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C’est l’un des plus vieux parfums du monde, aux confins du mystique et du sacré : l’encens était un composant du kyphi, la préparation olfactive favorite des Égyptiens pour s’élever vers le divin, et se brûlait volontiers dans les lieux de culte des temps anciens. L’oliban a aussi été utilisé dans les églises pendant des siècles et reste aujourd’hui encore très prisé par les orthodoxes.
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La parfumerie contemporaine le manie avec autant de précaution que d’extase. Car l’oliban possède une telle diversité de facettes olfactives qu’il est une source d’inspiration inépuisable pour les créateurs. Frais et balsamique, vert et résineux, sombre et lumineux : tout est oxymore dans l’encens – selon qu’on privilégie son huile essentielle, fraîche, poivrée, terpénique, camphrée, ou son résinoïde, voluptueux, profond, tenace. L’oliban peut ainsi apporter une minéralité terrienne aux formules boisées, tout en imposant une fraîcheur à la fois naturelle et sophistiquée.
Amouage a fait de l’encens l’un de ses ingrédients fétiches, aux côtés de la rose et de l’ambre gris. Tour à tour, la note fusante illumine une forêt d’un rayon de soleil (Boundless, de Karine Vinchon Spehner), escorte une mandarine dans un accord ambré (Opus XV King Blue, d’Alexis Grugeon) ou bouscule une rose de Damas au milieu des épices (Epic Woman, de Cécile Zarokian). Dans Guidance, l’encens donne de la texture et de la profondeur. Quentin Bisch, son auteur, trouve « magique » et « mystérieux » cet ingrédient de la parfumerie qu’il a découvert lorsqu’il était enfant, sur un marché de Noël. Aujourd’hui encore, les fumigations d’encens le plongent dans un état méditatif apaisant.

Pierre Négrin lui aussi se revoit enfant dans une église de Grasse, où il est né. « L’oliban est une matière noble. L’arbre à encens inspire le respect, car on y sent de la souffrance : la plante pousse dans une zone désertique à laquelle elle a dû s’adapter. D’ailleurs, on dit que l’arbre “pleure” et on parle de “larmes” d’encens pour désigner la résine qu’il produit. »
Le parfumeur de DSM-Firmenich a créé pas moins de treize parfums pour Amouage marqués par sa passion pour l’encens sous toutes ses formes. « Cet ingrédient apporte une fraîcheur plus mystérieuse que celle du citron, fonctionnelle, et du gingembre, alimentaire. » Il peut aussi bien s’associer « à des muscs transparents qu’à un cèdre ou un patchouli », explique Pierre Négrin. Comme dans son Portrayal Man : un parfum très vert, construit autour de la feuille de violette, des épices et des bois. Le créateur de parfums a été choisi par la marque royale omanaise pour veiller sur la qualité de l’encens récolté au Wadi Dawkah, un des quatre sites du sultanat classés au patrimoine mondial de l’Unesco, et dont la première récolte pour la parfumerie, expérimentale, a eu lieu en septembre 2023. « Lorsque je sens l’essence tirée de la résine d’Oman, avec ses notes de citron, terpéniques et légèrement poivrées, j’ai l’impression de plonger dans un cratère sans fond, assure Pierre Négrin. Cet encens au profil unique peut jouer tous les rôles dans une composition olfactive. » Dans Journey Man, l’encens s’accompagne de notes comme le poivre de Sichuan ou la cardamome : « Olfactivement, il allie la fraîcheur à la volupté. » L’oliban fait une forte impression dans Interlude Man, censé décrire un monde en transition, profondément chaotique. Pour accentuer son impact, Pierre Négrin l’a entouré de notes puissantes (oud, ciste, ambrox), et a utilisé à la fois l’essence, avec ses effluves « aiguilles de pin », et le résinoïde, « plus proche d’un labdanum ou d’un absolu ciste ».

Cécile Zarokian est également une passionnée d’encens. La parfumeuse indépendante aime autant l’essence d’oliban, pour sa fraîcheur aromatique, que le résinoïde, aux facettes « chaude, fumée, résineuse ». « Il n’y a pas de limite à son utilisation, jure-t-elle. L’encens se marie aussi bien avec des bois qu’avec des fleurs. » Avec la rose et le jasmin, bien sûr, « et pourquoi pas avec une tubéreuse », réfléchit-elle tout haut.
Pourtant, la créatrice sait que l’odeur de l’encens peut diviser. Que son caractère quasi sacré peut rebuter, avec tout ce qu’il charrie comme souvenirs de rites religieux. Elle se rappelle d’ailleurs sa première rencontre avec l’oliban dans une église apostolique arménienne de Marseille, la ville où elle a grandi. « Je découvrais l’encens dans les volutes et une dimension grandiose, se souvient-elle. L’habit des prêtres, le chant des hommes, le balancement de l’encensoir, le magnifique décorum des églises arméniennes. » Quand elle sent à nouveau l’encens, lors de ses études en parfumerie, c’est une redécouverte. « J’étais restée avec mon idée d’enfant, ça a été une révélation. C’était donc ça qui brûlait dans l’église ! » Cécile Zarokian sait aussi que les aldéhydes de l’encens peuvent évoquer une parfumerie fonctionnelle et technique. Pour « arrondir » certaines facettes, fumées ou aldéhydées, elle aime utiliser des notes crémeuses, ambrées. Dans Epic 56, variation sur Epic Woman (son premier parfum pour Amouage, réalisé en 2009, un des best-sellers de la maison), elle délaisse l’essence de rose turque pour l’absolue de rose centifolia, et choisit de nouvelles épices comme la cannelle, le poivre rose, le safran et le cumin. « J’ai dû revoir tout l’équilibre du parfum pour faire ressentir cette explosion d’épices. »
La parfumeuse joue parfois le contraste : dans Opus XIV Royal Tobacco, son ambition était de réunir, à travers la fumée, Oman et Cuba, situés sur le même parallèle. Associé à la réglisse, l’encens soutient ici la note tabac, avec ses facettes boisées et épicées, loin des accents traditionnellement « fruités, mielleux ». « Je voulais retracer l’évolution de la combustion du cigare, depuis la feuille de tabac fraîche, explique Cécile Zarokian. Avec des notes vertes au départ, un cœur épicé, et un fond fumé et résineux. » Pour Anchorage, un parfum qui capture l’essence de la maison Amouage, conçu spécialement pour parfumer les palaces du Moyen-Orient, Cécile Zarokian a opté pour une essence d’hojari, la plus haute qualité d’encens, qui reflète « la chaleur et la générosité » du sultanat. La résine est « beaucoup plus aromatique, zestée, et même un peu acidulée, comme un bonbon ». Autour de cet ingrédient de luxe, des notes florales rappellent la rose des plateaux du djebel Akhdar, et des accords santalés diffusent une atmosphère aussi réconfortante que sophistiquée. Le choix de l’excellence comme en écho à la place, majeure, qu’occupe l’encens dans la culture omanaise.
Visuels : © Amouage
Conception & Direction des partenariats : Mathieu Chévara
Réalisation : Eléonore de Bonneval
Prises de vue vidéo : Ateeb Ali, Mulook Albalushi
Montage vidéo : Jean-Philippe Derail
Design sonore : Perfecting Sound Forever
Conception des titres : Vianney Bureau, Mikaël Charbonnier
Amouage : Renaud Salmon, Andras Komar, Johanna Ratti, Dominique Roques, Matthew Wright, Rayyan Alabdullatif, Maria Camino
Remerciements particuliers : Arielle Lauze.







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