Erika Wicky : « L’olfaction était capitale dans le choix d’un métier par les femmes aux XIXe et XXe siècles »

Après s’être intéressée à l’histoire de l’odorat sous le prisme des injonctions faites aux jeunes filles en matière d’hygiène au XIXe siècle, Erika Wicky découvre – lors de ses études sur l’odeur de la peinture – à quel point ce sens était capital dans le choix d’un métier par les femmes. À l’occasion de la Journée internationale pour les droits des femmes ce mardi 8 mars, nous l’avons interrogée sur les liens entre genre et olfaction.

Dans quel sens peut-on dire que l’odeur structure des catégories de genre au XIXe siècle ?

L’odeur était d’abord un élément essentiel de la formulation d’un jugement moral porté sur les femmes, ce qui n’est pas nouveau pour l’époque. Le discours religieux convoquait en effet de nombreuses expressions en ce sens : les encourageant à répandre un parfum de bonté, de chasteté, etc. Inversement, les mœurs des prostituées étaient fustigées en termes olfactifs propres à exprimer le dégoût. Signes de différenciation de genre, de milieu social ou de mœurs, les odeurs jouaient aussi un rôle dans la catégorisation des différents âges des femmes. Cela est très frappant dans le discours médical où le parfum de la jeune fille – une figure importante de l’époque, comme on le voit par exemple dans les tableaux de Renoir – rapporté à celui de la marjolaine ou de la framboise, fait l’objet de nombreux développements. En revanche, les jeunes garçons ne sont presque jamais décrits olfactivement. Et cette catégorisation se traduit dans l’éducation : confiée le plus souvent à leurs mères, elle passe notamment par de nombreuses préconisations hygiénistes. Les guides destinés aux jeunes filles, les traités médicaux, la religion ou encore la presse féminine dispensent autant d’injonctions souvent contradictoires en matière d’odeur et de parfum.

Auguste Renoir, Jeune fille lisant, huile sur toile, 1886, musée Städel, Francfort-sur-le-Main, Allemagne.
©Gilles Néret, Renoir, peintre du bonheur : 1841-1919, Taschen, 2001.

Comment ce rapport genré aux odeurs a-t-il restreint la vie professionnelle des femmes ?

L’olfaction était capitale dans le choix d’un métier par les femmes aux XIXe et XXe siècles : les médecins s’inquiétaient alors de l’action des odeurs fortes sur les nerfs. Or, l’une des grandes nuisances olfactives était  la peinture : il fallait par exemple attendre pour cette raison au moins un an avant de pouvoir habiter un nouveau logement, et l’on pensait qu’elle rendait malades les artistes, en particulier ceux qui pratiquaient la peinture à l’huile dont l’odeur de térébenthine était jugée très puissante. Comme on supposait que les femmes avaient les nerfs plus fragiles, les médecins estimaient que les odeurs fortes pouvaient provoquer des crises d’hystérie – alors considérée comme une maladie – voire des avortements. Les conceptions sont alors bien éloignées de celles du XVIIIe siècle où on préconisait de humer des sels d’ammoniac pour se rétablir après un malaise. Il faut noter que cela ne concernait pas les modèles qui posaient pour les artistes : appartenant à une catégorie sociale jugée inférieure, elles étaient considérées comme moins sensibles. On déconseillait donc aux femmes artistes d’utiliser la peinture à l’huile, les privant par là d’un médium pérenne, puisque le pastel recommandé à la place a une durée de vie bien moindre. 

Mais on les encourageait en revanche à travailler dans des usines de parfumerie ?

Oui, car on leur recommandait de choisir des métiers dont le cadre olfactif était agréable… Avec de nombreuses exceptions, notamment pour les professions de soin et d’hygiène, comme les métiers d’infirmière et de blanchisseuse. Les métiers faisaient l’objet d’une séparation assez claire, conforme aux stéréotypes de genre, comme le montre l’historienne Michelle Perrot1Michelle Perrot, « Qu’est-ce qu’un métier de femme ? », Le Mouvement social, n°140, 1987. Chez les ouvriers, les qualités que l’on considérait essentiellement féminines – la délicatesse et la précision – mènent à des professions différentes de celles des hommes, lesquels auraient pour principale caractéristique la force et la capacité à maîtriser des machines. L’éducation allait en ce sens, en enseignant systématiquement la couture aux jeunes filles, par exemple. La parfumerie était l’un des secteurs fortement recommandés pour les femmes, mais elles n’avaient pas accès à toutes les professions au sein de l’usine2Coline Zellal, À l’ombre des usines en fleurs : genre et travail dans la parfumerie grassoise 1900-1950, Presses universitaires de Provence, 2013 : elles s’occupaient de la cueillette – une tâche pénible -, mais aussi de l’enfleurage et des étapes minutieuses que l’on peut accomplir chez soi, comme la préparation des cartonnages, la pose du ruban autour des flacons… Les inégalités salariales étaient considérables, mais ce secteur d’activité reste l’un de ceux qui a favorisé l’accès des femmes au travail salarié à la fin du XIXe siècle.

Cueillette des tubéreuses, Côte d’Azur, dans les années 1910-1920
©Coll. Musée International de la parfumerie, Grasse – France

Les femmes sont longtemps restées dans l’ombre de l’industrie. Comment le métier de parfumeuse est-il devenu envisageable ?

Pendant longtemps, les femmes créaient leur propre mélange odorant, en utilisant des manuels qui divulguaient des recettes en vue d’une pratique domestique ; le terme « parfumeuse » désignait à proprement parler l’épouse du parfumeur3Au sujet du terme « parfumeuse », encore controversée, nous vous invitons à lire notre article Il était une fois la parfumeuse.. Lorsque les formules se sont complexifiées avec l’industrialisation du secteur, des compétences en chimie sont devenues nécessaires pour la composition. Or les femmes n’avaient pas facilement accès à cette éducation et les grandes chimistes comme Marie Curie, ou encore Pauline Ramart (voir image principale), spécialiste de chimie appliquée notamment à la parfumerie, restent l’exception. L’un des premiers exemples de grande parfumeuse est certainement celui de Germaine Cellier. Comme l’a bien souligné Olivier David lors d’une conférence à l’Osmothèque, celle-ci a pu entrer dans une école de chimie pour suivre une formation de laborantine en 1926, ce qui a joué un rôle déterminant dans sa carrière. Au XXe siècle, la cosmétique a aussi permis à des femmes d’affaires de fonder de grandes fortunes : la première femme devenue millionnaire par elle-même aux États-Unis était par exemple CJ Walker, mais on peut également penser à Élisabeth Arden ou encore Helena Rubinstein. Même si la parfumerie cantonne souvent les femmes à un statut de séductrices, ce secteur a aussi constitué un véritable levier d’émancipation.

Germaine Cellier, créatrice de Vent vert de Balmain.
©Givaudan

Note de la rédaction : Erika Wicky est contributrice ponctuelle pour le site de Nez (voir ses articles) et pour la revue papier.

Image principale : Pauline Ramart dans son laboratoire de la Sorbonne, 1937, Exposition internationale des Arts et Techniques dans la Vie moderne, Bibliothèque historique de la Ville de Paris

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