Politiques du parfum et des odeurs

Rapprocher parfum et politique en cette période électorale, voilà une idée qui peut ressembler à un avant-goût de l’enfer : la culture olfactive n’est-elle pas plutôt une échappatoire au rébarbatif sérieux du monde ? L’expérience a montré, pourtant, que la sphère politique et cette industrie partageaient une certaine histoire. Depuis ses développements industriels, certains entrepreneurs ne se sont d’ailleurs pas gênés pour essayer d’exercer une influence sur leurs concitoyens. Plus récemment même, on a pu voir les odeurs devenir un enjeu de communication pour des groupes politiques comme la France insoumise. Et si l’histoire du parfum n’était pas aussi celle de la représentation de la sphère politique ?

L’histoire de la culture olfactive et des parfums est extrêmement parcellaire, et les travaux de reconstitution des pratiques de composition et des senteurs continuent aujourd’hui pour nous apporter de nouveaux indices sur ce qu’étaient les parfums de l’antiquité à l’époque moderne[1]Des chercheurs de l’université d’Utrecht proposent notamment un intéressant descriptif de leurs travaux sur les parfums du XVIIᵉ siècle : disponible en ligne. Le caractère lacunaire de l’information n’est cependant pas toujours dû au passage du temps, il est aussi lié au statut des parfums dans certaines sociétés de l’Antiquité. Les écrivains d’alors prenaient garde à ne pas évoquer les odeurs et les parfums avec légèreté, car ces thématiques relevaient en grande partie du domaine du sacré[2]Paul Faure, Parfums et aromates de l’Antiquité, Fayard, 1987, p. 17.. Cependant, si nous distinguons aujourd’hui la sphère politique de la sphère religieuse, la chose n’a pas toujours eu cours. Ainsi dans l’Égypte pharaonique, les membres de la caste sacerdotale, premiers idéologues de l’humanité[3]Patrick Tort, Qu’est-ce que le matérialisme ? Introduction à l’Analyse des complexes discursifs, Belin, 2016, p. 261., avaient pour fonction d’élaborer et entretenir les croyances destinées à asseoir l’autorité politique du souverain. Près de 1400 ans avant notre ère, ils étaient aussi parfumeurs et œuvraient dans des sanctuaires où fabrication de substances parfumées, célébration des rois et reines et prière étaient des activités indistinctes[4]Paul Faure, Parfums et aromates de l’Antiquité, op. cit., p. 42.. Le parfum joue à cette époque un rôle important dans l’assise de l’autorité royale, à tel point que la reine Hatchepsout fit graver sur les rocs de Deir el-Bahari l’image des trente et un arbres à encens que deux expéditions avaient été quérir au pays de Pount, sur la terre des dieux[5]Paul Faure, Parfums et aromates de l’Antiquité, op. cit., p. 17..

Le Cantique des cantiques, livre de l’Ancien Testament attribué traditionnellement à Salomon, le roi d’Israël dont le règne s’étend de 970 à 931 avant notre ère, nous rappelle que le pouvoir était toujours signifié par des parfums quelques siècles plus tard : « Qu’est-ce là qui monte du désert comme une colonne de fumée odorante d’encens et de myrrhe, de tous les aromates des marchands ? C’est la litière de Salomon ! Tout autour, soixante braves d’entre les braves d’Israël » (Cant. 3, 6-7). La bible passe souvent par la politique pour dire le religieux et dans le Cantique des cantiques, les parfums et les aromates peignent le pouvoir dans sa richesse dialectique, lieu d’engendrement réciproque de la politique et du désir, de la beauté, du spectacle ; lieu où l’inconscient est plongé dans une confusion mêlant des références à ces sphères que souvent tout oppose.

Scène de préparation des parfums peinte dans la sépulture d’un inconnu de la XVIIIe dynastie durant les règnes de Thoutmôsis IV à Amenhotep III, tombe thébaine TT175, El-Khokha, rive ouest du Nil, face à Louxor en Égypte.

L’envers du pouvoir

Le caractère sacré et l’usage politique du parfum n’empêchent pas les populations égyptiennes puis grecques et latines de moindre extraction d’utiliser plantes parfumantes et aromatiques dans leur vie quotidienne. Leur emploi se développe simultanément à Athènes dans quatre directions principales : religieuse, médicinale, alimentaire et érotique, aussi bien pour les femmes que pour les hommes[6]Ibid., p. 176..
Dans la Rome antique fleurit ensuite une parfumerie profane commerciale, et les unguentarii, fabricants ou marchands de fragrances et de pommades, servent une clientèle nombreuse dans leurs boutiques, unguentariae tavernae. Les auteurs romains comme Cicéron et Suétone nous informent cependant sur l’image qu’avaient alors parfois ces établissements, rendez-vous des flâneurs, des désœuvrés et des homosexuels[7]Ibid., p. 220.. La fabrique des parfums passe ainsi des mains des prêtres à celles de personnages indéfinis, artisans membres d’une plèbe qui peut susciter la méfiance, habitants des quartiers que la bonne société ne fréquente que ponctuellement.

À l’écart du pouvoir politique, le parfum se fabrique, s’importe, devient une marchandise semblable à tant d’autres. Ce statut se confirme au fil des siècles, notamment au Moyen Âge qui voit circuler les  pommes de senteurs d’origine orientale, des sphères creuses en or ou en argent, souvent incrustées de perles et de pierres précieuses qui contiennent des parfums solides de nature animale, rares et très coûteux, comme le musc et l’ambre gris. L’empereur Frédéric Barberousse reçut ainsi du roi de Jérusalem, en 1174, plusieurs pommes d’or remplies de musc[8]Annick Le Guérer, Les Pouvoirs de l’Odeur, Odile Jacob, 1988.. Ces objets connaissent une très grande vogue jusqu’au XVIIIᵉ siècle, et inspirent des chefs-d’œuvre d’orfèvrerie portés à la ceinture, au cou, voire en bague.
Une bonne odeur renforce donc le prestige de celui qui la porte, mais plus rarement de celui qui la fabrique. Le haut clergé chrétien, qui condamne les frivolités, ne s’adonne pas à la fabrication de fragrances, et il revient progressivement à des artisans comme les gantiers-parfumeurs, actifs depuis le XIIᵉ siècle, de fournir la nation et les puissants. Si, en 1651, Louis XIV délivre un brevet de maître gantier-parfumeur qui améliore leur statut social, leur travail se fait le plus souvent à l’écart du monde politique, dans des tanneries reconnues pour leur atmosphère viciée ou dans des monastères isolés (Mazarin se faisait ainsi confectionner ses fragrances par des moines italiens[9]Élisabeth de Feydeau, Les Parfums, histoires, anthologie, dictionnaire, Robert Laffont, 2011, p. 233.). Avant l’époque contemporaine, seuls de rares parfumeurs furent proches des cercles du pouvoir, comme René le Florentin, au service de Catherine de Médicis (soupçonné d’être un empoisonneur, ce que raconte Alexandre Dumas père dans La Reine Margot), Simon Barbe, premier gantier-parfumeur de Paris à la fin du XVIIᵉ siècle, Martial qui fournissait Louis XIV[10]Alice Camus, « Le parfumeur Martial : réalité historique du parcours d’un marchand mercier sous Louis XIV », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles, disponible en ligne … Continue reading ou Jean-Louis Fargeon[11]Élisabeth de Feydeau, Les Parfums, histoires, anthologie, dictionnaire, op. cit., p. 77, 81, 384., ancien parfumeur de Marie-Antoinette qui devint le parfumeur attitré de Napoléon.

Dans le même temps en Occident, les odeurs dressent des obstacles entre les peuples et certaines catégories sociales : le fantasme d’une intolérance olfactive au Juif, à la prostituée, à l’homosexuel[12]Annick Le Guérer, Les Pouvoirs de l’Odeur, Odile Jacob, 1988. se diffuse, et certains parfums deviennent des signes de dégradation morale, servant à justifier des processus d’exclusion. Nous découvrons ici l’autre versant de l’aspect politique du parfum : lorsqu’il ne sert plus directement un pouvoir, il peut devenir un élément influant de la vie de la cité et de son organisation, en ce qu’il nourrit des discours et des pratiques mettant en cause les normes et les valeurs, et dessiner progressivement une « osmo-géographie » et une hiérarchie sociale. 

Giovanni Bellini (vers 1430–1516), Portrait du doge Leonardo Loredano, de 1501 à 1502, huile sur panneau de bois, Londres, National Gallery. Le doge porte un chapelet de pomanders.

Osmo-géographie

Si les bonnes odeurs ont leur géographie, celle des cours royales et de la haute société, les mauvaises aussi : l’historien Alain Corbin, qui s’est intéressé aux politiques sanitaires et aux pratiques de désodorisation de l’espace public dans l’ouvrage Le Miasme et la Jonquille, rappelle à quel point la concentration des populations dans les villes et villages a pu provoquer l’entassement de déchets et l’épanouissement de flux malodorants[13]Alain Corbin, Le Miasme et la jonquille, Flammarion, 1982..
À partir de XVIIIᵉ siècle se noue un enjeu politique particulièrement fort autour des odeurs : face aux « émanations sociales », les populations fortunées se méfient en effet de la « foule putride », dans laquelle tendent à se mêler le peuple et les animaux. Elles se prêtent à des calculs inquiets, comme ceux du médecin écossais John Arbuthnot qui, en 1742, s’essaie à mesurer les exhalaisons citadines, l’« infinie ténuité des émanations odoriférantes », qui selon lui infecte tout l’air d’une ville[14]John Arbuthnot, Essai des effets de l’air sur le corps humain, Jacques Barois, 1742.. Pour les populations privilégiées, le jardin et la montagne sont alors les lieux d’une quête de solitude parfumée par la nature.
De véritables politiques de désodorisation se mettent en place au long du XIXᵉ siècle[15]Alain Corbin, « Les stratégies de la désodorisation », Le Miasme et la jonquille, op. cit., inspirées par la science antique, les règlements urbains du XIVᵉ siècle, l’évolution des convictions médicales et les progrès de la chimie. En France, le tout-à-l’égout s’impose enfin à la fin du XIXᵉ siècle, ouvrant la voie à l’épuration des eaux systématique dans les grandes villes : la politique hygiéniste transforme le paysage olfactif au moment où les grandes dynasties bourgeoises de la parfumerie, comme Guerlain et L.T. Piver, prennent leur essor. 

Dans le même temps, les gigantesques quartiers pauvres d’Europe restent insalubres et radicalement coupés de cette histoire. Les populations de travailleurs mal payés sont identifiées par leur odeur et la souffrance olfactive dans laquelle ils continuent à vivre. Dans le Capital, Marx évoque « l’odeur insupportable[16]Karl Marx, Le Capital, livre I [1867], publié sous la responsabilité de Jean-Pierre Lefebvre, PUF, 1993, p. 514. » des usines de coton qui poursuit les ouvriers jusqu’à leurs logements, tandis que les enquêtes sociales qui se déroulent dans toute l’Europe s’alarment des conditions d’existence des travailleurs, y compris sur le plan olfactif. Loin des quartiers bourgeois, la classe ouvrière est logée dans des maisons-dortoirs, des asiles de nuit, des bidonvilles comme la « Zone » qui ceinturait Paris, bref des réduits dans lesquels on souffre d’une « odeur de saleté, odeur d’ordure, odeur d’homme[17]Eugène Buret, De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France, vol. 1, Paulin, 1840, p. 347. ». Cette odeur, explique Engels, « interdirait à tout homme quelque peu civilisé d’habiter dans un tel quartier[18]Friedrich Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre [1845], traduction de Gilbert Badia et Jean Frédéric, Éditions sociales, 2021. ». Loin des yeux, loin du cœur : les responsables de l’exploitation des travailleurs s’évitent ainsi le désagrément de constater les dégâts causés par les nouvelles pratiques.

La politique de l’espace olfactif qui se découvre contribue à organiser la défiance des classes sociales entre elles dans toute la vieille Europe : elle distingue les espaces de production et de consommation au sein desquels se renforce une culture sensible radicalement différente. À l’aube du XXᵉ siècle se reconfigurent donc les stratégies de distinction, qui seront bientôt nourries par l’essor de la parfumerie industrielle. Car les espaces olfactifs de classe n’ont pas disparu aujourd’hui : l’odeur d’une rame de métro à 8 heures du matin, mélange d’émanations humaines et de fougères contemporaines à longue tenue, n’est pas la même que celle d’un salon d’aéroport bien aéré à proximité d’une boutique Hermès. 

Parfums de cour

Mais reprenons le cours de l’histoire. En 1789, la Révolution française rebat les cartes : elle provoque un mouvement de rejet de tout ce qui évoquait de près ou de loin la cour royale, y compris la parfumerie, toujours assimilée au pouvoir et aux privilèges de la haute société. Les marchands tentent alors de créer des fragrances aux noms suggestifs comme le Parfum de la Guillotine ou encore le Parfum à la Nation[19]Claire Girard, Les parfums dans les produits cosmétiques, thèse de doctorat en Sciences pharmaceutiques soutenue à l’université de Lorraine, 2013. afin de profiter de l’enthousiasme populaire et dissocier l’image du souverain déchu de celle de leurs produits. Il se dit cependant que, dans les beaux quartiers, la résistance s’organise, notamment celle des muscadins qui tirent leur nom de l’odeur tenace du musc. La rumeur les accusent d’afficher « par leurs modes extravagantes et colorées, leur zézaiement, leur raffinement excessif, leurs sympathies royalistes[20]Jean-Alexandre Perras, « La Réaction parfumée : les “petits musqués” de la Révolution », Littérature, N° 185,2017/1, p. 24-38. ». Avec les incroyables et les merveilleuses, ils font office de figure polémique incarnant l’aristocratie réactionnaire, et nous rappellent que l’olfaction contribue à constituer des catégories sociales de tout bord politique.

Les tumultes révolutionnaires ne durent cependant pas : le XIXᵉ siècle s’annonce bientôt comme le grand siècle du capitalisme et une nouvelle frénésie de luxe s’empare de la haute société, faisant de Paris la capitale de la mode et du raffinement. Le parfumeur Jean Marie Farina, héritier d’un apothicaire de Cologne, s’y installe et devient le fournisseur attitré de Napoléon, mais aussi des cours d’Angleterre, de Prusse, de Belgique et de diverses cours d’Allemagne[21]Jean-Claude Ellena (dir.), La Fabuleuse histoire de l’eau de Cologne, Nez éditions, 2019, p. 14. Houbigant est nommé en 1829 parfumeur de la princesse Adélaïde d’Orléans, puis de la reine d’Angleterre et de la cour de Russie en 1890. Pierre François Pascal Guerlain obtient quant à lui un brevet impérial pour son Eau de Cologne impériale, créée pour l’Impératrice Eugénie, en 1853[22]Élisabeth de Feydeau, Les Parfums, histoires, anthologie, dictionnaire, op. cit., p. 316.. L’affiliation aux cours royales n’est plus seulement une source de revenus pour les grands parfumeurs, c’est aussi une image de marque : l’industrialisation progressive de la profession leur permet d’augmenter leur production et de s’adresser à une clientèle toujours plus large, séduite par leur proximité avec l’aristocratie. Au fil des millénaires, le parfumeur aura alternativement été prêtre, rebouteux, apothicaire, médecin, tanneur, alchimiste, à la solde ou non du pouvoir en place. Au XIXᵉ siècle, il est désormais un homme d’affaires puissant, ayant ses techniques de production, de vente et d’influence, et il prend sa place au sein des nouvelles dynasties bourgeoises.

Les nouveaux industriels 

Les parfumeurs prennent aussi part à la vie publique du pays. Certains deviennent sénateurs, conseillers municipaux voire maires. Les plus installés reçoivent des décorations de la part de l’État, comme Aimé Guerlain qui est nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1892, et est aussi membre d’organisations influentes comme le Yacht Club et du Grand Cercle républicain, une organisation modérée présidée par Waldeck-Rousseau. Les sympathies républicaines n’empêchent pas d’essayer d’obtenir les faveurs des têtes couronnées étrangères, ce qui assure souvent de ventes dans toute l’Europe et même aux États-Unis. Comme le rappelle Karl Schlögel dans son ouvrage The Scent of Empires[23]Karl Schlögel, The Scent of Empires, Chanel N° 5 and Red Moscow, Boston Polity Press, 2021., dans la Russie tsariste, les parfumeurs français ont aussi la cote : des maisons comme Rallet et Brocard sont installées à Moscou, elles y développent leurs laboratoires et même une usine de 1500 ouvriers en ce qui concerne Rallet, capable d’exporter sa production aux confins de l’Asie. Rallet et Brocard, à travers leurs parfumeurs Ernest Beaux et Auguste Michel, cherchent toujours à séduire le pouvoir et développent des parfums célébrant le 300e anniversaire de la dynastie Romanov en 1913. La Révolution d’Octobre 1917 met cependant fin à ces élans commerciaux. Les entreprises sont nationalisées : la première est rétablie en France et la seconde est rebaptisée Novaya Zarya (Новая заря, « Aurore nouvelle ») en 1922. Ernest Beaux emporte ses formules, les adapte au nouveau marché français et les présente à Coco Chanel qui, comme on le sait, choisit parmi elles le fameux N° 5. Auguste Michel, dont l’histoire a été moins racontée, reste en Russie soviétique et contribue à la renaissance de la parfumerie nationale à travers la création du parfum Krasnaya Moskva (« Moscou la Rouge ») pour Novaya Zarya, dorénavant dirigée par Polina Jemtchoujina, épouse du ministre soviétique des Affaires étrangères Viatcheslav Molotov. 

Brocard & Cie, feuillet publicitaire, 1870.

Sous la direction de cette dernière, Novaya Zarya offre aux femmes soviétiques une vision du socialisme qui rejette l’austérité, et participe à la réinvention des plaisirs prétendument bourgeois comme les confiseries, le champagne et le parfum, pour en faire des exemples de l’avenir abondant promis par le communisme[24]Jennifer Wilson, « Champagne Socialism », Lux, n° 1, 2021, disponible en ligne (consulté le 8 avril 2022).. Le parfum garde son rôle politique, non plus parce que les puissants en font usage, mais parce que le peuple le porte. Jemtchoujina reste proche du pouvoir jusqu’au milieu du XXᵉ siècle (au sens figuré comme au sens propre, Staline étant son voisin), et produit des parfums comme Violette de Crimée, Or des Scythes ou Elena, identifiés comme de grands succès de l’époque. À l’autre bout de l’Europe cependant, en 1926, la société Rallet, comme bien d’autres, est vendue au vaste empire transnational de cosmétique créé par l’industriel et parfumeur François Coty, qui cherche aussi à se lancer en politique.

L’odeur de l’argent et le bruit des bottes

Vendeur de fragrances dès son plus jeune âge après une enfance corse, François Coty (1874-1934) s’installe à Paris en 1900 et y travaille d’abord comme employé dans une pharmacie, avant de vendre aux barbiers de la capitale des essences qu’il fait venir de Grasse[25]Ghislaine Sicard-Picchiottino, François Coty : Un industriel corse sous la IIIe République, Albiana, 2006.. L’affaire prend de l’ampleur lorsque l’entreprise Coty commercialise des créations comme La Rose Jacqueminot en 1904, L’Origan et Ambre antique en 1905 ou Chypre en 1917, chefs-d’œuvre qui serviront de mètre étalon à la parfumerie moderne. Avant la crise de 1929, les ventes atteignent 50 millions de dollars et François Coty devient le richissime directeur d’une multinationale basée aux États-Unis[26]Geoffrey Jones, Beauty Imagined: A History of the Global Beauty Industry, Oxford University Press, 2010..
Dans les années 1920, son ambition le porte aussi vers les milieux de la politique et de la presse. Proche de l’Action française, il fait l’acquisition de plusieurs journaux de droite comme Le Figaro et Le Gaulois, et fonde L’Éveil de la Corse et L’Ami du peuple, organe notoirement nationaliste, antisémite et anticommuniste, dont il fait rejoindre la ligne éditoriale par les deux précédents titres. Conseiller général de la commune de Soccia puis maire d’Ajaccio, il incarne une ligne bonapartiste admirative des « réussites » nouvelles du fascisme ou du nazisme, pendant que ses journaux, comme L’Éveil de la Corse, incitent en 1933 à la création de camps de concentration pour enfermer les réfugiés allemands antinazis[27]Francis Arzalier, Les régions du déshonneur : La dérive fasciste des mouvements identitaires au XXᵉ siècle, Librairie Vuibert, 2014, p. 41.. Coty lui-même écrit une tribune dans le Figaro pour empêcher la venue au Collège de France d’Albert Einstein, « communiste militant » se prenant pour un « israélite persécuté », et dénonce un « plan » ourdi par les « ennemis » de la France pour en faire « le camp de refuge de la IIIe internationale[28]François Coty, « Le communisme au Collège de France », Le Figaro, 18 mai 1933, disponible en ligne (consulté le 8 avril 2022). ».

François Coty, à travers ses publications, joue ainsi un rôle concret dans le nouvel essor de l’antisémitisme des années 1930 en France et se découvre comme un des financiers de l’ultra-droite de l’époque précédant le régime de Vichy[29]Pierre Milza, L’ultra-droite des années trente », dans Michel Winock (dir.), Histoire de l’extrême droite en France, Seuil, 1994, p. 173.. Le suivant dans cette voie, une autre figure historique du parfum à l’ère industrielle, Eugène Schueller (1881-1957), fondateur du groupe L’Oréal[30]Marie Vaton, « Ces parfums aux odeurs d’extrême droite », Le Nouvel Observateur, 4 décembre 2013, accessible en ligne (consulté le 8 avril 2022)., se trouve également très lié à l’extrême droite française. Dès 1936, il met ses moyens au service de La Cagoule, organisation politique et militaire clandestine responsable de plusieurs assassinats et attentats à la bombe à Paris. Il devient par la suite membre du Mouvement Social Révolutionnaire, parti ouvertement pronazi[31]Ian Hamel, Les Bettencourt, derniers secrets, L’Archipel, 2013., et chef de la section Économie du Rassemblement National Populaire, parti politique fasciste et collaborationniste créé en 1941[32]Annie Lacroix-Riz, Industriels et banquiers français sous l’Occupation, Armand Colin, 2013.. Si la fin de la guerre, avec ses revirements, tend à laver l’industrie française du souvenir de ses funestes engagements, l’action politique de ces grands acteurs de la parfumerie continue de lier leurs noms, comme celui des autres entrepreneurs partisans de la collaboration, aux tragédies passées. Devenu marchandise, le parfum n’appuie donc plus le pouvoir par son esthétique, mais par les seuls bénéfices qu’il est capable de générer, suscitant désormais l’intérêt de tous ceux qui veulent capitaliser sur les succès commerciaux pour défendre les politiques et idéologies les plus diverses, parfois les plus douteuses.

François Coty vers 1910, AFP / Collection Taponier.

Prose fleurie de droite

La culture xénophobe et autoritaire a laissé des traces dans les milieux du parfum : certains se souviennent de Jean-Paul Guerlain déclarant ironiquement qu’il ne savait pas « si les nègres ont toujours tellement travaillé », une saillie qui a mis un terme à son exposition médiatique par sa marque en octobre 2010[33]« Propos sur les « nègres » : Jean-Paul Guerlain condamné », Le Monde, 29 mars 2012, disponible en ligne (consulté le 8 avril 2022)., trois ans avant que Bernard Marionnaud, le fondateur de la chaîne de magasins du même nom, rejoigne les rangs du Rassemblement Bleu Marine. La marque Marionnaud, propriété du Groupe AS Watson depuis 2005, s’était d’ailleurs aussitôt désolidarisée de sa candidature aux municipales de Clamart.

La sphère olfactive tout entière est parfois instrumentalisée dans les débats politiques, comme le rappelle le « Discours d’Orléans » de Jacques Chirac prononcé le 19 juin 1991, dans lequel il incrimine « Le bruit et l’odeur » des familles d’étrangers, qui gêneraient selon lui le « travailleur français ». Le propos atterre la gauche et une partie de la droite française ; il est néanmoins salué par l’extrême droite bonapartiste, notamment Jean-Marie Le Pen. Malgré la polémique, cette sortie n’a rien d’innovant : elle s’impose comme une pure réitération des discriminations du XIXᵉ siècle qui cherchaient à séparer les « gens de bien » de la « foule putride » et ainsi hiérarchiser les dignités.

Le parfum-marchandise fait aussi partie de l’attirail de la droite militante, qui s’en sert comme d’un produit dérivé de ses ambitions : quelques parfums ont ainsi vu le jour ces dernières années cherchant à flater le nationalisme du public, notamment Terre de France pour homme et Terre de France pour femme, le premier ayant été commercialisé dès 2018 sous le nom de Nation. Le but affiché par la marque est de distribuer les bénéfices récoltés à des écoles de campagne privilégiant un enseignement traditionnel, mais aussi des agriculteurs en difficulté, des militaires et leurs familles. Si elle ne peut sembler que vaguement politisée, l’initiative a été uniquement relayée par les médias de droite et d’extrême droite comme Valeurs actuelles, L’Incorrect (mensuel créé par des proches de Marion Maréchal) ou la youtubeuse Virginie Vota. Il est d’ailleurs peu question de parfum dans la communication : on apprend tout au plus que les parfums sont « frais et originaux », composés de santal et musc blanc pour les hommes, clémentine et réglisse pour les femmes. L’essentiel du discours concerne l’usage des bénéfices, ce qui fait finalement de ces parfums des produits dérivés d’une idéologie, de simples prétextes au financement des causes mises en avant, prétendument « au service de notre pays ». 

Communication de gauche

Les odeurs sont-elles pour autant une chasse gardée des conservateurs et réactionnaires, condamnées à être ballotées entre le statut de source de financement et de prétexte à la discrimination ? Loin de là. En Inde, parti d’opposition de gauche Samajwadi, a ainsi fait composer une fragrance réunissant 22 essences naturelles en référence à la date des élections (2022) afin de « mettre fin à la colère et la haine dans l’air ambiant[34]« Samajwadi Party launches perfume to spread the ‘scent of socialism’ in UP », Hindustan Times, 9 novembre 2021, disponible en ligne (consulté le 8 avril 2022). ». Le flacon rouge et vert, aux couleurs du parti, a été distribué aux journalistes et aux employés lors d’une conférence de presse.

En France, c’est le meeting « immersif » de Jean-Luc Mélenchon qui a fait couler beaucoup d’encre. Le dimanche 16 janvier 2022, les soutiens du candidat ont en effet pu assister au Parc des expositions de Nantes à un événement où il s’est exprimé au milieu de murs d’images et de diffuseurs de parfums censés parfaire la sensation d’immersion. Créées par Karine Chevallier, les senteurs ont été conçues à partir de matières naturelles afin d’accompagner les univers les plus marquants évoqués pendant le meeting, et devaient être diffusées à des « moments clés » du discours du candidat. A-t-on affaire à une redite des entrées royales de l’antiquité, où les parfums servaient à diviniser les dirigeants ? ou la France insoumise a-t-elle opté pour un marketing olfactif inspiré de concept stores comme Colette (et sa célèbre odeur de figue) ou Nature et découverte ? En réalité, l’expérience s’est révélée plus proche, les écrans aidant, de l’« odorama », ce dispositif travaillé depuis le début du XXᵉ siècle censé permettre à certaines salles de cinéma spécialement équipées de transmettre des odeurs au public afin de prolonger le spectacle.

Sur le plan olfactif, la déception des militants est aussi proche de celle suscitée par l’odorama : le contexte de pandémie et le port des masques FFP2, distribués à l’entrée, semblaient à beaucoup d’emblée contradictoires avec l’expérience. Seul le public le plus attentif a pu faire le lien entre quelques senteurs et les thèmes développés ; soit la mer, l’espace et le numérique[35]Justine Reix, « On était au meeting olfactif de Jean-Luc Mélenchon », Vice.com, disponible en ligne (consulté le 8 avril 2022).. Un copieux budget avait pourtant été prévu pour l’événement : près de 300 000 €, soit 100 000 de plus que la plupart des meetings politiques, même si la tendance est à la hausse. Les mauvaises langues diront que si la droite cherche à gagner de l’argent avec les fragrances, la gauche aime à en dépenser pour s’en entourer, bien qu’au fond les différentes pratiques aient un point commun : l’exploitation de la sphère olfactive pour attirer l’attention sur des causes politiques.

Pour qui vote le parfum ?

Arrivés au terme de notre panorama, la culture olfactive nous apparaît de mieux en mieux comme le grand impensé de la politique. Le parfum, qui fut pendant des millénaires un attribut du pouvoir, se mue ces derniers siècles en occident en simple marchandise dont le succès a fini par transférer le pouvoir de ceux qui portent les fragrances à ceux qui en font le commerce. Néanmoins la transformation politique la plus déterminante est peut-être celle qui sert de toile de fond à ce renversement, au moment où les odeurs commencent à jouer un rôle dans la mise en place d’une géographie sociale complexe, que nous commençons à peine à explorer.

Les traces de l’histoire commune de la parfumerie et de la politique sont repérables chaque jour autour de nous, dans le parfum Futur réalisé pour l’Armée de l’air[36]Voir le site de l’Armée de l’air, dans les fragrances Donald Trump, mais aussi dans la myriade de flacons évoquant parfois malgré eux l’histoire politique du parfum, estampillés Kingdom chez Alexander McQueen, Royal Oud chez Creed, Santal Royal ou Cologne Impériale chez Guerlain, Ambre Sultan chez Serge Lutens, Révolution chez Trudon et Révolution à Versailles chez Jean Desprez, sans parler de l’Eau de Cologne de l’Empereur Napoléon 1er.

Les odeurs, quant à elles, ne semblent pouvoir se laisser enfermer dans un discours, une idée, un parti. Ceux qui ont senti Krasnaya Moskva (« Moscou la Rouge ») et Chanel N° 5 ont pu apprécier leur proximité de composition et pu goûter le bain olfactif commun qui les a vu naître : l’un fut pourtant un emblème de la nouvelle vie soviétique, l’autre du renouveau du luxe de l’Europe capitaliste. Ces parfums si proches nous racontent peut-être aujourd’hui avant tout le climat d’une même époque et les aspirations de jeunes parfumeurs parcourant l’Europe, tentant de réinventer la parfumerie. 

Dans notre époque de récapitulation, le parfum rejoint la sphère politique à la fois par ses pouvoirs d’évocation, sa dimension marchande, mais aussi parce que l’organisation de la société produit des sensibilités olfactives particulières, et qu’en retour les hommes, plus ou moins consciemment, agencent la vie de leurs cités en fonction des odeurs qu’ils produisent et qu’ils fuient. Le climat d’homogénéisation de la sphère olfactive que nous vivons en Occident n’empêche pas la stigmatisation d’odeurs qualifiées d’« invasives » et d’« étrangères », et les saillies de personnalités politiques de premier plan nous rappellent à quel point le « bruit » et les « odeurs » sont des sources de distinction auxquelles sont attachées des normes et valeurs fondatrices des cultures inégalitaires. Au milieu des luttes et des stratégies d’appropriation, le parfum peut nous apporter non seulement des plaisirs sensoriels immédiats, mais en plus nous offrir un lieu de refuge et un lieu d’échange, de discussion, ainsi qu’une voie d’accès encore peu explorée à l’histoire complexe et contradictoire de la vie politique occidentale.

Image principale : Pierre-Charles Comte, « Jeanne d’Albret, accompagnée de son fils Henri de Navarre et de Marguerite de Valois, vient acheter chez René, parfumeur de Catherine de Médicis, les gants qui l’ont empoisonnée », huile sur toile, 92 x 120 cm, 1858.

Notes

Notes
1 Des chercheurs de l’université d’Utrecht proposent notamment un intéressant descriptif de leurs travaux sur les parfums du XVIIᵉ siècle : disponible en ligne
2 Paul Faure, Parfums et aromates de l’Antiquité, Fayard, 1987, p. 17.
3 Patrick Tort, Qu’est-ce que le matérialisme ? Introduction à l’Analyse des complexes discursifs, Belin, 2016, p. 261.
4 Paul Faure, Parfums et aromates de l’Antiquité, op. cit., p. 42.
5 Paul Faure, Parfums et aromates de l’Antiquité, op. cit., p. 17.
6 Ibid., p. 176.
7 Ibid., p. 220.
8 Annick Le Guérer, Les Pouvoirs de l’Odeur, Odile Jacob, 1988.
9 Élisabeth de Feydeau, Les Parfums, histoires, anthologie, dictionnaire, Robert Laffont, 2011, p. 233.
10 Alice Camus, « Le parfumeur Martial : réalité historique du parcours d’un marchand mercier sous Louis XIV », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles, disponible en ligne (consulté le 8 avril 2022).
11 Élisabeth de Feydeau, Les Parfums, histoires, anthologie, dictionnaire, op. cit., p. 77, 81, 384.
12 Annick Le Guérer, Les Pouvoirs de l’Odeur, Odile Jacob, 1988.
13 Alain Corbin, Le Miasme et la jonquille, Flammarion, 1982.
14 John Arbuthnot, Essai des effets de l’air sur le corps humain, Jacques Barois, 1742.
15 Alain Corbin, « Les stratégies de la désodorisation », Le Miasme et la jonquille, op. cit.
16 Karl Marx, Le Capital, livre I [1867], publié sous la responsabilité de Jean-Pierre Lefebvre, PUF, 1993, p. 514.
17 Eugène Buret, De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France, vol. 1, Paulin, 1840, p. 347.
18 Friedrich Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre [1845], traduction de Gilbert Badia et Jean Frédéric, Éditions sociales, 2021.
19 Claire Girard, Les parfums dans les produits cosmétiques, thèse de doctorat en Sciences pharmaceutiques soutenue à l’université de Lorraine, 2013.
20 Jean-Alexandre Perras, « La Réaction parfumée : les “petits musqués” de la Révolution », Littérature, N° 185,2017/1, p. 24-38.
21 Jean-Claude Ellena (dir.), La Fabuleuse histoire de l’eau de Cologne, Nez éditions, 2019, p. 14
22 Élisabeth de Feydeau, Les Parfums, histoires, anthologie, dictionnaire, op. cit., p. 316.
23 Karl Schlögel, The Scent of Empires, Chanel N° 5 and Red Moscow, Boston Polity Press, 2021.
24 Jennifer Wilson, « Champagne Socialism », Lux, n° 1, 2021, disponible en ligne (consulté le 8 avril 2022).
25 Ghislaine Sicard-Picchiottino, François Coty : Un industriel corse sous la IIIe République, Albiana, 2006.
26 Geoffrey Jones, Beauty Imagined: A History of the Global Beauty Industry, Oxford University Press, 2010.
27 Francis Arzalier, Les régions du déshonneur : La dérive fasciste des mouvements identitaires au XXᵉ siècle, Librairie Vuibert, 2014, p. 41.
28 François Coty, « Le communisme au Collège de France », Le Figaro, 18 mai 1933, disponible en ligne (consulté le 8 avril 2022).
29 Pierre Milza, L’ultra-droite des années trente », dans Michel Winock (dir.), Histoire de l’extrême droite en France, Seuil, 1994, p. 173.
30 Marie Vaton, « Ces parfums aux odeurs d’extrême droite », Le Nouvel Observateur, 4 décembre 2013, accessible en ligne (consulté le 8 avril 2022).
31 Ian Hamel, Les Bettencourt, derniers secrets, L’Archipel, 2013.
32 Annie Lacroix-Riz, Industriels et banquiers français sous l’Occupation, Armand Colin, 2013.
33 « Propos sur les « nègres » : Jean-Paul Guerlain condamné », Le Monde, 29 mars 2012, disponible en ligne (consulté le 8 avril 2022).
34 « Samajwadi Party launches perfume to spread the ‘scent of socialism’ in UP », Hindustan Times, 9 novembre 2021, disponible en ligne (consulté le 8 avril 2022).
35 Justine Reix, « On était au meeting olfactif de Jean-Luc Mélenchon », Vice.com, disponible en ligne (consulté le 8 avril 2022).
36 Voir le site de l’Armée de l’air
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Annoncée lors du lancement de son premier numéro en 2016, l’intention de la revue Nez se résumait — et se résume toujours — à l’exploration du monde et du rapport que nous entretenons avec lui par le biais de notre sens de l’odorat. Cette ambition a toujours suscité une grande curiosité, tout en se heurtant systématiquement au doute : est-ce suffisamment riche et déterminant pour en faire le sujet d’un magazine, d’une maison d’édition, d’un mouvement culturel ? Ce film démontre de manière aussi simple qu’évidente ce que devient un individu sans son nez d’abord, puis sans l’usage de ses autres sens ensuite. Enfouis sous des centaines d’années d’une culture toujours plus sophistiquée, l’odorat, le goût, la vue, l’ouïe et le toucher n’en restent pas moins la clef de notre humanité, que la relation amoureuse, principal sujet du film apparaissant désormais et malheureusement comme un prétexte, vient révéler avec une puissance effrayante. 

« La vie continue », formule à la fois résignée et chargée d’espoir, est ce à quoi se raccrochent les protagonistes de cette funeste aventure, malgré la disparition progressive de leurs sensations. Qui pourrait leur donner tort ? On peut ne plus rien sentir et pour autant continuer à respirer. Mais lorsque ce sont les souvenirs et la mémoire qui commencent à s’évaporer, empêchés par la disparition de leurs révélateurs quotidiens, l’individu finit par tomber dans l’oubli, de lui-même  et de ce qui le constitue, de tout ce qui l’entoure. « La vie continue », certes, mais elle se vide progressivement de son sens. Notre culture comme finalité, nos sens comme moyens, cette vision réductrice est mise à mal dans ce film comme dans ce que nous vivons aujourd’hui : la relation complexe et indissociable entre les sens et la culture mérite plus que jamais d’être profondément explorée. Déprimant, édifiant, Perfect Sense est accessible gratuitement sur arte.tv jusqu’au 16 mars. Ne tardez pas !

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Du sang, du suif et des latrines

Remarquons, en préambule, que la sensibilité olfactive est elle-même une construction historique, qui varie avec les époques et les cultures. Récolter des témoignages sur ce que pouvaient sentir objectivement les différents lieux à travers les époques est ainsi un leurre : ce qui sent mauvais pour nous aujourd’hui n’est pas ce qui sentait mauvais pour un habitant de la campagne dans l’Antiquité romaine. « Il faut bien s’imaginer que ce qui est perçu comme "bonne odeur" dans l’Antiquité ne le serait pas forcément par nous ; il s’agit certainement d’odeurs très fortes et qui nous insupporteraient »[fn]Emission « Les odeurs dans le monde antique et en Occident », La Fabrique de l’Histoire, France Culture[/fn] confirme Jean-Christophe Courtil, enseignant-chercheur en Langues et littératures anciennes à l’Université Toulouse II Jean Jaurès. 

Reste que le traitement des eaux, la construction des villes, l’industrialisation, et plus tard les politiques hygiénistes ont eu, entre autres, un impact sur l’ambiance olfactive des espaces. Deux aspects peuvent nous en donner une idée générale : l’hygiène corporelle, d’une part; l’architecture générale des villes, d’autre part. Si la première semble de prime abord s’extraire du champ de la législation, ce n’est qu’en apparence. Le déploiement des bains publics, par exemple, est le fruit de décisions dans une large mesure politiques. Largement présents dans l’Antiquité, ils déclinent peu à peu à la Renaissance, notamment parce qu’ils sont considérés comme des lieux de débauche et de prostitution, jusqu’à être interdits lors du Concile de Trente, qui prend fin en 1563. Une défiance vis-à-vis de l’eau, que l’on suspecte d’être vectrice de miasmes, amplifie le phénomène : « On cesse de se laver, on se tamponne le corps avec des linges, et on s’imbibe de parfums. Et, comme il n’y avait pas de tout-à-l'égout, la crasse [...] des villes était abominable »[fn]Emission « Les odeurs dans le monde antique et en Occident », La Fabrique de l’Histoire, France Culture[/fn], explique Brigitte Munier, autrice de Odeurs et Parfums en Occident, Qui fait l'ange fait la bête. Si le réseau d'égouts était également l’une des fiertés des Romains, développé sous l’impulsion de différents dirigeants, le réinvestissement des campagnes au Moyen-Âge voit ces infrastructures publiques se délabrer. À la Cloaca Maxima des romains s'opposent alors les cloaques urbains, mêlant boue, excréments humains et animaux et eaux usées. Ces déchets ne font pas encore l’objet d’une gestion systématique : si le pavage se développe dès le XIᵉ siècle, c’est d’abord pour faciliter les échanges commerciaux qui s'amplifient alors[fn]Jean-Pierre Leguay, La rue au Moyen-Âge, Ouest France[/fn]. Les liquides et restes issus d’équarrissage, de foulonneries, de tanneries, de tueries ou encore fonderies de suif, particulièrement odorants, continuent de stagner au sein des villes. « Paris était surnommée au XVIIIᵉ siècle la “ville de boue”, tant l’odeur y était déplaisante. La Seine charriant ordures et immondices était polluée par la rivière des Gobelins et par les rejets des hôpitaux et des ateliers. Le volume des eaux excédait à peine de moitié celui des matières et des liqueurs corrompues qu’elles recevaient » rappelle Elisabeth de Feydeau[fn]Elisabeth de Feydeau, Les Parfums : Histoire, anthologie, dictionnaire, Robert Laffont, p. 76[/fn]. 

Noël (Aîné et Fils) et Jean Gabriel Victor de Moléon, Détails de quelques opérations d’équarrissage, estampe, Musée Carnavalet, Paris.

Vers une lutte systématique des miasmes

Les plaintes envers ces nuisances pestilentielles se multiplient, notamment l’été à Paris, et elles font l’objet d’études et de craintes diverses, liées à une conception de l’odeur comme miasme, comme l’expose Alain Corbin dans Le Miasme et la jonquille. La gestion de celle-ci ne prendra forme cohérente qu’à partir du Consulat (soit à l’entrée du XIXᵉ siècle), où « s’élabore progressivement un véritable code qui définit tout à la fois les nuisances et la politique qu’il convient de mener à leur égard. La nouvelle hygiène publique ambitionne une accélération des rythmes de désinfection; elle vise, cette fois, la totalité de l’espace et de la société »[fn]Alain Corbin, Le Miasme et la jonquille, Flammarion, p.191[/fn]. Car l’État se dote alors, en 1802, du Conseil de Salubrité du Département de la Seine permettant de mieux contrôler mais aussi de mieux préciser les lois et décrets régissant l’espace public. Une vingtaine d’années plus tard, d’autres seront créés dans les principales villes du royaume, afin de veiller à l’application de la réglementation émergente.

En découle notamment un premier classement des établissements insalubres et dangereux, dès 1804. Plus précis, et conjoint à l’essor de techniques de fabrication en vase clos et de l’utilisation de désinfectants[fn]Ibid, p.179[/fn], « Le décret du 15 octobre 1810 sur les établissements dangereux, insalubres et incommodes, aura une importance capitale : ceux-ci devront désormais s’installer à une certaine distance des habitations » explique Eugénie Briot, « c’est la naissance de la banlieue, avec son cortège de travailleurs, que l’on expulse du même coup hors de la ville »

La puanteur est au cœur de cette nouvelle organisation du territoire, puisque l’incommodité est justement définie par un critère olfactif. Les animaux sortent de la ville, et avec eux leurs excréments : on exige que les abattoirs soient dissociés des boucheries (jusqu’alors, tout était fait en un même lieu, afin de s’assurer de la santé du bétail avant sa mise à mort). Les cinq premiers, construits à la périphérie de Paris, seront mis en service en 1818. La province imitera ce système quelques années plus tard. Plus localement, certaines réformes d’établissements ont largement contribué à désodoriser la capitale. Dans le Quartier latin, à la suite de plaintes répétées à propos des odeurs de dissection émanant des amphithéâtres de médecine, des décrets finissent par interdire les établissements clandestins et par rendre obligatoire le lavage quotidien des tables à l’eau chlorurée, réglant ainsi la pestilence environnante. Si la gestion du déchet fécal a longtemps posé un cas de conscience - car, utilisé comme engrais, il était source de revenus pour les agriculteurs et fermiers qui en assuraient la collecte -, lorsque la population urbaine croît et avec elle la crainte de la contamination, il devient problématique et les villes ne peuvent plus en laisser la gestion aux privés. L’ordonnance du 12 décembre 1849 prescrit une désinfection au sulfate et chlorure de zinc des vidanges où les matières fécales stagnent et empestent. En 1883, Eugène Poubelle, préfet de la Seine, prend un arrêté afin d’imposer des récipients à tous les Parisiens. Le traitement des déchets, de leur récupération à leur tri, en sera grandement facilité - et l’air ambiant d’autant plus respirable. Signe d’un véritable effort du pouvoir public pour la désodorisation des villes, la loi de 1894 impose enfin le tout-à-l’égout, qu’un décret avait prescrit dès 1852. Les eaux usées rejoignent des champs d’épandage jusqu’à l’entre-deux-guerres, où il se voit remplacé par l’épuration que l’on connaît. 

Émerge peu à peu en parallèle, notamment à la suite de l’épidémie de choléra-morbus, une politique des gestes privés, dont Alain Corbin relate les premières expérimentations au sein des hôpitaux, des écoles et des prisons. Elle vise en premier lieu les classes laborieuses, et les campagnes, dont l’observateur bourgeois souhaite ainsi, symboliquement et physiquement, se détacher. Le pauvre fait, figure du « bouseux », que Paris désormais assainie souhaite purifier : « Le rapport [de la ville] avec l’espace rural s’inverse; elle devient le lieu de l’imputrescible, de l’argent et, du même coup, la campagne symbolise celui de la pauvreté et de l’excrément putride »[fn]Ibid, p.230[/fn]. L’habitat populaire est inspecté par des commissions de quartier, et est source de nouvelles lois. L'exiguïté des lieux est visée par l’ordonnance de police du 20 avril 1848, imposant un espace vital minimum par individu. La loi sur les habitations insalubres promulguée le 13 avril 1850, accordant une inspection des latrines et une possibilité de verbalisation. Ces réglementations restent peu appliquées dans les faits, mais montrent que l’attention aux odeurs et pratiques individuelles se durcit - même s’il faut attendre encore après le début du XXᵉ siècle pour qu’une hygiène régulière soit pratiquée, même au sein de la bourgeoisie. 

Les petits métiers de Paris : les chiffonniers, carte postale début XXe siècle, Selva Leemage - AFP

Le troupeau des ponts bêle ce matin

À l’inverse des odeurs fécales et humaines, les vapeurs industrielles mettront bien plus longtemps à être prises en compte : « L’optimisme dont [les Conseils de Salubrité] font preuve à l’égard des nuisances repose sur la croyance aux progrès de la chimie; il contraste avec la peur qui les hante de l’engorgement excrémentiel. [...]Ainsi s’explique la lenteur de l’élimination des odeurs industrielles qui empuantissent l’espace public ; échec qui vient contredire l’importance accordée à l’olfaction par le législateur »[fn]Ibid, p.196[/fn]. Alors que Paris s’est délesté de ses déchets, un nouvel ennemi l’importune, que nous connaissons bien : l’industrie, qui signe d’une « nouvelle sensibilité écologique », pour reprendre les mots d’Alain Corbin[fn]Ibid, p.335[/fn].
Aujourd’hui encore, notre environnement olfactif ne cesse d’évoluer sous le poids de la législation. Certains se souviendront par exemple de l’ambiance enfumée des cafés jusqu’à la loi Evin du 10 janvier 1991, relative à la lutte contre le tabagisme et l'alcoolisme. Désormais, la fumée du tabac a ses quartiers propres. Mais c’est celle des pots d’échappements, des parfumeries racoleuses et autres fumets de fast-food qui emplissent désormais les villes. Cela explique peut-être que certains pays choisissent d’en diminuer leur niveau, à l’exemple des espaces « scent-free » aux Etats-Unis, dans certains lieux publics, centres commerciaux ou hôpitaux. Autre exemple dont l’anecdote est parlante, l’interdiction du durian, fruit à l’odeur considérée comme nauséabonde, dans les transports en commun de Singapour. Appliquée par des décisions locales, elle ne repose cependant sur aucune base juridique[fn]Léo Mariani, « Une odeur d’enfer », in Techniques & Culture, 62, 2014, p. 48-67[/fn]. Mais en France, du moins dans ses campagnes où fleurit le champ du coq, le temps n’est pas encore au puritanisme olfactif. La loi visant à protéger le patrimoine sensoriel des campagnes françaises, promulgué le 29 janvier 2021, promet une longue vie aux odeurs et bruits locaux, souvent sujets à des conflits de voisinage.

No fragrance zone - Affiche canadienne.

Une nouvelle géographie de la parfumerie

Mais les politiques n’influencent pas seulement le contexte olfactif général : elles opèrent également sur l’industrie du parfum en tant que telle. Tout d’abord, sur sa localisation, entre les colonies, Grasse et la banlieue parisienne. Car le paysage des fragrances, de la production de matières premières à leur transformation, tel qu’on le connaît aujourd’hui, est largement tributaire de choix politiques passés. La colonisation est certainement l’un de ceux qui ont eu le plus d’impact sur la parfumerie, avec l’exploitation de terres produisant des plantes à parfum devenues classiques, et de ses habitants locaux employés comme main d'œuvre bon marché. Si l’industrie tend à modifier son comportement vis-à-vis de ces territoires, ils portent encore largement la trace de ces temps encore peu assumés. Autre lieu important pour le milieu, Grasse ne s’est véritablement développée comme grande productrice de matières premières que tardivement. Si elle les exploite notamment depuis le XVIIIᵉ siècle, « c’est surtout vers 1850 - 1860 que s’implantent de vastes domaines, grâce à l’irrigation du canal de la Siagne », précise Rosine Lheureux[fn]Rosine Lheureux, Une Histoire des parfumeurs, Champ Vallon, p. 37[/fn]. Sujet à de fortes oppositions, mais rendu nécessaire par le développement de la population qui souffre alors d’une pénurie en eau, le projet est finalement adopté définitivement par le décret impérial du 25 août 1866. La localisation permet également l’emploi d’une main d'œuvre peu qualifiée, et donc peu chère, qui profitera à la productivité. Inscrits depuis 2018 à la liste du patrimoine culturel immatériel de l'Humanité, les savoir-faire liés au parfum de Grasse  concernent « la culture de la plante à parfum, la connaissance des matières premières et leur transformation et l'art de composer le parfum » détaille l'Unesco[fn]Voir le site de l’Unesco.[/fn]. Ils en permettent la protection et la valorisation.

Enfin, le parfumeur a finalement dû distinguer ses lieux de production de ses lieux de vente, en les déplaçant en banlieue parisienne  : car, si la parfumerie ne fait pas partie des industries malodorantes, elle rejoint cependant le groupe des établissements dangereux visé par le décret de 1810, « parce qu’elles comprennent un stockage important d’alcool, susceptible d’explosion. Ce même alcool étant par ailleurs soumis à un droit d’octroi - une forme de taxe de douane - lorsqu’il entre dans la capitale, les fabriques de parfum se déplacent également pour des raisons financières » nous précise Eugénie Briot. En 1885, ce sont ainsi 23 usines de parfumerie ou de savonnerie que l’on retrouve entre Pantin et Neuilly[fn]Rosine Lheureux, Op. Cit., p.136[/fn]. Nous sommes encore témoins d’une telle disposition géographique.

A. Depeage, « Parfumerie Oriza », à Levallois, Le Monde illustré, 19 avril 1873, p. 256

Statut du métier et de la création olfactive

Le XVIIᵉ siècle offre au parfumeur parmi ses premières lettres de noblesse par une reconnaissance royale officielle, comme l’écrit Alice Camus : « Les gantiers-parfumeurs, les distillateurs, les apothicaires mais aussi les merciers se partageaient le marché des produits issus de la distillation et liés au domaine de la parfumerie. Au cours des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, à force de batailles juridiques, les gantiers ont fini par emporter le privilège de la fabrication des gants et des produits parfumés »[fn]Alice Camus, « Le parfumeur Martial : réalité historique du parcours d’un marchand mercier sous Louis XIV », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles, mis en ligne le 02 octobre 2020[/fn]. Le statut de « gantier-parfumeur » est officialisé en 1582, mais ses prérogatives se partagent longtemps avec celles du mercier, et feront l’objet d’une lutte de longue haleine. « En janvier 1614, les gantiers parviennent à remporter une victoire significative sur les merciers. Une lettre patente du roi Louis XIII les autorise à se parer de la qualité de parfumeurs. » poursuit l’historienne. Cette reconnaissance officielle de la corporation sera suivie de plusieurs refontes postérieures. 

Une autre étape importante pour le métier s’inscrit dans une perspective globale visant à mieux encadrer la médecine, qui reste largement partagée entre diplômés et charlatans en tous genres. La loi d’avril 1803, qui interdit la vente et la publicité pour les « remèdes secrets » - c’est-à-dire ceux dont la formule n’est pas rendue publique dans un Codex rédigé par des professionnels médicaux - pose les premiers jalons de la parfumerie telle qu’on la connaît : « Napoléon légifère afin de soumettre la revendication médicale autour d’un produit à autorisation préalable de l’Académie de Médecine. Les parfumeurs, qui ne veulent pas donner la composition de leurs créations, vont se détacher du monde médical. Mais l’effet n’est pas immédiat : les procédures d’analyse sont longues, et l’illégalité est finalement courante » explique Eugénie Briot. Preuve de ses balbutiements, le 18 août 1810, un décret impérial officialise de nouveau cette séparation de la parfumerie et de la pharmacie[fn]Annick Le Guérer, Le Parfum, des origines à nos jours, Odile Jacob, 2005[/fn] et, toujours d’actualité, « le décret du 13 juillet 1926 impose de donner la composition des produits sur l’emballage » complète-t-elle.

Mais le secret ne suffit pas à protéger les créations. Rapidement, avec les copies de l’eau de Cologne par exemple, les parfumeurs cherchent des solutions pour assurer l’originalité de leurs produits et s’en garantir le monopole : « En 1878, 1889 et 1900 se tiennent à Paris, à la faveur des expositions universelles, une série de congrès internationaux ayant entre autres pour objet la mise en place d’un système de protection commun »[fn]Rosine Lheureux, Op. Cit., p.189[/fn], écrit Rosine Lheureux. Dépôts de marques, dessins et modèles de fabrique seront au cœur des débats, et des différents décrets qui en résulteront. Les marques existent depuis le Moyen-Âge, permettant d’affirmer la qualité des produits et des savoir-faire liés à un métier. Avec la suppression des corporations en 1791 par la loi Le Chapelier, le risque de contrefaçon est largement augmenté ; mais la même année se met en place une première législation sur les brevets d’invention, et deux ans plus tard une loi visant à organiser la propriété littéraire et artistique. Cependant, elles restent dans les faits peu précises et donc peu applicables, et laissent de côté la question de la propriété industrielle[fn]Ibid, p.191[/fn]. Or celle-ci est capitale pour les parfumeurs, qui à défaut de pouvoir protéger leurs compositions, doivent garantir le droit de leurs récipients.

Aujourd’hui encore, la protection des parfums reste sujette à controverse et n’en est qu’à ses balbutiements, comme le rappelle notre article « Le parfum, un art (em)mêlé ». Si l’imitation du nom ou du flacon est condamnable, dans plusieurs affaires de plagiat, la Cour de cassation refuse de condamner la copie olfactive, qui ne serait pas suffisamment identifiable pour pouvoir faire l’objet d’un jugement. La Société Internationale des Parfumeurs Créateurs (SIPC) cherche ainsi à faire évoluer le statut du parfumeur, qui n’est pas régi par le code de la propriété intellectuelle, à l’instar des charpentiers, jardiniers, mouleurs, potiers, ou encore graphistes. « Notre objectif est de faire entrer la formulation des fragrances en 15e position de cette liste de métiers de l’article L112 du Code de la propriété intellectuelle » explique Calice Becker, qui codirige actuellement la SIPC, aux côtés de Francis Kurkdjian. « Car le parfum a toutes les caractéristiques requises pour être considéré comme une œuvre de l’esprit : il s’agit d’une création intellectuelle, originale et qui porte la signature de son concepteur». Et d’insister : « Nous ne sommes ni des artistes, ni des artisans, mais des auteurs, comme les écrivains ou les musiciens ». Pour cela, la société travaille actuellement à la rédaction d’une charte, et à faire émerger une prise de conscience des différents acteurs de l’industrie et des politiques. Une nécessité d’autant plus urgente avec le tournant actuel du métier, puisque « avec les techniques d’analyse récentes des formules, ce secret n’existe quasiment plus » et plus rien ne protège donc les formules du plagiat.

Réguler l’emploi des matières premières

Pour composer ses parfums, le parfumeur doit également être au fait des réglementations actuelles sur les matières premières, et les pourcentages qu’il peut employer dans ses formules. Dans l’Union européenne, c’est notamment le  règlement REACH, entré en application en 2007, qui fait autorité. Il impose le recensement, l’analyse et le contrôle des substances chimiques utilisées ou mises sur le marché. Mais à l’échelle mondiale, l’uniformisation est plus complexe, car tous les pays n’ont pas les mêmes exigences, alors qu’une fragrance est souvent créée, dans la mesure du possible, pour être diffusée à une échelle globale. Ainsi, alors que la demande des consommateurs en matière de véganisme va croissant, la Chine impose un test préalable sur animaux. Les marques qui vendent sur ce marché seront alors pointées du doigt par les associations de défense des animaux. 

Cependant, l’industrie ne se contente pas de se soumettre aux lois, et a toujours essayé de prévenir les interdictions en restant prudente dans ses usages. En témoigne la fondation de l’International Fragrance Association (IFRA) en 1973, un organe d’autorégulation de la parfumerie, qui vise à assurer la sécurité et l’innocuité de ses matières premières. L’évaluation scientifique des molécules est conduite par un organisme indépendant, le RIFM (Research Institute for Fragrance Material). L’association publie ainsi régulièrement des recommandations (les Standards IFRA), parfois plus strictes que celles de l’Union européenne, et qui entrent en vigueur quelques années plus tard. Certaines matières premières ont ainsi disparu de la palette du parfumeur : « Il y a des molécules, comme le Lilial ou le Karanal, que l’on perd, mais pour lesquelles on peut imaginer un remplacement. Ce qui est le plus révoltant, c’est qu’à l’heure où les consommateurs et le marketing souhaitent augmenter la part de naturel, ce dernier est le plus touché par les réglementations - en plus de son prix qui peut varier selon les aléas environnementaux » explique le parfumeur Marc-Antoine Corticchiato, également fondateur de la marque Parfum d’empire. Car ce sont notamment les allergisants, largement présents dans les naturels à la composition complexe, qui sont bien souvent visés par les restrictions, suivant un principe de précaution qui semble parfois excessif pour certains. Parmi les matières qui lui manquent le plus, le parfumeur cite « en premier lieu la mousse de chêne, mais aussi celles dont l’utilisation est drastiquement limitée, comme le foin, le liatrix, les damascones, l’isoeugénol, ou encore l’Octine carbonate de méthyle ». Et ces restrictions croissantes, avec lesquelles les créateurs doivent composer, peuvent parfois avoir tendance à faire baisser la qualité olfactive des fragrances. Reste qu'elles sont nécessaires selon d'autres, comme la SIPC : « Nous avons besoin d'un corps qui nous régule pour que l'on se sente en confiance dans la formulation. En tant que créateurs, nous devons pouvoir utiliser les ingrédients en toute quiétude », précise Calice Becker.

Ces contraintes réglementaires qui pèsent de plus en plus sur le métier, dont le caractère créatif n’est toujours pas reconnu, interrogent sur l’avenir de la parfumerie, et rendent une prise de conscience de l’industrie nécessaire. Plus encore, la variété des lois qui ont pu influencer notre quotidien olfactif ne cesse de poser la question des odeurs de demain, à l’heure où les décisions étatiques en matière environnementale pourraient tout simplement, dans un futur proche, rendre l’air irrespirable. 

Image principale : Nouvelles boîtes à ordures, dépôt des poubelles sur le trottoir dans les rues de Paris, 1912. Source gallica bnf

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Après cinq années de cauchemar, François Coty meurt en 1934 à l’âge de 60 ans. Il est important de le rappeler et d’expliquer pourquoi. En 1917, 1ère fracture avec la Russie : ses usines, tous ses stocks, un travail colossal, lui sont pris, volés.. d’où son anti-communisme exacerbé.. bonapartiste, nationaliste mais surtout germanophobe, pas xénophobe. 2ème fracture : il cesse ses financements à certains organes de presse qui ne correspondent plus à sa pensée et ses détracteurs se déchaineront sur lui. Enfin, autre drame, sa femme le quitte en 1929 en plein crash boursier et livre la moitié de la fortune de François et toute une vie de travail à un juif roumain du nom de Léon Cotnaréanu en 1930… il n’a même plus le droit d’accéder à ses bureaux… pas antisémite pour l’ensemble de la communauté puisqu’il a confié son empire à deux hommes brillants et juifs : dès 1910 à Benjamin Lévy aux Etats Unis (jusqu’au bout) et Raymond Greilsamer en Allemagne un peu plus tard. Quand le régime allemand se durcit en 1932, François Coty « rapatrie » Raymond à Paris puis à New York pour le protéger. Mr Greilsamer reviendra à Paris assister à ses funérailles en 1934 et portera le cercueil jusqu’à la mise en terre… Merci de votre attention.

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