Chantal Artignan

Chantal Artignan : « Notre école ne doit pas être réservée à une élite sociale »

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Chantal Artignan est directrice de l’École Supérieure du Parfum (ESP), située à Paris, et qui forme depuis 2011 des étudiants aux métiers de l’olfaction à Paris et à Grasse. Biochimiste et biologiste de formation, elle a démarré sa carrière de chercheuse au Québec avant de rejoindre l’Isipca puis l’équipe à l’origine de l’ESP, appuyée par l’École de Condé. Après la parution de l’enquête « All inclusive », la parfumerie face aux inégalités dans le onzième numéro de Nez, voici dans sa version intégrale l’entretien qu’elle nous a accordé, dans lequel elle revient sur les questions de diversité, d’égalité et d’inclusivité dans la parfumerie actuelle.

Historiquement la parfumerie est plutôt une affaire d’hommes, qu’en est-il à l’ESP ?  

Il est vrai que les parfumeurs dont l’histoire a retenu le nom sont presque tous des hommes, mais aujourd’hui heureusement les femmes prennent position. À l’école le rapport est d’ailleurs interverti, les premières promotions comptaient 15 % d’hommes, nous sommes entre 20 et 25 % aujourd’hui. La tendance ne va pas s’inverser mais il y a une progression !

Cette statistique vous paraît-elle concordante avec ce que vous observez par ailleurs dans le milieu professionnel de nos jours ? 

Pas vraiment, bien sûr. Avec les lois sur la parité, on arrivera peut-être à rééquilibrer les choses, mais les postes de directions sont plutôt occupés par des hommes. Dans les couloirs des grandes entreprises, on entend plus souvent « présidents » et « directeurs » que « présidentes » et « directrices ». Chez nous, jusqu’ici, les étudiants ont aussi eu plus de chances que les étudiantes. Nous avons formé un certain nombre de parfumeuses, mais paradoxalement encore plus de parfumeurs alors que les hommes ne représentent qu’un quart de notre effectif.

Quels sont alors les débouchés pour les étudiantes et étudiants ? 

Fondamentalement les débouchés ne diffèrent pas selon le genre, mais il est vrai que l’évaluation est un domaine où l’on retrouve beaucoup de femmes. C’est un métier d’interface qui demande de comprendre le parfumeur et savoir lui parler tout en cernant bien le marketing et ses besoins. Cela nécessite beaucoup de diplomatie, une qualité que l’on va culturellement plus spontanément chercher chez des femmes, ce qui ne veut bien sûr pas dire que les hommes ne sont pas diplomates ! C’est un des débouchés phare de notre formation, mais nous balayons tous les aspects du parfum depuis la matière première jusqu’à la commercialisation, avec un focus sur la création et le marketing. 

Comment l’ESP s’ouvre-t-elle aux différentes cultures qui s’intéressent à la création de parfum ?

Il y a une base française francophone chez nous car nos cours sont principalement en français. L’idée est de promouvoir le savoir-faire français à des gens qui vont pouvoir le faire perdurer, même à l’étranger. Bien sûr nous accueillons des étudiants étrangers, mais la condition est qu’ils puissent suivre les cours en français. Les étrangers s’intègrent extrêmement bien, chaque année nous accueillons des étudiants de divers horizons : des Coréens, des Suisses, des Belges, des Italiens, des Maltais, pour ne citer que quelques-unes des nationalités représentées chez nous. 

Où parvient à se diffuser ensuite le savoir-faire que vous entretenez ?

Nos étudiants ont la chance de beaucoup aller à l’étranger, ils y font souvent leurs premières armes. Plus de 30 % vont y travailler, que ce soit en Suisse, aux États-Unis, à Dubaï, en Chine, à Madagascar, bref sur tous les continents ! Où qu’ils aillent, ils semblent beaucoup s’y plaire ! 

Étudier à l’ESP a un prix [la formation en cinq ans coûte autour de 38 000 euros], est-ce que celui-ci est accessible à des couches sociales moins privilégiées ? Des dispositifs sont-ils prévus pour les étudiants qui ont moins de facilité pour financer leur parcours ?

C’est en effet une chose à laquelle nous réfléchissons très fortement, car notre école ne doit pas être réservée à une élite sociale. Nous sommes d’ailleurs en train de mettre en place la collecte de la taxe d’apprentissage à laquelle nous n’avions pas droit jusqu’ici, pour faire en sorte de pouvoir la reverser à des étudiants qui en ont besoin. Aujourd’hui, un certain nombre travaille à côté des études, certains parviennent même à se faire embaucher en CDI avant la fin du cursus, d’autres font aussi des prêts. Nous sommes conscients de cela, pour la suite nous voulons donc mettre en place des bourses. Par ailleurs, nous avons monté une junior-entreprise, une association à vocation économique et pédagogique, qui devrait à terme permettre à certains étudiants de gagner de l’argent. Le but est qu’ils offrent leurs services à des particuliers, des entreprises et proposent de l’animation autour du parfum. Tout cela est encore balbutiant mais nous sommes très ouverts sur ces sujets. 

Cela permet-il aussi de niveler les inégalités à la sortie de l’école ?

Sûrement, car nous avons constaté que tout le monde a sa chance à la sortie. Les « fils de » et les « filles de » ont d’ailleurs presque plus de mal à trouver des débouchés, notamment parce qu’il y a une confidentialité certaine dans le milieu. Il est difficile pour une maison de composition d’embaucher une personne dont le père ou la mère travaille pour la concurrence. Les étudiants « normaux » qui sont motivés sortent gagnants, d’autant plus que la nouvelle génération a une mentalité très ouverte. Dans l’industrie on voit aussi de beaux succès féminins, si l’on pense à Christine Nagel ou Mathilde Laurent, qui font des choses passionnantes aujourd’hui. 

Pour les étudiants, l’avenir passe donc par l’industrie traditionnelle du parfum ?

C’est une industrie qui sait encore donner sa chance à ceux qui construisent des choses. Ce n’est cependant pas le seul salut, une partie de nos étudiants se sont lancés dans l’entreprenariat avec succès ! Il faut y mettre de l’énergie, mais ils y arrivent bien. Ce sont d’ailleurs des équipes souvent mixtes, qui prolongent dans la vie leur expérience construite à l’école. Cette génération est moins attachée aux oppositions de genre et met plutôt l’accent sur les compétences. Ça donne du baume au cœur. Je pense par exemple au laboratoire de parfum Maelstrom, à la maison Violet, à Pikoc, qui fabrique des produits ménagers éco-responsables, ou à Drips fragrances. Toutes ces entreprises ont été fondées par d’anciens étudiants ; j’espère que ce sera la tendance des nouvelles générations car ils ont des idées, les réalisent et s’épanouissent en étant libres de faire ce qu’ils veulent dans un contexte par ailleurs difficile. L’épisode Covid a fait ressortir des valeurs que l’on voudrait durables. Ici, nos étudiants ont tissé de nouvelles solidarités. Ils en auront encore besoin !

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