Confiseries et parfums, des affinités historiques

Les liens qu’entretiennent nos fragrances avec les gourmandises alimentaires semblent dater de la fin du XXe siècle… Mais dès les débuts de la parfumerie moderne et des premiers composés de synthèse, ces deux univers partageaient en réalité déjà bien des recettes en commun.

Depuis la création d’Angel par Olivier Cresp en 1992, les parfums gourmands se sont largement imposés sur le marché. Insufflant dans les parfumeries des senteurs de confiseries, ces notes, que Dominique Ropion qualifie de « régressives » dans ses Aphorismes d’un parfumeur (Nez éditions, 2018), susciteraient d’emblée l’approbation du public. Mais si les senteurs de barbe à papa et de colle Cléopâtre ont le pouvoir de raviver nos souvenirs d’enfance, elles évoquent aussi la mémoire des débuts de la parfumerie moderne. Loin d’être une innovation du XXe siècle, la circulation de senteurs entre la parfumerie et la confiserie a toujours été monnaie courante. C’est ce que confirme la lecture du Confiseur moderne de Machet, qui a fait l’objet de plusieurs rééditions entre 1803 et 1852. Dans ce traité professionnel, on apprend tout d’abord que le métier de confiseur comporte beaucoup d’analogies avec celui du parfumeur, les deux métiers ayant vocation non seulement d’extraire les odeurs, mais aussi de les transposer et de les fixer sur différents supports. À une époque où la parfumerie multipliait les modes de diffusion (pommades, sachets, savons, etc.) et variait les taux de concentration, l’analogie avec la production des confiseurs qui diversifiaient les formats et les textures (pastilles, plaquettes, boules de gomme, etc.) est frappante. Mais ce sont les recettes qui révèlent les affinités les plus nettes entre ces deux univers, les bonbons étant souvent aromatisés avec des senteurs évoquant moins des aliments que des produits de toilette.

J. Minot (éditeur), Chocolat Guérin Boutron Quel doux parfum, chromo publicitaire, 10 x 6 cm, vers 1890, Musée des arts décoratifs, Paris.

Ainsi en est-il des pastilles au musc qui ont donné leur nom aux muscadins, figures contre-révolutionnaires du XVIIIe siècle, pastilles dont Machet nous apprend qu’elles ne correspondent plus aux goûts de ses contemporains. On trouve également dans son ouvrage, ainsi que dans des livres semblables comme Le Confiseur impérial (1811) ou Le Nouveau Confiseur français (1827), des recettes de pastilles au jasmin, à la rose, à la violette (pour la fabrication desquelles on utilisait alors des infusions de fleurs ou de la racine d’iris de Florence), mais aussi au réséda, à la tubéreuse, à la jonquille… Les dragées sont également déclinées en diverses senteurs florales : fleur d’oranger, jasmin ou encore pot-pourri. Quant aux fleurs artificielles en sucre, elles empruntent non seulement les couleurs, mais également les senteurs des fleurs naturelles dont elles imitent l’aspect et les qualités. L’aromatisation des confiseries partage de nombreuses essences avec la parfumerie, mais elles ont aussi en commun l’érotisation du parfum, fréquente au XIXe siècle : Machet donne ainsi la recette de « pastilles érotiques » contenant du musc et des épices. On retrouvera encore de telles sucreries dans le célèbre roman de Huysmans, À Rebours (1884) : « Ces bonbons inventés par Siraudin et désignés sous la ridicule appellation de “Perles des Pyrénées” étaient une goutte de parfum de sarcanthus, une goutte d’essence féminine, cristallisée dans un morceau de sucre ; ils pénétraient les papilles de la bouche, évoquaient des souvenances d’eau opalisée par des vinaigres rares, de baisers très profonds, tout imbibés d’odeurs. » Réputés « hygiéniques », car composés de plantes et d’eau minérale, les bonbons de Siraudin, ancien vaudevilliste reconverti, semblent avoir connu un franc succès. Selon le Figaro du 13 décembre 1876 : « Toutes les bonbonnières en sont pleines ».

Jules Chéret (affichiste), Pastilles Géraudel, lithographie couleur, 100 x 75 cm, 1893, BnF Gallica.

Bien sûr les confiseurs du XIXe siècle utilisent aussi des arômes de fruits, et partagent également avec les parfumeurs l’usage copieux des senteurs rafraîchissantes d’agrumes et de menthe. Or, c’est justement aux sucreries qu’ont été destinées les premières essences artificielles qui apparaissent dès l’Exposition universelle de 1855. Dans son Livre des parfums (1870), Eugène Rimmel identifie précisément ces composés chimiques : « Les essences artificielles de fruits, qui servent plus à la confiserie qu’à la parfumerie, sont toutes des éthers ; l’essence de poires est un éther amylique, l’essence de pommes un éther valérianique, et l’essence d’ananas un éther butyrique. » Comme l’a notamment étudié l’historienne du parfum Eugénie Briot1membre du collectif Nez et auteure de La Fabrique des parfums. Naissance d’une industrie de luxe, 2015, éditions Vendémiaire., cette industrie a grandement bénéficié des progrès de la chimie organique, qui lui a offert non seulement de nouvelles fragrances, parfois sans référent dans la nature, mais aussi des matériaux à moindre coût. Cela a permis la démocratisation de l’usage des produits de parfumerie à laquelle on assiste au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. L’apparition sur le marché de l’ionone permet ainsi de donner le parfum de la violette à toutes sortes d’eaux de toilette, de savons, de pastilles et de bonbons. Parmi ces composés synthétiques, plusieurs s’inscrivent dans la catégorie des notes dites « gourmandes ». Il s’agit tout d’abord de la vanilline, naturellement présente dans la vanille et dont la synthèse a été présentée à l’académie des sciences en 1874, mais aussi de l’héliotropine (1869) à l’odeur d’amande amère et de vanille ou encore de la coumarine (1868) tirée de  la fève Tonka et généralement associée au caramel et à la noisette.

Fabrique Eugène Wolff, 10 x 15 cm, 1887, BnF Gallica.

Chacune de ces matières synthétiques a été employée à la fois par les confiseurs et par les parfumeurs. Ainsi, l« héliotrope blanc », qui occupe une place de choix au catalogue de presque tous les parfumeurs de l’époque dont Delettrez (1883) ou Oriza L. Legrand (1886) serait une composition gourmande mêlant héliotropine et vanilline, selon une version posthume du livre de Septimus Piesse, La Chimie des parfums (1897). Ce type de fragrance, s’inscrivant dans notre définition contemporaine de la catégorie des gourmands, a connu un succès notoire auprès des jeunes filles d’alors. Il est porté par plusieurs jeunes héroïnes de roman, dont les plus célèbres sont Louise dans La Joie de vivre de Zola (1884) et Chérie, personnage d’Edmond de Goncourt (1884) qui prend un grand plaisir à « insuffler à l’intérieur de son lit la senteur de l’héliotrope blanc ». Cette fragrance est également au cœur du récit de la passion amoureuse qui unit deux hommes dans Teleny d’Oscar Wilde (1893). 

Ainsi, les traités pratiques destinés aux confiseurs et aux parfumeurs, les publicités diffusées dans la presse ainsi que la littérature du XIXe siècle révèlent combien les affinités entre parfums et sucreries sont enracinées dans une histoire dont nos innovations actuelles ne constituent que de nouveaux chapitres.

Leonetto Cappiello (affichiste), La folie des bonbons Jacquin, lithographie couleur, 160 x 120 cm, 1926, BnF Gallica.

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Quelles sont les senteurs clés et les pratiques olfactives qui ont façonné nos cultures européennes ? Comment peut-on préserver cet héritage olfactif et quel est l'intérêt d'une telle entreprise de conservation ? Ces questions sont au cœur d’Odeuropa, un projet pluridisciplinaire et transnational développé par une équipe d'historiens, de linguistes, d'historiens de l'art, de parfumeurs, de chimistes et de spécialistes en intelligence artificielle. Originaires des Pays-Bas, d'Allemagne, d'Italie, de France, de Slovénie et du Royaume-Uni, ces chercheurs travaillent ensemble à l'élaboration d'une base de données répertoriant les odeurs et parfums que l'on aurait pu sentir en Europe entre le XVIe et le début du XXe siècle. Seront précisées leurs sources ou lieux d'occurrences, leurs propriétés ainsi que les significations que ces senteurs ont charriées à travers les âges. Car, de même que les odeurs ont une certaine valeur dans notre histoire personnelle – Proust, es-tu là ? –, elles ont une importance dans notre histoire collective et notre identité culturelle. Elles constituent, selon les chercheurs d'Odeuropa, un véritable patrimoine olfactif digne d'être préservé et valorisé.S'il existe depuis 2003 une catégorie « patrimoine culturel immatériel » à l'Unesco –  au sein de laquelle ont d'ailleurs été inscrite en 2018 les savoir-faire liés au parfum en Pays de Grasse –, le patrimoine olfactif ne peut en relever, ne serait-ce que parce que, malgré son invisibilité, une odeur est bel et bien matérielle.

Alors que l'épidémie de Covid-19 a causé une vague sans précédent d'anosmie provoquant une prise de conscience de l'importance de ce sens négligé qu'est l'odorat dans l'être-au-monde, le projet Odeuropa, qui aurait certainement paru farfelu il y a une vingtaine d'années, s'inscrit au sein d'un mouvement croissant de revalorisation de ce sens et de mise en avant de ce qu'on peut appeler la culture olfactive. Pour Marieke van Erp, experte en technologie linguistique et sémantique, et manager du projet, il s'agit de révéler la possibilité d'un usage critique de ce sens longtemps dénigré. Preuve de l'intérêt grandissant pour tout ce qui retourne de l'olfaction, le consortium a d'ores et déjà reçu une bourse de 2,8 millions d'euros de la part de l'Union Européenne, pour trois ans de recherche. 

L'intelligence artificielle au travail 

La première étape du projet consistera à programmer une intelligence artificielle capable d'identifier toute mention d'odeurs au sein de centaines de milliers de textes et d'images numérisées. Ainsi, il sera possible de traiter rapidement un très grand volume de données et de répertorier les senteurs et expériences olfactives en tous genres mentionnées au sein d'ouvrages et documents historiques, scientifiques ou littéraires – traités d'urbanisme, de botanique, de pharmacie ou de médecine, articles de presse, compte-rendus historiques, registres de commerce, textes religieux, recettes et formules, autobiographies, romans et poésies, etc –, et ce, dans sept langues (latin, anglais, italien, allemand, français, néerlandais et slovène). Des outils d’intelligence artificielle devraient également être capable d'identifier les éléments potentiellement aromatiques représentés dans les œuvres visuelles.

Pour former l'intelligence artificielle (IA) les chercheurs procéderont à des « marquages types » dans les textes afin de nourrir l'algorithme d'apprentissage automatique. Ainsi, il apprendra par exemple qu'en français une odeur, selon qu'elle est considérée comme bonne ou mauvaise, peut aussi être désignée par les termes « parfum », « senteur », « fragrance », « arôme », « effluve », « bouffée », « fumet », « émanation », « exhalaison », « puanteur », « relent », « remugle », etc. Il apprendra de même les adjectifs qualifiant un parfum ou une chose odorante, les verbes indiquant la diffusion d'une odeur, ceux liés à l'acte de sentir. Mais l'algorithme fonctionnera aussi à partir d'expressions types telles que « cela sentait X », « un parfum de Y», « une bouffée de Z », «  renifler un relent », « fleurer bon », etc.  D'après les premiers essais, c'est d'ailleurs cette technique d'apprentissage qui donne les meilleurs résultats. L'intelligence artificielle sera ainsi en mesure de rechercher des passages pouvant faire référence à une odeur, quel qu'en soit le contexte ou la formulation spécifique. 

Pour reconnaître les éléments odoriférants au sein de représentations visuelles, le processus sera en partie similaire. L'algorithme recevra un ensemble d'images dans lesquelles auront été indiqués les objets odorants – une fleur, un fruit, un animal, une fumée – et précisé le type d'objet dont il s'agit – un lys ou une rose, une poire ou un ananas, un cheval ou un chat, un incendie ou un encensoir, etc. En outre, l'intelligence artificielle devra aussi être capable d'identifier les nez « en action », c’est-à-dire ceux visiblement en train de humer ou renifler quelque chose. Une subtile nuance qui pourrait révéler beaucoup quant aux intérêts, goûts et dégoûts olfactifs de chaque époque.

Les cinq sens, de Louis-Léopold Boilly @Wellcom Collection

Redécouvrir l'histoire par le nez 

Une fois cette phase d'identification terminée, les odeurs seront classées et débuteront les recherches concernant le contexte, c'est-à-dire les spécificités temporelles, géographiques et culturelles de ces odeurs. Bien sûr, toutes les odeurs n'intéressent pas les chercheurs. Celles qui entreront dans la base de données Odeuropa seront celles qui s'avèrent avoir une signification culturelle ou historique majeure. 

Il pourra s'agir, par exemple, du parfum du mélange aromatique utilisé par les médecins de la peste pour se protéger de la maladie, ou bien des effluves charbonneux qui envahirent l'Europe au moment de la révolution industrielle, ou encore de l'arôme de mets prisés à différentes époques. Peut-être découvrira-t-on ce que sentaient les sels que l'on voit brandir dans les films pour revigorer une dame évanouie, ou peut-être saurons-nous bientôt ce que sentaient les différents types de tabac qui furent consommés partout en Europe. Pour William Tullett, historien anglais membre du consortium, le tabac est en effet une odeur particulièrement significative au sein de l'histoire européenne car elle est intrinsèquement liée à l'histoire du commerce, de la colonisation, mais aussi de la santé et de la sociabilité. 

Le projet pourrait également révéler des odeurs plus ponctuelles, liées notamment à des événements historiques majeurs. Les guerres, notamment, entraînent une forme de « surcharge sensorielle », comme l'écrivait en 2014 l'historien Mark M. Smith dans son ouvrage au sujet des odeurs de la guerre civile américaine, The Smell of Battle, the Taste of Siege : A Sensory History of the Civil War. Dans le cadre d'Odeuropa, la possibilité de recréer les effluves de la bataille de Waterloo ainsi été mentionnée. Le parfum des chevaux, de la poudre à canon, de la terre mouillée, de la sueur et du sang, mais aussi, pourquoi pas, de l'eau de Cologne si prisée de Napoléon Ier. Quelques parfumeurs – notamment au sein de l'Osmothèque de Versailles – ont déjà cherché à recréer le parfum de personnages historiques tels que Cléopâtre, Marie-Antoinette ou Napoléon. Une première reconstitution, à l'initiative de l'historienne de l'art néerlandaise Caro Verbeek, est déjà présentée au Rijksmuseum d'Amsterdam en écho à la représentation de la bataille par le peintre Jan Willem Pieneman.

Outre la création de la base de données numériques, il est d'ailleurs prévu, à terme, qu'une douzaine des odeurs identifiées et classées par les chercheurs d'Odeuropa soient reconstituées grâce au travail de chimistes et de parfumeurs. Ces reconstitutions - réalisées grâce à d'anciennes formules, par exemple, ou bien grâce à la technique du headspace qui permet d'identifier les molécules odorantes s'échappant d'un échantillon - seront ensuite présentées au sein de plusieurs musées et sites historiques européens. Elles constitueront des voies d'entrée sensorielles dans l'histoire, permettant au public de se reconnecter physiquement au passé et d'en faire, littéralement, l'expérience. 

Certains musées historiques ont d'ailleurs déjà compris le potentiel des odeurs dans l'engagement des visiteurs. Le premier à s'être appuyé sur l'odorat pour créer un effet de réel est le Jorvik Viking-Centre à York en Angleterre, suivi du Lofotr Vikingmuseum en Norvège, qui ont depuis bien longtemps intégré des odeurs typiques à leurs reconstitutions des lieux de vie vikings. Plusieurs expositions françaises ces dernières années ont également cherché à raviver des odeurs disparues, comme « Osiris, mystère engloutis d'Egypte » à l'Institut du Monde Arabe en 2016 dans laquelle on pouvait humer l'agapanthe, le roseau doux et l'encens, ou encore l'exposition « Parfums de Chine, la culture de l'encens au temps des empereurs » au musée Cernushi en 2018 pour laquelle avaient été reproduites plusieurs recettes traditionnelles d'encens chinois. Le projet Odeuropa encouragera le développement de ces pratiques muséales sensorielles dans lesquelles les odeurs ne sont pas de simples accessoires mais de véritables machines à remonter le temps, des portes d'entrée vers le passé de nos cultures européennes. En effet,  l'important n'est pas seulement de faire l'expérience des odeurs du passé, mais de comprendre la manière dont celles-ci étaient perçues et interprétées – voire l'usage qui en était fait lorsqu'il s'agit de compositions parfumées. Car, comme le révélait l'historien du sensible Alain Corbin en 1982 dans son ouvrage pionnier Le Miasme et la Jonquille, les paysages olfactifs ont changé au cours de l'histoire en même temps qu'évoluaient les sensibilités – les manières de sentir.

Entre l'art et la science 

Si l'ampleur du projet porté par Odeuropa est inédite, celui-ci n'est néanmoins pas sans précédents, et la notion de patrimoine olfactif tend à être embrassée de diverses manières depuis quelques années. En 2001 au Japon, le ministère de l'environnement avait par exemple classé 100 paysages olfactifs, c'est-à-dire des sites naturels, historiques ou culturels dont l'odeur, caractéristique, est digne d'être non seulement appréciée mais aussi préservée. En 2016, l'exposition « Scent and the City » à Istanbul, organisée par le Koç University's Research Center for Anatolian Civilization, s'étaient également penchée sur les odeurs ayant eu une importance particulière en Anatolie depuis l'époque des Hittites.Par ailleurs, plusieurs archéologues se sont déjà penchés sur la reconstitution de parfums antiques. On songe également à quelques projets de recherche comme Smell of Heritage de l'espagnole Cecilia Bembibre qui, pour sa thèse, s'est intéressée à la préservation de l'odeur des livres anciens, ainsi qu'à celui de Caro Verbeek, In Search of Scents Lost, qui propose de redécouvrir les odeurs présentes dans l'art des avant-gardes européennes entre 1913 et 1959.Les deux chercheuses, toutes deux spécialisées dans la redécouverte et la préservation des odeurs de l'art et des cultures du passé, sont désormais membres du projet Odeuropa.

Caro Verbeek (Source : odeuropa.eu)

Quelques artistes s'étaient également déjà attelés à la tâche de préserver ou de faire revivre des effluves du passé, comme autant de fantômes d'êtres (Jana Sterbak, Transpiration : Portrait olfactif, 1995), de plantes (Sissel Tolaas, Resurrecting the Sublime, 2018) ou de lieux (Carlos Ramirez-Pantanella, Madrid MDCXXXV, 2016). L'artiste et architecte espagnol Jorge Otero-Pailos, enseigne par ailleurs depuis plusieurs années à l'université de Columbia un cours de conservation expérimentale dont l'objectif est la préservation des parfums qui signent l'identité de certains lieux patrimoniaux. 

Pour entretenir un lien avec certaines de ces pratiques artistiques qui mettent l'odorat à l'honneur, le logo d'Odeuropa – un « O » et un « e » l'un dans l'autre comme deux ronds de fumée – a d'ailleurs été créé par l'artiste Kate McLean, connue pour son travail de cartographie olfactive, tandis qu'un logo olfactif a été conçu par l'artiste Frank Bloem. Pour créer cette signature odorante, ce dernier a repris chaque lettre du nom Odeuropa et l'a couplée avec une senteur ayant une importance particulière dans l'histoire européenne : Ozone, Davana, Eugénol, Undecavertol, Romarin, Oliban, Paracrésol et Ambrocenide. Des noms qui ne disent peut-être pas grand chose aux néophytes et qu'il faudra découvrir, comme les odeurs débusquées par les chercheurs d'Odeuropa, lorsque les musées auront rouvert leurs portes aux nez curieux.

Logo olfactif d'Odeuropa

Image principale : Nature morte au fromage, de Floris Claesz. van Dijck, vers 1615. @Rijksmuseum - Source : odeuropa.eu

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Contrairement aux idées reçues, l’hygiène n’est pas absente de la société de l’Ancien Régime. Au XVIIe siècle, si la toilette sèche a les faveurs des contemporains y compris du monde médical, l’eau n’en est pourtant pas totalement exclueGeorges Vigarello, Le propre et le sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen Age, Éditions du Seuil, 1985.. Elle est réservée à des actes bien particuliers, pour se laver les mains et le visage. Pour cela, on utilise les savonnettes.

Cette « petite boule de savon préparé pour faire la barbe, & laver le visage & les mains »Antoine Furetière, Dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots françois tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts, A. et R. Leers, 1690. est alors très prisée, notamment pour le rasage qui représente l’usage principal de cet accessoire de toilette. Déjà utilisé sous l'Antiquité pour le rasage, le savon était réservé jusqu'alors à une riche clientèle. A partir du XVIe siècle, son prix le rend accessible à un plus grand nombre. L’estampe ci-dessous illustre un gentilhomme du temps de Louis XIII qui se fait tailler la moustache par son barbier. Sur la droite de l’image, à côté de l’assistant, une petite table permet de disposer les ustensiles nécessaires. On distingue au premier plan une savonnette qui repose à côté de sa boîte. Les barbiers en utilisent mais n’ont pas l’autorisation légale d’en vendre, le commerce de ces produits étant réservé aux parfumeurs qui se sont battus juridiquement pour en obtenir le monopoleRecueil des édits, déclarations, sentences et arrests concernant & en faveur de la communauté des maîtres & marchands gantiers-poudriers-parfumeurs de la ville, fauxbourgs & banlieue de Paris, veuve Grou, 1748..

Abraham Bosse, Le Barbier (détail), 1635, estampe, bibliothèque municipale de Lyon, n°F17BOS004379.

Des manuels à l’usage des barbiers indiquent les gestes à suivre pour utiliser ces produits qui font office de mousse à raser. Le professionnel humecte la barbe de son client et frotte avec quelques coups de savonnette trempée dans de l’eau tiède pour faire apparaître de la mousse qui facilite le rasageJean-Jacques Perret, L’art du barbier, et la manière de se raser soi-même, et de connoitre les instruments, chez la Nouvelle société typographique, 1791.. Les savonnettes sont aussi destinées au confort des mains, pour leur apporter propreté et douceur de la peau.

Le goût pour les parfums se retrouve dans la multiplicité des produits proposés à la clientèle par les parfumeurs. Les savonnettes n’échappent pas à cette mode et sont parfumées à l’aide de diverses matières odorantes. Dans son traité publié en 1693Simon Barbe, Le parfumeur françois qui enseigne toutes les manières de tirer les odeurs des fleurs et à faire toutes sortes de compositions de parfums, 1693., le parfumeur Simon Barbe présente deux recettes principales pour des savonnettes au citron et à l’orange.

Luis Eugenio Mélendez, Nature morte aux oranges, vers 1760-1765, huile sur toile, Kimbell Museum.
© Kimbell Museum, Fort Worth, Texas, Dist. RMN-Grand Palais / image Kimbell Museum

Des variantes sont ajoutées avec le recours au néroli, à l’eau de rose et à l’eau d’angeL’eau d’ange se compose de nombreuses matières premières dont les principales sont le benjoin, l’iris, la rose, le storax et l’ambre gris.. D’autres recettes mêlent tout à la fois de la civette, du baume du Pérou, de la teinture d'ambre gris et des essences de cannelle et de girofle. Un siècle plus tard en 1801, le parfumeur Jean-Louis Fargeon présente aussi dans son traité plusieurs recettes de savonnettesJean-Louis Fargeon, L’art du parfumeur ou traité complet de la préparation des parfums…, Delalain fils, 1801.. On retrouve les modèles parfumés à l’orange ou au citron ainsi que des variantes similaires. La comparaison des recettes montre que Fargeon s’est très largement inspiré des compositions de Barbe et les a même recopiées en grande partie, ce qui suppose que l’offre de produits a peu évolué, les odeurs hespéridées étant les plus courantes. Le duc de Penthièvre, un des hommes les plus riches du royaume de France au XVIIIe siècle, raffole des savonnettes à la bergamoteJournal des dépenses de la garde-robe du duc de Penthièvre, 1738-1745 et 1755-1768, conservé aux Archives nationales de Paris.. Les parfumeurs fabriquent aussi des savonnettes marbrées, à partir de différents savons colorés et parfumés.

Le succès des savonnettes parfumées suscite de nombreuses contrefaçons. Certains artisans mal intentionnés parfument en surface la savonnette après sa mise en forme. Dès la première utilisation, le parfum disparaît alors, révélant la supercherieJacques Lacombe, « Art du parfumeur », dans Encyclopédie méthodique, Arts et métiers mécaniques, Panckoucke, 1789..

Ce sont les savonnettes dites de Bologne qui sont alors les plus réputées en raison de la qualité de leurs parfums. Au XVIIe siècle, elles proviennent effectivement de cette ville italienne et sont importées en France pour répondre à la demande de la clientèle. Mais au cours du règne de Louis XIV, les parfumeurs français innovent en développant leur propre savoir-faire.

Cette évolution est plus particulièrement due à un artisan parisien, le marchand Bailly, qui propose à Paris, dans la rue du Petit lion - aujourd'hui rue Tiquetonne - des savonnettes qui connaissent un grand succès, et sont copiées par les parfumeurs de la capitale. Selon lui, la supériorité de ses produits viendrait du fait qu’il n’utilise pas du savon blanc de Marseille ou de Toulon, comme ce qui se pratiquait habituellement, mais une crème de savon de sa propre invention. Cette technique apporte à la savonnette davantage de douceur et de légèretéJacques Savary des Bruslons, Dictionnaire universel de commerce, chez les Jansons, 1726-1732.. Ces nouvelles savonnettes sont si appréciées qu’elles sont envoyées dans toute la France, à Bordeaux, Lyon et Montpellier, ainsi qu’à l’étranger, en Italie, Portugal, Espagne, Angleterre, Allemagne et jusqu’aux Indes orientales. Grâce à Bailly, qui a transmis sa technique à son fils, les savonnettes françaises supplantent les savonnettes italiennes. Bailly « possède seul le secret de faire des savonnettes légères de pure crème de savon, qui durent plus que les lourdes, & ne se mettent point en poussière ou en bouillie dans le bassin »Mercure de France, numéro de janvier 1762..

Ainsi, dès la fin du règne de Louis XIV, les savonnettes de fabrication française dépassent en qualité celles de Bologne, si bien que les importations de ces dernières diminuentSimon Barbe, Le parfumeur françois qui enseigne toutes les manières de tirer les odeurs des fleurs et à faire toutes sortes de compositions de parfums, 1693.. Mais l’appellation « savonnette de Bologne » est toutefois conservée, puisqu’elle reste un argument marketing.

Ces savonnettes sont des produits qui coûtent cher. Une savonnette se vend en moyenne 30 sols au XVIIIe siècleA titre d’exemple, voir le Journal des dépenses de la garde-robe du duc de Penthièvre, 1738-1745 et 1755-1768, conservé aux Archives nationales de Paris., soit l’équivalent du salaire quotidien d’un journalierMarie-Agnès Dequidt, Horlogers des Lumières : temps et société à Paris au XVIIIe siècle, CTHS, 2014..

Manufacture de Sèvres, Boîte à savonnette de forme sphérique, 1770. © RMN-Grand Palais (Sèvres - Manufacture et musée nationaux) / Jean-Gilles Berizzi.

Pour apporter à ce produit un caractère davantage luxueux, les artisans créent des boîtes spécifiques. Elles sont fabriquées à partir de matériaux précieux tels que la porcelaine ou l’argent et vendues par les orfèvres et les merciers à une clientèle fortunée.

François Joubert, Boule à savon, 1765-1766. © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi.

Cette évolution est à l’image du développement de la parfumerie française qui surpasse celle de l’Italie à cette même époque. Auparavant, les produits italiens faisaient référence et étaient exportés à l’étranger. Progressivement, la production française dépasse sa concurrente en qualité et en renommée, ce changement étant fondé sur plusieurs facteurs socio-culturels. La culture italienne a été apportée par Catherine de Médicis, dans la seconde moitié du XVIe siècle, puis par Marie de Médicis, au début du XVIIe siècle, et, plus largement, par nombre d’Italiens qui ont émigré dans leur sillage et qui œuvraient dans les domaines de l’artisanat de luxe et de l’art. Cette culture a été en partie assimilée par la France, pour être dépassée et détrônée. Au XVIIIe siècle, la parfumerie française s’impose sur la scène européenne. Les savonnettes de Bologne n’ont plus rien d’Italien en dehors de leur appellation. Si celle-ci demeure, elle ne renvoie plus à une réalité géographique mais davantage à une origine historique. Le rappel de la culture italienne fait écho à un imaginaire qui attire le consommateur, mais celui-ci se tourne désormais vers des produits de qualité française. Le « made in France » devient synonyme d'excellence et s'exporte à l'étranger pour répondre à la demande de la clientèle.

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