Juliette Dorizon : « Je pense qu’il faut aimer l’abeille pour la protéger »

Les Nations Unies ont désigné le 20 mai Journée mondiale des abeilles en hommage à Anton Janša, pionnier des techniques apicoles modernes. À cette occasion, Nez vous invite à découvrir la ruche Eustache, née du travail et de la passion de la designer Juliette Dorizon (l’une des icônes de notre 21e numéro) : un objet pensé pour le bien-être des abeilles, mais aussi comme une invitation pour les humains à mettre, littéralement, le nez dans la ruche.

« Lorsque nous entrons dans le royaume des abeilles, nous devons abandonner tous nos critères humains1John Burroughs, Under the Maples, Boston et New York, Houghton Mifflin Company, The Riverside Press Cambridge, 1921, p. 161. », écrivait le naturaliste américain John Burroughs au début du XXe siècle. La formule pourrait servir d’introduction au travail de la designer française Juliette Dorizon, tant celui-ci invite à déplacer nos habitudes de perception pour nous soucier autrement de l’existence des abeilles domestiques2On connaît aujourd’hui environ 20 000 espèces d’abeilles dans le monde, dont près de 1 000 en France. Parmi elles, une seule est domestiquée : Apis mellifera, dont il existe plusieurs sous-espèces, dont l’abeille noire, espèce endémique de nos régions, Apis mellifera mellifera.. Originaire du Sud-Ouest de la France, c’est pourtant en ville que Juliette Dorizon rencontre d’abord Apis mellifera, au cours de ses études en design d’objet. De cette rencontre naît en 2013 Eustache, une ruche octogonale inspirée des troncs d’arbres creux où les essaims sauvages aiment à s’installer. Pensée comme un trait d’union entre cet habitat naturel et les nécessités pratiques de l’apiculture, cette ruche d’un nouveau genre propose une autre manière de travailler avec une alliée plurimillénaire et de prendre soin de cette alliance.

Or cultiver une relation plus attentionée aux abeilles peut notamment passer par une attention olfactive à leur égard. Si l’on sait combien la sensibilité chimique leur est essentielle3Le système de détection olfactif des abeilles domestiques se situe dans leurs antennes. Celles-ci sont couvertes de sensilles, de fins poils portant les récepteurs olfactifs (OR) et ionotropiques (IR). Chez Apis mellifera, on compte 187 gènes codants ces récepteurs, qui sont aussi capables de détecter l’humidité relative, le gaz carbonique, certaines vibrations et la température. Dans l’obscurité de la ruche, ces récepteurs servent à reconnaître les membres de la colonie, à percevoir la présence de la reine, à évaluer l’état du couvain, à gérer les conditions atmosphériques, ou encore à détecter des composés signalant la maladie et la mort. Au dehors, le système olfactif supplée la vision pour trouver nectar et pollen. La finesse olfactive des abeilles explique aussi que les humains les utilisent comme détecteurs biologiques. Par conditionnement pavlovien – une odeur associée à une récompense sucrée – elles peuvent en effet apprendre à répondre à des composés précis. Des projets de design, comme Bee’s (2007-2009) de Susana Soares, ont ainsi imaginé des dispositifs où des abeilles entraînées détecteraient, dans l’haleine humaine, des composés associés au diabète, à la tuberculose ou à certains cancers. D’autres recherches ont exploré leur capacité à reconnaître des odeurs d’explosifs. (Wendy Carolina Gomez Ramirez, et al., « The neuroecology of olfaction in bees », Current Opinion in Insect Science, Vol. 56, art. 101018, avril 2023.https://doi.org/10.1016/j.cois.2023.101018), on ignore souvent que l’olfaction humaine joue aussi un rôle important dans les pratiques apicoles. L’atmosphère olfactive du rucher est en effet d’une richesse rare, changeante selon les saisons, les plantes butinées et la santé de la colonie. Aux senteurs de cire, de miel, de pollen, de propolis, de gelée royale ou de phéromones s’ajoutent parfois des effluves indicateurs de maladies, de parasites, de fermentation ou de mort. Viennent encore les odeurs apportées par l’être humain – celle du bois des ruches, de la fumée de l’enfumoir, des traitements à l’acide formique ou aux huiles essentielles4 L’apiculture utilise d’ailleurs depuis longtemps les odorants pour orienter les comportements des colonies. Virgile conseillait déjà de préparer pour l’essaim un lieu parfumé : «Répands, dans ces lieux, les odeurs chéries des abeilles : que la mélisse broyée se mêle à la pâquerette ; fais-y retentir l’airain et les cymbales bruyantes de Cybèle. D’elles-mêmes les abeilles viendront se fixer dans ces demeures parfumées… » (Œuvres de Virgile, trad. française de la collection Panckoucke, Paris, Garnier Frères, 1859, p. 196). Aujourd’hui encore, les ruches peuvent être enduites de cire, de propolis ou de plantes aromatiques afin d’attirer un essaim. De même, les appâts à essaims vendus dans le commerce, comme le « Charme abeilles », imitent souvent la phéromone de Nasonov avec des huiles essentielles contenant notamment du géraniol. – qui perturbent plus ou moins les insectes. C’est à cette complexité olfactive, dans laquelle se lisent à la fois l’activité des abeilles, leur état de santé et leurs interactions avec le milieu, que Juliette Dorizon invite à prêter attention grâce à un dispositif olfactif en verre greffé à la ruche pour permettre d’en humer l’intérieur, de manière non intrusive.

Associé à un cornet acoustique destiné à écouter l’activité des abeilles, ce dispositif est à la fois un accessoire technique et pédagogique qui invite l’apiculteur, l’apicultrice et le public à se décentrer en s’intéressant à des manifestations non visuelles. Eustache propose ainsi une rencontre multisensorielle avec les abeilles mellifères, nous rappelant notamment que les odeurs sont porteuses d’informations pour les êtres autres qu’humains, mais aussi sur eux. L’objet de design devient alors un médiateur, nous incitant à cultiver d’autres façons de connaître, de ressentir et d’entrer en relation. En ce sens, les dispositifs imaginés par Juliette Dorizon relèvent de ce que l’anthropologue Anna L. Tsing appelle les « arts de l’attention5Pour Anna L. Tsing, les « outils d’attention » (tools for noticing) désignent avant tout des pratiques conceptuelles et méthodologiques permettant de rendre perceptibles des réalités souvent négligées dans les cadres et récits dominants de la modernité. Ces outils impliquent également un engagement envers des modes de connaissance alternatifs — tels que les savoirs situés, incarnés ou militants. Cette notion s’inscrit dans ce que l’anthropologue appelle les « arts de l’attention » (arts of noticing). (Anna Lowenhaupt Tsing, The Mushroom at the End of the World: On the Possibility of Life in Capitalist Ruins, Princeton, Princeton University Press, 2015). » : des pratiques et méthodes permettant de remarquer – et de rendre remarquable – ce qui nous échappe, en particulier à l’ère de l’Anthropocène et de la crise de nos relations au vivant.

Dans cet entretien, la designer revient sur la naissance de la ruche Eustache, sur sa volonté de proposer une apiculture plus respectueuse des abeilles, sur l’importance de l’approche sensible, mais aussi sur les odeurs qui accompagnent la vie d’un rucher. À travers son travail, se dessine également une question double : comment le design et l’odorat peuvent-ils nous aider à mieux cohabiter avec les autres vivants en nous rendant plus attentifs à leurs manières d’exister6Si, depuis plusieurs années, de nombreux artistes collaborent avec des abeilles domestiques, ou produisent des œuvres en cire odoriférantes, plusieurs artistes se penchent aussi sur la possibilité de pénétrer leur monde olfactif. Anne Marie Maes a ainsi recréé l’atmosphère olfactive d’une ruche (Smell of the Hive (2019) ; Bee Tokyo 9 et Bee Love 2C (2022) avec Guerlain), tandis que Helena Nikonole a imaginé, avec To Bee (2019), un traducteur phéromonal faisant des signaux chimiques des abeilles des parfums humainement perceptibles. ?

Abeilles domestiques sur une ruche Eustache © Dominique Feintrenie

En tant que designer d’objets, quel a été le déclencheur de votre intérêt pour Apis mellifera et pour l’apiculture ?

Juliette Dorizon : En 2012, alors que je faisais mes études à New York, j’ai trouvé une brochure proposant des cours d’apiculture. Cela a éveillé ma curiosité et je me suis inscrite. J’y ai appris les bases, tout en menant mes propres recherches sur les abeilles dans le cadre de la rédaction d’un mémoire qui partait du constat que les abeilles vivent mieux en ville qu’à la campagne, où elles pâtissent des pesticides, des monocultures et de l’apiculture intensive. Peu après, de retour en France à l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris, alors que je rédigeais un autre mémoire sur les initiatives écologiques citoyennes, par la fenêtre ouverte est entrée une abeille. Un membre du personnel m’a alors expliqué qu’il y avait des ruches sur le toit de l’école et que l’administration cherchait justement un étudiant ou une étudiante pour suivre le projet et le faire connaître. J’ai sauté sur l’occasion et c’est de cette manière que j’ai commencé ma cinquième année en design objet autour de l’apiculture. Ce diplôme imposant la production d’un objet physique, j’ai décidé de travailler sur une ruche, car je savais que les ruches n’avaient pas été revisitées depuis les années 1860.

L’idée d’une ruche moins productiviste que la ruche Dadant — modèle le plus répandu dans le monde depuis son invention par Charles Dadant au XIXe siècle — s’est-elle imposée d’emblée ?

Oui, car je savais que l’une des problématiques majeures en apiculture est le syndrome d’effondrement des colonies. Tous les ans, les apiculteurs et apicultrices, au moment d’ouvrir leurs ruches à la sortie de l’hiver, découvrent la disparition d’un pourcentage important de leur cheptel : 40, 60, parfois 90 %. Cette surmortalité hivernale a plusieurs causes, notamment l’exploitation intensive des essaims d’abeilles, mais aussi les croisements pour obtenir des hybrides qui produisent plus de miel mais sont plus fragiles7Parasites, maladies, pesticides, polluants, carences nutritionnelles, perte d’habitat, changement climatique, intensification de la production agricole, réduction de la diversité spécifique ou génétique sont autant de facteurs qui menacent les populations d’abeilles domestiques comme d’abeilles sauvages qui, en outre, se trouvent en compétition avec les premières pour l’accès au pollen et au nectar.. Puisque je ne pouvais pas agir sur les pratiques agricoles, la destruction des habitats ou les bio-agresseurs, j’ai voulu au moins promouvoir une apiculture décroissante, respectueuse de la biologie des abeilles, en proposant des habitats plus adaptés à celles-ci. Je pense qu’il faut aimer l’abeille pour la protéger et ne pas la voir uniquement comme un moyen de production, ce qui ne fait que fragiliser des populations déjà affaiblies.

Quels sont, à cet égard, les défauts de la ruche Dadant ?

La ruche Dadant a d’abord présenté un avantage par rapport aux ruches traditionnelles – les ruches-troncs, par exemple : l’installation de dix à douze cadres amovibles qui permettent de récolter le miel sans sacrifier la colonie. Mais ce nouveau modèle a aussi permis l’avènement de l’apiculture intensive. Comme elle est de format standard, les ruches peuvent être empilées, de même que les hausses – les éléments dans lesquels on récolte le miel – ce qui facilite l’usage de toute une batterie de machines pour extraire le miel, le faire maturer, le mettre en pot, etc. Certes, cela a l’avantage de pouvoir faire vivre les apiculteurs et les apicultrices de leur travail, mais cette industrialisation entraîne également des questionnements éthiques puisque les abeilles deviennent des moyens de production. Pour ma part, de la même manière que nous cherchons généralement à loger décemment nos animaux domestiques, j’avais envie d’offrir des conditions de vie confortables aux abeilles que nous avons domestiquées. J’ai donc cherché à créer un trait d’union entre la ruche-tronc et la ruche Dadant.

Même si votre ruche Eustache est d’abord pensée pour le bien-être des abeilles, vous avez aussi considéré l’apiculteur ou l’apicultrice. Comment avez-vous conjugué les besoins humains et non humains dans un seul et même objet ?

Lorsqu’on étudie le design, on apprend à considérer toutes les contraintes afin de faire émerger un prototype qui puisse répondre au plus d’éléments possibles. J’ai donc collaboré avec l’apicultrice Charlotte Chiarelli, qui travaille dans le respect total de l’abeille. À l’époque, elle travaillait avec le Muséum d’histoire naturelle et était très active dans le milieu apicole. Elle a vraiment été un pilier dans ce projet, parce qu’elle a une connaissance technique et biologique très précise. C’est ensemble que nous avons pensé à une ruche qui se rapproche du tronc d’arbre creux où vivent souvent les essaims à l’état sauvage, donc octogonale plutôt que parallélépipédique. Cette forme permet une meilleure circulation de l’air dans la ruche, tandis que les parois en douglas, plus épaisses que la moyenne, aident à maintenir la chaleur intérieure. Les angles ouverts sont aussi, en théorie, moins propices au développement des parasites, même si je n’ai pas eu l’occasion d’effectuer des mesures précises en la matière. En même temps, l’octogone permet de conserver des cadres, qui facilitent le travail de l’apiculteur ou de l’apicultrice : cinq du même format que ceux des ruches Dadant et plusieurs petits cadres qui se rétrécissent et suivent la forme de l’octogone. Certes, on récolte moins et la disposition des cadres est moins flexible, mais cela limite l’interventionnisme et oblige à respecter les manières de faire des abeilles. Enfin, comme j’ai placé la ruche sur pieds, elle se trouve à une hauteur plus confortable pour l’être humain.

Ruche Eustache exposée à l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris
© Dominique Feintrenie

Nous avons parlé de l’organisation intérieure de la ruche Eustache, qu’en est-il de son aspect extérieur ?

J’ai en effet aussi travaillé sur l’apparence de la ruche, qui concerne moins les abeilles qui l’habitent que les êtres humains qui la regardent. J’en avais assez de voir des ruches en forme de caisse posées sur des palettes avec un parpaing dessus pour empêcher le toit de s’envoler. Je trouvais cela dommage de négliger visuellement l’habitat d’un être vivant aussi important que l’abeille. Symboliquement, je trouvais important d’apporter à cet habitat une dimension plus travaillée, pour attirer une attention différente sur l’insecte. Je pense que cela peut influencer la manière dont on la traite. Je voulais donc me diriger vers un palais plutôt que vers une caisse. J’ai ainsi remplacé le traditionnel parpaing par une sorte de joyau rouge, que nous avons travaillé avec une argenture intérieure. Cela voulait dire : « Attention, ceci est précieux ! » Le rouge était aussi important pour que les ruches soient visibles de loin. Il s’agissait vraiment de remettre l’abeille sur le devant de la scène.

Ce qui participe aussi à l’aspect singulier de cette ruche, ce sont les dispositifs olfactifs et auditifs que vous avez intégrés à certains exemplaires. Comment cette idée vous est-elle venue ?

Dès la conception, j’ai pensé aux moyens de limiter les ouvertures fréquentes pour vérifier l’état de la colonie. Ouvrir une ruche provoque forcément une déperdition de chaleur alors que les abeilles dépensent beaucoup d’énergie à aérer la ruche, à maintenir une température et une hygrométrie idéales. C’est aussi une source de stress pour elles. J’ai donc imaginé un dispositif en façade qui permet, sans déranger la colonie, de faire un suivi, voire un premier diagnostic. Charlotte Chiarelli m’avait en effet signalé que, lorsqu’une colonie ne se porte pas bien, cela peut dégager des odeurs très caractéristiques. J’ai donc d’abord imaginé un dispositif pour sentir l’intérieur de la ruche à travers un entonnoir équipé d’une fine grille empêchant les abeilles de passer. Charlotte m’a alors dit : « Il faut aussi pouvoir écouter ! » J’ai donc ajouté une seconde pièce pour l’oreille. J’ai eu la chance de pouvoir travailler avec des artisans souffleurs de verre pour ces pièces — notamment Stéphane Rivoal de l’atelier Silicybine. Mais toutes les ruches Eustache n’en sont pas équipées, cela reste au niveau du prototype.

J’ai en effet découvert que plusieurs maladies bactériennes peuvent conférer des senteurs caractéristiques à une ruche. D’après divers témoignages, il semblerait que la loque américaine se signale par une odeur acide et putride d’ammoniaque, voire de chocolat amer, tandis que la loque européenne aurait une odeur aigre, vinaigrée et pénétrante. La nosémose, une maladie fongique, peut également provoquer une mauvaise odeur, de même que certains parasites comme le varroa ou le petit coléoptère de la ruche (Aethina tumida). Avez-vous déjà senti l’une de ces odeurs qui signalent une colonie malade ?

Oui, je me souviens de la visite d’une ruche qui avait un problème de loque européenne. Il y avait comme une odeur de pâquerette, mais de mauvaise pâquerette. Vous savez, cette odeur un peu rance qu’elles peuvent avoir parfois. Et en effet, cela sentait fort. On pouvait bien la sentir, même à travers le voile ! Mais d’autres odeurs indicatrices de maladies sont plus discrètes, il faut vraiment se concentrer et apprendre à les distinguer.

Au-delà d’être un outil de pré-diagnostic pour l’apiculteur ou l’apicultrice, ces dispositifs sont aussi, me semble-t-il, des outils pédagogiques très intéressants, en ce qu’ils permettent de porter une attention différente aux abeilles. Il s’agit d’entrer en relation avec elles par le biais de sens dont l’usage actif est souvent négligé, en particulier dans le cas de l’odorat. Or le cornet olfactif est vraiment une « invite8Le terme « invite » est la traduction proposée par Olivier Putois du concept d’« affordance », défini à la fin des années 1970 par le psychologue américain James J. Gibson dans The Theory of Affordances (1977) puis dans The Ecological Approach to Visual Perception (1979) comme les possibilités d’actions singulières d’un corps spécifique sur un environnement partagé. Le concept sera repris ensuite par Donald Norman dans The Design of Everyday Things (1988) pour désigner la capacité d’un objet à suggérer son usage prévu, induisant ainsi une action intuitive. Cette action demandée perçue dépend toutefois des attributs et des capacités physiques de l’utilisateur, ainsi que de ses objectifs, de ses convictions et de ses expériences passées. », pour reprendre le terme de James J. Gibson, à humer de manière délibérée. Comment avez-vous travaillé la forme de cet objet ?

Je suis très marquée par le courant form follows function : il faut arriver à ce que les lignes parlent presque d’elles-mêmes. J’ai donc mobilisé de manière un peu inconsciente la représentation de tout ce qui nous permet de sentir quelque chose, ne serait-ce que le geste de mettre ses mains autour du nez et de la bouche pour se concentrer et concentrer les molécules. Il y avait d’une part ce besoin de concentration, et d’autre part celui de s’adapter à la forme et à la taille de notre visage. Donc on part d’une forme un peu large qui se rétrécit vers l’abeille qui se situe à une autre échelle : cela donne forcément une sorte d’entonnoir. Dans mes recherches, j’ai aussi trouvé ce petit conduit qui relie l’oreille moyenne au nasopharynx : la trompe d’Eustache. C’est cela qui a donné son nom à la ruche, faisant symboliquement le lien entre l’écoute et l’olfaction. 

Atelier « Abeilles sensibles » au festival Les Pluies de Juillet © Hervé Schmoor

Et pourquoi avoir choisi le verre soufflé, matériau plutôt inhabituel pour un objet destiné à exister dehors ?

Certes, le verre a l’inconvénient d’être fragile, lourd et difficile à travailler, mais il apporte certaines qualités, notamment le fait d’être inodore et translucide : on peut voir si une abeille est coincée dedans. J’aurais pu faire ces objets en argile ou en céramique, mais le verre est plus facilement nettoyable. C’est important, surtout si la ruche est malade. La couleur rouge, qui répond au joyau ornant le toit, était aussi importante pour moi. Je voulais une couleur chaude car, pour moi, l’abeille c’est la chaleur. Or le rouge, c’est l’amour, le cœur, le feu, le vivant, tout ce qui nous anime. Cela attire l’œil (humain9Apis mellifera possède, comme les humains, une vision trichromatique reposant sur trois types de photorécepteurs dont les spectres d’absorption vont de l’ultraviolet (300 nm) à la limite du rouge (650 nm) : moins sensible aux longueurs d’onde plus longues elle perçoit mal le rouge. (Carolina E. Reisenman et Martín Giurfa, « Chromatic and achromatic stimulus discrimination of long wavelength (red) visual stimuli by the honeybee Apis mellifera », Arthropod-Plant Interactions, Vol. 2, p. 137-146, septembre 2008. https://doi.org/10.1007/s11829-008-9041-8)). Le fait que ce ne soit pas incolore permet aussi de distinguer ces objets d’un matériel de laboratoire stérile et froid.

La forme, la matière, la couleur et l’échelle de l’objet fonctionnent donc conjointement pour suggérer qu’une action de l’odorat est requise. Ce que je trouve fort, c’est que, souvent, les ruchettes pédagogiques sont en verre transparent pour permettre de voir les abeilles à l’intérieur, mais ici l’usage du verre n’est pas seulement motivé par un impératif de vision : il permet surtout d’entrer un peu plus dans le monde non-visuel des abeilles, de les approcher en utilisant des sens qui ont aussi une importance majeure dans leur manière à elles d’exister.

Complètement. D’ailleurs, à propos des ruches vitrées ou des cadres que l’on met dans de petits bacs vitrés, c’est vrai qu’il y a un intérêt pédagogique, mais cela ne respecte pas le besoin fondamental qu’ont les abeilles de vivre dans le noir — surtout la reine et les jeunes ouvrières10Même si Apis mellifera est une espèce diurne, elle est aussi largement cavernicole : les abeilles mellifères sont donc actives de jour mais préfèrent nicher dans l’obscurité. La lumière artificielle ou une exposition constante à la lumière peut d’ailleurs perturber leur sommeil, ce qui a des conséquences sur leur comportement et la santé globale de la colonie. Les abeilles nourricières et cirières, en particulier, vivent dans une ruche normalement constamment obscure avant de devenir des butineuses et d’être régulièrement exposées à la lumière du jour. (Ashley Y. Kim, et al., « Exposure to constant artificial light alters honey bee sleep rhythms and disrupts sleep », Scientific Reports, Vol. 14, art. 25865, novembre 2024. https://doi.org/10.1038/s41598-024-73378-9). Quand on présente un cadre avec la reine et des centaines d’ouvrières pendant toute une journée sur un stand, c’est super pour le public, mais les abeilles, elles, vont passer une journée infernale. Les approcher plutôt par le nez et l’oreille grâce à ces objets en verre satellites qui ne dérangent pas les abeilles — sauf la petite ouverture que l’on crée en ouvrant la trappe —, cela leur épargne aussi du stress et une certaine dérégulation.

Nous avons parlé tout à l’heure des odeurs, plutôt désagréables, qui signalent un problème, mais une ruche en bonne santé est aussi un univers olfactif d’une complexité incroyable ! Il y a évidemment les odeurs de cire, de pollen, de gelée royale, de propolis et de miel11Certaines miellées, en fonction de la composition florale de l’aire de butinage, sont aussi réputées pour produire des odeurs très marquées, parfois surprenantes, qui peuvent influencer fortement le parfum général d’une ruche. Le solidago est parfois associé aux chaussettes sales, le pissenlit à une odeur d’urine de félin et le sarrasin à des évocations cuirées, évoquant parfois l’étable. Les miels finis présentent une très grande variété d’arômes, qui dépendent des espèces florales butinées, de la saison, de la météo, de l’espèce ou de la lignée d’abeilles, de l’état de la colonie, de la maturation et des conditions de conservation. D’une ruche à l’autre, et parfois d’un cadre à l’autre, la récolte peut être différente. Plus de 600 composés volatils ont été rapportés dans les miels, même si tous ne participent pas avec la même intensité à l’odeur finale. La roue des arômes du miel distingue généralement de grandes familles : floral, fruité, frais, chaud, végétal, boisé, chimique, avancé/altéré ou fermentaire., mais aussi celles de certaines phéromones perceptibles au nez humain12Avec plus de 50 phéromones émises par 15 glandes spécialisées et servant des buts variés (alarme, attaque, reconnaissance des pairs, orientation, agrégation, domination, contraception, séduction, etc.), les abeilles mellifères se distinguent des autres insectes sociaux par la sophistication de leur système de communication chimique. Or certaines des molécules sémiochimiques qu’elles émettent sont perceptibles au nez humain : la phéromone de Nasonov, par exemple, émise par les ouvrières pour favoriser l’orientation et le regroupement, contient du géraniol, du nérol, du citral, du farnésol, de l’acide nérolique et de l’acide géranique, elle possède donc une odeur évoquant la citronnelle, le géranium rosat et le citron. La phéromone d’alarme (ou d’attaque) du dard, émise par la glande de Koschevnikov, est quant à elle dominée par l’acétate d’isoamyle, évoquant la banane ou la poire très mûre, tandis que la phéromone d’alarme des glandes mandibulaires contient de l’heptan-2-one possédant une note cétonique à la fois fruitée et fromagère.. Avez-vous d’autres souvenirs olfactifs forts liés aux abeilles mellifères ?

Quand on ouvre une ruche, il y a plein d’odeurs qui nous assaillent, dont plusieurs que j’adore. D’abord, celle de la cire, qui est absolument divine13Les jeunes ouvrières produisent la cire grâce à leurs glandes cirières, situées sous l’abdomen. Elles l’utilisent pour construire les rayons qui accueilleront le couvain et le garde-manger. À sa sortie, la cire est encore limpide puis s’opacifie sous l’effet de la mastication et du contact avec la propolis, le pollen et les autres substances de la ruche. Lipophile, la cire absorbe peu à peu les composés avec lesquels elle entre en contact, qu’il s’agisse de phéromones ou de contaminants rapportés à l’intérieur. C’est pourquoi les rayons anciens, plus foncés, dégagent souvent une odeur moins caractéristique. À l’inverse, la cire d’operculation — celle qui ferme les alvéoles de miel — est la plus récente, pure et parfumée. La cire, mélange complexe de monoesters linéaires et complexes saturés et insaturés, d’hydrocarbures, d’acides gras libres, d’alcools gras libres et d’autres substances, contient au moins 48 composés volatils participant à son arôme. Sa composition chimique exacte est déterminée par ses origines botaniques et géographiques, les conditions climatiques de sa production,  mais aussi par la génétique des abeilles. (Sava Ledjanac, et al., « The Influence of the Chemical Composition of Beeswax Foundation Sheets on Their Acceptability by the Bee’s Colony », Molecules, Vol. 29, n° 23, 21 novembre 2024.  https://doi.org/10.3390/molecules29235489). C’est le mot qui me vient. C’est tellement doux, cela sent tellement bon ! Chez moi, il y a un placard où sont rangées des feuilles de cire : à chaque fois que je passe à côté et que je sens ce parfum, c’est presque méditatif. J’adore aussi sentir la propolis14La composition de la propolis varie selon les régions, les saisons et les arbres présents aux alentours de la ruche car il s’agit d’un mélange de substances résineuses (récoltées sur les bourgeons, les écorces ou les blessures des arbres,  particulièrement des peupliers, bouleaux, aulnes, ormes et hêtres), d’huiles essentielles végétales, de sécrétions salivaires d’abeille, de cire et d’un soupçon de pollen. Son odeur est généralement douce et balsamique, évoquant le bois et la résine. La ruche est enduite de propolis pour la rendre étanche et empêcher les bactéries de proliférer. Elle est aussi utilisée pour réduire l’entrée de la ruche et empêcher les petits mammifères d’y pénétrer. Les abeilles l’utilisent enfin pour embaumer les intrus qui ne peuvent pas être évacués à cause de leur taille, de sorte que le cadavre ne pourrisse pas.. Et puis, du côté de l’apiculteur ou de l’apicultrice, il y a l’odeur de l’enfumoir15La fumée ne fait pas seulement « croire » aux abeilles qu’un incendie menace produisant ainsi une diversion, elle perturbe aussi temporairement leur perception des signaux chimiques d’alarme.. C’est parfois complètement entêtant, comme une odeur de feu de cheminée qui assèche un peu le nez. On utilise d’ailleurs tout un tas de combustibles – granulés, écorces, aiguilles de pin, paille de blé, herbes sèches (lavande, luzerne, thym, mélisse, sauge, absinthe…) – qui n’ont pas tous les mêmes odeurs : certains sont plus agréables que d’autres. Quand on rentre chez soi après avoir passé une journée dans un rucher, on est comme embaumé de toutes ces odeurs liées à la pratique de l’apiculture. Pour moi, ce sont comme des odeurs flottantes, un mélange de propolis brûlée, de cire chaude et de fumée. C’est très spécial. Ce qui serait intéressant, c’est de savoir si, dans les écoles d’apiculture, on apprend aux élèves à sentir… Car il y a vraiment une importance, une valeur à savoir sentir dans la pratique de l’apiculture16Voir par exemple le témoignage d’une apicultrice anosmique : https://www.youtube.com/watch?v=wJr6sTHXufw !

Pouvez-vous nous parler du programme d’ateliers « Abeilles sensibles » dont vous êtes à l’origine ?

C’est un programme que j’ai lancé lorsque je travaillais avec l’entreprise Mugo, qui avait installé des ruches à la Fondation GoodPlanet. J’ai construit des outils pédagogiques pour animer des ateliers de sensibilisation. J’ai notamment créé une maquette d’abeille géante démontable  pour que les participants et participantes puissent voir comment une abeille fabrique le miel à l’intérieur de son corps, mais avec un côté un peu peluche qui donne envie d’en prendre soin. Mon but était d’apprendre aux gens à mieux les connaître et à les aimer, pour finalement mieux les protéger. D’ailleurs, le terme « sensible » que j’ai choisi pour nommer ces ateliers recouvre plusieurs choses : la sensibilité propre des abeilles, c’est-à-dire leur manière de percevoir le monde, mais aussi leur sensibilité à l’environnement et à toutes les perturbations d’origine humaine qui les rendent plus fragiles. Il y avait aussi l’idée que le sort des abeilles est un sujet sensible. Enfin, il s’agit aussi pour nous d’être sensibilisés et sensibles à leur cause. Dans notre monde, la sensibilité n’est pas vraiment une qualité valorisée alors qu’elle est primordiale. Si l’on n’est plus sensible, on n’est plus empathique et on n’a plus de problème à détruire…

Ruche Eustache © Juliette Dorizon © Cheptel

Treize ans après la naissance du premier prototype, où en est aujourd’hui le projet Eustache ?

Je vais bientôt travailler avec un atelier à Flers pour construire de nouvelles ruches. Récemment, dans le cadre d’une alternance, j’ai aussi collaboré avec un ESAT, un établissement qui fait travailler des adultes en situation de handicap, et qui fabrique notamment des ruches. Ils m’ont dit qu’ils aimeraient fabriquer mes ruches, nous sommes donc en train d’étudier les plans pour pouvoir proposer une nouvelle version d’Eustache. C’est une renaissance pour ce projet que j’avais un peu mis de côté. J’aimerais aussi retravailler des prototypes, des formes et des matières, afin de rendre les dispositifs auditifs et olfactifs plus facilement reproductibles. Peut-être avec du verre moulé plutôt que soufflé, car pour l’instant ces dispositifs sont complexes à produire.

Pour finir, quelle est l’une des choses les plus importantes que l’on peut faire, en tant qu’individus, pour protéger les abeilles ? Et à l’échelle collective, en tant que société ?
On peut arrêter d’acheter du miel en supermarché, dont on ne connaît pas la provenance. Il vaut mieux privilégier l’achat de miel auprès des conservatoires d’abeilles noires, qui font un travail extraordinaire pour la conservation de cette sous-espèce d’abeille mellifère, Apis mellifera mellifera, qui est notre abeille endémique, aujourd’hui menacée. Quand je me suis installée dans le Perche, je suis d’ailleurs devenue bénévole du Conservatoire de l’abeille noire de l’Orne, mais il y en a partout en France. Si l’on ne trouve pas de miel auprès des conservatoires, cela peut être auprès d’apicultrices ou d’apiculteurs engagés dans le respect de leurs abeilles et qui travaillent avec des abeilles noires. Plus largement, si l’on a un jardin, un potager ou même un balcon, on peut l’entretenir en favorisant les insectes, et ne pas penser seulement à soi. Nous sommes chacun un petit rempart contre certaines dérives, comme lorsque des députés votent des lois qui, selon moi, sont complètement déconnectées du vivant… Je ne comprends pas cette volonté acharnée de scier la branche sur laquelle on est assis. Sans les autres vivants, sans la biodiversité, les êtres humains ne peuvent pas vivre. Alors il faut porter ces causes, par tous les moyens possibles, même à sa petite échelle.

Auteur/autrice

  • Clara Muller

    Historienne de l’art, critique d'art et commissaire d’exposition indépendante , Clara Muller mène des recherches sur les enjeux de la respiration comme modalité de perception dans l'art contemporain ainsi que sur les diverses pratiques artistiques employant les odeurs comme médium ou sujet. Outre un certain nombre de publications des éditions Nez, elle contribue à des catalogues d’exposition, monographies d’artistes et ouvrages universitaires sur le sujet de l’art olfactif, tels que Les Dispositifs olfactifs au musée (Nez éditions, 2018) ou Olfactory Art and the Political in an Age of Resistance (Routledge, 2021). www.claramuller.fr

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