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Serge de Oliveira : « La plupart des clients veulent du naturel qui ressemble à du conventionnel »

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Entré chez Robertet en tant qu’assistant parfumeur, Serge de Oliveira est nommé parfumeur en 2013, d’abord à Grasse, puis à Paris, où il travaille depuis 2019 aussi bien pour la parfumerie fine que fonctionnelle. Il a signé un grand nombre de compositions naturelles, parmi lesquelles Néroli & Petitgrain printanier, Amaretto & Framboise poudrée et Tonka & Amande absolue pour 100Bon, Silence des Calanques, Rouge confidence, Elixiris et Blooming Summer pour Aemium, L’Ivrée bleue et Le Passant pour Ormaie, les parfums solides Santal, Vanille et Fleur d’oranger pour Nolença, mais aussi le parfum de l’Ultra doux Douche soin Miel de Provence et amande douce, ainsi que ceux des shampoings et savons solides de la marque Unbottled. En parfumerie conventionnelle, il a notamment créé Bleu Abysse, Rose absolument et Rose par essence pour les Parfums de Rosine, 903, YMC pour Bon Parfumeur ou encore Cuir superbe pour Nino Amaddeo.

Comment êtes-vous arrivé à la parfumerie naturelle ?

Cela s’est fait par la force des choses. Lorsque j’ai débuté chez Robertet il y a huit ans, j’ai tout de suite composé des parfums naturels, plutôt à destination des pays nordiques, qui étaient à l’époque très en avance par rapport à la France sur le sujet. Comme la maison de composition pour laquelle je travaille est reconnue pour la qualité et la variété de ses matières premières naturelles, les marques qui veulent faire du naturel font logiquement appel à nous, et nous recevons énormément de briefs dans ce cadre.  Il y a quelques années les projets naturels étant moins nombreux, Robertet mettait les jeunes parfumeurs, comme moi, sur ce genre de projets, et je peux dire désormais que j’ai le coup de main!

La notion de parfum naturel est à géométrie variable, quels sont les labels qui sont les plus demandés par vos clients ?

Beaucoup d’entre eux sont demandeurs du label Cosmos Organic, qui est le plus restrictif. Il autorise dans les formules les huiles essentielles, les extraits CO2, les isolats et quelques résinoïdes, mais pas les absolues, obtenues grâce à des solvants pétrochimiques. Par ailleurs, 20% au moins des ingrédients de la formule doivent être certifiés biologiques, et 95% des végétaux. Il semble qu’ils aient davantage de facilité à vendre un produit écocertifiable plutôt que simplement 100% naturel : c’est plus porteur en termes d’image auprès des consommateurs. À l’autre bout du spectre, la norme ISO16128, bien plus souple, est de plus en plus en vogue. Elle permet de revendiquer facilement un pourcentage élevé de naturel car on inclut dans le décompte l’alcool et l’eau contenus dans le flacon, et pas seulement le concentré. Elle autorise les ingrédients d’origine naturelle, c’est-à-dire obtenus grâce à un processus chimique à partir d’une matière première naturelle, s’ils sont constitués de plus de 50% de carbone renouvelable. En ouvrant la voie à l’Iso E Super ou à certains muscs comme l’ambrettolide ou l’Helvétolide, cela élargit beaucoup la palette, et cela peut représenter un entre-deux intéressant pour des grandes marques qui veulent sortir un parfum naturel avec moins de contraintes, et qui s’éloigne le moins possible des codes du conventionnel.

Combien de matières premières avez-vous à disposition lorsque vous formulez en naturel ?

Nous partons de 1330 matières premières en conventionnel. Il nous reste 60% de cette palette dans le cadre de l’ISO 16128, 40% dans le cadre de l’ISO 9235 et 20% en Cosmos. Certes, la palette est plus réduite en naturel, mais elle s’est beaucoup étendue ces dernières années grâce à de nouveaux isolats. Chez Robertet, nous en avons énormément que la concurrence n’a pas encore dans sa palette. Et nous continuons à développer de nouvelles matières premières : nous avons par exemple intégré récemment un ingrédient à l’odeur de lys…

Travaille-t-on différemment les matières naturelles et synthétiques ?

Les matières premières naturelles ont énormément de facettes, tandis qu’une molécule comme l’Hedione par exemple est beaucoup plus unidimensionnelle. Quand je formule en naturel, j’essaie de dompter ces facettes, de travailler sur l’aspect confort, rondeur, d’apporter une dimension élégante, sans insister sur les aspérités. Le but est que le client ne sente pas que c’est du naturel, parce que la plupart d’entre eux veulent du naturel qui ressemble à du conventionnel ! Les formules naturelles se travaillent différemment et elles s’évaluent différemment : elles demandent davantage de macération, il faut que les matières premières s’harmonisent dans la formule, qu’elles vivent ensemble. Nous attendons lorsque nous le pouvons deux à cinq jours avant d’envoyer nos essais à un client, et nous le prévenons qu’il faut du temps, qu’il devra ressentir après quelques jours, voire après une semaine.

Les parfums naturels vous touchent-ils plus que les autres ?

Ils ne me touchent pas plus, mais ils représentent un défi qui me plaît. Ils demandent beaucoup de travail, d’essais, d’ajustements ; leur formulation est plus difficile, plus longue, mais aussi plus challengeante et intéressante, et me permet d’apprendre tous les jours. Je m’aperçois que telle ou telle combinaison d’isolats va donner un nouvel accord : par exemple en associant de l’alcool phényléthylique et du basilic, j’obtiens un accord jacinthe. Je recherche toujours plus de tenue, en travaillant davantage de notes de fond, ou plus de blooming, c’est-à-dire un impact fort des notes de tête, très important pour séduire les acheteurs, grâce à des isolats d’aldéhydes, qu’on obtient à partir d’agrumes, et qui permettent de « pousser » les autres ingrédients… 

Quels sont les notes ou accords qu’il est pour le moment difficile, voire impossible, d’obtenir en naturel?

On peut faire beaucoup de choses : des hespéridés, des floraux, des épicés, des boisés, ou même des floraux fruités, avec de la tagète, du davana, et des isolats comme les aldéhydes C14 et C18, qui sont en réalité des lactones. Mais nous n’avons pas de notes musquées, à part l’ambrette, qui est très coûteuse et ne peut pas être utilisée comme les muscs synthétiques. On peut tout de même obtenir des effets approchants, en utilisant de la vanilline ou de la frambinone pour apporter un côté poudré, ou une touche de maltol pour donner de la rondeur. En revanche, il n’y a pas d’équivalent en naturel pour retrouver l’impact des notes boisées ambrées – du moins pour le moment, car la parfumerie naturelle évolue tous les jours. On emploiera du santal, du cèdre ou du vétiver, mais on n’obtiendra pas le même effet 

Travaillez-vous avec des concentrations différentes en naturel et en conventionnel ?

La concentration dépend en grande partie du budget de la marque, le prix du concentré étant bien plus élevé quand il ne contient que des matières premières naturelles, qui sont souvent dix fois, et parfois jusqu’à mille fois plus chères que les synthétiques. Au-delà des considérations de prix, il faut savoir aussi qu’une concentration trop élevée en naturel risque d’étouffer le parfum.  

La parfumerie naturelle est en pleine expansion, comment voyez-vous son avenir ?

J’aimerais qu’elle devienne dominante. C’est une parfumerie qui a beaucoup évolué, qui est devenue plus intéressante, et pour moi elle représente l’avenir – même si j’aime aussi les synthétiques et que je signe des parfums conventionnels. Je suis convaincu que les grands groupes vont s’y mettre : c’est déjà le cas chez L’Oréal pour certains produits d’hygiène, cela ne va pas tarder pour la parfumerie fine. Dans cette perspective, le 100% d’origine naturelle peut représenter un bon compromis.

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