Des effluves et une œuvre : Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) de David Hockney

Sous l’apparente sérénité de cette scène se dissimule une blessure secrète. Comment David Hockney a-t-il transformé sa souffrance en œuvre culte ? En hommage au peintre britannique disparu le 11 juin, nous vous proposons un article issu de Nez #20, qui présente une lecture olfactive d’un de ses plus célèbres tableaux.


Année 1966. Hockney a 28 ans et vit à Los Angeles. Loin de son Angleterre puritaine, le jeune homosexuel s’épanouit. Sa peinture s’imprègne de la lumière éblouissante de Californie et de son mode de vie hédoniste. En témoignent ses tableaux de piscines, dont le célèbre A Bigger Splash. Invité à donner des cours à l’université de Los Angeles, il tombe fou amoureux d’un élève de 18 ans, Peter Schlesinger, qui a des velléités d’être artiste et la beauté du diable. Pendant cinq ans, le couple s’enivre de voyages, de fêtes et de créations. Jusqu’à ce jour funeste de 1971 où Peter quitte son pygmalion.
Désemparé, Hockney se replie dans la solitude et un profond chagrin. Peindre son amour perdu devient pour lui une question de survie. Sa première composition lui vient en juxtaposant deux photos sur le sol de son atelier. L’une d’un nageur dans une piscine d’Hollywood, l’autre d’un personnage fixant le sol. Un double portrait qu’il finit par détruire, après moult études. Un an plus tard, l’artiste séjourne chez un ami dans le superbe domaine Le Nid du duc qui surplombe le village de La Garde-Freinet, près de Saint-Tropez. Armé de son Pentax, il mitraille la piscine, les collines et les deux modèles embauchés pour l’occasion. Avec ces photos et celles de son amant, il composera son tableau final. 
On y voit ce jeune éphèbe observant, comme recueilli, le nageur qui glisse vers lui en brasse coulée. Un instant suspendu dans la chaleur de l’été qui embrume les collines argentées des Maures, dont les effluves puissants montent à l’assaut des terrasses. Odeurs résineuses et boisées des pins maritimes, accents piquants et mentholés du thym et du romarin, notes chaudes et ambrées du ciste, exaltées par la douceur agreste de la lavande. Le souffle minéral du dallage surchauffé s’ajoute à ce concert olfactif, celui-ci exhalant un parfum sec, légèrement poussiéreux, comme une pierre fendue par le soleil. À cela se mêlent peut-être une note exotique de noix de coco, celle de la fameuse huile bronzante Coppertone, et la senteur âcre du chlore, aussi mordante que la jalousie qui ronge le cœur du peintre…
En représentant l’amour de sa vie absorbé dans la contemplation de son nouveau partenaire, Hockney fige sur la toile le mélange de désir et de frustration qui le consume. Si ces émotions avaient une odeur, ce serait une pointe saline, presque métallique, telle celle d’une larme sur la peau, fondue dans l’une de ces eaux de toilette masculines que l’artiste aurait pu porter. À l’instar d’Aramis, un cuir épicé, élégant, en accord avec son raffinement britannique.
À travers cette œuvre, la mélancolie d’Hockney continue de résonner, comme un parfum oublié dont le sillage ravive une émotion enfouie.

Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) de David Hockney, 1972
Acrylique sur toile, 213,4 × 304,8 cm
Collection privée
Crédit photo : © David Hockney, Art Gallery of New South Wales / Jenni Carter

Cet article est issu de la rubrique « Des effluves et une œuvre » du 20ème numéro de la revue Nez, Raconter le parfum, automne-hiver 2025.

Auteurs/autrices

  • Carole Couturier

    Historienne de l'art, conférencière des musées nationaux, elle a cofondé avec Constance Deroubaix In The Ere en 2013, où elles animent des conférences et ateliers sur le parfum pour des événements professionnels et pour les particuliers.

  • Constance Deroubaix

    Constance Deroubaix est experte parfum, et a cofondé avec Carole Couturier In The Ere en 2013, où elles animent des conférences et ateliers sur le parfum pour des événements professionnels et pour les particuliers.

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