Maurice Roucel et Francis Kurkdjian réunis autour de la collection Héritage(s)

À l’occasion de la sortie d’un témoignage de Maurice Roucel dans la collection Héritage(s), Symrise et le fonds de dotation Per Fumum organisaient une rencontre exceptionnelle entre le parfumeur, le réalisateur David Richard et Francis Kurkdjian, fondateur de Per Fumum et à l’initiative de ce projet de série d’entretiens audiovisuels consacrée à des figures de la parfumerie.

Article rédigé en partenariat avec Symrise

Paris, un soir de décembre. À un jet de pierre de l’arc de Triomphe, l’appartement Étoile de Symrise accueille une vingtaine de journalistes. L’occasion n’est pas un lancement de parfum, mais la projection en avant-première de quelques extraits d’un entretien filmé de Maurice Roucel. Le parfumeur, qui fêtait en 2025 un demi-siècle de carrière, s’est livré à la caméra d’Héritage(s), une collection de témoignages filmés consacrée à des figures de la parfumerie. Il est là ce soir, en chair et en os, aux côtés du tandem à l’origine de ce corpus documentaire unique en son genre : David Richard, auteur et réalisateur, et Francis Kurkdjian, parfumeur et créateur du Fonds de dotation Per Fumum, qui alimente et finance le projet depuis son démarrage en 2016. Guidée par la volonté de « constituer une mémoire immatérielle, humaine et vivante de ceux qui ont créé les parfums ou qui ont concouru à leur existence, voire à leur évolution », la collection Héritage(s) réunit aujourd’hui les témoignages filmés de 45 personnalités dont plus d’une vingtaine sont déjà disponibles en ligne.
En accès libre et gratuit sur le site du Fonds Per Fumum, sous-titrées en anglais, ces vidéos donnent à voir et entendre des parfumeurs comme Michel Roudnitska, Dominique Ropion ou Max Gavarry, mais aussi des représentants d’autres professions de l’industrie : citons notamment Pierre Dinand, légendaire designer de flacons, Jean Amic, qui a dirigé la création chez Givaudan-Roure et contribué à de nombreux parfums iconiques du XXe siècle, ou encore Olivier Maure, gérant du studio de création grassois Art & Parfum.
Ensemble, ces portraits audiovisuels constituent une somme de connaissances sans équivalent dans l’univers du parfum. Une « capsule temporelle destinée aux générations futures », selon les mots de David Richard, qui donne le coup d’envoi de la soirée en retraçant la genèse de ce projet aussi ambitieux que nécessaire. « Tout est parti d’un constat amer : après le décès des personnalités majeures comme Joséphine Catapano [parfumeuse disparue en 2012, créatrice notamment de Fidji de Guy Laroche], il ne restait souvent d’elles aucun témoignage. Il y avait une forme d’urgence à recueillir la parole de ceux qui étaient là pour parler, afin de pouvoir les transmettre aux étudiants, chercheurs, historiens, professionnels ou simples amoureux du parfum ». Une rencontre avec Francis Kurkdjian a abouti à la naissance de cette idée de captation de la mémoire vivante et peu de temps après, le projet voyait le jour. David Richard, déjà alors réalisateur et auteur du film La Formidable Histoire de l’eau de Cologne s’impose naturellement dans ce rôle pour Héritage(s).

Humour et franc-parler

C’est au domicile de Maurice Roucel que David Richard s’est rendu pour mener l’entretien qui lui est consacré, à découvrir en ligne depuis quelques semaines1Pour accéder à l’interview complète : https://www.fondsperfumum.org/maurice-roucel. Dans cette vidéo de plus d’une heure, découpée en plusieurs chapitres thématiques, le parfumeur se livre face caméra avec tout le franc-parler, la générosité et la malice qui le caractérise. Il évoque son parcours scientifique, sa rencontre avec le parfum et ses années passées chez Chanel – où il a été recruté à l’âge de 23 ans par le parfumeur maison de l’époque, Henri Robert, pour monter un laboratoire de chromatographie. Il raconte ses débuts de créateur, dans un univers encore très grassois – ce que lui, originaire de Cherbourg, n’était pas. Il revient sur la création de plusieurs parfums qu’il a signés, chez IFF puis Quest (aujourd’hui Givaudan) et enfin Symrise, où il travaille depuis 1996.
L’entretien lui permet aussi d’aborder des rencontres ou épisodes marquants de sa carrière, comme son engagement au sein du mythique « groupe du Colisée », un groupe de réflexion sur l’avenir de la profession réunissant quelques personnalités majeures de l’industrie de l’époque – dont Alberto Morillas et Pierre Bourdon – et qui a mené à la publication du livre Questions de parfumerie (Corpman, 1988).
Ou encore son amitié avec Monique Rémy, légendaire fondatrice des Laboratoires qui portent son nom (LMR Naturals, aujourd’hui propriété de IFF), qu’il a notamment aidée à développer une filière de magnolia en Chine, dans les années 1990. Comment ? En utilisant cet ingrédient dans ses parfums, tout simplement. Une toute petite quantité dans Tocade de Rochas, « pour soutenir le démarrage », puis une quantité plus importante dans 24, Faubourg d’Hermès, puis encore un peu plus dans Envy de Gucci. Une anecdote après l’autre, se dessine un témoignage non seulement instructif mais aussi très savoureux, qui réjouira les fans de « Momo » – que nous sommes – autant que les curieux du monde de la parfumerie en général. 

Anciens collègues

Au cœur de la soirée, trois extraits de ce témoignage sont projetés sur un écran, donnant lieu à quelques échanges spontanés entre Maurice Roucel et Francis Kurkdjian. Ce dernier est là en tant que créateur du fonds Per Fumum et soutien historique de la collection Héritage(s), bien sûr, mais aussi en tant qu’ancien collègue de Maurice : les deux hommes se sont côtoyés chez Quest au début des années 1990. À cette époque, Maurice composait Tocade de Rochas tandis que, quelques bureaux plus loin, Francis travaillait sur Le Male de Jean Paul Gaultier… Ils partagent par ailleurs une certaine franchise et une bonne dose d’humour, ce qui ne gâche rien à la discussion qui se noue – et parfois, fuse – entre eux. L’auditoire est suspendu à leurs lèvres lorsque Maurice évoque Musc ravageur, le plus célèbre de ses parfums pour Frédéric Malle, qu’il explique avoir composé, à l’origine, pour répondre au brief du parfum Fragile de Jean Paul Gaultier. Brief qui a finalement été gagné… par Francis Kurkdjian, lui révèle ce dernier !
Des parallèles entre les démarches des deux parfumeurs émergent aussi quand Maurice Roucel raconte l’histoire et les motivations du groupe du Colisée. En effet, cet engagement n’est pas sans rappeler celui de Francis Kurkdjian qui, en tant que président de l’International Society of Perfumers-Creators (SIPC) entre 2020 et 2024, a œuvré pour fédérer la profession autour de valeurs communes et pour donner l’impulsion de réflexions autour du métier et de l’industrie – devenues très rares aujourd’hui.
En guise de conclusion à cette discussion, on demande à Francis ce qui pour lui définit Maurice, et vice-versa. Francis évoque, sans cacher son admiration, la concision légendaire des formules de Maurice. Maurice parle de l’audace de Francis, citant notamment la proportion de mousse et d’ethyl-maltol qui fait la signature de Baccarat rouge 540 : « il fallait oser », reconnaît-il. Lorsque la soirée s’achève, on repense à ces mots prononcés par Maurice Roucel : « Être parfumeur, c’est avoir une idée et la mettre en œuvre avec ton expérience et ton alphabet ». Francis Kurkdjian acquiesce : « c’est de toi que j’ai hérité cette importance première de l’idée ». Preuve, s’il en fallait, que la vision des parfumeurs aguerris nourrit celle des plus jeunes, et que transmettre leur parole est, à ce titre, une mission d’intérêt public.

Visuel principal, de gauche à droite : Stéphanie Morou (Per Fumum), Lucile Duhoux (Symrise), Francis Kurkdjian, Maurise Roucel et David Richard.

Crédits photos : © Alek Katan

Auteur/autrice

  • Sarah Bouasse

    Journaliste, autrice et traductrice, Sarah Bouasse est spécialiste des odeurs et du parfum. Elle écrit notamment pour Nez, la revue olfactive depuis ses débuts. En 2024, elle publie « Par le bout du nez », son premier livre, aux éditions Calmann-Lévy.

    Journalist, author, and translator, Sarah Bouasse is a specialist in scents and perfumes. She has been writing for Nez, the olfactory magazine, since its inception. In 2024, she published her first book, "Par le bout du nez," with Calmann-Lévy publishing.

Commentaires

Laisser un commentaire

Avec le soutien de nos grands partenaires