Au Dhofar, la biodiversité défie le désert

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Entre désert minéral, montagnes embrumées et forêts surgies de la mousson, le Dhofar révèle un visage insoupçonné d’Oman. Cette terre de contrastes abrite une biodiversité exceptionnelle. Des arbres à encens millénaires aux léopards d’Arabie, plongée au cœur d’un sanctuaire naturel unique sur la péninsule Arabique.

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C’est un véritable miracle au cœur du désert. De juin à septembre, la mousson et ses vents frais enveloppent la région du Dhofar, voilant les chaînes de montagnes du Djebel Samhan, du Djebel Al Qara et d’Al Qamar d’un léger brouillard. Si les deux dernières se parent d’une végétation luxuriante aux reflets émeraude, la première, elle, garde sa teinte originelle. Pourtant, à l’instar de ses voisines, elle abrite une flore unique.

Nous sommes au sud-est de la péninsule Arabique et pourtant, des rivières temporaires, les oueds, se gorgent d’eau fraîche tandis que la végétation frissonne de vitalité. Ce regain de luxuriance porte le nom de khareef, le mot arabe désignant la mousson du sud-ouest venue d’Inde via la mer d’Oman. Un flux constant de bruine se concentre du niveau de la mer jusqu’au sommet des crêtes pour former une oasis de brouillard vertical, également appelée « forêt de nuages ». Celle-ci disparaît sitôt les versants nord des massifs franchis. Là où souffle le vent du désert, l’aridité propre à la péninsule arabique reprend ses droits, offrant un paysage de steppe rocailleuse à la flore clairsemée et à la faune rare, dont le Wadi Dawkah fait partie. Ce contraste spectaculaire permet au Dhofar d’abriter une biodiversité unique, avec les deux tiers des 1450 espèces de fleurs et de plantes répertoriées à Oman, dont environ 145 se limitent à l’Arabie du Sud. « Le Dhofar représente le paradis d’Oman », résume Dr Laila Al Harthy, directrice du département botanique et de la conservation au Jardin botanique d’Oman. À la tête d’une équipe recensant et conservant toutes les espèces végétales du sultanat, elle conseille en outre les organismes œuvrant pour la préservation de ce patrimoine unique.

Boswellia sacra, un emblème à préserver

Le Boswellia sacra, est l’emblème de ce paradis terrestre. Adapté aux conditions de sécheresse extrêmes, l’arbre à encens à feuilles caduques pousse sur les pentes rocheuses, les oueds et notamment dans la vallée désertique du Wadi Dawkah où la végétation semble rare. Le khareef n’atteint pas – ou si peu – ce sol rocailleux. Sur l’ancienne route de l’encens, on trouve pourtant, aux côtés des milliers de Boswellia sacra, des succulentes comme l’endémique Aloe dhofarensis, des arbustes aromatiques comme Lavandula dhofarensis et des espèces contribuant à tisser un écosystème solidaire : Indigofera spp., des arbustes fixateurs d’azote contribuant à la fertilité des sols ou encore Pulicaria spp., des arbustes importants pour les pollinisateurs. Une illustration de l’exceptionnelle diversité qui règne sur le site, dont la flore est constituée à environ 65 % d’arbustes, reflétant l’adaptation aux conditions arides.

Une enquête de référence réalisée en 2026 a enregistré environ 100 plantes appartenant à une trentaine de familles végétales dans le Wadi Dawkah. Depuis une dizaine d’années, l’arbre à encens en fait partie, principalement en raison du surpâturage des dromadaires, de la surrécolte ou d’un tapping trop fréquent ou trop poussé pouvant provoquer, entre autres conséquence, une invasion fatale d’insectes. Pour préserver cet espèce, Dr Laila Al Harthy s’implique en tant que membre du comité consultatif du Wadi Dawkah afin d’enseigner des modes de culture et de récolte durables, en tandem avec les employés du projet Wadi Dawkah. 

Le Jardin botanique documente la biodiversité autour du Boswellia sacra depuis une vingtaine d’années par l’identification et l’enregistrement des espèces végétales sur les sites concernés et recueille des graines précieusement conservées dans une banque de semences. L’étude scrupuleuse du cycle de vie de l’arbre dans son milieu naturel doit permettre – c’est l’un des défis que doit relever le comité scientifique consultatif du Wadi Dawkah (voir l’article : Une expertise tous azimuts) – la reproduction du Boswellia sacra sans recours à une action humaine. « Dans un cadre de culture pérenne, l’arbre ne peut vivre seul », souligne Dr Laila Al Harthy. « Pour assurer la germination de futurs spécimens, il faut favoriser les interactions vertueuses avec les autres plantes, les insectes, les animaux, etc… Nous y travaillons activement »

De plateaux secs en forêts denses

À mi-chemin entre le Wadi Dawkah et la « forêt de nuages », se succèdent des zones plus ou moins arides, formées de plateaux secs et de pentes calcaires peuplés d’arbustes, de succulentes et d’arbres dispersés. Tel le Samhan, petit massif montagneux en forme de croissant culminant à l’est de Salalah, la capitale de la province du Dhofar. Plus au sud, sur les massifs côtiers irrigués par le khareef, prospèrent des forêts denses considérées comme des reliques de la végétation paléo-africaine. Terminalia dhofarica, un arbre au tronc massif qui peut atteindre 12 mètres de haut, y pousse en nombre. Un riche sous-étage d’arbustes, de plantes grimpantes et de fougères complète ce paysage dense, où l’on rencontre également le dragonnier d’Arabie (Dracaena serrulata), un arbre en forme de parasol actuellement en déclin et, parmi d’autres espèces, Terminalia dhofarica, un arbre culminant jusqu’à 12 mètres et abritant une grande biodiversité.

Bien qu’originaire d’Afrique, le baobab (Adansonia digitata) n’est connu que dans trois localités de la péninsule Arabique, dont deux au Dhofar (Wadi Hinna et Dhalkut). À Wadi Hinna, on compte environ 100 spécimens mesurant entre 10 et 20 mètres de haut. Ces arbres auraient pu être introduits à l’époque où Oman entretenait un commerce intense avec l’Afrique

Léopard d’Arabie, hyènes et baleines

Bien avant, il y a 160 millions d’années, pendant le Jurassique supérieur, un rift commençait à séparer l’Afrique de l’Inde. Aujourd’hui, il est établi que la faune du Dhofar perpétue les liens ancestraux entre ces deux régions. Le Dhofar abrite 67 espèces de mammifères sauvages.

Au sommet de la chaîne alimentaire trônent plusieurs grands carnivores, dont le léopard d’Arabie (Panthera pardus nimr), espèce rare et menacée, mais aussi la hyène rayée (Hyaena hyaena) et le loup d’Arabie (Canis lupus arabs). Le Dhofar abrite également trois espèces de renards : le discret renard de Blanford (Vulpes cana), présent dans les montagnes, le renard des sables de Rüppell (Vulpes Rueppelli) dans les zones sableuses et graveleuses, et le renard roux (Vulpes vulpes), très répandu. Deux petits félins vivent aussi dans la région : le chat sauvage d’Afrique (Felis lybica) et le chat des sables (Felis margarita), parfaitement adapté aux environnements désertiques. À cela s’ajoutent la genette commune (Genetta genetta), endémique du Dhofar, ainsi que le ratel du Cap (Mellivora capensis) — célèbre pour son tempérament agressif — et la mangouste à queue blanche (Ichneumia albicauda), tous deux connus pour s’aventurer dans les fermes et jardins.

Parmi les herbivores, trois ongulés dominent : la gazelle des sables d’Arabie (Gazella marica), aujourd’hui rare à l’état sauvage, la gazelle d’Arabie (Gazella arabica), qui préfère les plaines graveleuses, et le bouquetin de Nubie (Capra nubiana), emblématique des reliefs montagneux et souvent représenté dans les pétroglyphes anciens. Le daman des rochers (Procavia capensis), animal grégaire, constitue une proie de choix pour les grands prédateurs, tandis que le lièvre du Cap (Lepus capensis) se distingue par sa remarquable capacité d’adaptation aux milieux pauvres en végétation.

Le Dhofar compte aussi plusieurs insectivores, notamment deux espèces de hérissons et trois espèces de musaraignes. Le hérisson du désert (Paraechinus aethiopicus) fréquente les plaines, alors que le hérisson de Brandt (Paraechinus hypomelas) préfère les altitudes plus élevées. La famille des musaraignes comprend la musaraigne d’Arabie, la musaraigne du Dhofar (Notiosorex crawford) et la minuscule musaraigne étrusque (Suncus etruscus).

Les rongeurs sont représentés par une dizaine d’espèces, dont le plus spectaculaire est le porc-épic indien à crête (Hystrix indica). Plusieurs rats, souris, gerbilles et jerboas peuplent également la région, la plupart étant nocturnes. Parmi les plus communs figurent les souris épineuses arabique (Acomys cahirinus) et dorée (Acomys russatus), dont l’une est active la nuit et l’autre le jour. Le Dhofar constitue un refuge important pour les chauves-souris avec au moins 17 espèces recensées. La plus visible est la roussette d’Égypte (Rousetus aegyptiacus), une grande chauve-souris frugivore pouvant atteindre 60 cm d’envergure. À l’opposé, la pipistrelle du Dhofar (Pipistrellus dhofarensis) compte parmi les plus petites espèces, tandis que la chauve-souris désertique à longues oreilles (Myotis evotis) utilise son ouïe exceptionnelle pour repérer au sol des proies comme les scorpions. Parmi tous ces mammifères, citons enfin le plus marin de tous, la baleine à bosse de la mer d’Oman, dont la population non migratrice reste unique au monde !

Préserver l’âme d’Oman

Pour permettre à cette biodiversité de continuer à prospérer, plusieurs organismes nationaux et internationaux se mobilisent aux côtés de l’UNESCO. Aux côtés du Ministère de l’Environnement, le Jardin botanique d’Oman et d’autres organisations jouent un rôle clé dans la préservation du patrimoine naturel du Sultanat. L’Environmental Society of Oman (ESO) œuvre depuis 2004 à la protection des écosystèmes terrestres et marins du pays. L’organisation mène de nombreuses actions de sensibilisation auprès du grand public et des écoles, tout en soutenant des programmes scientifiques consacrés notamment aux tortues marines, aux récifs coralliens, aux mangroves ou encore au léopard d’Arabie. En collaboration avec les autorités et les communautés locales, l’ESO contribue également à promouvoir un développement plus durable et une meilleure connaissance du patrimoine naturel exceptionnel d’Oman. Ou comment préserver la nature en préservant l’âme même du sultanat.

Crédits:
Visuels: ©️ Amouage
Directeur de la conception et des partenariats : Mathieu Chévara
Réalisatrice : Eléonore de Bonneval
Vidéastes : Ateeb Ali, Mulook Albalushi
Monteur vidéo : Jean-Philippe Derail
Conception sonore : Perfecting Sound Forever
Conception des titres : Vianney Bureau, Mikaël Charbonnier
Amouage : Renaud Salmon, Andras Komar, Dominique Roques, Matthew
Wright, Rayyan Alabdullatif
Remerciements particuliers à Arielle Lauze.

Auteur/autrice

  • Guillaume Tesson

    Journaliste spécialisé en gastronomie et spiritueux, membre du collectif Nez, Guillaume est l’auteur du Petit Larousse des cigares. À l’écoute des goûts et des odeurs, il est responsable de la chaine « Podcasts by Nez ».

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