Gowé, un parfum d’Afrique

Très populaire en Afrique de l’Ouest, où il est tantôt consommé pour ses vertus ou brûlé comme un encens, le gowé fait son entrée dans la palette des parfumeurs. Amouage a lancé une initiative en partenariat avec Hamaé, CPL Aromas et Eden Ecosystem. Un extrait singulier a été mis au point à partir de tubercules récoltés de manière traditionnelle dans le nord du Sénégal.

Partenariat éditorial

L’enthousiasme de Julien Rasquinet est palpable : il n’est pas donné à tous les parfumeurs d’assister, aux premières loges, à l’arrivée d’un nouvel ingrédient dans leur palette. Et encore moins un naturel. Dans l’industrie, l’immense majorité des innovations concerne en effet des molécules de synthèse, et plus rarement des matières premières déjà bien connues, revisitées par de nouveaux procédés d’extraction. Mais une variété botanique inédite, cela relève de l’événement. « Le dernier naturel à nous avoir réellement apporté une nouvelle nuance olfactive, c’est la baie rose, apparue il y a trente ans », retrace celui qui signera bientôt pour Amouage un parfum construit autour d’un extrait de gowé – le premier dans son genre, donc. Prévu pour 2027, ce lancement marquera l’aboutissement d’une longue aventure collective inaugurée en 2024 par Renaud Salmon, directeur de création de la maison de parfumerie omanaise Amouage, à la suite de son coup de cœur pour les racines de cette plante et son extrait que lui a fait découvrir Hamath Sall, un jour de pluie à Montmartre. Hamath est devenu depuis un partenaire clé pour cette nouvelle filière avec sa société Hamaé. « C’est l’odeur de l’Afrique », lui avait alors confié ce dernier. Et pour cause : le gowé est omniprésent dans de nombreux pays, dont le Sénégal et le Mali. Consommé en décoction pour ses multiples bienfaits sur le corps et l’esprit, il est également broyé et brûlé comme de l’encens, constituant donc un élément incontournable des cultures olfactives locales.  

Au nord du Sénégal, près de la frontière mauritanienne, le gowé est encore un peu plus que cela. Depuis 2021, il est une source de revenus : les femmes du village – qui sont une vingtaine – vendent leur récolte à la société Hamaé. Celle-ci fournit à Eden Ecosystem la matière brute qui deviendra l’extrait de gowé fournit ensuite à CPL Aromas. Si les femmes du village, comme beaucoup d’autres Sénégalaises, récoltent depuis bien longtemps le gowé pour leur utilisation personnelle, ce virage commercial a transformé une occupation ponctuelle en activité quotidienne, rythmant les journées de chacune et, par là-même, la vie du village tout entier. Chaque matin, en petits groupes, elles parcourent à pied les quelques kilomètres qui séparent les habitations de ce qui passe au premier coup d’œil pour une vaste plaine, parsemée de dattiers du désert et d’acacias. Là, des herbes séchées sur pied, couchées par le soleil et la chaleur – dans la région, les 35 degrés sont monnaie courante – recouvrent presque entièrement le sol. Elles chargent l’air de puissantes notes de foin et de tabac, auxquelles se mêle l’odeur animale des excréments des chèvres et buffles qui viennent paître ici tous les jours sauf pendant la saison des pluies. Car entre juin et octobre, cette plaine se transforme en une immense étendue d’eau, aidant la plante invasive qu’est le gowé à proliférer. Côté aérien, elle élance vers le ciel ces tiges vertes semblables à des petits roseaux tandis que, côté souterrain, elle développe un réseau de racines noires ponctué de tubercules. Ceux que, une fois les pluies passées et la terre séchée, les femmes du village viennent récolter, les teintes vives de leurs vêtements tranchant sur un monochrome couleur de paille. 

La récolte du gowé

Le bêchage, première étape du processus de récolte, exige des coups puissants : il faut entamer le sol aride sur au moins 5 centimètres pour atteindre les racines du gowé. Aminata a l’habitude : elle compte parmi les pionnières du projet et a initié d’autres femmes du village à ces gestes qu’elle maîtrise parfaitement. Après un moment, elle retire la partie métallique de sa bêche pour n’en garder que le bâton, et s’en sert pour frapper les mottes compactes de terre qu’elle a décrochées du sol. Il s’agit de libérer les tubercules qui se trouvent à l’intérieur et de laisser sur place, autant que possible, la terre qui les recouvre. Car quelques heures plus tard, les quelques kilos qu’elle aura amassés seront transportés plus loin, juchés sur sa tête dans une bassine, pour être brûlés. Les tubercules du gowé sont difficilement inflammables : cette seconde étape les débarrassera des autres parties de la plante – racines, tiges – qui s’y accrochent encore. 

À 1 kilomètre de la plaine, le sable a remplacé les herbes sur le sol. À l’aide du bâton de leur bêche, les femmes frappent le houppier des arbres pour faire tomber les grandes épines qui parsèment leurs branches. Rassemblées par terre en un lit de combustible, celles-ci accueillent le contenu des bassines que chacune a apportées avec elle. D’un coup de briquet, tout s’embrase. Un panache de fumée blanche s’élève entre les arbres tandis que les femmes écartent du feu, au fur et à mesure, les tubercules devenus plus noirs encore. 

Une fois refroidis, ceux-ci sont ramassés, réunis dans une bassine et lentement déversés dans une autre, permettant au vent d’évacuer les cendres et le sable. L’opération est répétée deux fois, sous un soleil quasiment parvenu au zénith. Il est temps de rentrer au village. En fin d’après-midi, le travail reprend au village: le gowé est placé dans de grands mortiers et pilonné à l’aide de lourds bâtons. Si l’opération n’entame pas l’intégrité des tubercules – ceux-ci sont remarquablement durs – elle permet en revanche de séparer ceux qui, parfois, restent assemblés en petites grappes. À la sortie du mortier, le gowé passe dans plusieurs tamis permettant de séparer les petits tubercules des plus gros, répartis dans deux bassines différentes. Le contenu de chacune sera méticuleusement manipulé et observé, afin de débusquer et d’éliminer d’éventuels morceaux de bois ou des cailloux subsistant parmi les précieuses billes noires. 

Le moment du séchage amorce la fin du processus. Sur la terre ocre du village, les femmes étendent une grande bâche de plastique et y déversent le fruit de leur labeur du jour. Étalés sur toute la surface, les tubercules sont laissés au soleil pendant environ une heure, la chaleur excitant leurs effluves boisés et poivrés. Ils sont enfin pesés et mis en sacs de tailles variables – pour chaque femme, 15 kilos représentent à peu près une semaine de travail. C’est la fin d’une aventure et le début d’une autre : acheminés par la route jusqu’à Dakar, les sacs transiteront ensuite par Le Havre avant d’arriver à Forcalquier, dans les Alpes de Haute-Provence, où le gowé qu’ils contiennent sera transformé en extrait. 

De la matière brute à l’extrait

Pour mettre au point l’ingrédient à partir de cette matière brute, Renaud Salmon a misé sur Eden Ecosystem, une société française spécialisée en naturels. Après avoir mené des essais peu concluants par voie de distillation classique puis d’infusion dans l’alcool, c’est finalement une technique moins traditionnelle qui a été retenue pour traiter le gowé : l’extraction aux ultrasons. Peu répandue dans l’industrie du parfum, cette méthode ressemble à une extraction au solvant volatil habituelle, à ceci près que son cycle intègre une cellule émettant des ultrasons. Ces derniers induisent un effet de cavitation dans la matière traitée, c’est-à-dire une modification de la pression au sein des cellules végétales, qui « explosent » et libèrent des molécules odorantes en quantité plus importante qu’avec une extraction classique. Cette technique est devenue le fer de lance d’Eden Ecosystem, en raison de la qualité des profils olfactifs obtenus mais aussi de ses nombreux atouts écologiques : peu énergivore car rapide et réalisée à basse température, elle requiert des solvants peu polluants. 

Une fois la méthode trouvée, le protocole exact restait encore à écrire, soulevant de nombreuses questions. Parmi elles : comment broyer les tubercules, particulièrement coriaces ? Quel solvant employer ? Quels paramètres – de temps ou encore de température – choisir pour l’extraction elle-même ? Quatre mois et quelques 70 essais, menés sur deux échantillons de gowé en provenance de terroirs sénégalais différents, ont été nécessaires pour parvenir à l’extrait de gowé tel qu’il existe aujourd’hui. Ce temps relativement court donne la mesure de l’implication de tous les partis, depuis les équipes R&D d’Eden Ecosystem jusqu’aux bureaux de CPL Aromas où chaque essai réalisé a été évalué, tant sur un plan olfactif que physico-chimique. L’ajout d’un ingrédient à la palette de la société implique en effet de nombreux tests visant à assurer que celui-ci soit à la fois intéressant d’un point de vue créatif et commercial, et conforme à la réglementation stricte qui encadre l’industrie. Chaque essai a ainsi été passé au crible de nombreux critères, de son intérêt olfactif à sa stabilité ; du rendement au coût de revient ou à l’empreinte écologique du procédé employé. C’est cette équation complexe qui a abouti à l’extrait finalement retenu, dont chacun se félicite aujourd’hui qu’il restitue fidèlement – voire, qu’il magnifie – le profil olfactif si complexe du gowé. Au nez, il dévoile des notes boisées et terreuses évoquant le vétiver et le cypriol, des accents de foin et d’immortelle, des inflexions résineuses de myrrhe, mais aussi d’étonnantes facettes de prune et d’abricot secs – et cette complexité va crescendo. « Le gowé se bonifie avec le temps », constate Glenn Moran, directeur de l’innovation chez CPL Aromas. S’il se réjouit d’accueillir le premier captif entièrement naturel de la société, il insiste : « Ce n’est pas juste un nouvel ingrédient. C’est une nouvelle histoire, ancrée dans un continent dont la culture est encore peu représentée en parfumerie fine ». Et de rappeler que le travail n’est pas terminé : la société orchestre une analyse méticuleuse de la filière elle-même, pour observer les pratiques humaines et agricoles qui y ont cours, évaluer la pérennité de l’approvisionnement, et tenter de comprendre l’influence du terroir et des paramètres de récolte sur le profil aromatique du gowé. En attendant, Renaud Salmon et Julien Rasquinet peaufinent actuellement la formule d’un parfum qui rejoindra bientôt la collection « Essence ». Inaugurée par Amouage en 2024, celle-ci propose des fragrances dont les concentrés (c’est-à-dire le mélange d’ingrédients odorants) sont infusés pendant six mois avec des copeaux de santal australien. L’éthanol utilisé pour diluer les concentrés est quant à lui maturé, seul, dans des fûts de chêne produits par la tonnellerie Allary en France. Une double infusion et un temps précieux qui permettront au gowé de déployer pleinement son odeur si singulière.

Photos : © Romain Bassenne – Marge Design

Auteur/autrice

  • Journaliste, autrice et traductrice, Sarah Bouasse est spécialiste des odeurs et du parfum. Elle écrit notamment pour Nez, la revue olfactive depuis ses débuts. En 2024, elle publie Par le bout du nez, son premier livre, aux éditions Calmann-Lévy.

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