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Retracer l’histoire de l’arbre à encens dans les images, c’est suivre la manière dont les être humains l’ont regardé, utilisé et imaginé au fil des millénaires. Des reliefs antiques aux planches botaniques de l’époque moderne, ses représentations racontent une histoire culturelle autant que naturelle.
Dans les vastes étendues minérales du Wadi Dawkah, les Boswellia sacra lancent leurs troncs noueux vers le ciel. Leur forme semble dire l’effort pour s’arracher au roc, puiser l’eau rare dans les profondeurs et onduler vers la lumière. Certains étalent, au terme d’un tronc tortueux, un houppier bas et aplati. D’autres se ramifient dès le sol en un cône inversé, si bien qu’un seul arbre en semble dix. Leur écorce papyracée se soulève en fines écailles, révélant des nuances de noir, de brun et de jaune. Les blessures infligées par les herbivores et les incisions pratiquées par la main humaine laissent sourdre une résine d’un blanc laiteux qui, en se solidifiant, se métamorphose en larmes translucides. Les feuilles, petites et coriaces, sont disposées en folioles imparipennées au bout des rameaux. Les fleurs, discrètes, portent cinq pétales pâles et dix étamines jaunes. Les petits fruits qui en naissent forment des grappes d’un vert clair, virant au brun lors de la déhiscence. Voilà comment on pourrait, en quelques mots, décrire l’aspect des arbres à encens sudarabiques auxquels les êtres humains, au fil des millénaires, ont accordé tant de valeur. Curieusement, peu de représentations fidèles de ces arbres si singuliers et si précieux sont arrivées jusqu’à nous. Étudier l’histoire de Boswellia sacra dans les images, c’est s’aventurer sur un territoire où règnent incertitudes et imprécisions quant à l’apparence de l’arbre, un territoire, en somme, où l’imaginaire prend souvent le dessus sur le réel1Ce travail ne prétend pas à l’exhaustivité mais constitue une recherche préliminaire sur ce sujet dont l’approfondissement nécessiterait de mobiliser un grand nombre d’autres sources n’étant pas disponibles en ligne et donc difficilement accessibles dans le cadre de la rédaction de cet article.
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Les Arbres du pays de Pount

Il a longtemps été affirmé que les arbres représentés sur les reliefs de Pount dans le temple funéraire de Deir el-Bahari en Égypte étaient des Boswellia. Ces reliefs commémorent en effet l’expédition organisée vers 1473-1458 av. J.-C. par la reine Hatchepsout au lointain « Pays de Pount » (Pwn.t) d’où provenaient l’oliban, la myrrhe et d’autres denrées prisées en son royaume. Si l’exacte localisation de cette contrée thurifère demeure sujet à débat, les spécialistes la situent généralement vers le nord de la corne de l’Afrique2Kathryn A. Bard et Rodolfo Fattovich, Seafaring Expeditions to Punt in the Middle Kingdom, Leiden, Brill, 2018, p. 156-175. https://doi.org/10.1163/9789004379602_008 ou sur la côte occidentale du Yémen actuel3Frédéric Servajean, « Aromates et parfums d’Egypte », in Senteurs célestes, arômes du passé. Parfums & aromates dans l’Antiquité méditerranéenne (site archéologique Lattara – musée Henri Prades, 20 juin 2024 – 3 février 2025), Frédéric Servajean et Diane Dusseaux (dir.), Gent, Snoeck, 2024, p. 22.. Nous savons que les Égyptiens revinrent de ce voyage avec une riche cargaison, composée pour partie de résines odoriférantes mais également d’arbres résinifères vivants destinés à être transplantés dans le temple de Karnak en l’honneur du dieu Amon4Ce voyage initié par Hatchepsout, s’il est bien connu grâce à la riche documentation iconographique et épigraphique du portique sud de Deir el-Bahari, n’est que le plus célèbre parmi une quinzaine d’expéditions vers Pount organisées au cours d’un peu plus d’un millénaire d’histoire égyptienne. (Frédéric Servajean, « Le pays de Pount et la quête des aromates », in Parfums d’Égypte. Du pays de Pount aux rives du Nil (Musée égyptien du Caire, 1er décembre 2024 – 28 février 2025), Hanane Gaber et Frédéric Servajean (dir.), Gent, Snoeck, 2024, p. 164-167.).
Certaines des scènes représentées montrent des Pountites transportant plusieurs spécimens placés dans des pots ou des paniers en direction du rivage, pendant que des Égyptiens les embarquent sur leurs navires. Les arbres sont ensuite représentés à leur arrivée en Égypte, d’abord lors de l’inventaire des richesses rapportées de Pount, puis plus développés et s’épanouissant en pleine terre. Le doute persiste cependant chez les égyptologues : ces arbres aux branches noueuses et ramifiées – aussi représentés dans les tombes plus tardives de Puyemrê et Rekhmirê5D. M. Dixon, « The Transplantation of Punt Incense Trees in Egypt », The Journal of Egyptian Archaeology, Vol. 55, août 1969, p. 55-65. – sont-ils des Boswellia ou des Commiphora6Abdel-Aziz Saleh, « Some Problems Relating to the Pwenet Reliefs at Deir el-Bahari », The Journal of Egyptian Archaeology, Vol. 58, août 1972, p. 140-158. ? Certains éléments semblent caractéristiques des deux genres, mais d’autres demeurent stylisés selon les conventions de l’art égyptien7« Les arbres égyptiens sont figurés de façon toute conventionnelle, mais presque toujours, lorsqu’il s’agit d’un grand tableau où l’espèce même de l’arbre représenté a son importance, les artistes égyptiens s’appliquaient à en reproduire au moins les caractères principaux, en les stylisant un peu selon leurs procédés ordinaires » (Gustave Jéquier, « Lieblein, J., Le mot anti n’indique pas myrrhe, mais encens, oliban. Christiania Videnskabs Selskabs Forhandlinger for 1910 n° 1 », Sphinx : revue critique embrassant le domaine entier de l’égyptologie, 1912, n° 16, p. 24)., ne permettant pas une identification formelle. L’ambiguïté semble d’autant plus forte que les arbres des reliefs pountites présentent deux formes : certains sont dotés d’un feuillage luxuriant dont chaque feuille est dessinée, alors que pour d’autres, seules les branches pointues et le contour du feuillage sont représentés. S’agit-il de deux espèces distinctes ou bien, selon l’hypothèse privilégiée, d’une même espèce en état de dormance puis en plein épanouissement ?
Le texte accompagnant les images ne s’avère pas plus explicite. Le terme sénétcher (ou snṯr) a le plus souvent été interprété par les égyptologues comme désignant les résines issues des arbres du genre Boswellia, tandis que le mot, ântyou (ou ‘ntyw) désignerait la myrrhe8Frédéric Servajean, « Aromates et parfums d’Egypte », in Senteurs célestes, arômes du passé. Parfums & aromates dans l’Antiquité méditerranéenne (Site archéologique Lattara – musée Henri Prades, 20 juin 2024 – 3 février 2025), Frédéric Servajean et Diane Dusseaux (dir.), Gent, Snoeck, 2024, p. 22.. Or c’est ce second terme que l’on trouve le plus fréquemment associé aux arbres et aux amas de résine représentés dans les reliefs de Deir el-Bahari, ce qui mena certains égyptologues de la première moitié du XXe siècle à proposer que le mot ‘ntyw désignerait en réalité l’oliban et l’arbre qui le produit9Jens Lieblein, Le mot antin’indique pas myrrhe, mais encens, oliban, Christiania Videnskabs Selskabs Forhandlinger, 1910.. Néanmoins, plus récemment, Frédéric Servajean a affirmé que ‘ntyw désignerait bien la myrrhe, plus facile à obtenir en grande quantité car les Commiphora myrrha poussent généralement plus près des côtes que les Boswellia. Les arbres représentés seraient donc des arbres à myrrhe10Frédéric Servajean, « Les pays des arbres à myrrhe et des pins parasols. À propos de Tȝ-nṯr », EniM 12, 2019, p. 87-122.. Faute de preuves nouvelles, le doute perdurera quant à la nature exacte de ces arbres pourtant spectaculaires, d’autant rien n’exclut une confusion, à l’époque pharaonique, de taxons aujourd’hui bien différenciés11Jesus Trello, « The incense distribution scene in TT 39 – redistribution of economic goods to Deir el-Bahari and other locations in Western Thebes », Polish Archaeology in the Mediterranean, Vol. 30, n° 1, 2021, p. 157-186..
Manuscrits des mondes byzantin et islamique

Là où les bas-reliefs égyptiens laissent place à une grande ambiguïté, certains manuscrits médiévaux permettent une identification plus précise de l’arbre à encens dont quelques-unes des premières représentations figurent dans diverses copies de traités de médecine antiques, tels que le De materia medica de Dioscoride. Ce médecin et botaniste grec du Ier siècle recommandait en effet l’usage de l’écorce de l’arbre à encens et de la résine d’oliban pour traiter divers maux12Au chapitre LXX, Dioscoride écrit : « l’écorce de l’encent se brulle, & fait fumée, avec un flairement de bon odeur. Cette écorce se brulle pareillement, & ha la même vertu que l’encent. » [sic] (traduction de Martin Mathée, Les six livres de Pedarion Dioscoride d’Anazarbe de la matière médicale, translatez de Latin en François. A chacun Chapitre sont adjoustees certaines annotations fort doctes, et recueillies des plus excellens Medecins, anciens et modernes, Premier Livre, publié à Lyon, par Balthazar Arnoullet, 1553, p. 38.). On trouve ainsi l’image d’un Boswellia, accompagnée de deux paniers contenant des larmes de résine solidifiées, dans une version byzantine de cet influent traité (ms. M.652, fol. 230v) datant du milieu du Xe siècle13On y découvre aussi, dans le folio suivant (231R), une illustration de l’écorce et à nouveau de la résine elle-même, dans un panier.. L’arbre y est représenté schématiquement, doté de longues aiguilles d’un vert foncé rappelant plutôt la famille des Pinacées que celle des Burséracées14Ce qui n’a rien d’étonnant car les arbres producteurs de résine familiers d’un illustrateur de la région de Constantinople étaient vraisemblablement plutôt de la famille des pins. De Marco Polo à Linné, nombreux seront aussi les occidentaux à assimiler l’arbre à encens à un conifère., et accompagné d’une légende indiquant : « la manne de l’oliban » (ΛΙΒΑΝΟΥ ΜΑΝΝΗ)15Le mot grec employé ici, ΛΙΒΑΝΟΥ ou, en minuscules normalisées, λιβάνου, qui désigne à la fois l’oliban et l’arbre qui le produit, est le génitif du mot λίβανος, que l’on translittère par libanos, lui même dérivé de la racine sémitique lbn (qui a donné des termes liés au lait ou, plus largement, à la blancheur associée celui-ci)qui est également à l’origine de l’arabe lubān (لبان), de l’hébreu ləḇōnā (לְבוֹנָה)et du français « oliban ». Les grecs désignaient d’ailleurs les régions thurifères (thurifera regio, du grec thus, « matières à brûler ») du sud de l’Arabie par l’expression Libanotophoros ( λιβανωτοφόρος), c’est-à-dire, littéralement, « productrice d’oliban »..
Boswellia sacra figure aussi dans certaines des traductions arabes du texte grec original. On le trouve notamment dans le Kitāb al-Ḥašāʾiš fī hāyūlā al-ʿilāg ̌al-ṭibbī (ms. Or. 289, fol. 16v) illustré par un artiste de Samarcande vers 1083. Curieusement, l’artiste n’a pas figuré la résine mais mis en valeur d’autres caractéristiques de l’arbre : les nœuds du tronc, la forme crénée-serratée de la marge des folioles ou encore les fruits, représentés sous forme de sphères brun-jaune rassemblées aux extrémités des branches. Malgré une grande stylisation, notamment du port général de l’arbre, ces traits saillants dénotent, sinon une connaissance de la plante de première main, du moins des sources relativement précises quant à son aspect réel. Ces mêmes traits sont repris par les copistes de plusieurs autres manuscrits arabes du De materia medica, qui y ajoutent parfois l’écoulement d’un liquide jaune de part et d’autre du tronc, ainsi qu’une natte tressée placée aux pieds de l’arbre (BnF, ms. Arabe 4947 ; McGill, ms. 7508 ; NYPL, Persian ms. 39). Cette manière de représenter l’arbre se retrouve égalementdans une version seldjoukide16L’Empire seldjoukide, ou le Grand Empire seldjoukide, était un empire médiéval de confession musulmane sunnite qui s’étendait de l’Anatolie et du Levant à l’ouest jusqu’à l’Hindou Kouch à l’est, et de l’Asie centrale au nord jusqu’au golfe Persique au sud et dont l’apogée est située à la fin du XIe siècle. d’un autre ouvrage de pharmacologie antique, Le Livre de la thériaque, datant de 1199 et conservé sous le titre Kitāb al-diryāq (BnF, ms. Arabe 2964), ce qui permet de supposer l’existence d’une tradition iconographique proprement islamique de l’arbre à encens dans la littérature médicale17Aucune des illustrations trouvées au sein de manuscrits occidentaux ne reprend en effet ces caractéristiques. Les artistes occidentaux, ignorant ces détails de l’aspect de l’arbre, se reposent principalement sur la représentation de la résine (sous forme de larmes) pour caractériser celui-ci, le reste n’ayant aucune ressemblance avec la réalité. On peut donc supposer, par comparaison, qu’au moins certaines des enluminures trouvées dans les manuscrits arabes émanaient à l’origine d’une représentation de l’arbre d’après nature par des artistes du sud de la péninsule arabique. Cependant, une étude exhaustive de ces représentations dans littérature médicale arabe médiévale reste à faire..
Dans certains ouvrages encyclopédiques cependant, l’arbre à encens perd certains de ses traits distinctifs : fruits et résine disparaissent, les feuilles deviennent indifférenciées, et seule la ramification des troncs débutant dès le sol semble conserver à l’image un vague rapport avec l’arbre réel. C’est notamment le cas dans plusieurs versions illustrées du célèbre ʿAjā’ib al-makhlūqāt wa gharā’ib al-mawjūdāt d’al-Qazwīnī (XIIIe siècle). Qu’il s’agisse de la version perse de 1537 conservée par la National Library of Medicine des États-Unis (ms. P1, fol. 152b), de celle du XVIIe siècle illustrée de peintures Deccani de la British Library (ms. OR 162, fol. 273r), ou encore de la copie ottomane de 1717 du Walters Art Museum (ms. W.659, fol. 216a), seul le texte autorise l’identification formelle du Boswellia. Si cette stylisation grandissante peut être attribuée au fait que l’ouvrage, contrairement aux traités de pharmacopée, n’était pas destiné à faciliter l’identification des plantes évoquées, on peut aussi envisager que les copistes, manquant de modèles d’après nature, ignoraient tout simplement l’aspect de cet arbre exotique pour eux.
L’Europe médiévale et pré-moderne

(Source : Historical Medical Library of The College of Physicians of Philadelphia)
En Europe occidentale, ce n’est qu’à partir des XIIIe et XIVe siècles que l’on trouve des tentatives d’illustration botanique de l’arbre dans des manuscrits enluminés sur les simples. Il apparaît ainsi, méconnaissable, dans le manuscrit Egerton 747 du Tractatus de herbis (vers 1280-1350). Au bas du folio 071r, l’arbre nommé Olibanum évoque davantage l’olivier, avec un tronc mince surmonté de feuilles simples, fines et linéaires18Alors que les feuilles de Boswellia sacra, rappelons-le,sont des feuilles composées imparipennées aux folioles sessiles oblongues aux marges plus ou moins profondément crénées ou serratées. La confusion vient possiblement de l’une des descriptions de l’arbre que Pline l’Ancien rapporte dans son Histoire Naturelle : « Il est certain qu’il a l’écorce du laurier ; quelques-uns ont dit que la feuille aussi est semblable à celle de cet arbre. » (Livre XII, XXXII, traduit du latin par Émile Littré, Paris, J.J. Dubochet, 1848-1850). Or les feuilles de laurier rose et d’olivier ont une forme relativement similaire. Pline affirmait d’ailleurs qu’il est souvent impossible de reconnaître les plantes à partir des dessins des herbiers illustrés qui, déjà à son époque, étaient généralement composés de copies de copies, et de ce fait fort peu précis.. Au XVe siècle, dans la traduction française du traité, le Livre des simples médecines19Le corpus du Livre des simples médecines est souvent attribué à Matthaeus Platearius. En réalité, ce dernier était l’auteur, au XIe siècle, du Liber de simplici medicina ouCirca Instans, ouvrage de médecine qui servit de base à la compilation latine connue sous le nom de Tractatus de herbis (attribuée à Barthélemy Mini de Sienne) dont le Livre des simples médecines est la traduction française. (Alice Laforêt, « Peindre l’arbre au Moyen Âge. Les herbiers enluminés de la Bibliothèque nationale de France », L’Histoire à la BnF, 10 mai 2017. https://doi.org/10.58079/pmnz), Boswellia sacra est souvent représenté comme un arbre à port arrondi, symétrique, sans traits distinctifs20Par exemple dans le ms. NAF 6593 (fol. 152) et le ms. Français 19081 (fol. n.p.) de la BnF, dans le ms. 626 (fol. 188r) de la Wellcome collection, ou encore dans le ms. 369 (fol. 465v) de la Médiathèque Jean Levy de Lille qui tous font figurer l’arbre sans représenter la résine., si ce n’est, dans certaines copies, la présence d’amas résineux jaunâtres sur le tronc et les branches (BnF, ms. Français 623, fol. 138r ; ms. Français 1307, fol. 197 ; ms. Français 1310, fol. n.p.). L’organisation alphabétique de ce traité donne en outre naissance à des représentations plus étonnantes. En effet, dans l’ordre des substances médicinales mentionnées, le Boswellia sacra, sous le nom latin d’olibanum ou olibane, se trouve juste après l’évocation de l’os de seiche. Le mollusque céphalopode se trouve donc fréquemment représenté superposé perpendiculairement à l’arbre (BnF ms. Français 9136, fol. 213v ; ms. 2888, fol. 149r ; ms. 12319, fol. 239 ; ms. 12320, fol. 145 ; etc.)21Le texte ne recommande en aucun cas le mélange de ces ingrédients dont le rapprochement n’est originellement justifiable que par l’ordonnancement alphabétique des entrées du traité.. Peut-être l’un des copistes opta-t-il pour cette configuration en raison d’un espace restreint sur la page et fut-il ensuite imité par les suivants22Cette hypothèse n’a pu être vérifiée car les manuscrits du Livre des simples médecines n’ont pas tous été numérisés. Nous ignorons donc si l’une des versions non accessibles en ligne pourrait venir étayer cette hypothèse d’une illustration conjointe de deux entrées en raison d’un manque de place sur le folio. Celles dont nous disposons ne semblent en tout cas pas corroborer cette idée puisque à chaque entrée correspond bien une illustration (dont l’une rassemble deux images en une). L’hypothèse d’une illustration du produit lui-même d’un côté (l’os, la résine), et de l’organisme vivant à l’origine de ce produit de l’autre (la seiche, l’arbre à encens) ne semble pas tenir non plus. ? Si la raison de cet improbable assemblage reste un mystère, le résultat en est d’une étrangeté délicieuse.
À la fin du XVe siècle, les premiers herbiers imprimés, tels que le Gart der Gesundheit et l’Hortus Sanitatis de Jean de Cuba ou encore le Grant Herbier en françoys, reproduisent et figent les formes schématiques de l’arbre popularisées par les manuscrits. Boswellia sacra y est réduit un tronc droit, à quelques rameaux rigides et symétriques, à de grandes feuilles falquées et lancéolées et quelques grosses larmes s’écoulant du tronc central23Pour la forme et les proportions, cette représentation semble directement inspirée de l’illustration du folio 188r de l’exemplaire du Livre des simples médecines de la Wellcome Collection (ms. 626) illustré vers 1470.. Ces incunables24Livres imprimés en Europe avant le XVIe siècle, considérés comme des succédanés des manuscrits médiévaux. privilégient des images simples à des fins mnémotechniques, selon la tradition iconographique de la fin du Moyen Âge25C’est aussi le cas dans certains herbiers médiévaux arabes dans lesquels l’image sert de point d’ancrage pour la mémoire. Cependant, dans les traditions iconographiques islamiques, cet aspect mnémotechnique n’est pas la seule justification de l’image qui est aussi didactique (impliquant un certain réalisme fonctionnel) et esthétique. : il s’agit moins de reproduire fidèlement l’aspect d’une plante que de mettre en avant un détail caractéristique (ici, l’exsudation résineuse) favorisant son identification26Cette grande simplification soulève évidemment une difficulté dans l’identification de l’arbre grâce aux seules images. En effet, plusieurs arbres résinifères peuvent être visuellement confondus puisque ce n’est pas leur aspect réel qui est représenté, mais leur caractéristique commune de laisser suinter une gomme-résine..
Fragilité des sources textuelles

(Source : Bibliothèque de Rennes Métropole Les Champs libres)
La pauvreté des représentations occidentales de Boswellia sacra tient aussi à l’incertitude qui régna longtemps quant à l’aspect de cet arbre lointain. Les images ne sont pas réalisées d’après nature mais d’après des copies antérieures ou des témoignages écrits, eux-mêmes approximatifs. Les descriptions de l’arbre fournies par les auteurs antiques comme Hérodote, Théophraste, Diodore de Sicile, Claude Ptolémée, Strabon, Dioscoride, ou Ovide, sont en effet souvent contradictoires, voire teintées de mythes. Pline l’ancien constate d’ailleurs déjà, au Ier siècle, que nul ne s’accorde ni sur la forme de l’arbre ni sur sa taille, et qu’aucun Grec ni Latin n’en a donné une description sûre. En 1688, dans son Histoire de Louis le Grand, Jean Donneau de Visé indique encore : « La forme de cet arbre est tellement disputée, qu’on n’en a point encore entièrement décidé27Jean Donneau de Visé, Histoire de Louis le Grand contenue dans les rapports qui se trouvent entre ses actions et les qualités et vertus des Fleurs et des Plantes, Paris, 1688, fol. 18. (ms. Français 6995, conservé par la BnF). Dans ce curieux ouvrage, l’auteur donne la parole à divers végétaux pour louer Louis XIV à travers des parallèles entre les vertus du roi et celles des plantes. La première est l’arbre à myrrhe, la seconde est l’arbre à encens. Celui-ci s’adresse au monarque en ces termes : « Ma forme est fort disputée; Le Roy Antigonus disoit que je ressemblois au Thérébinthe, et le Roy Juba, que j’avois du rapport à l’Erable du pont Euxin. Plusieurs assurent que ma feuille ressemble au Laurier, et c’est la plus commune opinion. On ne dispute point touchant la manière, dont vous êtes fait, et tout le monde convient, que si la bonne mine, et l’air majestueux, et affable, faisoient choisir les Rois, et que vôtre naissance ne vous eut pas donné une couronne, vous auriez celle de toute la Terre, si elle n’avoit qu’un souverain. ».. » Ce qui n’empêche pas le peintre et miniaturiste Jean Joubert d’accompagner le texte d’une représentation en couleurs de l’arbre, le dotant, suivant l’une des descriptions rapportées par Pline, d’un feuillage ressemblant à celui du laurier, et l’accompagnant de six cassolettes fumantes.
De manière générale, les quelques images produites entre la fin du XVIe et le XVIIIe siècle, si elles se départissent enfin de la symétrie et de l’extrême simplification des miniatures médiévales, ne sont guère plus fidèles. La gravure d’André Thevet pour sa Cosmographie universelle (1575), largement copiée, montre pour la première fois non seulement l’arbre en situation dans un paysage vallonné et rocheux mais également la récolte de l’oliban28Au début du siècle, une illustration chinoise montrait également la récolte de la résine. La Chine découvre en effet l’oliban sous le règne de Han Wudi (r. 141-87 av. J.-C.) et en devient grande importatrice durant les dynasties Sui (581-618) et Tang (618-907). Il est désigné par les termes Xunlu Xiāng (薰陸香) (attesté dès le IIIe siècle) et Rǔ Xiāng (乳香) (à partir du VIIIe siècle). Or dans une copie de 1503 du 本草品彙精要 (La matière médicale classifiée), on découvre deux illustrations de l’arbre à encens, chacune surtitrée par l’une de ces deux désignations. La première montre des amas de résine – colorée d’un vert fluo inhabituel – se formant sur le tronc grisâtre d’un arbre. La seconde représente un homme creusant le sol autour du pied de l’arbre (peut-être pour retrouver les larmes tombées au sol) tandis qu’on aperçoit quelques morceaux de résine dorée dans un panier. : l’incision des troncs, le décollement de la résine et son transport dans des jarres. L’arbre cependant, bien qu’il laisse s’écouler des larmes de résine, ne ressemble ni à un Boswellia, ni au pin auquel Thevet, suivant Marco Polo29En 1556 avait en effet paru la première édition imprimée en français du Livre de Marco Polo (1298-1307), sous le titre La Description géographique des provinces & villes plus fameuses de l’Inde Orientale, dans lequel on lisait que l’ « encens blanc » de la région d’Aden viendrait « de certains petits arbres qui sont semblables aux sapins » (Marco Polo, La Description géographique des provinces & villes plus fameuses de l’Inde Orientale, Paris, Groulleau, 1556, p. 256.) Or Thevet écrit lui aussi que l’arbre qui donne l’encens « a la semblance de ces pins portant résine, quoi qu’il y ait peu d’hommes de pardeça qui se puissent vanter d’en avoir vu » (André Thevet, La Cosmographie universelle d’André Thevet cosmographe du roy, Tome I,Paris, G. Chaudière, 1575, p. 118)., prétend l’assimiler. Les images dérivées de cette gravure, comme celle que l’on trouve en 1602 dans l’Histoire des drogues d’Antoine Colin et Cristóbal Acosta, perpétuent ainsi un modèle faux, mais d’autant plus persistant qu’il est peu concurrencé. Entre la fin du XVIIe et celle du XVIIIe siècle, une autre représentation dérivée de celle de Thevet illustre ainsi, avec de minimes variations, l’Histoire générale des drogues (1694) de Pierre Pomet, Nouvelles relations de l’Afrique occidentale (1728) de Jean-Baptiste Labat, ou encore La Géographie sacrée et les Monuments de l’histoire sainte (1784) de Joseph Romain Joly.
Planches botaniques et querelles taxonomiques

(Source : Biodiversity Heritage Library)
En 1793, une planche de Benedetto Bordiga publiée dans Storia delle piante forastiere le più importanti nell’uso medico, od economico, prétend représenter « L’Olibano » mais ne montre en réalité qu’un rameau typique de conifère, suivant la classification erronée de Carl von Linné qui affirmait, en 1749, que l’arbre à encens appartiendrait au genre Juniperus30L’expédition scientifique danoise au Yémen de 1761-1763 aurait dû permettre de rectifier cette erreur puisque l’un de ses objectifs était d’identifier précisément les denrées mentionnées dans la Bible, dont l’oliban sudarabique. Le suédois Peter Forsskål, élève de Linné et naturaliste de l’expédition, était expressément chargé de décrire botaniquement les arbres à encens, d’en rapporter des graines et de recueillir des informations sur la récolte de la résine. Forsskål meurt cependant en 1763, avant d’atteindre la région du Hadramaout où poussaient les Boswellia. (Mats Thulin, The Genus Boswellia (Burseraceae). The Frankincense trees, Acta Universitatis Upsaliensis, 2020, p. 12.) C’est ainsi qu’en 1832, dans Medical botany : containing systematic and general descriptions de William Woodwille et William Jackson Hooker, il est encore écrit que l’oliban proviendrait de Juniperus Lycia et qu’il serait importé de Turquie et des Indes orientales.. L’une des premières représentations fidèles d’un fragment d’arbre du genre Boswellia figurait pourtant dans une série d’esquisses au graphite réalisées d’après nature par l’architecte bolonais Luigi Balugani lors de son passage dans le nord de l’actuelle Éthiopie en 1769-177031« The first Europeans to see and depict a frankincense tree were James Bruce and Luigi Balugani, during their travel in Abyssinia searching for the source of the Nile. In January 1770, near the Takazze River, they found the Ethiopian frankincense tree, “Anguah”. » (Mats Thulin, ibid.). On y découvre plusieurs rameaux d’une espèce africaine portant fleurs et fruits, mais il est probable que ces dessins, inachevés, soient longtemps restés confidentiels.
Au XIXe siècle, l’essor de la botanique, conjugué à la colonisation européenne et à l’expansion du commerce international32Notons par exemple les relations commerciales qui s’instaurent entre l’Empire d’Oman et la Grande-Bretagne en 1798, puis avec les Etats-Unis d’Amérique en 1833., entraîne la (re)découverte de plusieurs espèces de Boswellia. En 1807, le botaniste écossais William Roxburgh, installé en Inde, nomme le genre botanique en hommage à son confrère John Boswell. C’est ainsi l’espèce indienne Boswellia serrata33Henry Thomas Colebrooke, « On Olibanum or Frankincense », Asiatic researches, or, Transactions of the Society instituted in Bengal for inquiring into the history and antiquities, the arts, sciences and literature of Asia, Vol. 9, 1809, p. 377-382. L’espèce est également nommée Boswellia thurifera, appellation dérivéede celle deLibanus thuriferus imaginée par Colebrook. (John Fleming, « On Boswellia thurifera Roxb. ex Fleming », Asiatic Researches, or Transactions of the Society instituted in Bengal for inquiring into the history and antiquities, the arts, sciences and literature of Asia, Vol. 11, 1810, p. 158). qui est décrite et représentée la première, plusieurs décennies avant l’espèce sudarabique34Alors que dans l’Antiquité, Hérodote (et d’autres) affirmait que l’Arabie était la seule contrée à produire l’oliban et que pendant longtemps l’encens d’Arabie, produit par B. sacra, est appelé « véritable oliban » et considéré comme le meilleur, certains auteurs du XIXe siècle, en particulier anglais, en viennent à douter de l’existence d’un encens sudarabique, supposant qu’il proviendrait en réalité de l’Inde (ce qui laisse supposer un biais colonial).. Cette dernière est baptisée B. sacra en 1867 par le botaniste suisse Friedrich A. Flückiger. Trois ans plus tard, le naturaliste anglo-indien George C. M. Birdwood décrit ce qu’il considère comme trois nouvelles espèces originaires de Somalie, dont B. carterii35George Birdwood, « On the Genus Boswellia, with Descriptions and Figures of three new Species », Transactions of the Linnean Society of London, Vol. 27, n° 2, 1870, p. 111-148., si proche de B. sacra que la plupart des botanistes les considèrent aujourd’hui comme conspécifiques36Du point de vue nomenclatural, B. sacra et B. carteri sont aujourd’hui traitées comme conspécifiques. Quelques études montrent cependant qu’il existerait des différences entre l’arbre d’Arabie et celui de Somalie (Voir : Xiuting Sun, Yujia Yang, Chuhan Peng, Qing Huang, Jianhe Wei, Xinquan Yang, « Frankincense from Boswellia: A review of species, traditional uses, phytochemistry, pharmacology and toxicology », Chinese Herbal Medicines, 2025. https://doi.org/10.1016/j.chmed.2025.09.007). C’est sous les deux noms que l’arbre d’Arabie apparaît dans les planches botaniques de la fin du siècle. Celles-ci manifestent une grande précision anatomique : écorce, folioles, inflorescences, capsules et graines y sont représentées en détail grâce aux techniques de la chalcographie puis de la chromolithographie. Si plusieurs méritent attention, l’une des plus célèbres reste cellede Walter Müller pour le Medizinal-Pflanzen (1887-1898)d’Hermann A. Köhler. Après presque deux millénaires de spéculations et d’approximations occidentales concernant leur apparence, les arbres à encens sont plus près que jamais d’être fidèlement représentés37En 1904, l’arbre apparaît de manière moins réalistedans le chapitre sur « Les résiniers » dans Les plantes originales d’Henri Coupin, doté de fruits étrangement semblables à des olives et de feuilles lancéolées peu caractéristiques, ce qui laisse supposer que les planches botaniques d’après nature du siècle précédent ont mis un certain temps à diffuser l’apparence réelle de la plante.. Cependant, jusqu’à l’arrivée des premières photographies au début du XXe siècle38L’une des premières images photographiques de Boswellia sacra semble être celle prise dans le Dhofar par le diplomate et explorateur britannique Bertram Thomas en 1928 et publiée dans son ouvrage Arabia Felix : Across the Empty Quarter of Arabia, Londres, Jonathan Cape, 1932, p. 122., le port général de l’arbre reste encore un mystère pour ceux qui n’ont pas eu la chance de voyager jusqu’à lui, puisque les planches botaniques, exécutées d’après des échantillons, ne s’attachent qu’aux rameaux, jamais à l’arbre entier.
L’Arbre à l’époque contemporaine
Dans la création contemporaine, Boswellia sacra apparaît enfin dans toute sa majesté, sa forme si singulière inspirant artistes et designers. En 2021, l’artiste anglo-omanaise Latifah A. Stranack consacre ainsi une série de dix toiles à cet arbre indissociable de son héritage omanais : The Frankincense Series. Les Boswellia, rendus par une touche vive qui confère à chaque arbre une vibration singulière et une silhouette immédiatement reconnaissable, y apparaissent dans l’atmosphère éthérée d’un camaïeu de bruns et de bleus. Certaines toiles saisissent feuilles et fleurs en vue rapprochée, d’autres évoquent la récolte de l’oliban par des hommes rapidement esquissés, d’autres encore représentent des femmes en costume traditionnel faisant brûler la résine.
L’arbre nourrit également le travail des architectes et designers. Le pavillon d’Oman à l’Expo 2020 Dubaï, conçu par l’agence d’architecture F&M Middle East, s’inspirait explicitement des formes de Boswellia sacra avec sa façade de lattes de bois clair évoquant les branches disposées autour d’un volume central orné de motifs végétaux stylisés. La scénographie intérieure déclinait ce thème décoratif avec divers rappels de la texture de l’écorce, de la ramification complexe et des larmes de l’arbre.
Les qualités esthétiques du Boswellia ont également inspiré une collection de mobilier au designer italien Gaetano Pesce, invité en 2024 par la maison Amouage à visiter le Dhofar. Inspiré par les ondulations de l’arbre pour résister au vent, le designer italien a dessiné une série de fauteuils sculpturaux réalisés en résines multicolores. Leur dossier reprend la silhouette stylisée de Boswellia sacra et l’une des pièces, « Oman Chair with Frankincense », intègre même la résine d’oliban à la structure de l’assise. Ici, la représentation de l’arbre à encens s’émancipe des enjeux scientifiques ou didactiques pour devenir un motif purement décoratif.
Retracer l’histoire de Boswellia sacra dans les images, c’est donc cheminer dans l’histoire de l’humanité et de ses croyances, dans l’histoire de la médecine et de la botanique, du colonialisme, des techniques de représentation et des manières de voir. De l’arbre à peine identifiable des reliefs de Pount aux œuvres contemporaines, se dessine une constellation d’images approximatives, savantes, codifiées ou imaginaires, à travers lesquelles nous apprenons à considérer autrement – avec les yeux, les savoirs et l’imagination des artistes et des scientifiques du passé – cet arbre si longtemps entouré d’une aura de légende et de mystère.







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