Faire l’autruche, de Vanina Langer : un parfum de cohésion

Sous la verrière de l’ancien Garage Amelot dans le 11eme arrondissement de Paris, Vanina Langer déploie une monumentale installation-collage comprenant sculptures, dessins, musique électronique, poésie sonore, design culinaire et composition olfactive : Faire l’autruche / Je ne sais pas si c’est la poule ou l’œuf et Marguerite non plus.

Dans ce lieu atypique mis à disposition par Plateau Urbain, la plasticienne Vanina Langer, habituée du travail in situ au sein de friches urbaines, installe un projet d’art total, résultat de trois années de travail et en partie inspiré des célèbres Ménines (1656) de Diego Velázquez. Fascinée par l’enchâssement des cadres, par les jeux de regards, de miroirs et de hors-champs, par l’impossibilité du tableau à contenir le monde et le sujet, Vanina Langer a imaginé un espace multiple, où les éléments s’échappent, débordent, se croisent, s’attirent, se répondent et se traversent. Comme dans le tableau, ouvertures, fenêtres et points de fuite structurent et dé-structurent l’espace du garage, parcouru d’œuvres suspendues en deux ou trois dimensions et aux interprétations plurielles.

Partout, d’immenses lianes de tissu et de petits objets trouvés forment un réseau d’inspiration végétal et d’aspect composite tissant une jungle dégénérée qui évoque le développement d’une culture contre-nature. On songe d’abord aux atteintes portées à l’environnement que nous feignons de ne pas voir – car c’est bien cela, que nous appelons, à tort, « faire l’autruche » : face à notre culture hors-sol, nous voilà à enfouir métaphoriquement la tête dans le sable ! Au fond de l’espace d’exposition justement, une figure féminine suspendue s’incline, plongeant la tête dans sa jupe à panier disloquée en un mouvement qui évoque à la fois une révérence et une autruche retournant ses œufs dans son nid de sable. C’est l’infante Marguerite-Thérèse, figure centrale du chef-d’œuvre de Velázquez. Par ce geste pourtant, cette dernière ne prend pas soin de sa progéniture comme l’oiseau du titre – la vraie Marguerite mourut d’ailleurs des suites d’un accouchement – mais semble plutôt scruter l’intérieur de son propre corps, fruit d’une succession d’alliances consanguines qui mena bien des dynasties royales d’Europe à leur perte. Maintenue en l’air par de multiples fils comme par les branches d’un arbre (généalogique ?) fragile, traversée par une liane épaisse évoquant un gigantesque cordon ombilical, cette infante hors-sol, suggère une autre forme de subversion de la nature et de ses équilibres.

Photos : Clara Muller

Dans le travail de Vanina Langer, l’humain est sans cesse rappelé à la matière de son corps inscrit dans le tissu de l’univers. Les visages s’absentent et se dérobent, qu’il s’agisse de ceux des femmes-soleil inspirées de Cléopâtre dont on découvre les contours dans une légère tapisserie de draps découpés, de l’infante dont le visage baissé est masqué par de longs cheveux blonds, ou des figures dessinées par l’artiste et dont les corps fluides se fondent aux collines de paysages imaginaires. Dans les formes et les matériaux aux contours flous transparaît la fusion du corps et du paysage, de la figure et du fond, illustrant une forme de cohésion et d’interpénétration de l’être et de l’univers.

La pluralité et la monumentalité de l’installation – ou des installations – dispersée dans le vaste espace du garage Amelot invite à une déambulation multi-sensorielle. Le regard passe de l’ensemble aux détails, de la composition générale dont tous les éléments sont interdépendants aux microcosmes des motifs foisonnants qui ornent les tapisseries et les dessins de l’artiste. L’ouïe se fait fine pour discerner les mots du long poème récité par l’artiste et capter les motifs lancinants de la fugue électronique composée par Yoann-Till et dont les répétitions inspirent une impression d’éternel recommencement. Tandis que l’œil et l’oreille vagabondent, les papilles s’éveillent en goûtant aux mets sucrés mis à disposition des visiteurs ainsi que, ponctuellement, aux créations culinaires sophistiquées de Géraldine Chaux. Les mains, enfin, se promènent pour effeuiller doucement les marguerites de papier aux pétales odorants qui semblent pousser de la traîne de l’infante qui porte leur nom.

Photos : Clara Muller

Composée par Chloé Jemming, olfactothérapeuthe et amie d’enfance de l’artiste, l’odeur confère un souffle de vie à l’installation, pénétrante et pénétrable, et achève de suggérer les multiples manières dont la nature est réformée par l’homme, pour le pire comme le meilleur. Ce collage olfactif aux inflexions de citronnelle boisée et épicée, qui ne prétend pas au statut de parfum, n’est composé que de matières naturelles : santal, nard, néroli, girofle, combawa et sapin baumier. S’en dégage des effluves bruts et puissants tout droit montés de la terre et qui nous rapprochent d’elle, d’autant qu’il faut s’agenouiller pour les cueillir, dans une posture qui rappelle celle de Marguerite en révérence.

L’accumulation des formes, des médiums et des récits tissés traduit le bouillonnement de la vie, des liens de toutes sortes, de l’hybridation, des cycles et du mouvement perpétuel qui caractérise le travail de Vanina Langer. Et si tout est connecté, si tout doit exulter, se répandre, se mélanger, si rien ne peut jamais finir, quoi de plus approprié qu’une odeur pour le signifier ? Car quoi de plus débordant et pénétrant, envahissant et unifiant qu’une odeur ? Quoi de plus efficace pour rappeler la fusion des corps et de cette nature dont ils sont partie prenante ? « Je n’ai plus de visage, je respire l’éternité » entend-on dans le texte poétique qui baigne l’installation. C’est en respirant que l’individu se souvient qu’il existe. C’est en respirant avec le monde qu’il s’oublie, fondu dans un grand tout qui n’a ni début ni fin… comme l’œuf, ou la poule.

Faire l’autruche / Je ne sais pas si c’est la poule ou l’œuf et Marguerite non plus, de Vanina Langer
Jusqu’au 26 mai 2021
2, passage Saint-Pierre Amelot
75011 Paris

Visite sur inscription du lundi au vendredi à 16h30 ou 17h30 et les samedi et dimanche à 11h, 14h, 16h30 ou 17h30 : https://forms.gle/eDb1ejLGthyjrqPn9
Le site web de Vanina Langer : https://vaninalanger.blogspot.com/

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Le film commence lorsqu’elle rencontre Guillaume, le chauffeur qui la fait voyager pour son travail. Très vite, il comprend que la créatrice est une star dont les succès sont déjà lointains. Longtemps prisée par toutes les marques de luxe, elle a été brutalement mise à l’écart des projets suite à une longue crise d’anosmie. C’est un point de départ intéressant puisqu’il permet au film de montrer d’autres réalités du monde de la création de parfum. On ne se concentre pas vraiment sur la parfumerie fine, la créatrice étant confrontée au parfumage de grottes, d’usines ou de sacs à main. Et si tout n’est pas forcément réaliste, le film montre bien que beaucoup d’éléments de notre quotidien sont parfumés. Ces différentes missions nous écartent par ailleurs de l’ouest parisien, où siègent toutes les grosses sociétés de créations, pour sillonner la France.

Car Les Parfums prend davantage la forme d’un road movie d’apprentissage, dans le sillon de Miss Daisy et son chauffeur (Bruce Beresford, 1989) ou du plus récent Green Book (Peter Farelly, 2018), que celle d’une comédie dépeignant le milieu du luxe à l’image du Diable s’habille en Prada (David Frankel, 2006). Là encore, il s’agit pour les protagonistes d’apprendre l’un de l’autre pour devenir meilleur. Si la rédemption d’Anne Walberg peut se deviner à l’avance et ne révolutionne pas le genre, le parcours de Guillaume, le chauffeur qui l’accompagne tout au long de l’histoire, est loin d’être inintéressant. Présenté comme vivant dans la précarité, enchaînant de petits contrats instables pour essayer de payer un logement digne d’assurer la garde partagée de sa fille, il va reprendre le dessus notamment grâce à la découverte de son odorat. Inconscient de la richesse d’un sens auquel nul ne prête attention, il va petit à petit gagner en confiance en faisant la rencontre de son propre nez, qu’Anne Walberg l’invite à davantage solliciter.

Étonnamment, le personnage joué par Emmanuelle Devos n'est donc pas le seul à exprimer des idées intéressantes concernant l’odorat. Radical dans ses problèmes de communication et de savoir-vivre, le personnage est plutôt vecteur de gags que de véracité et le film n’épargne pas quelques clichés sur les « gens qui sentent ». Comme souvent lorsque la fiction présente un personnage réceptif aux odeurs, Anne Walberg est montrée comme une sorte de « super-héroïne » du nez, déconnectée de la réalité et hyper-protectrice de son odorat.

La mise en scène de l’olfaction alterne entre quelques petites scènes bien senties et quelques moments un peu plus forcés. Soucieux de montrer un parfumeur travailler, le réalisateur équipe par exemple Anne Walberg d’une petite mallette lui faisant office d’orgue à parfum portatif. La rencontre entre le road movie et le laboratoire de création aboutit ainsi à des scènes d’olfaction peu habituelles dans les chambres d’hôtels de la créatrice, alors qu’en réalité, un parfumeur n’a généralement pas besoin de ses matières premières avec lui lorsqu’il formule.
Néanmoins, Grégory Magne capte très bien la frénésie qui peut atteindre ceux qui ne peuvent s’empêcher de tout sentir : renifler tous les gels douches du rayon d’un supermarché, s’attarder sur un drap de lit parfumé par un assouplissant étranger, perdre le fil d’une conversation parce que le sillage d’une personne nous a interpellé. Dans certaines scènes où Anne Walberg essaye de capturer une odeur, l’actrice touche, frotte, tente de percevoir toutes les sensations de l’objet qu’elle essaye de traduire en odeur. C’est plutôt un bel artifice de mise en scène qui cherche à introduire de la sensorialité, du palpable à l’odeur.

Certaines scènes sont enrichies d’énumération d’odeurs qu’elle perçoit, représentant plutôt bien la richesse olfactive de son environnement. Le personnage de Guillaume, en charge de la prise de note de tous ces adjectifs odorants dont il n’aurait pas soupçonné l’emploi, permet au public de se raccrocher sans peine à ce défilé d’adjectifs. Certains champs / contrechamps opposant les deux compagnons d’olfaction à un objet odorant improbable ne sont pas dénués d’humour et participent habilement à la mise en scène de l’odorat.

Bien que sans grande surprise dans sa construction narrative, le film constitue une œuvre grand public qui donne envie de sentir et de le faire de la bonne façon : c’est-à-dire en faisant confiance à son nez, en étant curieux et en partageant avec ses proches les sensations que nous procurent les odeurs qui nous entourent. Sur ce point, Les Parfums semble faire figure de pionnier, et contribue à transmettre l’idée que l’odorat n’est pas un don réservé à une poignée de personnes, mais bien est un sens à cultiver chez chacun de nous.

NB : Nez est partenaire de la sortie du film

En savoir plus sur le film : http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=269023.html

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