Il était une fois la parfumeuse

Comment la féminisation d’un mot peut entraîner de grands débats sur les réseaux sociaux et la modification de la charte d’une maison d’édition. Réponses et points de vue ouverts et variés sur le sujet.

Il faut que je vous parle d’un grand changement dans la revue Nez : depuis le onzième numéro paru le 21 avril, les noms de métier sont dorénavant tous féminisés, en suivant les règles en vigueur de l’Académie française.

Mais pourquoi n’était-ce pas le cas avant, me direz-vous ? Bien loin de nous l’idée de ne pas vouloir inclure les femmes dans la société, cette absence était liée à l’usage d’un mot en particulier : « parfumeuse », justement. Et si on n’utilisait pas celui-ci, alors il fallait n’en utiliser aucun, question de cohérence… Nous avons donc souvent usé de pirouettes, comme « créatrice de parfum » pour éviter d’avoir à user de phrases bizarre comme « la parfumeur maison de chez … », et faisant pester au passage Alexis Toublanc, sur Twitter : « C’est la Bérézina chez Nez pourtant à chaque fois que je mets le mot  « parfumeuse ». Alors que le mot existe. On reformule tout avec des tournures hyper moches pour ne pas faire apparaître « parfumeuse ». »

« Sous ce petit glaçon se trouve un monstrueux iceberg de cas mille fois plus complexes, ce qui oblige à la plus grande prudence »

Emmanuel Mangin, secrétaire de rédaction pour Nez#1

Car le pendant féminin naturel au métier de « parfumeur » existe en effet bel et bien (ce qui n’est pas toujours le cas), et devrait donc être le mot à employer, sans s’obliger à créer de barbarismes. Il est d’ailleurs déjà utilisé par un certain nombre de titres dans la presse, et on le croise régulièrement, mais cependant pas assez pour qu’il soit aujourd’hui considéré comme une évidence et un consensus accepté, au même titre qu’autrice ou professeure, et notamment auprès des concernées.

Car il n’a pas l’air comme ça, mais sous ses airs a priori innocents, ce terme dissimule et cristallise une montagne de ressentis, d’émotions, de points de vues et de débats en tout genre. Comme le soulignait sur Twitter, à propos de la féminisation, le premier secrétaire de rédaction (« SR », dans le monde de l’édition) de la revue Nez, Emmanuel Mangin, qui en a établi la charte ortho-typographique en 2016 : « sous ce petit glaçon se trouve un monstrueux iceberg de cas mille fois plus complexes, ce qui oblige à la plus grande prudence. »

Commençons donc par les miens, de ressentis. Ce terme a toujours été pour moi associé au métier de vendeuse en parfumerie, bien que cette perception ne soit pas si répandue, il semble qu’elle ait été cependant réelle, du moins à une certaine époque (oui, je suis pas jeune). Sans doute en lien avec le fait que le créateur de parfum vendait lui-même ses propres flacons il y a longtemps. La personne féminine employée sur le lieu de vente, sans être à l’origine des créations, s’étant donc tout naturellement faite appeler « parfumeuse ».

Si peu de résultats remontent dans Google lorsque l’on fait des recherches sur cette association, le Larousse rappelle que l’usage n’est pas faux puisqu’il ne distingue pas dans sa définition (pour les deux genres) les trois activités de « créer, fabriquer et vendre le parfum »

Par ailleurs, un autre point me chiffonnait, car comme l’indiquait l’Académie française lorsqu’elle se prononçait en 2019 en faveur de la féminisation des noms de métiers, « les noms en « eur » peuvent se féminiser grâce au « e » (« docteure »), sauf lorsqu’un verbe correspond au mot (« chercheur-euse »). » Le verbe « parfumer » existe bien, certes, mais correspond-il au quotidien du métier de parfumeur ?… Ce dernier accomplit-il l’action de  « parfumer » les gens toute la journée ? Selon moi, non, il ne parfume pas, il compose, ou crée des formules de parfums, ce qui n’est pas exactement la même chose, même si on peut évidemment étendre le sens du verbe au fait qu’il « parfume » indirectement les gens qui portent par la suite ses créations. Bref, cette règle d’appliquer la féminisation en « -euse » me semblait donc bancale, en tout cas, pas évidente à appliquer, alors que celle en « -eure » m’apparaissait alors comme bien plus logique.

Ce qui me crispait un peu aussi, dans ce mot, c’est qu’il sonne comme « coiffeuse, maquilleuse, patineuse, serveuse… », des métiers féminins considérés comme pas très « intellos», ni très valorisés (bien que  « chercheuse » fasse exception), qui rappellent un peu l’expression  « jouer à la vendeuse, jouer à la parfumeuse »… Cela semblait donner un caractère « pas sérieux » à la fonction de parfumeuse, comme diminuée, un peu comme une imitation, sans avoir l’ampleur ni la légitimité du terme masculin.

D’où cette envie un peu idéaliste (bien que n’exerçant absolument pas ce métier moi-même) de faire revêtir à la fonction quelque chose de plus noble, plus authentique et affirmé avec le terme « parfumeure » qui me semblait sonner davantage comme « docteure, ingénieure, professeure… ». Sauf que, au regard du français, et toujours selon Emmanuel Mangin, grand gardien du temple de notre belle langue, ce terme est un barbarisme, et « quand on le fait pour un mot, on est fichu, il faut le faire partout, question de cohérence, et cela n’est guère possible, sauf en massacrant le vocabulaire. » 

Pour finir, depuis toujours, je crois que je perçois aussi inconsciemment dans ces deux syllabes le mot  « fumeuse », soit le féminin de « fumeux » (pas de « fumeur »), immédiatement associé à une affaire ou une idée pas très nette, donc pas vraiment valorisant. 

Bref, une fois tout cela posé, je ne me sentais guère plus avancée…

Mais passons maintenant à un autre point de vue : qu’en pensent, elles, les femmes qui exercent ce métier ?

C’est ici que commence une vaste épopée à travers les réseaux sociaux menée il y quelques mois par le valeureux Olivier R.P. David, armé d’un sondage lancé à la fois sur Instagram, Twitter et Linkedin, afin de recueillir les avis des intéressées.

Avant d’aller plus loin, la première à qui j’avais donné mon point de vue et avec qui j’avais échangé sur le sujet s’était montrée très réceptive à mon idée (je m’en veux presque aujourd’hui de cette propagande que j’ai pu mener, me prenant pour une bolchevik du langage). Sa réponse enthousiaste à mon argument illustrait bien une perception que l’on allait retrouver ensuite dans pas mal de réactions :

« Arrêtons de vouloir endosser un costume ou un nom masculin pour s’autoriser des places que nous méritons. »

Maïa Lernout (Takasago)

 « J’adore parfumeure ! On va l’écrire ! Le métier a été créé par et pour les hommes : il n’y a pas plus patriarcal, même encore aujourd’hui. J’en ai bien souffert et bien supporté entre la misogynie antique et mesquine et les réflexions des requins à une dent ! Alors assumons notre féminité et décidons pour nous. » Il s’agissait de Céline Ellena, lors de la relecture d’une de ses excellentes Chroniques rédigées pour la revue Nez.

Plongeons maintenant dans les retours du sondage :

Sur Linkedin, on retrouve environ 60 % des réponses en faveur d’un maintien du terme « parfumeur », un bon quart de partisanes de la fameuse (mais pas fumeuse) « parfumeure » et enfin une minorité (17%) encline à être dénommée « parfumeuse ».

Comme l’analyse justement Olivier : « pour certaines, le titre de « parfumeur » semble sonner comme une victoire, une prise du trophée masculin. Beaucoup semblent adopter « parfumeure » comme une marque féminisée light, avec l’idée sous-jacente de ne pas déranger, pas de vagues… »

Parmi les commentaires venant nourrir la forte réticence à l’utilisation du mot parfumeuse, figure celui d’Andrea de Lassus (Parfums de Nicolaï) qui en fournit une définition tirée de la Bible : « [Autrefois] Domestique dans une grande maison préposé aux soins de toilette. Or, voici quel sera le droit du roi qui vous gouvernera : Il prendra vos enfants pour conduire ses chariots (…). Il fera de vos filles ses parfumeuses, ses cuisinières (Anatole France, Opinions J. Coignard, 1893, p.118). »

Nombreuses sont celles qui avouent ne pas « aimer la sonorité », mais comme le rappelle sagement et fermement Emmanuel Mangin : « Un mot n’a pas à être beau ou moche, encore moins à convenir à la sensibilité de tout un chacun, ce qui est impossible. Il doit être conforme à la structure de la langue, c’est tout. » Beaucoup rappellent aussi l’association avec la « vendeuse de chez Sephora ».

Mais certaines font aussi preuve de pragmatisme, comme Maïa Lernout (Takasago) qui déclare : « Il ne tient qu’à nous de démontrer qu’il ne s’apparente pas au métier de vendre des parfums. Comme dans la mode où les couturiers sont les créateurs et les couturières les petites mains. Arrêtons de vouloir endosser un costume ou un nom masculin pour s’autoriser des places que nous méritons. »

Enfin, la pirouette d’utiliser « créatrice de parfum » pour ne pas avoir à trancher revient souvent, comme nous l’avons fait longtemps dans Nez !

Sur Instagram, les smileys viennent s’ajouter aux avis divers et variés, mais on retrouve tout de même une bonne majorité qui souhaite maintenir le masculin à leur titre, notamment « tant que l’article devant est féminin » comme le souligne Leslie Gauthier (Symrise), et une petite minorité qui avoue un penchant pour la « parfumeure ».

Enfin, sur Twitter, c’est en revanche la « parfumeuse » qui a la faveur des sondées avec plus de 50% des votes, puis un quart favorable à maintenir « parfumeur », et 12% pour « parfumeure ». 

Selon Olivier, qui a longuement analysé les commentaires : « les perceptions sont en pleine évolution dans le métier, surtout entre les créatrices installées et les étudiantes. »

Entre une femme de cinquante ans qui a dû se faire une place dans ce métier difficile et longtemps très masculin, et une jeune étudiante qui se retrouve dans une classe à majorité féminine, davantage familière aux féminisations récentes des mots, la perception est sans doute bien différente.

En tout cas, moi, j’ai finalement été convaincue après toutes ces lectures et ces échanges que ce n’est pas parce qu’un terme revêtait a priori certaines connotations qu’on ne devait pas faire en sorte que cela change. Si « parfumeuse » semble encore pour beaucoup un mot gadget, péjoratif, qui sonne faux, à nous tous et toutes de le faire sortir de cet enfermement.

Si toutes les femmes qui exercent ce métier se mettent tout d’un coup à s’appeler « parfumeuse », alors le mot aura sans doute un nouvel impact, on arrêtera de le confondre avec le fait de travailler chez Sephora et il revêtira enfin sa propre réalité : celle d’exercer un métier qui est aujourd’hui entièrement accessible et occupé par le sexe féminin.

Les mots d’Alexia Dominey (Expressions parfumées) résument d’ailleurs assez bien ce point de vue : « Je n’aimais pas la sonorité de parfumeuse avant et j’écrivais parfumeure mais c’est une féminisation que l’on n’entend pas malheureusement. Je passe donc petit à petit à parfumeuse car, d’après moi, il est important que l’on perçoive ces changements aussi à l’oral. On ne l’apprécie pas car on n’en a pas l’habitude, d’après moi. Je pense que la langue est l’un de nos meilleurs outils pour exprimer une représentativité féminine qui donnera l’envie et la force à plus de femmes d’accéder à certains métiers, souvent restés à dominance masculine. »

Ceci étant dit, je respecte et comprends l’attachement de certaines au fait de garder le mot masculin pour définir leur fonction, et je n’imposerai pas à une représentante de ce métier d’être affublée du titre de parfumeuse dans nos publications si elle exprime ne pas le vouloir (on est bien rodés sur les pirouettes pour l’éviter, maintenant !) mais en règle générale, dans nos prochains livres, nous utiliserons la féminisation officielle.

Pour conclure, comme le rappelle Emmanuel Mangin : « Si « sexisme » il y a, il est précisément dans cette acception plus humble du mot “parfumeuse”. À vous de le dissiper en faisant de la parfumeuse l’égale du parfumeur. Le sens du mot doit évoluer et Nez est le meilleur médium pour cela. »

Crédit image :
L’agréable parfumeuse, planche n°25 appartenant à une suite sur les commerçantes et ouvrières de Paris : « Têtes de femmes » (1828-29)
Charles Philipon, (Lyon, 19/04/1800 – Paris, 25/01/1862), dessinateur-lithographe
Joséphine-Clémence Formentin, imprimeur-lithographe
Source : Musée Carnavalet, Histoire de Paris

Commentaires

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Mon avis : Pour désigner une créatrice de parfum, « parfumeuse » est un mot tout à fait valable, avec les autres. L’enjeu est précisément ici de faire évoluer l’usage (et le sens avec).

Si parfumeuse a des connotations moins valorisante que « parfumeur » c’est seulement par ricochet. Parce qu’il y a une culture de la misogynie, qu’on reproduit à notre corps défendant d’une génération à l’autre. Un cerveau moderne comprend que parfumeuse veut dire parfumeur au féminin, avec le rapport d’égalité et d’horizontalité que ça implique.

De même, une entraîneuse n’a plus à être une travailleuse du sexe. Trouver sales ces noms de métier, être inhibé.e.s pour les utiliser, comme des mouchoirs souillés qu’on ne saurait par quel bout saisir, c’est reproduire la discrimination. Je préfère alors qu’on soit désinhibé.e.s et qu’on aille directement au contact du mur, à la confrontation avec la pseudo faute de français. (et avec les grincheux et grincheuses).
Aujourd’hui notre oreille s’écorche moins facilement. Dire que certaines féminisations de métier sont moches provient du fait qu’on n’a pas l’habitude de les entendre et de les utiliser. Mais encore faut-il l’admettre et ne pas rester dans son conformisme. (Cette critique concerne aussi les femmes conservatrices). (Je parle de façon générale, évidemment, en particulier on demande à l’intéressée comment elle qualifie son métier.)

Alors certes, « parfumeuse » n’est pas très précis pour dire « composer » « distribuer » ou « vendre au détail ». Mais le grand public se fout de ce détail. J’avais un coloc’ qui était directeur de fouille. Qu’importe, pour moi il était archéologue! Certes, techniquement, un archéologue est un universitaire à bac+10.
Il s’agit de corriger l’inconscient collectif, et peu à peu parfumeuse -ou parfumeure comme pour auteure- voudra bien signifier « compositrice ». Pour revenir sur archéologue, dans l’imaginaire c’est aussi bien une personne qui remue de la poussière avec un pinceau, ou qui a le nez dans des bouquins, ou qui a un fouet un fedora et une saharienne. Je veux dire que parfumeuse comme parfumeur est aussi riche de ses ambiguïtés. C’est un imaginaire qui évoque la botanique pluriséculaire, la chimie moderne, faire sa tambouille, piquer des ingrédients à la cuisine mondialisée, la cosmétique et les flacons… et une industrie qui cherche du profit comme les autres. (C’est au prix d’un mensonge : la parfumerie est un travail collectif, à ce rares exceptions près, avec toute une palette de métiers spécialisés.)

D’ailleurs, avec la raréfaction des petites parfumeries de quartier tenue par des familles -dommage-, ça fait un bon moment que -je pense- on n’utilise presque plus le mot parfumeuse. Vendeuse de parfums/cosmétiques, vendeuse à telle enseigne, directrice de rayon, etc. ont pris sa place.

Je pense aussi que le monde de l’édition se croit le gardien du temple, celui du « bon » français, et s’auto-censure trop.
Il faut utiliser toute langue pour ce qu’elle est : quelque chose de modelable, une matière qu’on pétrit. J’ajoute qu’on écrit toujours en comptant sur -en s’adaptant à- l’intelligence du lecteur. Et pour les féminisations de non de métier, tout le monde les comprend, ces néologismes sont archi transparents. (A l’opposé de la gestion faite de l’institut de france des deniers publics).
Diable! Canadiens belges suisses et africains francophones, et leurs créations langagières, se moquent bien d’obéir aux canons de l’académie française, même si c’est bien de garder un référent. Eux ont déjà plusieurs temps d’avance, et c’est avec un air goguenard qu’ils nous regardent dans notre ethnocentrisme et notre étroitesse d’esprit.

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