Madagascar, terroir d’exception pour le parfum

Cette publication est également disponible en : English

Sur la Grande Île de l’océan Indien, les terres rouges de l’Afrique épousent les rizières de l’Asie. De cette rencontre est née une situation botanique unique au monde : 90 % des plantes de Madagascar ne poussent nulle part ailleurs. Fait singulier, aucune plante à parfum n’en est pourtant originaire. Mais la terre malgache est une manne : tout y prospère, et particulièrement les plantes à parfum.

Partenariat éditorial

À la fin du XIXe siècle, lorsque Madagascar devient un territoire de l’expansion coloniale française, l’île se transforme en laboratoire d’essai pour l’introduction d’essences. L’industrie grassoise s’y implante en s’appuyant sur la production locale et crée les premières distilleries d’ylang-ylang à Nosy Be. Sur la presqu’île se développent rapidement des cultures de caféiers, de poivriers et de mimosas venus d’Australie. La région gagne ainsi son surnom d’« île aux parfums ».

Le mouvement s’amplifie au début du XXe siècle. En 1901, les premières cultures de vanille – importée du Mexique –, de cannelle et de girofle sont menées au jardin d’essais de Tamatave, sur la côte est. Cent vingt-cinq ans plus tard, l’île aux parfums est devenue le premier producteur mondial de vanille, exportant chaque année de 1 000 à 2 000 tonnes de gousses, soit 80 à 90 % de la production planétaire, principalement destinées aux arômes alimentaires.

Aujourd’hui encore, la vanille joue un rôle clé dans l’économie du territoire. En 2016, Symrise Madagascar lance un programme de diversification des cultures auprès des producteurs de vanille. Grâce aux revenus générés par cette épice phare, de nouvelles filières de plantes à parfum voient le jour : feuille de géranium, écorce de cannelier, tige de lemongrass, racines de vétiver, rhizome de gingembre… En nouant des partenariats durables avec des producteurs, des distillateurs et des pépiniéristes, Symrise Madagascar pérennise les filières d’approvisionnement et permet à de nouvelles essences d’intégrer la palette des parfumeurs maison.

Dans cette dynamique, la curiosité des parfumeurs et la créativité des équipes d’experts de Symrise, présentes sur l’île depuis 2006, ouvrent la voie à l’exploration d’espèces endémiques inédites pour la parfumerie. Un siècle après les premiers essais botaniques, Madagascar demeure ce laboratoire d’expérimentation à ciel ouvert. Cultivateurs, horticulteurs, agronomes et botanistes y poursuivent, avec passion, la recherche de nouvelles potentialités olfactives issues des plantes de la Grande Île. Multipliant les micro-essais, les projets pilotes et les tests à petite échelle, ils développent ces pistes en symbiose avec les producteurs locaux et en étroite collaboration avec les parfumeurs de Symrise, à Paris comme à New York.

Baie de Saint-Thomas : une nouvelle origine

Entrée dans la palette de Symrise comme ingrédient exclusif en 2022, l’essence de baie de Saint-Thomas de Madagascar a déjà tout d’une grande. Ses facettes chaudes, épicées et subtilement gourmandes pourraient inciter les parfumeurs à l’utiliser en lieu et place de l’eugénol pour augmenter le volume de fleurs timides ou de bois discrets.

Ne vous fiez pas à son nom : la baie de Saint-Thomas (Pimenta racemosa, bay en anglais) n’a rien d’un petit fruit. Ce laurier créole, dont on distille les feuilles pour la parfumerie, peut atteindre jusqu’à cinq mètres de haut. Dès l’âge de deux ans, les arbres présentent un feuillage suffisant pour être récoltés.

À Madagascar, la culture du bay existait déjà à petite échelle – la feuille parfume volontiers les ragoûts. Mais élaborer le meilleur processus pour une production destinée à l’industrie de la parfumerie a constitué un défi. C’est à la Ferme des Hauts, à une vingtaine de kilomètres de Sambava, que Symrise Madagascar développe la filière dans la région de la Sava depuis 2020. Près de 10 000 arbres ont été plantés sur quatre hectares. La baie de Saint-Thomas s’épanouit sur cette terre rouge argileuse, capable de maintenir l’humidité si besoin.

Le matin, les hommes récoltent ; l’après-midi, les femmes effeuillent. Une fois cueillies, les feuilles de bay sont transportées jusqu’au pied de l’alambic. En saison, à la Ferme des Hauts, on peut distiller chaque jour jusqu’à 1,2 tonne de feuilles. La distillation dure trois heures, pour un rendement de 0,8 %. 

La production mondiale de baie de Saint-Thomas a longtemps été la chasse gardée de la Dominique, une île montagneuse des Caraïbes qui assurait 80 % de l’offre jusqu’à ce qu’un ouragan la dévaste en 2017, emportant coopératives et distilleries sous des torrents de boue. Depuis 2022, la filière malgache a permis de restaurer l’offre de cet ingrédient sous la forme d’un produit artisanal exclusif. Il obéit aux standards du bio et est certifié UEBT, label garantissant l’absence de produits chimiques dans la culture et la valeur sociale de son processus de transformation.

Patchouli : de la feuille à l’essence

Cacaotée, terreuse, boisée, animale, verte, humide : telle est la signature olfactive de l’essence de patchouli que Symrise Madagascar tire des feuilles de Pogostemon cablin. Envoûtante, elle a intégré la palette des parfumeurs du groupe en 2023. 

Pour Madagascar, le patchouli est une plante en or. En agroforesterie, il se révèle comme le meilleur allié de la vanille, du cacao et des caféiers. Le petit arbuste est planté par bouturage à partir du mois de mai, lorsque les températures se rafraîchissent. Sept mois plus tard a lieu la première récolte, puis trois ou quatre autres chaque année, toujours réalisées manuellement et au petit matin, par des femmes. 

Après la récolte, les rameaux sont mis à fermenter pendant quelques jours. En amont, les femmes ont veillé à égaliser les tiges à la machette afin de limiter la présence d’air durant la fermentation. Cette phase est cruciale : en condition anaérobie, le taux de patchoulol se modifie. Sous l’effet de la chaleur, le patchouli développe de puissantes facettes animales. Vient ensuite le séchage, toujours à l’ombre, car le patchoulol s’évapore au soleil.

L’élaboration de cette essence entièrement traçable a nécessité plus de 200 essais afin d’accorder les parfumeurs et les experts de terrain. La durée idéale de vapodistillation a finalement été fixée entre cinq et neuf heures selon que l’on distille les tiges (2 % de rendement) ou uniquement les feuilles (4 %). Le taux de patchoulol obtenu atteint environ 30 %, un très bon résultat.

Certifié UEBT, le patchouli malgache se distingue également de son concurrent indonésien par des procédés de transformation respectueux. Sur la Grande Île, la distillation s’effectue en acier inoxydable (iron free), ce qui rend inutile l’étape d’acidification à l’acide citrique habituellement destinée à éliminer le fer de l’essence. Celle-ci est par ailleurs recueillie exclusivement dans des bouteilles en verre, garantissant l’absence de phtalates.

Visuels : © Symrise / Romain Bassenne

Auteur/autrice

  • Béatrice Boisserie

    Journaliste au Monde, Béatrice Boisserie a lancé les ateliers de YOS (yoga olfacto-sonore) pour se mettre à l'écoute de l'effluve, du souffle et de la voyelle. En 2012, elle a créé le blog Paroles d'odeurs pour reccueillir les souvenirs olfactifs de personnalités ou d'inconnus. Après des études de philosophie et d'ethnologie, elle se forme au parfum chez Cinquième sens et au yoga du son à l'Institut des arts de la voix. Elle est l'auteur de 100 questions sur le parfum (La Boétie, 2014).

    A journalist at Le Monde, Béatrice Boisserie is a member of the Nez Collective. She has notably published 100 questions about perfume (ed. La Boétie, 2014).

Commentaires

Laisser un commentaire

Avec le soutien de nos grands partenaires