapour dans les années 1980. Je suis toujours touché aujourd’hui que DSM-Firmenich ait misé sur moi et m’ait ouvert ce monde fascinant et merveilleux. Trente-sept ans plus tard, je suis toujours là et c’est très important pour moi de transmettre l’héritage que j’ai reçu aux générations suivantes. Je suis toujours heureux quand un ancien élève me dit qu’un de ses parfums est lancé sur le marché. Par ailleurs, je dois dire que j’apprends de mes étudiants aussi. Ils sentent un ingrédient, me disent « Ah je pourrais l’utiliser pour faire ça » et il arrive que je n’y ai jamais pensé moi-même. C’est toujours enrichissant. 

Pouvez-vous citer quelques noms de parfumeurs passés par l’école ? 

O. G. : Le premier que j’aimerais mentionner est bien sûr Martin Koh, qui est un bon exemple d’un maître parfumeur couronné de succès en parfumerie fonctionnelle. Dans ce domaine, qui est souvent moins mis en lumière que la parfumerie fine, je pourrais vous donner les noms de François-Raphaël Balestra et Haresh Totlani, deux anciens élèves de Martin qui sont aujourd’hui maîtres parfumeurs, le premier participant au développement de nos nouveaux ingrédients, et le second qui, non seulement remporte de nombreux projets de création partout dans le monde, mais nous aide aussi à développer de nouvelles technologies autour du parfum en collaboration avec nos chercheurs à Genève. Et je terminerai en citant trois grands noms de la parfumerie fine : Alberto Morillas, Marie Salamagne et Daphné Bugey, dont vous avez peut-être entendu parler !

Pour en savoir plus et découvrir les témoignages d’étudiants, vous pouvez visionner la web-série ici !

Photographies : DSM-Firmenich

Auteur/autrice

  • Anne-Sophie Hojlo

    Devenue journaliste après des études d'histoire, elle a exercé sa plume pendant dix ans au Nouvel Observateur, où elle a humé successivement l'ambiance des prétoires puis les fumets des tables parisiennes. Elle rejoint l'équipe d'Auparfum, puis de Nez, en 2018 et écrit depuis pour les différentes publications du collectif, notamment dans la collection « Les Cahiers des naturels », ou encore Parfums pour homme (Nez éditions, 2020).

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