Alice Camus et Erika Wicky : « La figure du parfumeur est longtemps restée dans l’ombre »

Un colloque interdisciplinaire et international abordera les 14 et 15 octobre au Château de Versailles l’histoire du parfumeur, de son métier, de son statut social et de ses représentations, à travers les interventions de spécialistes d’horizons divers : historiens, historiens de l’art, littéraires, philosophes, parfumeurs et acteurs du monde contemporain de la parfumerie. À l’origine de ce colloque, les chercheuses Alice Camus et Erika Wicky ont répondu aux questions de Nez.

Comment avez-vous eu l’idée d’organiser ce colloque ? 

Alice Camus : Je termine une thèse d’histoire moderne à la Sorbonne sur les parfumeurs à la cour de France aux XVIIe-XVIIIe siècles, financée par la maison Guerlain. Au départ, j’étais spécialisée dans la société de cour, puis j’ai travaillé avec Francis Kurkdjian, et j’ai fait évoluer mes recherches sur l’histoire de la parfumerie. Je me suis aperçue que la période de l’Ancien régime est peu étudiée, alors qu’il y a beaucoup de sources disponibles, et j’ai eu l’idée d’en faire mon sujet de thèse. J’ai proposé à Erika d’organiser ce colloque sur la place du parfumeur. 

Erika Wicky : De mon côté, après une thèse en histoire de l’art sur la notion de détail au XIXe siècle à l’université de Montréal, j’ai poursuivi des recherches sur l’histoire de la culture visuelle et sur celle des rapports entre arts et olfaction. En ce moment, je travaille sur l’histoire de l’odeur de la peinture. J’ai été ravie quand Alice m’a contactée pour ce colloque : j’ai trouvé l’idée originale car étudier la figure du parfumeur implique de s’interroger en premier lieu sur les individus plutôt que de partir des documents dont on dispose.

Le métier de parfumeur a presque toujours existé, mais les historiens ne se sont intéressés à lui que récemment…

AC : Les historiens ne se sont penchés sur la parfumerie qu’à partir des années 1980, et sur la figure du parfumeur depuis quelques années seulement. D’abord parce que celle-ci a été lente à se construire : de tous temps on a créé des parfums et des produits parfumés, mais sans que ceux qui les fabriquaient ne se disent parfumeurs. Ensuite, les sujets de recherche des historiens sont souvent révélateurs des manières de penser de leur époque, et la figure du parfumeur est longtemps restée dans l’ombre car il était perçu comme un artisan. Ce qui est nouveau dans la société actuelle, c’est que les métiers d’excellence sont valorisés. Les parfumeurs contemporains sont mis en valeur, le grand public connaît leur nom, c’est nouveau et ça éveille l’intérêt : on se demande en quoi consistait le métier auparavant. 

EW : On les appelle nez, parfumeurs, parfumeurs-créateurs… Il y a un flou lexical que l’on retrouve dans l’histoire de la profession : il y a eu les parfumeurs-gantiers, les parfumeurs-distillateurs, les parfumeurs-apothicaires… Un des objectifs de ce colloque est de clarifier les choses et d’observer l’évolution historique des définitions du métier.

AC : Nous essaierons de répondre à la question : qu’est-ce qui fait qu’on est parfumeur ? Y a-t-il des caractéristiques que l’on retrouve aujourd’hui comme il y a 400 ans, des compétences, des constantes dans la manière d’aborder les matières premières ? 

Qui seront les intervenants ? 

AC : Nous avions dès le départ la volonté d’être pluridisciplinaires, de ne pas rester qu’entre historiens et historiens de l’art. Nous avons choisi une approche la plus riche possible, en travaillant à construire cette définition du parfumeur à travers différentes disciplines, pour ne pas donner l’impression qu’il s’agit de la vision des historiens. Nous avons essayé d’apporter de la diversité dans les thèmes abordés et les périodes pour qu’il y ait le plus d’aspects possibles évoqués, avec une ouverture sur l’international. Les communications ne seront donc pas extrêmement spécialisées, et tout à fait accessibles au grand public au-delà de la communauté scientifique et universitaire. Nous souhaitions par ailleurs faire participer des parfumeurs d’aujourd’hui pour ne pas être tournés uniquement vers le passé, et souligner les liens entre la profession telle qu’elle existe maintenant et ce qu’elle a été. 

EW : Un comité scientifique a validé toutes les communications qui nous ont été proposées. Le domaine de l’olfaction et de la parfumerie est très propice à l’ouverture et à l’interdisciplinarité : il y a beaucoup d’éclairages possibles grâce à d’autres disciplines. La littérature, notamment, s’est beaucoup intéressée au parfum et a contribué à construire un imaginaire du parfumeur. Ainsi il y a peu d’exemples de parfumeur empoisonneur dans l’histoire, mais il a suffi que Dumas en invente un [René Bianchi dans La Reine Margot], pour qu’il devienne une figure familière.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples de sujets qui seront abordés ? 

AC : J’ai particulièrement hâte d’entendre Brian Sandberg qui nous parlera du parfumeur à l’époque des guerres de religion [seconde moitié du XVIᵉ siècle]. C’est une époque très troublée, pendant laquelle le métier de parfumeur n’est pas encore clairement défini, et se confond avec celui de distillateur ou d’apothicaire, et je suis curieuse d’apprendre s’il a découvert des liens entre certaines figures du parfum et des personnalités politiques ou haut placées à la cour. 

EW : On peut parler également de Theresa Levitt, une historienne des sciences qui ne s’intéressait pas particulièrement au parfum, mais que ses recherches sur l’histoire de la chimie organique au XIXe siècle ont conduite à s’intéresser aux parfumeurs français du XIXe, tant le secteur a été moteur en termes de découvertes. Enfin, Isabelle Chazot, docteure en littérature comparée et présidente du comité scientifique de l’Osmothèque, va aborder une question très difficile : celle du style en parfumerie.  

Comment peut-on participer ? 

AC – L’entrée est gratuite et ouverte à tous. Pour venir assister au colloque à Versailles, il faut s’inscrire sur le site du centre de recherche du château. Les conférences seront accessibles en français et en anglais grâce à une traduction simultanée. On pourra également les suivre à distance grâce aux chaînes YouTube du centre en français et en anglais. 

Le parfumeur : évolution d’une figure depuis la Renaissance 
14 et 15 octobre 2021
Auditorium du Château de Versailles
Inscriptions sur le site du centre de recherches du Château de Versailles
Programme complet
Diffusion sur YouTube en français et en anglais 

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