Caroline Dumur

Caroline Dumur : « Se passer de la synthèse, c’est apprendre à formuler différemment »

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Lorsqu’ils travaillent pour plusieurs marques, les parfumeurs doivent composer – littéralement – avec différentes acceptions du naturel, et des cahiers des charges variables eux aussi. Comment s’y retrouvent-ils ? En quoi la formulation d’un parfum naturel diffère-t-elle d’un parfum traditionnel ? Eléments de réponse avec Caroline Dumur, parfumeuse chez IFF à Paris, qui signe avec la même curiosité et le même enthousiasme des créations mainstream (Yves Rocher, Paco Rabanne…), des parfums d’auteur (Comme des garçons)… ou, plus récemment, des fragrances qui font la part belle au naturel.

Quand avez-vous travaillé pour la première fois sur un parfum naturel ?

C’était il y a deux ans, pour Corps volatils et Bastille Parfums. Les demandes de naturel viennent encore souvent de petites marques de niche, même si les grands s’y mettent aussi… C’est une évaluatrice avec qui je travaille qui m’a proposé ces projets. J’ai trouvé la démarche intéressante car elle me forçait à m’éloigner de ce que qu’on m’a enseigné : il fallait tout réapprendre. Travailler une formule 100% naturelle impose la recherche d’un équilibre pour que ça reste joli, agréable pour le consommateur. C’est un vrai challenge. 

C’est un défi de faire un « beau » parfum naturel ?

Oui, déjà parce que les naturels sont des ingrédients très puissants. Il faut apprendre à les dompter. Et aussi parce que, quand on fait sentir à l’aveugle de l’huile essentielle de rose et un accord de rose reconstitué à partir de différentes molécules, le consommateur préfère généralement la deuxième option. Paradoxalement, il trouve la reconstitution plus « naturelle ».

Qu’est-ce qui change quand on travaille un parfum 100% naturel plutôt qu’un parfum conventionnel ? 

Déjà, la palette ! D’un coup, on passe d’un peu plus de 1000 matières premières à disposition dans le cas d’un parfum conventionnel à… pas grand-chose. Si on s’en tient aux huiles essentielles et aux absolues, disons une centaine d’ingrédients. Ceci dit, notre chance chez IFF est d’avoir accès, grâce à LMR Naturals [la filiale d’ingrédients naturels du groupe], à des extractions de matières premières naturelles plus pures et plus faciles à utiliser, même en overdose : par exemple, notre « patchouli cœur », qui est un patchouli sans le côté humide et terreux. Il est obtenu par distillation moléculaire ou par fractionnement de l’huile essentielle de patchouli, ce qui nous permet de ne garder que les molécules qui nous intéressent, et notamment le patchoulol. Comme aucun solvant n’est impliqué dans le processus, et qu’il n’y a pas de transformation du produit initial, il est considéré comme 100% pur et naturel.

Qu’en est-il des absolues, qui sont obtenues par un processus qui implique l’utilisation de solvants ? Sont-elles considérées comme naturelles ? 

Ça dépend des marques. Certains acceptent les absolues sans restriction, d’autres à condition que le solvant résiduel – qui est souvent l’hexane – reste en dessous d’un certain nombre de ppm [partie par million].

Ce rejet de l’hexane, même en quantité infime, est-il justifié selon vous ? 

L’industrie lui cherche des alternatives, mais à ce jour c’est le meilleur solvant qu’on connaisse pour extraire les fleurs fragiles. Celui qui offre les meilleurs rendements et offre la meilleure fidélité à l’ingrédient naturel. Et on peut le remercier, car sans les absolues on serait un peu dépouillés ! Imaginez composer sans la fleur d’oranger, sans le jasmin, sans le narcisse… !

C’est vrai que ce serait un peu triste… En dehors de la palette, qu’est-ce qui change dans la formulation d’un parfum naturel ? 

Composer un parfum, c’est un peu comme faire un puzzle en 3D. Sans la synthèse, on perd des couleurs, mais aussi des volumes… Par exemple, on ne peut pas utiliser de l’Amber Xtreme pour donner de la puissance, ou bien de l’Hedione qui apporte un côté frais, pétale, et qui donne du « liant » aux autres éléments de la formule. Ce « liant » peut manquer cruellement car les matières premières naturelles sont très complexes : certaines sont composées de centaines de molécules odorantes différentes. Il faut trouver des moyens d’unir harmonieusement toutes leurs facettes, et c’est un travail de fourmi. Donc se passer de la synthèse, c’est apprendre à formuler différemment. Mais personnellement, c’est précisément ce qui a attiré ma curiosité. 

Quelles autres différences rencontrez-vous sur ce type de projets ?

Souvent, on travaille à des concentrations plus faibles qu’habituellement. Cela nous permet d’utiliser davantage ces matières premières naturelles, souvent plus coûteuses, et ça a un intérêt olfactif aussi. On peut ainsi mieux sentir toutes les facettes des ingrédients, qu’elles se déploient en 3D plutôt qu’elles se superposent les unes aux autres. Car c’est là le risque et la difficulté avec le naturel : que tout soit « plaqué ». 

Votre cahier des charges est-il toujours le même selon les projets « naturels » pour lesquelles vous travaillez ?

Non. Pour certaines marques le naturel n’inclut que les huiles essentielles, pour d’autres ça comprend aussi les absolues. En matière de molécules, certains ne veulent que des molécules extraites du naturel, d’autres vont accepter des ingrédients « nat derived »…

« Nat derived » ? Qu’est-ce que c’est ?

C’est un terme qui découle de la norme réglementaire ISO 16128 [entrée en vigueur en 2017]. Pour qu’une molécule soit considérée « nat derived », elle doit répondre à deux critères : que sa proportion de carbone renouvelable soit supérieur à 50%, et qu’elle soit produite en accord avec les principes de la chimie verte, donc par le biais de réactions chimiques qui existent dans la nature. Mais certaines marques et notamment des grands groupes vont plus loin : ils exigent que le taux de carbone renouvelable d’une molécule soit de 100% pour la considérer « nat derived ». Donc ça dépend toujours de la définition du client.

Si je comprends bien, une molécule de synthèse peut donc être estampillée « nat derived » ? 

Oui. Prenons l’exemple du citronellol : j’ai 3 options dans ma palette si je veux l’utiliser. J’ai un citronellol naturel, qui peut être obtenu par distillation à partir de l’eucalyptus, un citronellol de synthèse, et un citronellol « nat derived » obtenu à partir d’une huile essentielle grâce à deux procédés successifs : une réduction puis une hydrodistillation.

Olfactivement, est-ce qu’il y a des différences entre ces trois citronellols ? 

Oui, il y a des variations parce que le point de départ n’est pas le même. Et il y a des différences de prix. En tant que parfumeur, j’ai besoin d’avoir accès aux trois, en fonction des projets. Pour un projet traditionnel, je peux tous les utiliser. Quand la formule doit être « nat derived », je peux utiliser le « nat derived » et le naturel. Et pour un projet naturel, c’est en fonction des clients !

Oui, car certaines marques qui s’inscrivent dans la mouvance « parfum naturel » ne le sont pas à 100% : je pense par exemple à Bastille Parfums qui a choisi de fixer la barre à 95% d’ingrédients naturels. 

Bastille Parfums répond à une autre norme ISO, la 9235. La marque a décidé que dans le produit fini il y devait y avoir 95% d’ingrédients naturels. Le concentré [l’assemblage des matières premières odorantes] étant dilué à 15% dans de l’alcool de blé naturel, cela implique que celui-ci doit contenir au moins deux tiers d’ingrédients naturels pour que le parfum final soit naturel à 95%. 

Comment vous faites pour vous y retrouver dans toutes ces acceptions différentes du naturel ?

On a une équipe dédiée qui nous aide à comprendre les spécificités de chaque marque et qui met au point une palette d’ingrédients sur-mesure, adaptée à son cahier des charges. On peut compter sur ces outils pour cadrer la palette du parfumeur au moment de la formulation. 

Quid des consommateurs? Pas facile pour eux non plus de se retrouver parmi toutes ces visions du naturel!

Il y a un manque d’éducation autour du naturel mais aussi autour de la synthèse, et c’est compréhensible car le sujet est très compliqué à maîtriser, même pour moi qui ai fait des études de chimie ! Je pense qu’il faut que les marques communiquent mieux, prennent le temps d’expliquer les choses, comme le fait Bastille par exemple. C’est super complexe, et le consommateur ne peut pas s’éduquer tout seul. Je pense qu’à un moment il faudra que ça passe par les grands groupes [qui détiennent les marques de parfum]

À quel propos, par exemple, pensez-vous qu’il serait bon d’éduquer les consommateurs ?

Tout d’abord qu’il n’y a pas de hiérarchie pour nous parfumeurs entre ingrédients synthétiques et naturels. Que le naturel coûte cher, mais que certains synthétiques coûtent très cher aussi. Que certaines marques utilisent de grandes proportions de naturels mais ne le revendiquent pas, comme Frédéric Malle, par exemple. Que la synthèse peut être « green »  car certaines molécules sont produites de façon très clean. Par exemple, l’Iso E Super est fabriqué en valorisant des déchets de l’industrie du papier. C’est de l’upcycling [du surcyclage]. La synthèse permet parfois d’amoindrir l’impact d’autres industries ! Et enfin, que le 100% naturel n’est pas tout rose : c’est dans les naturels qu’il y a les taux d’allergènes les plus importants ! J’ajouterais qu’il ne faut pas oublier d’où vient la parfumerie moderne. C’est grâce à l’apparition de la synthèse au XIXe siècle que le parfum a gagné des couleurs, qu’il est devenu un champ de création beaucoup plus intéressant. Au début, la synthèse consistait à extraire des molécules de produits naturels, puis on s’est mis à synthétiser des molécules qui n’existaient pas dans la nature et ça a encore ajouté de nouvelles teintes à notre palette. Si on enlève tout ça, on perd deux siècles de création et à mon sens, c’est dommage. 

La question des allergènes est intéressante: il y un amalgame assez répandu entre naturel et « safe »…

Oui, j’ai déjà vu passer des briefs pour des parfums 100% naturels et sans allergènes… Et là on dit : « ça ne va pas être possible ! » Sauf à ne mettre que du santal et du cèdre, on ne peut pas. Ça montre qu’il y a une incompréhension du naturel : ce sont de très beaux produits, mais pas systématiquement plus « safe » que les autres. Cependant, tout cela est à relativiser : il y a dans notre industrie tellement de tests, tellement de limites et de normes que le parfum de manière générale est déjà un produit super safe !

Des parfumeurs au naturel – Sommaire

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Commentaires

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Superbe interview chère Sarah! Vraiment très instructif! Donc pour obtenir les absolues utilisées dans les parfums dit naturels il faut donc utilisé un solvant comme l’hexane (qui provient de la distillation du pétrole ou du gaz)! Nat derived ce serait peut-être à mentionner sur les étiquettes, ça rassurerait sans doute certains clients. Oui je suis entièrement d’accord il faut éduquer les consommateurs, les marques doivent communiquer davantage. Je suis étonnamment surpris que l’Iso E super soit de l’upcycling c’est plutôt une très bonne chose! Tout ce qui est naturel n’est pas sans danger comme le datura ou certains champignons les gens ont tendance à l’oublier, il est bien de le rappeler. Je vais explorer davantage les parfums Bastille. Merci à toutes les 2. Bravo Caroline pour Love Kills Masque Milano et Chlorophyll Gardenia Comme des Garçons,je les adore.

Merci Sarah pour ce bel article. Je suis la fondatrice de Bastille et je suis ravie de voir que notre démarche vous a intéressée. La révolution de la parfumerie naturelle est en marche – merci à Caroline, c’est un plaisir de travailler avec elle !
Pour ceux qui souhaitent en savoir plus, n’hésitez pas à visiter notre site : http://www.bastilleparfums.com
À très vite,
Marie-Hortense

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