Si le qualificatif « black » pullule sur les flacons de parfums, évoquant un univers mystérieux et sensuel, notre association entre odeur et couleur semble surtout relever d’un imaginaire plus ou moins partagé. Pourtant, si l’on se penche sur la matérialité des pigments, on comprend vite que ceux-ci sont odorants – et que cette caractéristique sensorielle influence leur utilisation. C’est ce que nous apprennent les récents travaux de l’historienne Érika Wicky, titulaire de la chaire de professeur junior « Olfactions » à l’Université Grenoble Alpes, et du professeur en chimie organique à l’Université de Versailles – Paris-Saclay Olivier R.P. David, tous deux rédacteurs pour Nez et membres du GDR O3.
L’idée de cette enquête mêlant histoire, art et chimie organique découle directement du travail d’Érika sur l’odeur de la peinture. L’étude sur le noir débute lorsque la chercheuse Charlotte Ribeyrol lui propose d’écrire un article à ce sujet pour un double numéro de Technè – une revue scientifique éditée par le Centre de recherche et de restauration des Musées de France – sur le sujet « Matières noires1https://journals.openedition.org/techne/16939 ». Même si au sens strict, le noir n’est pas une couleur mais une nuance, le débat n’a pas vraiment de sens ici : on l’étudie avant tout comme une matière utilisée par les peintres, et qu’ils peuvent sentir lorsqu’ils la préparent ou l’utilisent. Et l’on découvre vite qu’il n’y a d’ailleurs pas un noir, mais des noirs : parce qu’on les obtient à partir de différentes matières, leur absorption de la lumière n’est pas la même, ils peuvent tirer vers le violet, le vert, le marron, être plus ou moins brillants… Et plus ou moins odorants.
Sentir les changements du XVIIIe siècle
Érika a commencé par explorer les usages et perceptions à travers les tableaux, les romans, les travaux d’historiens. Spécialisée sur la période de la fin XVIIIe au début du XXe, elle se plonge entre autres dans les écrits de Zola sur l’art : « Il s’agit d’articuler les imaginaires liées à la couleur noire aux propriétés matérielles des couleurs. C’est une période où les mouvements hygiénistes associent odeur et saleté, où le noir s’oppose au blanc immaculé, symbole de propreté, et où se répand l’utilisation de poêles à combustion dans les maisons, réduisant la présence de la suie », synthétise-t-elle. Le rapport à cette teinte est aussi lié à l’évolution des courants artistiques : on préfère désormais aux tons sombres du romantisme la lumière synonyme de l’impressionnisme. On constate ainsi que les propriétés matérielles des couleurs et leur symbolique ont un rapport conjoint : l’odeur d’imprimerie est par exemple considérée comme désagréable en tant que telle, mais elle est dans le même temps symptôme du métier de journaliste, qualifié d’« activité fiévreuse ». À ces changements sociétaux s’ajoutent ceux des pratiques artistiques : « C’est aussi une période où le rapport aux pigments change pour les peintres : alors que jusque-là, ils les réalisaient eux-mêmes, dans les années 1820 ils ont accès à des mélanges et à beaucoup plus de couleurs. »
Un arc-en-ciel de noirs
Pour explorer plus en détail les différentes senteurs de ces pigments, Érika fait appel à Olivier R.P. David et à ses compétences en chimie organique. Différentes sources de noirs sont étudiées, dont les plus anciennes obtenues par calcination de matières citées dans l’article : « Le manuel Roret dédié à la fabrication des couleurs recense le noir d’ivoire élaboré à partir de déchets d’ivoire calcinés, le noir d’os provenant d’os de mouton également calcinés, le noir de vigne produit par calcination de sarments, le noir de pêche par calcination des noyaux de ces fruits, le noir de charbon et, surtout, le noir de fumée provenant de résines brûlées (pins, sapins, poix, bitume, térébenthine). » Un arc-en-ciel de noirs se dessine ainsi, dont la production est souvent malodorante, ce qui explique que les fabriques étaient soumises au décret du 15 octobre 1810 sur les établissements dangereux, insalubres et incommodes2https://mag.bynez.com/culture-olfactive/les-consequences-olfactives-des-lois/. Un terme vient qualifier ces émanations, significatif de l’attention qui leur est portée : le qualificatif d’empyreumatique, désigne en effet l’odeur d’une combustion mélée à des corps gras, dont l’article détaille les molécules caractéristiques : « La combustion, quelle que soit la matière pyrogénée, conduit à la formation d’un bouquet de molécules qui rassemble toujours des composés phénoliques, dont le syringol à odeur typique de fumaison ; les odeurs bitumineuses, de créosote, sont créées par le gaïacol et le créosol ; enfin, les aspects âcres, calcinés, de goudron noir, sont dus aux dérivés aromatiques du naphtalène. Ainsi les matières noires utilisées par les peintres dégageaient-elles une odeur spécifique qui était particulièrement familière à l’époque. »
Pour obtenir ces informations, tout se passe dans le laboratoire d’Olivier : « Trois étudiantes ont travaillé sur les odeurs des goudrons pour connaître les molécules responsables de l’odeur de brûlé. Traditionnellement, les écorces de bouleau sont placées dans une cuve en acier autour de laquelle on met le feu jusqu’à liquéfaction. Cela ressemble beaucoup à du pétrole, et on obtient du goudron de bouleau en laissant évaporer. Nous en avons acheté en Russie et avons analysé les différents constituants pour distinguer les plus caractéristiques olfactivement », explique-t-il. Mais l’étude ne s’arrête pas là, loin s’en faut : « Il y a aussi des encres faites avec du noir d’os – des os carbonisés – qui sont très odorantes à la production ; des extraits de suie, pour lesquelles on a réalisé une extraction à l’alcool avec un filtre Büchner, qui, très fin, retient uniquement le carbone et laisse passer l’alcool chargé des molécules odorantes : leur parfum est très minéral, avec un côté pierre humide ; ou encore l’encre ferrogallique utilisée pour écrire, extrait de galle de chêne et de fer, qui sent la Javel. »
Au-delà de leur fumet initial, ces nuances de noir peuvent être désodorisées, voire parfumées : c’est le cas de l’encre de Chine, à laquelle on ajoute du clou de girofle à des fins de préservation, mais aussi du musc, dans un but hédonique.
Appropriation artistique et riposte olfactive
L’article se penche également sur les jeux d’appropriation et de réappropriation artistiques suscités par les pigments, qui passent par une attention à l’odeur. L’exemple du noir quasi parfait nommé VANTAblack (acronyme de « Vertically Aligned NanoTube Array-black »), extrêment profond car il absorbe 99,965 % de la lumière, est significatif. Le peintre Anish Kapoor s’en est offert l’exclusivité en 2016. « J’ai contacté plusieurs galeristes qui avaient pu approcher des œuvres d’Anish Kapoor et insistaient sur l’absence d’odeur », confie par ailleurs Érika. Or, les pigments noirs qui absorbent une grande quantité de lumière, comme ceux produits pour les lampes spéléologiques, « ont souvent une odeur alliacée, liée à l’acétylène », dixit Olivier. Soulignant ainsi l’absence de signature olfactive du Vantablack, l’artiste Stuart Semple a créé en réponse des noirs à l’intensité proche, à un prix accessible, qu’il a notamment parfumés à la cerise noire ou au café. Un pied de nez à ce geste d’appropriation colorimétrique capitaliste : « La dimension olfactive de la riposte permet à Semple de se moquer du “Blackest Black” en donnant à sentir non pas la peinture noire, mais des substances naturelles qui, sans être spécifiquement noires, sont qualifiées de noires. Ainsi l’odeur du café noir remplit un rôle performatif en rendant la peinture encore plus noire. […] Ces détournements olfactifs mettent en évidence l’importance pour les artistes des propriétés sensorielles non visuelles des matériaux qu’ils emploient », écrit Érika.

On comprend ainsi qu’approcher la peinture sous l’angle uniquement visuel nous empêche d’accéder à la totalité de ses significations. Le cas des Outrenoirs de Soulages en donnent une démonstration flagrante : entre le broux de noix des débuts, la peinture à l’huile et l’acrylique, l’expérience sensible vécue par le spectateur n’est pas la même et passe par l’olfaction – même s’il reste à en caractériser explicitement tous les tenants et aboutissants.
Parfums d’outrenoir
Qu’en est-il, enfin, des parfums qui proposent une véritable réflexion sur le noir – sans l’utiliser comme simple argument marketing ? Olivier recense quelques sorties notables remarquant qu’elles tissent le lien avec le rituel originel de l’offrande olfactive sous forme de fumée d’encens – le fameux per fumum – parmi lesquels M/Mink de Byredo (Jérôme Epinette), Black de Comme des garçons (Guillaume Flavigny), La Treizième Heure de Cartier (Mathilde Laurent), Patchouli 24 du Labo (Annick Menardo). D’autres font directement écho à la création plastique et notamment aux monochromes de Soulages, comme Néroli outrenoir de Guerlain (Thierry Wasser) et Corpus Equus de Naomi Goodsir (Bertrand Duchaufour). Bref : le noir – ou plutôt les noirs – inspirent, leur perception évolue sans cesse, tout comme l’imaginaire qu’ils suscitent. Ils sont ainsi source de différentes expériences olfactives qui influencent et, inversement, sont influencées par l’histoire de l’art, que ce soit à travers le travail artistique des parfumeurs ou celui des artistes qui en utilisent les pigments. Pour Érika et Olivier, la conclusion est sans appel : « l’odeur des peintures noires doit avoir une place au sein du patrimoine culturel olfactif ».
Visuel principal : Le Soir de Caspar David Friedrich, années 1820 (source Wikimedia Commons)







Commentaires