Aux origines du parfum, des champs et des hommes

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À Madagascar comme en Provence, le parfum commence dans les champs. Sur ces terres favorables aux plantes aromatiques, Symrise développe de nouvelles filières, patiemment construites, avant d’intégrer des matières premières inédites au catalogue d’essences de la Maison Lautier – et bientôt à la palette des parfumeurs.

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Ici, pas de technologie secrète ni d’effet d’annonce. L’innovation se joue ailleurs : dans la sélection des plantes, dans le soin apporté à leur culture, leur récolte, leur transformation ; et plus largement dans la précision des ingrédients naturels façonnés pour révéler toute leur richesse une fois en flacon. 
L’innovation se joue aussi dans l’attention portée à ceux qui cultivent les plantes, les récoltent, les transforment. Car derrière chaque essence, il y a une terre mais aussi des femmes et des hommes. Des communautés entières dont les filières doivent soutenir les équilibres – en leur assurant des revenus stables – tout en répondant aux exigences d’une industrie du parfum en quête de qualité et d’authenticité.

La lavande blanche, nouvelle muse des parfumeurs

« C’est la première fois qu’une essence de lavande blanche est utilisée par des parfumeurs, s’enthousiasme Solène Homo, chef de produit captif global chez Symrise. Et nous avons créé de toutes pièces la filière de cette huile essentielle en Provence. » L’histoire commence dans les champs. Longtemps, la lavande blanche n’a été qu’une sauvageonne, poussant librement dans les paysages provençaux. Jusqu’au début des années 2010 où, lors d’un séjour en Provence, des étudiants de l’école de parfumerie de Symrise, basée en Allemagne, repèrent un plant singulier qui ne s’appelle pas encore la lavande blanche. Intrigués, les jeunes s’y attardent. Le point de départ d’une aventure inattendue.


Baptisée « Angèle », cette variété appartient à la même espèce botanique que la lavande bleue, mais son profil olfactif change la donne. Introduite dans la palette des parfumeurs en 2021, elle « a transformé notre perception de la plante », confie le parfumeur Pierre Guéros. Sa signature ? Une facette aromatique évoquant légèrement la sauge, mêlée de nuances abricotées rappelant l’osmanthus. Dans les flacons, elle se marie bien avec des notes musquées ou une touche de fève tonka ; elle insuffle aussi un vent de nouveauté dans la famille des fougères. « La lavande Angèle est beaucoup plus florale, moins terpénique que la lavande bleue traditionnelle », précise la parfumeuse Aliénor Massenet. Un détail qui change tout.


Mais avant de séduire les nez, encore fallait-il structurer une filière. Dès 2012, le Centre de recherche appliquée au service des producteurs de plantes à parfum et aromatiques méditerranéennes (CRIEPPAM) identifie la plante et lance une première production conventionnelle. Très vite, un obstacle apparaît : la fragilité sanitaire des cultures. Certaines infections bactériennes peuvent provoquer des pertes importantes et mettre en péril les exploitations.
Pour y répondre, Symrise s’associe au centre de recherche sur les plantes aromatiques. En 2020, ils lancent ensemble un programme de bio-régénération in vitro. L’objectif est de produire des plants de lavande blanche parfaitement sains. La technique repose sur la régénération cellulaire en laboratoire. Il faut près d’un an pour recréer un plant complet et reconstituer son génome. À partir d’une trentaine de plants « grand-mère » particulièrement robustes, une chaîne de multiplication se met en place avec des plants-mères, puis des boutures, destinées aux producteurs.

Aujourd’hui, la culture de la lavande blanche reste rare. Deux producteurs seulement sont installés sur le plateau d’Albion, épaulés par deux pépiniéristes dans le Luberon. L’huile essentielle est obtenue par hydrodistillation, directement chez les producteurs. Les rendements, compris entre 0,8 % et 1,5 %, sont comparables à ceux de la lavande traditionnelle.

Visuellement, la plante intrigue. Sa blancheur évoque la pureté, la délicatesse. « Elle plaît beaucoup au client », souligne Solène Homo. Un atout qui séduit particulièrement en Asie, notamment en Chine, où l’imaginaire provençal continue de faire rêver. Produit rare, encore limité en volume, la lavande blanche s’impose comme un ingrédient de niche dans la parfumerie. Par ailleurs, ses perspectives dépassent déjà le cadre de la parfumerie fine. Des propriétés hydratantes ont été identifiées, ouvrant la voie à de futures applications en cosmétique. À condition, toutefois, de produire davantage car pour l’heure, la priorité reste claire : faire de cette lavande pas tout à fait comme les autres une nouvelle signature olfactive.

La cannelle, une épice qui change la donne

À Madagascar, le parfum est partout. Dans l’air chaud, les feuillages, l’écorce des arbres. Sur la côte nord-est de l’île, dans la région de la Sava, la culture de la vanille structure l’économie locale et a permis d’ouvrir la voie à d’autres cultures de plantes aromatiques, comme le vétiver, le géranium, le gingembre. Et le cannelier, dont l’essence qu’on tire de son écorce a rejoint la palette des parfumeurs de Symrise en 2018. C’est un arbre qui ne laisse pas indifférent. Espèce invasive, il impose une gestion rigoureuse car mal maîtrisé, il peut menacer les équilibres naturels et appauvrir la biodiversité. Bien encadré, il devient un allié précieux. Car cet arbre robuste a une capacité rare : pousser presque partout, y compris sur des sols dégradés.

C’est tout l’enjeu de la Ferme des Hauts, propriété de Symrise, implantée sur les terres rouges de la Sava. Là, environ 15 000 pieds de canneliers ont été plantés sur une vingtaine d’hectares en 2020 et 2021. Les arbres ne sont pas encore productifs car leur culture exige du temps et un certain savoir-faire. Taille des branches, gestion de la croissance, techniques de récolte de l’écorce… chaque étape compte. « L’objectif, c’est de maîtriser l’espèce à 100 % », souligne Laurence Briand, à la tête de Symrise Madagascar.

À l’origine, pourtant, les terres de la Ferme des Hauts étaient presque nues, à l’exception d’un petit bois en contrebas. Le projet a donc été pensé comme un laboratoire d’agriculture régénératrice : redonner vie à des sols appauvris, structurer les cultures, recréer des équilibres. Aux côtés du vétiver, une grande première sur ces terres rouges, les canneliers occupent les zones les plus dégradées, tandis que les pentes plus abruptes accueillent des acacias et des eucalyptus, destinés à fournir le bois de chauffe nécessaire à l’usine de Benavony, à quelques kilomètres de là.

Cette approche s’inscrit dans une démarche certifiée par l’Union for Ethical BioTrade (UEBT), qui garantit des pratiques responsables : traçabilité de l’approvisionnement, collaboration avec les producteurs locaux, respect des cycles agricoles grâce à la rotation des cultures, et vigilance constante pour préserver la biodiversité et éviter la déforestation.

« Pour maîtriser la filière, il faut travailler avec les paysans et les inciter à récolter au bon moment, explique Clément Cabrol, responsable de l’achat des matières premières pour Symrise à Madagascar. Mais jamais en faire trop ni trop souvent. » L’essence de cannelle de Madagascar a un taux zéro de safrol, ce qui tombe bien car cette molécule a été bannie des parfums il y a trente ans. Elle a en revanche un très haut taux de cinnamaldéhyde qui lui donne un côté très frais. Pour les parfumeurs, cet ingrédient ouvre un champ d’expression singulier. À la fois chaude et épicée, la cannelle apporte relief et texture aux compositions, tout en s’inscrivant dans une chaîne d’approvisionnement durable et maîtrisée. Emblème de ces matières premières qui racontent autant une odeur qu’un engagement.

Photographie : Symrise / Romain Bassenne

Auteur/autrice

  • Béatrice Boisserie

    Journaliste au Monde, Béatrice Boisserie a lancé les ateliers de YOS (yoga olfacto-sonore) pour se mettre à l'écoute de l'effluve, du souffle et de la voyelle. En 2012, elle a créé le blog Paroles d'odeurs pour reccueillir les souvenirs olfactifs de personnalités ou d'inconnus. Après des études de philosophie et d'ethnologie, elle se forme au parfum chez Cinquième sens et au yoga du son à l'Institut des arts de la voix. Elle est l'auteur de 100 questions sur le parfum (La Boétie, 2014).

    A journalist at Le Monde, Béatrice Boisserie is a member of the Nez Collective. She has notably published 100 questions about perfume (ed. La Boétie, 2014).

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