Au-delà des dimensions visuelles et auditives, l’œuvre éphémère, qui se visite en accès libre jusqu’au 28 juin, se découvre aussi le nez en l’air, grâce au dispositif olfactif supervisé par notre collaboratrice Sarah Bouasse.
Drôle d’apparition par 35 degrés à l’ombre. En débouchant du boulevard du Palais vers le Quai de l’Horloge, sur l’île de la Cité, un bloc rocheux gris et blanc aux airs de massif enneigé apparaît soudain, enjambant la Seine, en lieu et place du Pont-Neuf. Un peu plus de quarante ans après avoir été « emballé » par Christo et Jeanne-Claude dans du papier de polyamide ressemblant à de la soie, le plus vieux pont en pierre de Paris, en service depuis 1607, s’est paré d’une enveloppe gonflable recouverte de toile. L’œuvre ne s’admire pas uniquement de l’extérieur. Par un accès situé place du Pont-Neuf – Christo et Jeanne-Claude, le public peut déambuler à l’intérieur, où l’artiste JR a imaginé un décor minéral inspiré par les carrières d’où ont été extraites les pierres, dites « de Paris », ayant permis la construction du pont. En imaginant cet environnement brut au cœur de la richesse architecturale foisonnante de la ville, JR a souhaité renouveler chez le visiteur « le regard au monde qui nous entoure ». Thomas Bangalter, ex-membre du duo Daft Punk, a conçu un habillage sonore aux reliefs changeants, aussi discret que sombre, entre grondements organiques et souffle du vent.
Accompagner l’immersion
L’expérience ne serait pas complète sans la dimension olfactive. Pour accompagner le parcours immersif, l’équipe de JR a fait appel à Sarah Bouasse, autrice, rédactrice pour Nez et spécialiste des cultures olfactives, repérée par une collaboratrice de JR alors qu’elle donnait une conférence sur l’odorat. Sa mission : imaginer l’empreinte odorante de la Caverne. Avant même sa première rencontre avec JR en mars dernier, une piste s’impose à elle : mettre en avant la géosmine, molécule emblématique de l’odeur de la terre après la pluie. « Une odeur étroitement liée au pétrichor, c’est-à-dire à l’odeur de la terre après la pluie. Très terreuse, très humide, un peu champignonneuse, à la fois familière et dérangeante. Je trouvais qu’elle collait parfaitement à la réalité matérielle de la caverne. Mais elle me semblait également intéressante sur le plan symbolique. La géosmine est synthétisée en ville comme à la campagne par les micro-organismes présents dans les sols. Elle permettait de raconter quelque chose de ces formes de vie invisibles qui nous précèdent de très loin dans l’évolution et dont nous dépendons pourtant étroitement. » L’idée d’accompagner l’immersion plutôt que de la contredire s’impose donc rapidement. « Je trouvais intéressant que l’odeur aille dans le sens de l’illusion proposée par la Caverne et qu’elle emmène le visiteur encore plus loin dans l’expérience. »

© 2026 Atelier JR
JR et son équipe adoptent immédiatement cette piste. Pourtant, un obstacle apparaît : impossible d’utiliser la géosmine pure. Outre son coût élevé, la molécule pourrait devenir envahissante, voire incommodante. Pour transformer cette intuition initiale en voile olfactif, Sarah Bouasse s’associe alors à la maison de composition indépendante Odore Scola, dont le laboratoire est installé au sein de l’Université de Montpellier. « L’idée n’était pas de créer un parfum complexe », insiste-t-elle. « Nous voulions quelque chose de brut, d’assez minimal , sans recherche particulière de séduction ou de sophistication. »
Des accents fumés
Avec Odore Scola, elle développe donc plusieurs accords construits autour de la géosmine. Chacun rassemble une dizaine d’ingrédients mêlant matières premières naturelles et molécules de synthèse, parmi lesquelles le patchouli, le cypriol, le Vétiver Moss ou encore l’isobutyl quinoléine, convoqués pour leurs facettes terreuses, boisées et fumées. Deux compositions sont finalement retenues. La première, majoritaire dans l’installation, évoque « une odeur terreuse, humide, mais aussi terpénique, comme le pin », décrit Sarah Bouasse. Une seconde variation apparaît plus loin dans le dernier quart du parcours. À la trame initiale viennent s’ajouter des accents fumés, comme une impression de cendres froides, et animales, grâce à une base nommée Animalis (celle-là même qui donnait son côté fauve à Kouros d’Yves Saint Laurent…). « Comme s’il y avait eu un feu autrefois. Le feu n’est plus là, mais sa présence demeure. » Cette dualité évite l’effet monolithique. « Je voulais que l’odeur exprime des nuances, des reliefs. Étant donné que la caverne est traversée par des mouvements d’air permanents, je me disais que les deux accords pourraient parfois se rencontrer, se mélanger ou se répondre. »
Remplir le volume
Restait à résoudre la question de la diffusion. Dans cette structure ouverte aux deux extrémités, soumise aux courants d’air, aux variations météorologiques et à la présence constante des visiteurs, rien n’allait de soi. Plusieurs solutions sont étudiées. Une diffusion passive par des tissus imprégnés, intégrés aux parois, est d’abord envisagée avant d’être abandonnée. Pour remplir efficacement le volume de la caverne, l’équipe opte finalement pour une technologie maîtrisée par Odore Scola : l’encapsulage du concentré parfumé dans des billes de polymère, associé à une ventilation. « Le concentré (mélange des matières premières sans alcool), est absorbé par les billes qui le retiennent puis le restituent lorsqu’elles sont traversées par un flux d’air. Ce système permet une diffusion sèche, à froid, fidèle à l’odeur et sans aucune nébulisation de solvants ou nanoparticules. » Quelque trente kilos de billes parfumées ont ainsi été produits pour l’installation. Elles sont réparties dans quatre caissons développés sur mesure puis raccordés à un système de ventilation. Le premier point de diffusion se situe dès l’entrée afin de créer une rupture immédiate avec l’extérieur. Trois diffuseurs propagent l’accord principal tandis qu’un quatrième, placé vers la sortie, libère la variation plus fumée.

© 2026 Atelier JR
Une large part d’incertitude demeure pourtant. « Mais comme nous partions quasiment d’une feuille blanche, nous ne savions pas exactement quelles quantités produire, ni à quelle vitesse les billes allaient s’épuiser », reconnaît Sarah Bouasse. « Je me rends sur place régulièrement pour évaluer l’intensité et la qualité de la diffusion, et le cas échéant pour renouveler la quantité de billes » Lors de notre visite, le vendredi 19 juin en matinée, le seuil olfactif nous a semblé optimal. Sarah était passée la veille au soir pour alimenter les diffuseurs en composés odorants.
La chaleur, le taux d’humidité, les parfums portés par les visiteurs ou encore la fréquentation du site sont susceptibles de modifier constamment l’expérience. « Comme on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, je me suis dit qu’on ne ferait jamais deux fois la même expérience olfactive dans La Caverne. Et je trouve ça assez beau. »
Ici et maintenant
Comme l’installation elle-même, cette création olfactive est vouée à disparaître. Aucun prolongement commercial n’est envisagé pour le moment. « Je trouverais cohérent que cette odeur disparaisse avec l’œuvre. Les odeurs sont souvent comme ça dans la vie : tant qu’on n’a pas été sur place, on ne peut pas savoir ce qu’elles sentent. Et il n’y aura pas de bougies ou de spray de parfum à rapporter chez soi ou à offrir. J’aime bien aussi l’idée qu’elle échappe à cette volonté de tout rendre disponible en permanence. » Contrairement aux milliers de photos produites et transmises pendant et après l’installation, notamment sur les réseaux sociaux, cette expérience olfactive s’inscrit uniquement dans l’ici et maintenant.
Une disparition assumée qui s’inscrit dans la tradition des œuvres éphémères de Christo et Jeanne-Claude auxquelles JR rend ici hommage. Et peut-être le point de départ d’une nouvelle orientation pour Sarah Bouasse, convaincue du potentiel culturel de l’olfaction. « L’odeur est un formidable vecteur pour parler d’autre chose que des odeurs elles-mêmes. Créer des passerelles avec l’art contemporain ou d’autres disciplines, c’est quelque chose que j’aimerais beaucoup continuer à développer. »
La Caverne du Pont-Neuf, ouverte 24 h / 24 et 7 j / 7 jusqu’au 28 juin.
Entrée gratuite, sans réservation.
https://lacavernedupontneuf.net/fr
Attention, la station de métro Pont-Neuf (ligne 7) se trouve au niveau de la sortie de l’installation.
L’entrée est accessible côté île de la Cité (métro Cité, ligne 4).
Visuel principal : Éléa Jeanne Schmitter
© 2026 Atelier JR







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