Être parfumeur, un parcours du combattant

Cette publication est également disponible en : English

Si l’exercice du métier de parfumeur est indissociable de la notion de compétition, le chemin qui permet d’y accéder, long et difficile, l’est tout autant.

Selon l’adage, il y aurait encore moins de parfumeurs dans le monde que d’astronautes. C’est dire si les places sont chères, et si l’itinéraire qui mène à cette profession peut s’apparenter à un parcours du combattant. « Dans notre métier, la persévérance est une qualité primordiale », souligne Coralie Spicher, parfumeuse chez Firmenich.

Premier obstacle à franchir : l’accès à une formation. Longtemps, les parfumeurs, eux-mêmes fils de parfumeurs, se sont formés à Grasse. Puis l’Institut Supérieur International du Parfum (ISIP), créé en 1970 à Versailles, avant de devenir l’Isipca, a fait figure de passage obligé. Depuis, il a été rejoint par le Grasse Institute of Perfumery (GIP) en 2002 et l’École Supérieure du Parfum à Paris (et désormais à Grasse aussi) en 2011. Les universités de Nice, Montpellier et Le Havre proposent également des masters qui peuvent préparer au métier de parfumeur. Pour chacune de ces formations, le recrutement est très sélectif. D’abord parce que les promotions, même si elles n’ont jamais été aussi nombreuses, ne comptent que quelques dizaines d’élèves, parfois pas plus de douze. 

Des formations élitistes

Ensuite parce qu’elles sont souvent payantes, et onéreuses – hormis les formations proposées en alternance qui présentent l’avantage de voir leur coût pris en charge par l’entreprise d’accueil. Pour suivre le master Création et Management de l’ESP, il faut ainsi débourser la somme rondelette de 38 100 euros sur cinq ans, plus de 30 000 euros pour le MSc Scent Design and Creation de l’Isipca, plus de 20 000 euros pour son European Fragrance and Cosmetics Master, 12 900 euros pour l’International Technical Degree in Fragrance Creation and Sensory Evaluation… Des montants importants (et qui augmentent régulièrement) obligeant la plupart des étudiants à contracter de lourds emprunts, à travailler en parallèle de cours exigeants ou tout simplement à changer de voie. « Les formations pour devenir parfumeur sont extrêmement élitistes », regrette Eléonore Beurnier, qui suit actuellement le cursus du GIP. « Il faudrait que l’accès soit facilité pour ceux qui n’ont pas d’argent ou pas forcément le bon parcours, mais une véritable sensibilité pour l’olfaction et la création », espère celle qui s’est heurtée à une autre difficulté : son absence de bagage scientifique. 

Qui dit parfum dit chimie, et un diplôme scientifique est exigé comme sésame à l’entrée de la plupart des formations. Mais quid des profils plus littéraires ? Quand Eléonore Beurnier, passionnée de parfums et d’odeurs, décide de s’orienter vers la formulation après un stage chez Auparfum et une expérience de quatre ans comme conseillère à la boutique Jovoy à Paris, elle prend conscience de la difficulté de la tâche. « Après ma prépa littéraire et mon Master Humanités et Management à Nanterre, je n’avais pas beaucoup d’options malheureusement… Même si j’étais très motivée, je n’avais pas envie d’obtenir une licence de chimie pour pouvoir entrer à l’Isipca, ni de refaire cinq ans d’étude avec des jeunes bacheliers à l’ESP », raconte-t-elle. Elle est finalement sélectionnée pour suivre les enseignements du GIP, qui accepte les titulaires de Bac+5 issus de filières non scientifiques, avec néanmoins une préférence pour ces dernières. « En France, je crois qu’on a besoin d’avoir des tampons… Mais je m’accroche à des profils différents comme celui de Quentin Bisch », souligne la jeune femme. Parfumeur chez Givaudan et auteur de Nomade de Chloé ou Angel Muse de Mugler, il n’est pas diplômé en chimie mais en… théâtre. A force de travail, il a pourtant réussi à être admis par l’école de la maison de composition suisse en 2009, et n’a cessé depuis d’enchaîner les succès.

Obstination à toute épreuve

Ce type d’école interne représente la voie royale pour devenir parfumeur – y compris pour les diplômés des formations déjà mentionnées : les sociétés de création accueillent gratuitement une poignée d’élèves par promotion en échange d’un contrat d’exclusivité de plusieurs années dans leurs équipes. Chez Symrise par exemple, les futurs parfumeurs sont formés pendant quatre ans afin de maîtriser les fondamentaux, de se perfectionner et de découvrir les différentes catégories (Fine Fragrance, Beauty Care et Home Care) et les spécificités régionales. « Il faut trouver des profils à l’esprit presque mathématique, curieux, ayant une vie culturelle riche et qui souhaitent toucher les consommateurs de manière émotionnelle », énumérait il y a quelques mois pour Nez Véronique Ferval, VP Global Creation Fine Fragrances de la compagnie allemande. Des perles rares en somme, qui doivent en outre faire preuve d’une obstination à toute épreuve. Il a fallu pas moins de sept ans à Coralie Spicher pour être admise comme élève parfumeuse chez Firmenich. « Quand j’avais 17 ans, j’ai pris mon téléphone, j’ai cherché le numéro des ressources humaines sur internet et je les ai appelés en leur demandant ce qu’il fallait faire pour devenir parfumeur chez eux », racontait-elle en novembre dernier à une table ronde sur les jeunes parfumeurs organisée par Nez et les bibliothèques de la Ville de Paris. « On m’a répondu qu’il n’y avait pas de place pour moi. L’année suivante, j’ai retenté ma chance, sans succès, puis celle d’après… Et ce n’est qu’au bout de sept ans qu’ils ont accepté de me recevoir. » 

À défaut d’entrer dans une école interne, le chemin après l’Isipca, l’ESP, le GIP ou les différents masters est loin d’être tout tracé. Même si ces formations sont très sélectives, leur multiplication conduit à un déséquilibre entre le nombre d’étudiants formés et celui de postes à pourvoir dans l’industrie. Trouver un poste ou même un stage s’avère alors difficile. « Ça sature un peu », confirme Agathe Lejour, étudiante en dernière année à l’ESP. « En arrivant à l’école, tout le monde veut être parfumeur, puis pas mal de gens changent d’avis face à la réalité. » D’autant que certains profils sont plus recherchés que d’autres : avec le développement de nouveaux marchés en Asie ou en Amérique du Sud, les candidats issus de ces régions du monde sont considérés avec intérêt par les sociétés de création. Par ailleurs, même si les promotions sont désormais à majorité féminine dans les écoles, les parfumeurs sont toujours plus nombreux que les parfumeuses. À l’inverse, les postes d’évaluateur sont le plus souvent dévolus à des femmes – et peuvent constituer un débouché alternatif pour les aspirants parfumeurs, tout comme ceux de parfumeur analyste, parfumeur technique ou parfumeur ingrédients. « La fine fragrance, c’est le Graal, mais peut-être qu’on ne met pas assez en avant les autres catégories qui sont plus ouvertes », estime Agathe Lejour. « Tout le monde n’est pas fait pour être Jean-Claude Ellena », abonde Eléonore Beurnier. « Mais attention, ce sont des métiers qui n’ont rien à voir les uns avec les autres ».

Hors des sentiers battus

Pour certains profils atypiques, le choix de s’établir comme indépendant peut aussi apparaître comme une solution.

Alors étudiant en littérature anglaise et beaux-arts à Paris, le Canadien Will Inrig fait ses premiers pas en parfumerie en travaillant sur le patrimoine olfactif chez Chanel sous la direction de Christopher Sheldrake et en collaborant avec Michael Edwards, avant de créer son propre laboratoire quelques années plus tard. Une trajectoire hors des sentiers battus, qui suscite parfois des incompréhensions, mais ne l’empêche pas de signer des compositions remarquées, bien que confidentielles. « Mon premier parfum pour une marque était Acide d’Éditions M.R. en 2018. Au lancement, nous avons reçu beaucoup de soutien, mais aussi pas mal d’attaques venues de l’industrie, parce que le parfum n’était pas conforme à l’IFRA, que nous avons publié la formule, et que je ne suis pas diplômé en parfumerie. Mais depuis quand le poète a-t-il besoin de diplômes ? » s’interroge-t-il. Avant d’ajouter : « Être parfumeur indépendant est comme tout métier artistique : c’est du donquichottisme ! Au moins pour l’instant. » Une précision qui confirme que la persévérance est une vertu cardinale pour les parfumeurs. 


SOMMAIRE

Introduction
Sur les bancs de l’école
Amateurs éclairés : les autodidactes du parfum
Anosmie : à la recherche de l’odorat perdu
Devenir parfumeur, quelle école choisir ?
Être parfumeur, un parcours du combattant

À lire également

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Merci beaucoup pour cet article, je trouve ce dossier particulièrement intéressant.

Avec le soutien de nos grands partenaires