Homme et parfum : une histoire complexe

À l’occasion de la fête des pères, nous vous offrons un texte de l’historienne Eugénie Briot, initialement publié dans Nez, la revue olfactive #03 – Le sexe des parfums puis repris dans le livre Parfums pour homme, et qui retrace la naissance et l’évolution de la parfumerie masculine.

Symbole de pureté ou de péché, le parfum est avant tout, dans l’inconscient occidental, un fétiche féminin. Si différents produits odorants ont toujours été utilisés par les deux sexes, pour des questions d’hygiène ou pour se protéger des émanations désagréables et des maladies, il faut pourtant attendre le début du XXe siècle pour que l’évolution des codes masculins et le marketing aboutissent à l’émergence d’une parfumerie de séduction destinée aux hommes.

Dans l’imaginaire de l’Occident, le parfum est si étroitement lié à la figure féminine qu’il est difficile de l’en dissocier. Aussi son usage par les hommes a-t-il longtemps fait débat, comme s’il portait de facto atteinte à leur virilité. Pour autant, l’idéal incarné par le chevalier du Moyen Âge n’est plus celui du courtisan de l’Ancien Régime ou du bourgeois du XIXe siècle ; et la notion de masculinité, subtil équilibre de puissance et de raffinement, a évolué selon les époques, entraînant des variations de la tolérance au parfumage des hommes, au gré d’une courbe qui semble suivre une pente inverse à celle du taux de testostérone requis chez eux. Balayons d’emblée un malentendu. Sous le vocable ambigu de « parfum » coexistent en réalité deux catégories de produits, aux fonctions sociales et symboliques différentes. En premier lieu, des fragrances qui apportent un supplément d’odeur à ceux qui les portent, afin de rayonner et de communiquer une certaine impression à leur entourage. Elles sont souvent destinées à séduire, tout du moins à être perçues et à plaire. Par ailleurs, on trouve des produits d’hygiène dont le rôle est d’atténuer, de masquer ou de faire disparaître les effluves corporels. Leur fugacité – ils sont odorants uniquement au moment de leur utilisation – assure une absence de trace dans la sphère sociale. Les eaux de Cologne et les eaux de lavande, omniprésentes au XIXe siècle pour embaumer et purifier l’eau de la toilette, en sont les emblèmes. L’importance de ces produits parfumés – mais rincés au cours des rituels de rasage – explique la place que ceux-ci ont acquise chez les hommes. 

Gantiers, merciers, apothicaires et barbiers 

L’histoire du métier de marchand parfumeur apporte une explication à cette ambiguïté du mot « parfum ». Sous l’Ancien Régime, les corporations réglementent l’artisanat et le commerce : celle des gantiers-parfumeurs détient le monopole de la fabrication des fragrances destinées à masquer les odeurs de bouc, de mégie et de tannage des gants ; les merciers, quant à eux, sont seulement autorisés à vendre ces créations et à enjoliver la présentation de leurs flacons. Parallèlement, apothicaires et barbiers, en composant des produits parfumés aux vertus thérapeutiques et hygiéniques, contribuent aussi à modeler l’imaginaire occidental lié à l’univers olfactif ; ils sont ainsi les dépositaires d’une parfumerie d’hygiène qui ne contrevient pas à la morale, particulièrement en Grande-Bretagne où l’anglicanisme pèse sur les usages. Se côtoient donc, dans la boutique du XIXe siècle, les eaux de senteur du gantier-parfumeur, les colifichets du mercier et les articles d’hygiène du barbier et de l’apothicaire. De cette filiation multiple découle la difficulté de penser les parfums d’un point de vue culturel, car les diverses réalités de pratiques, de contextes d’utilisation et de normes en font des produits différents, notamment lorsque se pose la question du genre. 

Essence diabolique 

La religion chrétienne légitime l’offrande de parfum à Dieu et tolère son utilisation hygiénique, mais tout autre usage demeure sacrilège, en particulier à des fins de séduction. C’est Marie-Madeleine qui, en sacrifiant ses parfums de pécheresse aux pieds du Christ, condamne durablement leur emploi profane et ancre leur légitimité dans la seule adoration du Tout-Puissant. S’il peut être le véhicule de la prière, le vecteur d’une communication « verticale » avec Dieu, le parfum est perverti lorsqu’il sert une communication « horizontale » entre les êtres humains. Esther, Judith et Salomé, figures bibliques qui lui sont étroitement associées, se révèlent d’ailleurs toutes trois fatales aux hommes qui les entourent. C’est pourquoi ces derniers lient durablement cet attribut de séduction à la femme et le nimbent de tous les soupçons. Le parfumage féminin profane est d’autant plus condamnable qu’il est perçu comme une volonté de dissimulation : il s’agit de masquer l’effluve du péché originel, celui d’Ève. L’odeur naturelle de la femme n’étant d’ailleurs rien d’autre que celle du vice, on l’a parfois appelée odor di femina en référence au Don Giovanni de Mozart (Mi pare sentir odor di femmina !) – elle exprime son essence diabolique. 

« Musc, civette et baume de Pérou » 

Avec de telles références, on pourrait penser que tout parfumage masculin est susceptible d’entacher l’aura virile. Pourtant, à certaines époques, comme sous l’Ancien Régime, afficher un parfum, même puissant, n’est pas inconcevable ni dévirilisant pour un homme. Les livres de comptes des parfumeurs du XVIIIe siècle révèlent par exemple que les poudres à perruque des aristocrates sont parfois embaumées : le marquis de Béthune se fournit en poudre « à la maréchale » (iris, fleur d’oranger, rose, coriandre, clou de girofle) ; le duc de La Trémoille, en poudre de chypre ; et le duc de Coigny, en poudre d’œillet. À cette époque, la principale raison du parfumage masculin reste toutefois liée à l’hygiène. Comme l’expose Georges Vigarello dans Le Propre et le Sale (éditions du Seuil, 1987), la toilette au xvii e et  au début du XVIIIe siècle est sèche ; hommes et femmes se frottent le corps avec des linges blancs imprégnés de senteurs. Cette pratique rattache les parfums aux produits d’hygiène, dont l’usage n’est pas condamné. C’est aussi pour se protéger du mauvais air, et donc des maladies, que les hommes emploient des fragrances, parfois puissantes. En témoigne cette « composition à porter sur soi » proposée en 1693 par Le Parfumeur français de Simon Barbe : « Broyez dans le mortier quatre grains de musc et deux grains de civette ensemble, ajoutez-y quatre gouttes de baume de Pérou, et ramassez le tout avec un peu de coton et mettez-le dans votre boîte ou gland » [bijou ciselé s’ouvrant en quartiers] .  


Entre-soi masculin 

L’idéal qui s’impose après la Révolution à l’homme occidental ne laisse en revanche qu’une faible part au parfumage. Comme le souligne Alain Corbin dans Histoire de la virilité (éditions du Seuil, 2011), le XIXe siècle transforme les vertus masculines. Le dimorphisme sexuel s’accentue par le vêtement : l’habit noir devient le costume de rigueur pour les hommes, sans véritable distinction de classe sociale, s’opposant au chatoiement d’étoffes et de couleurs de la toilette féminine. De façon plus générale, la société se raffermit autour d’une exigence de sacrifice et de savoir-mourir pour des valeurs, relativement nouvelle à l’échelle des masses populaires : le service militaire est de nouveau rendu obligatoire en 1872, les lieux de l’entre-soi masculin se multiplient (du fumoir au club en passant par le bordel), le duel d’honneur se démocratise. Les médecins du XIXe siècle, dans leurs écrits, s’attardent toujours sur les émanations du corps de la femme, mais soulignent aussi celle, naturelle et puissante, de l’homme sain : « On distinguera même par l’odeur un homme vigoureux d’un homme délicat et efféminé ; car la résorption de la semence communique à la transpiration, à la sueur et à toutes les parties du corps, une odeur forte, ammoniacale et même un peu vireuse ; tandis que les personnes faibles répandent une vapeur acide ou fade comme les enfants ou les femmelettes », signale Julien-Joseph Virey dans son Histoire naturelle du genre humain (1800-1801). Les manuels de savoir-vivre ne livrent que peu de renseignements sur les normes olfactives propres aux hommes du XIXe siècle ; tout au plus dispensent-ils quelques recommandations allant dans le sens d’une stricte réserve, notamment en ce qui concerne la consommation de tabac, susceptible d’indisposer les dames. Les catalogues de parfumerie ne comportent pas de catégories « homme » ou « femme » : eaux de toilette, extraits d’odeurs, savonnettes, huiles et pommades capillaires, vinaigres de toilette… semblent être utilisés sans distinction de genre. Le seul cosmétique exclusivement masculin, la cire à moustaches, n’est généralement pas parfumé (sauf, parfois, à la violette). 

Toilette de gentleman 

En 1906, pourtant, un prospectus de Colgate & Co. destiné au marché français, intitulé « Ce que la parfumerie Colgate recommande comme article de toilette à un gentleman », lève le doute. Aux États-Unis, le marketing est en train de naître, un discours adapté à chaque cible se précise, et il devient possible d’identifier des attentes et des pratiques pour chacun des deux genres. La brochure vante le savon pour la barbe Colgate, la poudre dentifrice Colgate, mais également l’eau de toilette à la violette Colgate, « délicieusement rafraîchissante », « sans égale pour enlever le feu du rasoir » et qui donne au bain « un parfum agréable ». Ainsi que « des eaux de toilette dans une variété de parfums, tels que Caprice, Vioris, Héliotrope, Cashmere Bouquet, Muguet, etc. », dont l’usage est recommandé aux hommes. Cependant, ces articles relèvent encore uniquement d’une finalité hygiénique : l’eau de toilette n’est destinée qu’à purifier et aromatiser légèrement l’eau pour l’ablution. De manière significative, aucun « extrait pour le mouchoir » (l’équivalent de nos actuelles « eaux de toilette » ou « eaux de parfum »), qui imprègne le mouchoir et donc l’homme, n’est mentionné ici. 

Jeu sur le genre 

Ces pratiques masculines s’inscrivent ainsi dans un contexte général d’hygiène et d’indistinction des senteurs selon le sexe. Eau de Cologne, pommade… il n’est pas question pour l’homme du XIXe siècle d’afficher une identité olfactive au-delà d’une certaine intimité. Hors de cette retenue, sa virilité est mise en doute. C’est pourquoi le sillage odorant devient, dans les romans de l’époque, l’instrument du jeu sur le genre et notamment l’attribut de l’homosexualité masculine. Dans L’Homme-Sirène de Luis d’Herdy (1899), le parfum d’héliotrope que porte Édouard d’Ore au confessionnal est à l’origine d’une troublante mais amusante méprise : « Et, pendant qu’il se meurtrissait consciencieusement les genoux sur le dur petit banc en attendant son tour, l’héliotrope, dont il était porteur, eut vite saturé l’espace clos d’une épaisse draperie. […] Quand il eut longuement exposé ses fautes et répondu franchement aux délicates questions de son confesseur, celui-ci lui adressa un petit discours bien senti et lui donna l’absolution. “Allez en paix, ma fille, murmura alors le brave homme, qui, à l’odeur subtile chatouillant agréablement ses narines, avait deviné une pénitente, et gardez-vous, à l’avenir, de ces vilains péchés de chair qui contristent Notre Seigneur.” » Cette confusion révèle à quel point le parfum représente pour l’époque la marque de la féminité. On l’a vu, l’héliotrope est pourtant, au même moment, recommandé par Colgate pour la toilette masculine. Plutôt que la note, c’est donc le volume olfactif qui est ici en cause et qui signe, au nez du prêtre, le genre de son pénitent. Dans la littérature de la fin du XIXe siècle, les exemples abondent d’hommes homosexuels lourdement parfumés. L’ostentation olfactive revient alors à affirmer une ambiguïté de genre.
En 1850, quand la maison Tamisier publie, dans Le Bon Ton, une annonce pour son Eau Napoléon, elle explique que celle-ci a été « composée en 1810 pour l’Empereur, qui s’en servait surtout pour ses bains », mais précise aussi qu’elle « répond à tous les besoins de la toilette et laisse après elle plutôt un sentiment qu’une odeur ». Une eau parfumée qui ne parfume pas : voilà l’idéal de la fragrance masculine jusqu’à une période récente. L’hygiène est valorisée, la séduction est dévirilisante. 

Force, nature, austérité  

Reste la célèbre Fougère royale d’Houbigant. Cet accord lavande- géranium-coumarine, créé en 1882, a ouvert la voie à une famille  olfactive presque exclusivement masculine. S’il peut se moduler, dans les limites de ce qui demeure socialement acceptable, la note elle-même est affirmée. Comme tous les produits de parfumerie du XIXe siècle, cette fougère a d’abord été mixte. Mais, dès l’orée du XXe siècle et surtout après la Seconde Guerre mondiale, avec la naissance du marketing et l’influence des marques américaines, on assiste à l’essor du genre en parfumerie et les catalogues commencent à distinguer des univers olfactifs spécifiquement masculins, dont les fougères. À mesure que l’offre s’étend, elle s’adresse différemment aux hommes et aux femmes. Or le parfum est un produit que l’on ne peut pleinement appréhender à distance, à partir d’un catalogue. Le flacon, l’emballage et les messages qui l’entourent sont donc chargés de le faire connaître et apprécier des consommateurs bien avant leur éventuelle entrée dans une boutique. Et, parmi tous les mots qui peuvent le décrire, « fougère » présente un avantage : a priori, cette plante ne sent rien, mais elle évoque des valeurs viriles positives – la force, la nature, une austérité de bon aloi –, ce qui garantit son acceptation par une clientèle craignant l’outrance. Préciser qu’un parfum est une fougère, c’est en dire doctement quelque chose, pour nourrir le discours et valoriser le produit, mais aussi ne rien en dire du tout. Hormis les spécialistes, rares sont les personnes qui savent à quoi renvoie cet accord.
En parfumerie féminine, le succès de la violette durant plus d’un siècle s’explique sans doute parce que celle-ci répondait symboliquement à ce qu’on attendait de la femme du XIXe : réserve, modestie – être une petite fleur ravissante, mais qui reste à sa place, cachée sous un feuillage, et ne révèle sa beauté qu’à celui qui veut bien la voir. La fougère constitue son pendant masculin. Le mot rassure et agit comme un rempart contre la faute de goût. 

Le XXe siècle va faire éclater les codes de la virilité et octroyer davantage de souplesse aux hommes pour se parfumer. Le choc de la Première Guerre mondiale déconstruit l’idéal martial hérité du siècle précédent. D’autres modèles masculins émergent, multiples, plus ouverts. Et l’homme est appelé à de nouvelles consommations, jusqu’alors réservées à la gent féminine. À partir des années 1960, l’accord fougère joue un rôle de premier plan dans l’essor du marché : il domine les produits d’hygiène masculine et investit la parfumerie de séduction. Sur cette base, d’autres notes pourront éclore, agrémentant de couleurs inédites les traditionnelles odeurs du mâle. 

Cet article est initialement paru dans  Nez, la revue olfactive #03 – Le sexe des parfums. Retrouvez-le également aux côtés de notre sélection idéale dans le livre Parfums pour homme publié par Nez.

Visuel principal : Un coin de table, d’Henri Fantin-Latour, 1872, Musée d’Orsay. Source : commons.wikimedia.org

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