Parfum et tabac, l’un commence son histoire en fumée, l’autre finit de la sorte. S’ils n’impliquent pas le même pouvoir addictif, ces deux délices éphémères partagent bien des points communs. À l’occasion de la Journée mondiale sans tabac le 31 mai, nous vous proposons un article publié en 2019 dans Nez #8, « Substances addictives », qui explore les liens entre volutes de fumée et celles parfumées.
« Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. » Voici les mots que Molière confie à Sganarelle pour inaugurer Dom Juan ou le Festin de pierre. Dès lors, il associe tabac et libertinage – pour ne pas employer la très contemporaine expression « addiction au sexe ». On ne peut oublier non plus que le personnage de Don Juan a le nez fin, repérant les femmes à l’odeur : « Mi pare sentir’ odor di femmina », chuchote-t-il dans Don Giovanni de Mozart. De quoi poser les prémices d’un rapprochement entre parfum et tabac. Ce dernier, quand il est incandescent, crée un écran de fumée autour de celui qui le consomme ; consumé, il laisse une trace olfactive tenace. C’est ainsi que des générations entières d’ados fumeurs se sont fait griller par leurs parents. En littérature, le Vendredi de Michel Tournier (Vendredi ou les limbes du Pacifique, éd. Gallimard, 1967) doit éviter tout effluve indiscret lorsqu’il pétune les réserves de tabac en cachette de Robinson. « Tout son plaisir était perdu quand il fumait en plein air, mais il savait que s’il avait fumé dans l’une des maisons, l’odeur l’aurait immanquablement trahi. […] Pour Vendredi […] toute l’opération ne se justifiait que par la fumée libérée en volutes, et le moindre vent ou courant d’air rompait le charme irrémédiablement. »
L’odeur peut aussi répugner et partant étendre la bulle personnelle du fumeur, comme le chante Gainsbourg : « Les cigarillos ont cet avantage de faire le vide autour de moi » (« Les Cigarillos »). Le tabac offrirait donc une enveloppe, qui est, littéralement, un parfum – de l’étymologie per fumum, « par la fumée ». Il imprègne par fumigation les vêtements, les doigts, les cheveux. Mais parfois le parfum sert d’écran aux résidus tabagiques : spray d’ambiance, bougie ou eau de toilette dont on s’asperge pour masquer leur odeur. À l’inverse, il n’est pas rare que certaines fragrances incommodent autant que la fumée de cigarette. On se souvient de l’écriteau placé à l’entrée de restaurants new-yorkais select dans les années 1980 : « No smoking, no Poison », avec sa variante « No smoking, no Giorgio ». Commandement qui préfigure l’interdiction de fumer dans les lieux publics, conjointe au bannissement du parfum des espaces communs [voir « Je pue, donc je suis », dans Nez #2]. Aujourd’hui, qui dégage une odeur de tabac est louche. Désormais adultes, les enfants des années 1980 qui ont connu d’interminables trajets en voiture (à l’arrière et sans ceinture) vitres fermées, tandis que l’un ou l’autre de leurs parents allumait clope sur clope, stigmatisent cette senteur hier familière.
D’un autre temps encore, les avions-wagons-bars-boîtes fumeurs. Force a été de constater que l’interdiction de la cigarette ne laissait pas la place qu’à de bonnes odeurs. Relents de sueur ou autres miasmes corporels ont pu, dès lors, régner en maîtres. Mais si « le tabac tue », comme il est écrit sur les paquets, il est maintenant admis qu’il pue aussi, et donc qu’il dérange. Simultanément, les cigarettes, devenues irreprésentables, quasi pornographiques, ont disparu des écrans. Cinématographiquement, elles partagent dorénavant la nature du parfum : invisible.

Plaisir intermittent
Lié à l’incandescence, le tabac ne dure pas, ce qu’on a longtemps reproché également au parfum. La cigarette « est une représentation de l’éphémère. La fumée entre, sort, puis disparaît », écrit Gilles Verlant dans Les Vertus du vice (éd. Albin Michel, 2000). Citons encore Flaubert qui, dans une lettre, fera de la fugacité même de cette expérience un motif d’intérêt : « Ah ! sans la pipe, la vie serait aride, sans le cigare elle serait incolore, sans la chique elle serait intolérable ! Les imbéciles vous disent toujours : “Singulier plaisir ! Tout s’en va en fumée.” Comme si tout ce qu’il y a de plus beau ne s’en allait pas en fumée ! et la gloire ? et l’amour ? et les rêves, où vont- ils, où vont-ils, mes amis ? » Or le parfum ne dure pas non plus, il s’évapore, contrariant toute ambition de thésaurisation. « Tel est cet objet de luxe, le plus inutile de tous », tranchait déjà Pline l’ancien dans son Histoire naturelle : « Les parfums exhalent immédiatement leur odeur et meurent à l’heure où on les porte. » Peut-être est-ce par cette nature de plaisir intermittent que parfum et tabac se rapprochent le plus et sont donc tellement aptes à provoquer le manque ?
Mais si, dans le cas du tabac, l’addiction est avérée, peut-on utiliser ce terme en matière de parfum ? Bien que publicité et marketing se soient souvent aventurés sur ce territoire, on peut légitimement penser que la dépendance à une odeur reste un fantasme. Littéraire, d’abord. Elle affecte ainsi le héros du roman Musc de Percy Kemp (éd. Albin Michel, 2000), tant accro qu’il panique à l’idée d’arriver à épuisement des stocks vintage de son parfum fétiche, défiguré par les réglementations toxicologiques. « Monsieur Eme fut pris par l’angoisse de la rareté. Il avait 69 ans et une espérance de vie de 82 ans. D’un autre côté, il avait moins de quatre litres – et moins de trois ans – de Musc. La conclusion s’imposait d’elle-même : il lui fallait à tout prix réduire sa consommation de quatre fois afin de faire durer Musc le plus longtemps possible. » Cela n’est pas sans rappeler l’attitude de Robinson face à sa réserve de tabac que Vendredi s’apprête à dilapider : « J’ai découvert depuis peu seulement l’usage et l’agrément de la pipe de porcelaine de feu Van Deyssel. Malheureusement la provision de tabac contenue dans le barillet n’aura qu’un temps. Il importe donc de la prolonger autant que possible, et de ne pas contracter une habitude dont l’insatisfaction serait plus tard une source de souffrance. »
Avec cette perspective de sevrage – et le terme l’atteste –, la cigarette est, pour les psychanalystes, liée à une attitude régressive que les quelques évocations faites par Freud ont « suffi à associer pour la postérité […] au sein maternel, au lait, à la tétine, à tout ce que nous autres, anciens bébés, n’aurions jamais supporté d’avoir perdu au cours de notre évolution libidinale », comme le souligne Philippe Grimbert dans Pas de fumée sans Freud. Psychanalyse du fumeur (éd. Fayard, coll. « Pluriel », 2011). Dans la même veine, il existe des odeurs doudous, réconfortantes, dans lesquelles on aime plonger le nez pour s’apaiser. « J’adore Mitsouko et, quand je ne travaille pas, je m’en mets sur le dos de la main pour le sniffer », déclarait ainsi Thierry Wasser à Paris Match en février 2015. « Il nous faut notre dose, comme cette vieille dame que j’ai fait entrer dans une boutique Guerlain fermée au public car elle voulait se faire parfumer à Shalimar et à rien d’autre, ajoutait le parfumeur. […] Un tabagique pourra se faire dépanner avec n’importe quelle cigarette pourvu qu’il ait sa dose de nicotine, mais, en parfum, la dépendance n’est pas interchangeable. » Car en la matière, c’est l’exactitude que notre nez et notre mémoire recherchent.
Et si le manque du parfum se comble par le nez, le besoin de tabac s’assouvit par la bouche : la fumée rassasie. On dit bien, dans le langage courant, qu’on l’« avale ». De la bouffée à la bouffe, il n’y aurait qu’un pas. « D’ailleurs, […] arrêter de fumer fait prendre du poids, remarque dans Manger fantôme (éd.Argol, 2012) Ryoko Sekiguchi, qui s’est intéressée aux expériences gustatives non conventionnelles. Je suis persuadée, et toutes les explications scientifiques ne m’en feront pas démordre, qu’en réalité les fumeurs se nourrissent bel et bien de fumée, et qu’il leur faut trouver un équivalent en aliments solides s’ils arrêtent. »
Barbe à papa, tarte au citron
Autre exemple d’inhalation où l’arôme joue un rôle décisif : la cigarette électronique. Au côté des 14,5 millions de fumeurs réguliers ou occasionnels que compte l’Hexagone, sont apparus 2,4 millions de vapoteurs, selon le baromètre 2018 de Santé publique France. Reposant sur l’inhalation d’une volute aromatique, d’une odeur rendue visible car portée par des gouttelettes de vapeur, l’expérience se trouverait à mi-chemin entre celle du tabac et celle du parfum. Mais l’analogie s’arrête ici. « Subjectivement, nous sommes plus proches de la gastronomie », estime Gilles Nardi, développeur de saveurs pour le Laboratoire français du e-liquide, qui crée des produits pour marques blanches. Ces fluides contiennent généralement quatre éléments : « le propylène glycol et la glycérine végétale [deux solvants inodores], les arômes et, en plus ou moins grande quantité, la substance active : la nicotine », précise-t-il. La possibilité de choisir la teneur en nicotine est ce qui attire de nombreux fumeurs cherchant à se sevrer. Ceux-ci « vont en général vers des arômes de tabac et/ou mentholés. Avec le temps, les profils gustatifs évoluent : en arrêtant la cigarette, on retrouve un palais, relève Gilles Nardi. Le vapoteur peut alors explorer les arômes fruités (fruits rouges, saveurs du verger, exotiques) et ensuite choisir des compositions plus travaillées, telles que la barbe à papa ou la tarte au citron meringuée ».
Saveurs accusées d’attirer aussi les jeunes. Montrée du doigt aux États-Unis sur ce point, la marque Juul a dû se résoudre à retirer certains de ses fluides aromatisés des magasins ; elle ne les distribue plus qu’en ligne, en vérifiant l’âge de l’acheteur. Ses cigarettes électroniques au design épuré et au format réduit sont prisées des teenagers américains1Mise à jour : en 2021, une nouvelle version est lancée au Royaume-Uni et au Canada avec un taux de nicotine réduit et une puce permettant de vérifier l’âge de l’utilisateur. La marque n’est plus distribuée aux États-Unis. Source : https://fr.vapingpost.com/juul-que-devient-lentreprise-en-2025/. Il est certain qu’avec un tel matos, Vendredi aurait pu « juuler » peinard au nez et à la barbe de Robinson. Narines en alerte, les parents d’ados doivent désormais chercher des marqueurs olfactifs a priori innocents pour détecter une pratique interdite aux mineurs. Or les nuages exotiques aux odeurs de bonbon envahissent de plus en plus l’espace public, chassant les traditionnels effluves de Marlboro, de Gitane ou de Camel. Les e-cigarettes constituent, après les fragrances gourmandes qui se sont multipliées dans le sillage d’Angel, un nouveau vecteur de diffusion de sensations sucrées dans notre environnement. Et si c’était finalement ça, l’objet suprême de notre addiction ? Dispositifs de sevrage tabagique ou parfums, tous convergent vers des notes évoquant le sucre, que les médecins dénoncent aujourd’hui comme le poison le plus global.
Visuel principal : Georges Rochegrosse, A Portrait of Sarah Bernhardt, vers 1900
Cet article est tiré de Nez #8, substances addictives.







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