Joy de Morgan Courtois : désordre artistique et olfactif à Aubervilliers

Attention, désordre sur la voie publique ! Dans le cadre de son projet curatorial Joy, l’artiste Morgan Courtois expose en ce mois d’avril une œuvre visuelle et olfactive à Aubervilliers : Disorder.

En ces temps de fermeture des lieux d’exposition, certains artistes et commissaires expérimentent de nouveaux moyens de montrer l’art, en investissant notamment l’espace public. En septembre 2020, l’artiste Morgan Courtois et Marie-Laure Lapeyrère, historienne de l’art et curatrice, ont ainsi lancé le projet Joy : chaque mois, un artiste invité prend possession d’un panneau publicitaire situé à proximité de l’atelier de Morgan Courtois et de la résidence de Marie-Laure Lapeyrère à Aubervilliers – dont la mairie est mécène du projet. Lassés d’y voir à longueur de mois la même image publicitaire usée, l’idée a germé dans leur esprit d’embellir leur trajet quotidien et d’offrir aux passants et habitants du quartier un regard sur la création contemporaine.

Si Joy aspire avant tout à allouer un espace de visibilité aux artistes tout en offrant à tous de l’art libre d’accès pour nourrir ce besoin essentiel que les restrictions sanitaires ont si gravement contrarié depuis un an, les œuvres produites prennent aussi en considération le contexte urbain, esthétique et social de cette longue rue Henri Barbusse qui s’étend du carrefour de la Villette jusqu’au cœur d’Aubervilliers. « C’est en quelque sorte l’antithèse du white cube », explique Morgan Courtois. « Aubervilliers c’est très bruyant et nerveux, il y a du trafic de cigarette, de drogue, surtout au carrefour des Quatre-Chemins où l’on ne s’image pas vraiment flâner. Mais l’endroit où se trouve le panneau est beaucoup plus calme. C’est une ville très contrastée, on peut aussi presque s’y sentir à la campagne. Nous invitons les artistes à prendre en compte cette atmosphère bien spécifique. »

Après Anne Bourse, Florian Bézu, Clément Rodzielski, Sylvie Auvray, Simon Bergala, Hélène Fauquet et Isabelle Cornaro, c’est au tour de Morgan Courtois de produire une affiche de 4×3 mètres pour occuper cet espace dont il n’était jusqu’à présent que l’un des défricheurs et curateurs. Fort d’une pratique sculpturale singulière, inspirée par la statuaire classique et les rythmes du monde végétal, l’artiste, qui intègre depuis plusieurs années une dimension olfactive à son travail, expose en ce mois d’avril l’agrandissement d’une photographie argentique d’un bouquet de lys sur le déclin, accompagnée d’un parfum spécifiquement conçu pour le lieu. Celui-ci se manifeste par intermittence, présence invisible lovée dans les recoins urbains que le vent soudain réveille pour porter un instant aux narines masquées des passants ses relents poudrées et floraux sur fond de bitume.

Si les œuvres olfactives sont encore rares dans les musées, elles le sont encore plus dans l’espace public où elles sont fatalement soumises aux aléas du climats et dénuées de limites spatiales. Nous avons donc voulu en savoir plus et avons interrogé l’artiste sur ce projet printanier intitulé Disorder.

Vous avez initié le projet Joy en septembre et ce n’est que huit mois plus tard que tu présentes finalement ton travail. Pourquoi ?

Je trouvais étrange d’être à la fois curateur et artiste dans le projet. Mais Marie-Laure m’a encouragé et finalement je me suis dit que ça me permettrait d’expérimenter un nouveau format.

Justement, tu es avant tout sculpteur, tu travailles habituellement en trois dimensions, alors comment t’es-tu approprié le format image, nouveau pour toi ? Et comment as-tu composé avec les contraintes particulières imposées par le contexte et le support d’exposition ?

Je n’étais pas le seul dans ce cas-là. Depuis le début nous avons orienté nos choix vers des artistes qui n’ont pas l’habitude de travailler avec ce format-là, plutôt des sculpteurs, qui n’utilisent pas l’image en tant que telle dans leur travail. C’était la ligne de la première programmation. Cela a donné lieu à des formes étonnantes. Clément Rodzielski, par exemple, pour 8 bonnes adresses, a répertorié des magasins à Aubervilliers, et au-delà, dont le nom contient une référence à une couleur. Florian Bézu, qui fait de la céramique, a joué avec l’échelle et l’architecture en présentant une photo d’une ses maquettes architecturales. Et moi j’ai décidé d’ajouter un parfum à l’image, en connaissant déjà un peu l’odeur de l’endroit.

Donc le parfum lui-même a été pensé in situ ?

Oui. J’avais déjà fait ça au Caire en Égypte. J’avais travaillé une note florale blanche, comme salie par la camomille et des macérations huileuses d’épices, en sachant que la note de fond serait l’odeur du pétrole de la rue, l’odeur des garages environnants. Pour Joy j’ai créé un parfum assez simple, que j’ai répandu au pied du panneau et sur les cartons d’invitation, qui fonctionnent donc comme des touches à sentir.

Peux-tu décrire cette composition ?

Le parfum est composé pour moitié d’ « essence F » qui sent l’essence, en moins fort. Je voulais profiter du fait que ce parfum n’était pas destiné à être porté pour utiliser ce matériau. En plus, en cas de pluie, cela va générer une iridescence au sol. J’aimais bien aussi que ce soit une matière avec laquelle certains se shootent un peu. Comme j’aime travailler avec des contrastes, il y a aussi beaucoup d’héliotrope et de la Néroline Yara Yara, un synthétique qui a la particularité d’avoir une odeur assez agressive avec une facette fleur d’oranger et une facette acétone. Je voulais opposer l’aspect blanc et la douceur florale du néroli et de l’héliotrope avec l’essence, dont l’odeur est assez violente, mais aussi aussi évoquer les lys qui fanent sur la photo.

En ce cas, pourquoi avoir travaillé l’héliotrope plutôt qu’un bouquet de fleurs blanches, par exemple ?

Comme le parfum est répandu dans la rue, cela réclame de produire de grandes quantités, donc de travailler plutôt avec des matériaux faciles d’accès et peu coûteux. Sinon j’aurais certainement essayé de travailler avec de la tubéreuse ou un accord lys. Mais j’aime aussi faire ce que je peux avec ce que j’ai. Par ailleurs, pour un projet précédent, Quatre-Chemins [nom d’une station de métro d’Aubervilliers], j’avais retravaillé des parfums existants. Cette fois-ci je me suis inspiré d’Héliotrope blanc de L.T. Piver, que l’on sent pas mal dans la rue à Aubervilliers – ou quelque chose d’approchant en tout cas –, surtout porté par des femmes d’origine africaine. C’est une odeur qui en cela s’inscrit vraiment dans le quartier.

La photo quant à elle n’était pas à l’origine destinée à être une œuvre en elle-même, c’était plutôt un outil de travail non ?

Oui, elle vient d’une série que j’ai réalisée comme document de travail. Elle était destinée à inspirer la création de sculptures de fleurs agrandies. L’intention sculpturale a vraiment présidé à la création cette image.

Le lys est-il une fleur symbolique pour toi ?

C’est une fleur très opulente, jusque dans l’excès, qui fait osciller entre attraction et répulsion. Quand j’habitais à Amsterdam, il y avait parfois 20 ou 30 bouquets de lys dans ma chambre, car ça ne coûtait rien là-bas ! C’était assez délirant ! C’est vraiment une plante extraordinaire. Et quand la fleur est fermée elle ressemble à un fruit !

L’odeur n’étant pas vraiment illustrative, comment l’image et le parfum se répondent-ils ? Est-ce cette forme de blancheur olfactive dont tu parlais qui les relie ?

Oui j’ai beaucoup travaillé les teintes. La photo est assez blanche, malgré le rose des pétales et le vert des tiges. L’aspect blanc est lié à la pureté que j’avais envie d’évoquer en réaction au cadre urbain dans lequel se situe le panneau. Mais malgré tout l’essence F ancre l’odeur dans ce contexte en évoquant la voiture et le pétrole qui est un matériau qui a une forte symbolique à mes yeux, en plus d’être une odeur que j’aime beaucoup.

As-tu été témoin de réactions de la part des passants ?

Pas vraiment, les personnes sont discrètes.

Y a-t-il une quelconque indication, aux alentours mêmes du panneau, qu’il s’agit là d’une œuvre d’art ?

Non, nous voulions que l’expérience soit la plus pure possible, donc il n’y a aucune information. Mais nous distribuons les cartons d’invitation et les affichons dans les commerces du quartier, on les disperse un peu aléatoirement, on en met dans les centres d’art, les galeries… Nous faisons aussi des interventions dans des collèges d’Aubervilliers. Cela fonctionne aussi par bouche-à-oreille. En général un panneau publicitaire donne une information : son image a une fonction. Nous voulions l’inverse. Quitte à ne rien communiquer sur le lieu même, pas même le nom de l’artiste.

En somme, contrairement à la publicité qui va théoriquement rediriger les gens vers les lieux de consommations, vous semez votre communication dans ces lieux pour les mener jusqu’au panneau publicitaire, comme une sorte de logique consumériste inversée…

Exactement. C’est une forme de poésie. Il y a un sens qui n’est pas donné.

Pourquoi avoir appelé cette œuvre Disorder, d’après le titre de Joy Division ? Était-ce en partie pour évoquer cette sorte de déliquescence du bouquet ?

C’est une notion qui est intéressante, le désordre. Ça peut être très beau. Un parfum chaotique peut mener à de beaux moments. Un bouquet fané peut parfois être assez beau. D’ailleurs, sur l’image on sent que le bouquet est fragile, que si on le secoue il va perdre tous ses pétales ! Par ailleurs Disorder est un morceau lapidaire, un peu comme un cut-up de sensations, comme une traversée dans la nuit, ce qui me plaisait.

L’art olfactif dans l’espace public est rare – bien que plusieurs exemples existent – car il ne peut-être que temporaire. Il serait difficile de répondre à une commande publique d’installation permanente avec une œuvre olfactive. Mais là tu avais cette liberté…

Oui, je trouvais intéressant de diffuser un parfum dans un espace public. J’aimais l’idée de le répandre par terre, comme un simple fluide. Il y a quelque chose de très corporel dans une tache au sol… Une des difficultés majeures est qu’utilisé ainsi, il est assez incontrôlable. En fonction du temps qu’il fait, l’odeur varie : lorsqu’il fait froid cela sent moins, mais dès qu’il y a un peu de soleil cela redevient plus intense.

Après, ce qui est beau avec le parfum c’est aussi justement qu’il a une présence invisible, qu’il est passager. Tout comme les affiches de Joy au fond, qui sont retirées après un mois. À l’avenir, d’ailleurs, des éditions seront créées de manière à faire vivre ces images dans le temps, dans un contexte différent – mais aussi à faire vivre les artistes ! Elles seront disponibles via notre site, qui est encore en construction.

Disorder de Morgan Courtois

Jusqu’au 30 avril 2021

124, rue Henri Barbusse
93300 Aubervilliers

Instagram : @joy.screen.93

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