Matière millénaire ayant accompagné les évolutions du parfum, l’encens trouve dans la modernité une place nouvelle, jusqu’à devenir l’une des voix les plus actuelles de la parfumerie contemporaine de niche. Sa trajectoire reflète les mutations tant esthétiques que culturelles d’une industrie en perpétuelle renaissance.
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À la fin du XIXe siècle, la parfumerie occidentale bascule dans une nouvelle ère et trouve la voie de la modernité. L’arrivée des premières molécules de synthèse – la coumarine, les ionones, la vanilline, les muscs nitrés, puis un peu plus tard les aldéhydes – bouleverse le secteur et lui offre un vocabulaire olfactif inédit, affranchi des limites botaniques. Pour la première fois, les parfumeurs peuvent construire des abstractions, des accords qui ne renvoient plus aux éléments de la nature. Dans ce nouveau paysage, l’encens n’est plus en odeur de sainteté, l’époque délaisse son aura liturgique. Le XXe siècle qui s’ouvre rêve de formes géométriques et de notes stylisées, reflets d’émancipation, de culte technologique et de progrès. La parfumerie tourne le dos aux traditions sacrées pour exalter un luxe hédonique.
L’encens persiste toutefois dans les compositions, mais passe en coulisse pour devenir un outil technique au service d’une parfumerie en quête de nouveaux langages. Ainsi, la matière, utilisée sous forme d’huile essentielle ou d’absolue, trouve un terrain inattendu dans les floraux aldéhydés. No22 de Chanel (Ernest Beaux, 1922) en offre l’un des plus beaux exemples. Dans ce bouquet de fleurs blanches à l’éclat platine, quelques touches d’encens se fondent dans les résines et les aldéhydes aériens. Cette fonction se retrouve plus tard chez Estée Lauder avec Estée (Bernard Chant, 1968), floral cristallin à la propreté immaculée, et se prolonge dans les grands ambrés du siècle, qui traduisent un goût prononcé pour un Orient rêvé. Dans Shalimar de Guerlain, en 1925, l’encens se mêle à la vanille et aux notes balsamiques pour en accentuer la profondeur. Dans Youth-Dew d’Estée Lauder (Joséphine Catapano, 1953), il appuie l’accord épicé et lui donne un relief résineux. En 1977, Jean Amic, Jean-Louis Sieuzac et Raymond Chaillan poussent cette dynamique plus loin avec Opium d’Yves Saint Laurent : la matière y introduit une tension qui soutient l’intensité du parfum et décuple sa présence.
Entre deux mondes
En 1983, les deux premiers parfums d’Amouage, Gold Woman et Gold Man, composés par le créateur français Guy Robert, prolongent cette esthétique tout en lui offrant une résonance nouvelle. Le bouquet floral aldéhydé, ample et raffiné de Gold Woman, se pose sur un fond ambré poudré où l’encens apporte sa clarté minérale. Ce dialogue équilibré entre les codes de la grande parfumerie française et une matière emblématique du Moyen-Orient annonce déjà la voie que la maison empruntera. Bientôt, l’énergie flamboyante des années 1980, habitées par le goût des drames et des certitudes, que traduisent des fragrances démonstratives et des sillages puissants, claquant comme des portes, laisse place à d’autres désirs, plus introspectifs, voire spirituels, et moins matérialistes. Ainsi, les années 1990 participent à rendre à l’encens ses lettres de noblesse. En cette fin de siècle, Serge Lutens inaugure sa parfumerie imprégnée des traditions du monde arabe et lance, parmi une poignée d’œuvres majeures, Encens et Lavande (Christopher Sheldrake, 1996).
Ce pont entre Orient et Occident résonne comme le point de départ d’une ruée vers l’encens. En 1999, il symbolise le passage vers un nouveau millénaire, qui inquiète autant qu’il fascine, dans Passage d’enfer de L’Artisan parfumeur (Olivia Giacobetti). L’année suivante, l’Unesco inscrit au Patrimoine mondial la « Terre de l’encens », située dans le sultanat d’Oman, alors que la parfumerie explore et revendique pleinement l’ingrédient. Cette résurgence répond à l’essor fulgurant de la niche et des collections privées des grandes maisons, qui s’émancipent des tendances de la distribution sélective – autrement dit des parfums gourmands et fleuris fruités candides –, ainsi qu’au nouveau tropisme moyen-oriental. Dès lors, la matière, devenue trendy, descend dans la rue. Comme des garçons lui consacre une collection entière en 2002, dont le remarqué Incense Avignon composé par Bertrand Duchaufour. En 2004, avec Bois d’argent de Dior (Annick Menardo), l’encens s’immisce au cœur d’un bloc d’iris, de musc et d’Ambroxan. La même année, il s’affirme plus nettement dans Bois d’encens (Michel Almairac), l’une des premières fragrances de la collection « Armani Privé » de Giorgio Armani. Au fil du temps, cette dynamique ouvre la voie à une véritable constellation de propositions.
Certaines maisons, comme Serge Lutens ou Comme des garçons, poursuivent leur exploration de l’encens sous des angles toujours renouvelés ; d’autres, telles que Byredo, Trudon, Parfum d’empire, Guerlain ou Filippo Sorcinelli, en redessinent tour à tour les contours. Une nouvelle génération de marques, à l’instar d’Olibanum ou de Chapel Factory, s’est même bâtie autour de cette matière, signe de l’ampleur de la fascination contemporaine qu’elle exerce. Un engouement loin d’être anecdotique, qui raconte quelque chose de notre époque.
Langage et patrimoine vivant
Dans un monde saturé de stimuli artificiels, les résines semblent offrir un ancrage qui rassure et recentre. Elles convoquent une mémoire universelle, faite de bois chauffés, de fumées sèches, d’espaces clos, que chacun reconnaît sans même besoin de références religieuses.
La Gen Z y trouve des effluves qui tranchent avec les accords sucrés de l’adolescence. L’encens répond également à ce désir de densité et d’affirmation, de matière palpable, parfois brute, qui a porté la parfumerie de niche. Ce mouvement de bascule coïncide, à partir des années 2000, avec une autre dynamique : l’essor du marché du Moyen-Orient devient déterminant pour les marques européennes, qui s’ouvrent davantage à des traditions olfactives jusque-là peu explorées. L’exemple le plus révélateur demeure l’oud, matière emblématique de la région, dont les interprétations occidentales vont multiplier les ponts entre deux cultures du parfum longtemps séparées. Cette rencontre transforme les standards de l’industrie du parfum et façonne un goût mondial marqué par des signatures plus denses. Au sein de ce paysage, les maisons du Moyen-Orient trouvent un terrain inédit pour s’exporter. Leur culture du parfum, longtemps confidentielle hors de la région, entre en résonance avec une esthétique désormais familière, et certaines marques gagnent une audience internationale nouvelle.
Parmi elles, Amouage, née à Oman, occupe une place à part. Aux côtés de la rose et de l’ambre gris, l’encens fait partie des ingrédients signature de la maison, qui célèbre toutes ses amplitudes à travers de nombreuses créations. Dans Epic Woman (Cécile Zarokian, 2009), il dessine une ligne sèche au cœur d’un bouquet de roses et de jasmin, sur un fond boisé opulent ; Lineage (Karine Vinchon-Spehner, 2023) en révèle une facette plus claire, presque minérale, portée par des épices fraîches ; avec Purpose (Quentin Bisch, 2023), l’encens explore toute sa dualité, d’abord dans une ouverture vive, puis dans une densité plus sombre, charpentée par des bois puissants ; dans Guidance (Quentin Bisch, 2023), l’ingrédient maintient l’équilibre d’un accord de poire, de rose, de noisette et de santal crémeux. La relation forte à ce patrimoine vivant s’exprime aussi dans des formes plus traditionnelles, à travers des attars comme Luban Al Akhdar (Quentin Bisch, 2025), où il se fait aérien, porté par des accents hespéridés et aldéhydés, tandis que la myrrhe et le labdanum en rappellent l’ancrage terrestre. Matière de profondeur et de contraste, l’encens accompagne chaque transformation de la parfumerie, comme l’illustrent aujourd’hui les créations Amouage.
Conception et direction des partenariats : Mathieu Chévara
Réalisation : Eléonore de Bonneval
Vidéastes : Ateeb Ali, Mulook Albalushi
Montage : Jean-Philippe Derail
Sound design : Perfecting Sound Forever
Title design : Vianney Bureau, Mikaël Charbonnier
Amouage : Renaud Salmon, Andras Komar, Dominique Roques, Matthew Wright, Rayyan Alabdullatif
Remerciements : Arielle Lauze.







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