Flair en mutation

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En cette période d’Halloween, nous pensons tous aux êtres terrifiants qui peuplent nos écrans, nos cauchemars, ou nos vies réelles… Et si la peur passait aussi par notre nez ? C’est en tout cas un sujet dont s’est emparé un certain nombre d’auteurs, qui, dans leurs dystopies, donnent à l’odorat un rôle central et… effrayant.
Nous vous proposons un tour d’horizon littéraire dans lequel le parfum n’est plus un luxe, mais le dernier témoin de notre humanité et parfois, le premier signal de nos effondrements.
Un article de Clément Paradis, issu du grand dossier du 21ème numéro de la revue Nez, « L’Odeur du futur ».

Nos lecteurs le savent : chez Nez, on se refuse à appeler les parfumeurs des « nez », car ils sont aussi – et surtout – des cerveaux qui pensent, des mains qui écrivent et pèsent, etc. Mais que nous réserve l’avenir ? En 1944, dans Le Voyageur imprudent, l’écrivain René Barjavel décrit la découverte par un voyageur dans le temps de l’humanité en l’an 100 000. L’espèce a alors produit des types spécialisés très différents les uns des autres, notamment des guetteurs : sur des corps chétifs, certains ont développé des yeux pédonculés, d’autres des oreilles larges comme des feuilles de bananiers, d’autres encore se résument presque à des nez en oliphant. Peut-être la lointaine descendance de parfumeurs célèbres !

Barjavel n’est pas le seul auteur de romans d’anticipation à s’être emparé de thématiques olfactives. Aujourd’hui, des chercheuses en littérature comme Chanelle Dupuis ou des historiennes de l’art comme Clara Muller passent notre culture au peigne fin pour en dégager des corpus trop peu connus d’œuvres nous invitant, à travers des aventures olfactives, à mieux observer et comprendre le présent.

Images d’un futur techno-olfactif

À la fin du XIXe siècle, l’Occident est pris d’une frénésie de capture et d’enregistrement. En l’espace de quelques années, le monde bascule : Bell transmet la voix par un fil et dépose le brevet du téléphone en 1876, Edison fige le son sur des cylindres de cire et invente le phonographe l’année suivante, alors qu’en 1874, dans le laboratoire des chimistes allemands Ferdinand Tiemann et Wilhelm Haarmann, la vanilline est synthétisée pour la première fois, promettant de répliquer à moindre coût la précieuse odeur de la gousse. Un sentiment d’inachèvement domine néanmoins : si le son et l’image peuvent voyager et se conserver, pourquoi l’odeur, ce sens du temps et de l’intime, resterait-elle la dernière frontière de l’éphémère ? En 1878, note Clara Muller dans son article « Design for the nose: A brief history of olfactory objects », cette interrogation cristallise. Dans les colonnes du Figaro, une chronique d’un certain Louis de Beaumont, vulgarisateur scientifique à l’imagination galopante, s’enthousiasme pour une invention singulière d’Edison qu’on lui aurait présentée : le Microdor. « Avec cet instrument, l’homme pourra concentrer les émanations des corps, les amplifier et les rendre perceptibles à des distances énormes », explique le texte. Les idées d’applications fusent : « À la chasse, vous serez votre propre chien d’arrêt, et nul fumet de poil ou de plume n’échappera au sens délicat de votre instrument », et « vous retrouverez sans peine, fût-il passé dans mille mains différentes, le portefeuille ou le bijou perdu ; vous saurez reconnaître, en plein boulevard, le bellâtre qui a flirté un soir avec votre femme ».

Ainsi se répand le rêve d’un odorat « augmenté », où la machine viendrait pallier l’atrophie biologique d’un homme moderne qui aurait perdu son flair animal en entrant dans la cité. Évidemment, on ne trouve nulle trace dans les travaux d’Edison d’un tel projet. En 1878 donc, la littérature continue de s’emparer de ce qui laisse la science impuissante, et un autre homme de presse, le Suédois Claës Lundin, fait paraître un texte cette fois ouvertement science-fictionnel : Oxygen och Aromasia.

L’œuvre n’est pas un singleton, puisqu’elle s’inspire d’une nouvelle du père de la science-fiction allemande, Kurd Lasswitz, Bis zum Nullpunkt des Seins (« Jusqu’au point zéro de l’être »), que le Suédois a probablement découverte dans le recueil Bilder aus der Zukunft (« Images du futur »), publié la même année. Le roman de Claës Lundin étoffe la trame posée par l’auteur de Breslau : en l’an 2378, la musique telle que nous la connaissons a presque disparu, car l’ouïe humaine s’est émoussée à cause du bruit incessant des siècles passés. Le sens dominant est devenu l’odorat. L’héroïne, Aromasia, est une virtuose d’un instrument appelé « ododion », un piano à odeurs qui, au lieu de produire des sons, libère des combinaisons d’essences dans la salle de spectacle. Ses concerts sont décrits comme des symphonies où les parfums se succèdent, s’entremêlent et créent des émotions complexes chez les spectateurs, comme le ferait une mélodie.

Le coup d’envoi est donné : pour une minorité d’auteurs, le futur sera techno-olfactif ou ne sera pas. L’Américain Clement Fezandié, auteur en 1922 de la nouvelle The Super-Nose, issue de la série Dr. Hackensaws Secrets, reprend le thème de la machine à sentir, combinant un « smell-o-meter » qui quantifie les odeurs, un « olfactographe » qui les enregistre pour une réutilisation ultérieure, et un « microdorscope », un amplificateur d’odeurs. Clement Fezandié passe en revue les nombreuses utilisations qu’il envisage pour une telle invention, aussi bien dans la perfection de la cuisine que dans la détection des maladies. Il imagine aussi des bibliothèques de fragrances où chaque souvenir, chaque lieu, est enregistré sur des dispositifs de stockage mécanique.

Cette idée traverse aussi la nouvelle Dans la cité future, écrite en 1923 par Bernard Gervaise. Dans une ville futuriste entièrement recouverte d’un toit de verre, des « disques olfactifs » font partie des nouveaux divertissements, servant à diffuser des symphonies d’odeurs sur une sorte de gramophone olfactif. L’odeur devient une donnée, un sillage que l’on peut classer, cataloguer et rejouer à l’infini, y compris dans une nouvelle forme d’art qui permettrait de jouer, chez Clement Fezandié, des « symphonies d’ail » capables d’émouvoir « n’importe quelle âme italienne ».

Dans le sillage de la police

Une littérature moins confidentielle s’empare bientôt de ces thèmes. Aldous Huxley décrit en 1932, dans Le Meilleur des mondes, un futur où le parfum est intégré à la vie quotidienne [lire à ce sujet l’article « Le Meilleur des mondes, sentir au futur » dans Nez #15]. Les personnages utilisent des parfums distribués par des robinets dans les salles de bain, notamment le chypre, apprécié de l’héroïne Lénina. Les fragrances deviennent un élément de confort et de plaisir, mais aussi un symbole du conditionnement, incarné notamment par le « cinéma sentant », apprécié d’une foule à la vie standardisée. Le motif de l’orgue à parfums ressurgit, cette fois comme un élément symbolique du divertissement de masse et de la domination politique par le plaisir corporel. Dans le cabaret nouvellement ouvert de l’abbaye de Westminster, c’est l’instrument phare qui stimule les sens, soumettant les spectateurs à des refrains repris en boucle accompagnés d’effluves parfumés, notamment l’ambre gris et le santal. Le vide de sens domine néanmoins les œuvres diffusées, qui s’avèrent être créées par des « Ingénieurs en Émotion ». Comme le résume un personnage : « Il faut choisir entre le bonheur et ce qu’on appelait autrefois le grand art. Nous avons sacrifié le grand art. Nous avons à la place les films sentants et l’orgue à parfums. » De manière insidieuse, l’odeur est ici un outil de stabilité étatique. En saturant les espaces de divertissement d’effluves synthétiques et apaisants, l’État mondial court-circuite la réflexion par l’émotion sensorielle : on ne réprime pas par la force, on soumet par le plaisir. Huxley signe ainsi l’un des premiers textes à théoriser le marketing sensoriel et le contrôle social par l’odeur, poussé jusqu’à la dystopie.

Le thème du contrôle couvait toutefois chez les prédécesseurs d’Huxley : les enthousiastes de nez-machine que sont Beaumont et Fezandié envisageaient aussi des usages répressifs pour leurs inventions. « Les Microdors officiels de la justice reconstitueront dans toutes ses phases le crime commis, par l’analyse des effluves variés qui accompagnèrent sa perpétration », écrit Louis de Beaumont. Dans Le Figaro, le merveilleux scientifique se mêle au maintien de l’ordre, tout comme dans les plans du docteur Hackensaw, qui clame pouvoir sentir l’odeur du mensonge et aider le travail des médecins légistes, alors qu’il teste son application en criminologie, en l’utilisant pour résoudre un vol. L’incarnation la plus violente de cette angoisse est sans doute donnée à lire dans Fahrenheit 451, de Ray Bradbury (1953), où l’odorat est une arme de traque mortelle. Le Limier mécanique, avec son appendice capable de mémoriser 10 000 signatures chimiques, matérialise un futur où l’identité n’est plus un nom, mais un sillage. La créature robotisée, mi-robot, mi-prédateur, semblable à un chien-abeille à huit pattes, est conçue pour capturer et tuer les individus qui possèdent ou lisent des livres interdits. S’enfuir est alors vain : c’est leur chimie corporelle propre qui trahit les victimes.

La modernité occidentale, marquée par l’urbanisation galopante et les révolutions hygiénistes, pressent très tôt la nécessité de penser la gestion de l’espace respirable. Dès l’ouverture d’Oxygen och Aromasia, l’odorat influence l’urbanisme et l’habitat. Le premier chapitre, intitulé « Le jardin d’Aromasia », présente des plantations suspendues sur les toits des gratte-ciels pour leur puissance olfactive. Les fleurs sont sélectionnées et croisées pour créer des environnements saturés de senteurs spécifiques, transformant l’air de la ville en un espace sensoriel contrôlé. Chez Bernard Gervaise, la métropole de demain est pensée comme un organisme dont il faut purifier les poumons, le climat est contrôlé par des ventilateurs au souffle « chargé d’effluves odorants captés au loin, dans les prairies d’Écosse, dans les sapinières des Vosges, dans les roseraies de Téhéran ».

Politique et contrôle des atmosphères

C’est toutefois dans la littérature contemporaine que l’air s’impose comme le lieu d’une lutte politique. Les travaux récents de Chanelle Dupuis s’intéressent à deux œuvres en particulier : Les aigles puent, de Lutz Bassmann (2010) et Frappabord, de Mireille Gagné (2024). Le premier dépeint un monde dévasté par des armes chimiques dont les émanations liquéfient les corps et saturent l’air d’une odeur de goudron éternelle, rendant la respiration agonisante. Le second met en scène un Québec étouffant sous une chaleur extrême et une épidémie transmise par des taons, où le manque d’oxygène et le confinement exacerbent les tensions sociales. « Ces romans présentent des sociétés imaginaires où l’odeur de la nature est modifiée par le comportement humain et où l’accès à l’air et la respiration deviennent difficiles », explique Chanelle Dupuis.

Les odeurs de décomposition chimique (chez Lutz Bassmann) ou la chaleur saturée d’insectes (chez Mireille Gagné) rendent compte d’une violence exercée sur le corps même des citoyens. Les armes chimiques sont manipulées pour des raisons politiques précises : gagner la guerre et anéantir « l’ennemi ». La puanteur extrême générée par les bombes devient le stigmate des victimes, le symbole d’un abus de pouvoir manifeste.

Dans Frappabord, le contrôle des atmosphères prend une tournure plus environnementale et sociale, miroir du dérèglement climatique : le virus propagé par les taons est lui-même issu d’une expérience militaire qui a mal tourné, soulignant que la manipulation du vivant et de l’air est une décision anthropocentrique aux conséquences mortelles. Comme le souligne Chanelle Dupuis, ces dystopies montrent que la crise climatique et la violence militaire créent des atmosphères séparant les classes sociales : certaines ont accès à un air pur et climatisé, tandis que d’autres sont condamnées à l’asphyxie.

Le spécialiste de la fiction contemporaine Hsuan L. Hsu développe quant à lui, dans l’ouvrage collectif Literature and the Senses, le concept de « violence atmosphérique », soit le fait de condamner certaines populations à vivre dans des environnements saturés d’odeurs et de substances toxiques (zones industrielles, mines, plantations), témoignant encore du fait que l’air n’est pas un domaine neutre, mais qu’il est physiquement marqué par les inégalités et les discriminations.

Mutations du sujet

La littérature d’anticipation franchit parfois un seuil troublant : celui de la mutation même de notre appareil sensoriel. Dans The New Pleasure, roman de John Gloag paru en 1933, un nouveau médicament appelé Voe, augmentant considérablement l’odorat, est mis en circulation. Son succès bouscule progressivement la société. La promiscuité dans les bâtiments, transports et cinémas devient insupportable et le désir sexuel des consommateurs s’accroît. Le roman suit les conséquences sociales, politiques et urbaines massives de cette transformation sur plusieurs décennies, allant jusqu’à un épilogue situé 200 ans plus tard. L’humanité choisit en effet d’en finir avec la pollution en démantelant son industrie pour vivre dans une utopie rurale : sentir se révèle alors comme un acte de dissidence fondateur d’une révolution.

Une œuvre va encore plus loin dans l’exploration des transformations intimes liées à l’odorat : Telempath de Spider Robinson, en 1976. L’auteur y imagine une humanité frappée par une « peste hyperosmique », qui développe un odorat si puissant qu’il se mue bientôt en « télempathie », une communication directe des émotions et des pensées facilitée par la compréhension d’êtres gazeux auparavant indiscernables. Dans ce monde, le secret individuel s’effondre : la peur, le désir ou le mensonge d’autrui sont clairement perceptibles à travers les émissions phéromonales. Cette transparence radicale redéfinit le contrat social. Comment vivre ensemble quand nos émotions les plus secrètes flottent dans l’air, accessibles au premier passant ? L’odeur devient dès lors une mise à nu permanente qui ne laisse d’autre choix que l’honnêteté brutale, l’isolement ou l’apprentissage d’une nouvelle forme de communion empathique pour ne pas sombrer dans la folie.

Cette bascule de la parole vers le sillage biochimique est explorée de manière plus radicale encore dans la science-fiction post-humaine. Le roman The Abolition of Species, de Dietmar Dath (2008) met en scène les Gente, des êtres post-animaux dont la communication repose sur les « pherinfones ». La technologie ne prend plus la forme d’une prothèse externe, elle est ici une fonction biologique intégrée : l’échange d’informations complexes, allant de la transmission de données historiques à la gestion politique, passe par la synthèse et l’émission de molécules odorantes et chimiques. Les Gente « reniflent » leur environnement pour y lire l’histoire, la politique et les émotions, transformant le monde en un grand texte écrit en odeurs. Cette « écotecture » olfactive décentre l’humain, suggérant que le futur de l’intelligence pourrait résider dans une symbiose biochimique proche du règne animal ou végétal. Cette idée se retrouve aussi chez Octavia E. Butler dans la trilogie Xenogenesis (1987-1989), où des extraterrestres mettent en œuvre une maîtrise absolue de la manipulation génétique et chimique, transformant l’acte de sentir et de goûter en un mode de connaissance et de fusion biologique avec l’autre.

Comme une boussole

L’histoire de l’anticipation olfactive raconte en creux notre rapport au monde. Elle met en lumière une volonté occidentale farouche de maîtriser le sensible ; volonté qui finit toujours par se heurter à la conscience sauvage ou politique d’un partage vital de l’air. Entre le rêve de 1878 d’un microscope capable de percer tous les mystères de l’atmosphère et le cauchemar d’un air qu’il faut acheter pour se souvenir, voire d’une intimité qui se transforme en une archive publique ou marchande, l’odorat se pose en boussole morale et viscérale. En refermant cet incomplet tour d’horizon littéraire, une question demeure toutefois : le futur sera-t-il vraiment exposé sur des écrans, ou sera-t-il plutôt donné à humer, dans le silence d’une archive ou dans l’urgence d’une bouffée d’air pur ?

Cet article est paru dans Nez #21 – L’Odeur du futur.

Illustration : Erwann Terrier pour Nez

Auteur/autrice

  • Clément Paradis

    Photographe et enseignant en esthétique à l’Université Paris 8, rédacteur pour Auparfum, il travaille sur les liens qui unissent art et politique.

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