En plus d’être une dessinatrice, autrice, peintre et réalisatrice surdouée, Marjane Satrapi possédait une mémoire olfactive hors-norme et attribuait au parfum une place centrale dans sa vie. Lorsque nous l’avions contactée en 2018 pour lui proposer de collaborer à un projet 1+1, elle s’était montrée très enthousiaste, et deux ans plus tard, nous la recevions chez Nez en compagnie de la parfumeuse Mathilde Bijaoui. De la rencontre de leurs univers était née une création à quatre mains, Ambre à lèvres, fruit des souvenirs d’enfance de l’une et du savoir-faire de l’autre. En hommage à l’artiste franco-iranienne dont la mort a été annoncée ce matin, nous publions l’article de Nez #10 qui retrace cette rencontre.
« Ce parfum me fait bien trop penser à un masque hydratant à la rose pour que je le prenne au sérieux ! » Fidèle à elle-même, Marjane Satrapi ne mâche pas ses mots lors d’une séance d’olfaction. Pour poursuivre le projet 1+1, lancé en 2019, l’équipe de Nez a décidé cette fois d’associer l’artiste franco-iranienne à Mathilde Bijaoui, parfumeuse pour la maison de composition française Mane. En cette mi-juin 2020, la première rencontre a lieu dans les bureaux de la revue, situés à Paris dans le 20e arrondissement. Passionnée d’odeurs, Marjane Satrapi s’est d’emblée montrée enthousiaste lorsque nous avons pris contact avec elle pour lui présenter la collaboration. Si elle a choisi des domaines d’expression relevant du champ visuel – la bande dessinée, la peinture et le cinéma –, elle n’en est pas moins consciente des pouvoirs de notre nez et de notre mémoire olfactive, la sienne étant particulièrement performante. « C’est incroyable comme une simple odeur est capable de me ramener à un moment précis de ma vie, souligne-t-elle. À 4 ans et demi, je me suis fait enlever des ganglions, et le médecin qui m’a opérée avait mangé du melon. Je me souviens encore aujourd’hui de son haleine, et depuis ce jour je ne supporte plus ce fruit. »
Mieux, la réalisatrice rêve depuis des années d’un parfum faisant écho à un souvenir qui a façonné ses goûts olfactifs et qu’elle raconte à sa manière drôle et volubile : « Enfant, j’admirais beaucoup la tante de ma mère, qui était peintre. Une femme libre, qui préférait être la maîtresse d’hommes mariés pour ne pas avoir à faire leur repassage… Dans sa maison de Téhéran, on trouvait au premier étage des chiens, au deuxième des chats et, enfin, au troisième ses appartements. J’étais fascinée par ses jolis flacons de parfum à poire, ses poudriers et surtout ses tubes de rouge à lèvres, dont je pouvais respirer l’odeur pendant des heures. Lorsque j’avais 6 ans, elle m’a annoncé, avant de mourir : “Quand je ne serai plus là, mon esprit va venir dans ton corps : soit tu vas dessiner, soit tu vas écrire.” » La prophétie s’est réalisée pour l’autrice de Persepolis et de Poulet aux prunes, qui voit en cette figure marquante de son histoire personnelle une source d’inspiration pour son parfum idéal.

Graal olfactif
Ces souvenirs représentent un fil conducteur précieux pour un parfumeur. Concentrée, Mathilde Bijaoui prend des notes. Parmi les nombreux succès qu’elle a signés depuis quinze ans – notamment pour Jo Malone, Yves Saint Laurent ou Roger & Gallet –, un projet l’a déjà amenée à s’imprégner de l’univers d’une autre personnalité. En 2010, Like This pour État libre d’Orange est né de sa collaboration avec Tilda Swinton : une fragrance ronde et épicée évoquant l’intérieur douillet de la maison écossaise de l’actrice. Pour commencer à cerner les goûts de Marjane Satrapi, elle l’interroge d’abord sur les créations qu’elle a portées. Ces dernières années, pour approcher son Graal olfactif, l’artiste assemble trois parfums, qu’elle mélange dans un flacon avant d’en vaporiser sur ses vêtements : L’Eau d’ambre de L’Artisan parfumeur, « très bon mais léger », Ambre d’or de Il Profumo, « très présent », qu’elle ajoute donc en moindre quantité dans sa préparation, et Élégance ambrée, un des « parfums de carrosse » (destinés à la voiture) de Maître parfumeur et gantier. Avant cela, il y a eu, le temps de deux ou trois flacons, Infusion d’iris de Prada, « une odeur nette dont j’aurais voulu qu’elle soit un peu plus agressive ». Et ceux qu’elle considère aujourd’hui, avec le recul, comme de sympathiques erreurs de jeunesse. La fougère très macho d’Azzaro pour homme, à 15 ans : « Étant donné qu’être une femme en Iran signifiait ne pas avoir de droits, je m’étais mis en tête de choisir un parfum masculin, mais ce n’était probablement pas l’idée du siècle… » Puis, au début des années 1990, une obsession pour le tonitruant chypre Paloma Picasso : « Quand j’étais étudiante à l’école des arts décoratifs de Strasbourg, j’aimais beaucoup un garçon et j’avais décidé que, si je parfumais mes cheveux, l’amour allait venir. Pendant six mois, tous les matins, je me suis aspergée avec le testeur chez Marionnaud. L’amour n’est pas venu… mais j’ai perdu mes cheveux ! »
Afin d’affiner sa compréhension des goûts de la réalisatrice, Mathilde Bijaoui lui propose de découvrir certaines des compositions qu’elle a imaginées. « N’hésitez pas à dire si vous n’aimez pas », encourage-t-elle. « Je vous assure que, même si je voulais dire quelque chose que je ne pense pas, je ne pourrais pas : ma bouche est totalement indépendante », s’amuse son interlocutrice. Effectivement, elle ne tarde pas à esquisser une grimace : « Il y a trop d’épices. J’aime les manger, mais pas les sentir : ça m’irrite. » Autre source d’irritation : les parfums qu’elle appelle « attrape-nigauds », dont les premières notes lui plaisent, mais pas le développement. « Il vous faudrait un parfum qui n’évolue pas trop, plutôt linéaire », décrypte Mathilde, qui explique le principe de l’évaporation des molécules olfactives à l’origine de la succession des notes de tête, de cœur et de fond. Bilan de l’après-midi : « Ce qui est très positif et va faciliter le processus, c’est que vous savez ce que vous aimez, ce que vous n’aimez pas et ce que vous recherchez, note la créatrice. Toute la difficulté va être de réussir à répondre exactement à une attente si précise… »

Lady Danger
Rendez-vous est pris une semaine plus tard dans les locaux de la société de composition Mane, sur l’île de la Jatte, près de Paris. Mathilde ouvre son bureau et son laboratoire à Marjane pour qu’elle découvre cette fois des matières premières, notamment celles que l’on emploie pour créer un accord rouge à lèvres, et livre son ressenti afin de guider le travail du parfumeur. Depuis l’apparition des premiers bâtons de rouge, à la fin du XIXe siècle, ces cosmétiques diffusent traditionnellement des effluves poudrés de rose et de violette. Très en vogue à l’époque, ces notes offraient également l’avantage, pour un produit appliqué sur la bouche, de pouvoir être obtenues à l’aide d’ingrédients comestibles. La dessinatrice est elle-même adepte des lèvres fardées de rouge et reste fidèle depuis quatorze ans à la référence Lady Danger chez Mac. Un vermillon mat « qui sent malheureusement la vanille et pas le rouge à lèvres ». Elle a déjà prévenu : cette gousse vue et revue, elle ne l’aime pas. « J’ai acheté un appartement dans lequel une horrible odeur de vanille avait imprégné les murs, à tel point que j’ai été obligée de tout repeindre », s’insurge-t-elle encore.

Quand Mathilde Bijaoui lui tend la mouillette qu’elle vient de tremper dans une fiole remplie de liquide ambré, elle est pourtant sous le charme. « C’est de l’absolue de vanille ? Alors pardon chère vanille, je pensais que je ne t’aimais pas, mais je me trompais. » Les intonations boisées, épicées et cuirées la surprennent. « Lorsqu’on parle de vanille, on pense en réalité souvent à la vanilline, que l’on rencontre bien plus fréquemment », souligne son initiatrice. Et pour cause : cette molécule à l’odeur douce et sucrée est utilisée pour parfumer aussi bien nos yaourts que nos gels douche.
Soumise aux narines de Marjane Satrapi, l’absolue de rose ne bénéficie pas de la même réhabilitation surprise : « Je confirme que je n’aime pas du tout. Cela me rappelle trop l’Iran et les femmes en tchador, qui portaient souvent des parfums en contenant. » La découverte se poursuit avec les ionones, molécules responsables de la fameuse odeur de violette des fards à lèvres, et incontournables dans les parfums d’inspiration cosmétique. La préférence de l’artiste va tout de suite à la méthyl ionone, la plus proche des tubes de rouge traditionnels, quand l’alpha-ionone tire davantage vers le bonbon à la violette et la bêta-ionone vers des notes boisées légèrement terreuses. Obtenues depuis la fin du XIXe siècle grâce à la synthèse, ces molécules ont à l’origine été isolées dans le rhizome d’iris, protagoniste suivant de la séance d’olfaction. De Florence ou du Maroc, son absolue délicate et tellement élégante ravit Marjane. « Cela me fait penser à du vieux papier et à de la poussière, une ambiance de bouquiniste que j’adore. Avec un côté cuir qui me rappelle les cartables neufs de mon enfance. C’est merveilleux ! »

Accord ambré
Cet élan donne une idée à Mathilde, qui demande à son assistante un flacon de Suederal. Juste intuition : la matière sentant le cuir, les chaussures neuves, avec une facette qui évoque le feutre ou le marqueur, remporte elle aussi tous les suffrages. « C’est net, rigoureux. Et cela me ramène instantanément à l’école : je me souviens du jour exact de la rentrée, de la température qu’il faisait, de quel camarade de classe était à côté de moi… Incroyable ! » La liste des matières premières à mettre en valeur dans la création à quatre mains s’affine peu à peu. Mathilde Bijaoui a déjà travaillé sur quelques essais et en présente deux, afin de vérifier qu’elle ne fait pas fausse route. Il s’agit d’un accord ambré, habillé tantôt de rose, de patchouli et de fir balsam dans l’essai 2, un peu plus sombre ; tantôt de géranium, d’héliotropine, d’iris, et de fève tonka dans l’essai 3, plus poudré et légèrement plus frais. La réalisatrice s’en vaporise sur les poignets. « Mon préféré est définitivement le 3 : il me transporte. Ça sent le rouge à lèvres, le vrai poudrier… Vous m’avez comprise et vous avez fait du bon boulot, j’aimerais vous prendre dans mes bras ! » Difficile en période d’épidémie de Covid-19 et de distanciation physique, mais le développement débute sous de bons auspices : les deux femmes sont sur la même longueur d’ondes.
Magasin de chapeaux
Pour la troisième session de travail, c’est Marjane qui reçoit dans son atelier avec vue sur les toits de Montmartre. On y croise les portraits féminins dans les tons rouge et noir qu’elle expose jusqu’au 28 novembre à la Galerie Penthièvre à Paris, l’enseigne gigantesque d’un magasin de chapeaux tirée du décor de l’adaptation cinématographique de Poulet aux prunes, ou encore un sticker « Connard » collé sur un placard et qui prend à partie le visiteur. « C’est pour protéger ma réserve de fournitures », justifie la maîtresse des lieux. « Vous pouvez m’enlever tout mon fric, mes clopes, mais si on me prend mon matériel de travail – certaines choses très précises, notamment mes feutres japonais Copic – je deviens folle ! Alors, qu’est-ce que je peux sentir aujourd’hui ? », s’enquiert-elle sans transition. Mathilde a travaillé sur de nouvelles pistes à partir de l’essai 3. Elle y a intégré de l’absolue de vanille, de l’absolue d’iris et du Suederal, qui avaient tant plu à l’artiste. Comme souvent, la réaction est rapide et tranchée : « Je demande le numéro 8 en mariage ! Il est incroyablement chic, net, sans l’aspect gras que peuvent avoir certains parfums inspirés des rouges à lèvres. Je retrouve tout à fait mon souvenir d’enfance, mais sous une forme romancée. » L’Hedione le fait respirer, tandis qu’une touche de safranal amplifie l’effet daim du Suederal et que l’absolue de graine d’ambrette renforce le profil cosmétique. Le coup de foudre passera-t-il l’épreuve de la cohabitation ?

À l’aveugle
Quelques jours et un échantillon vidé plus tard, le verdict tombe : Marjane souhaite atténuer le caractère un peu trop capiteux du parfum. Il faudrait aussi qu’il gagne en diffusion. Mise en valeur de telle ou telle facette, retrait ou ajout de matières premières, réglage de l’équilibre de la formule : cinq variantes sont imaginées. Comme lors du développement d’un parfum à destination du marché, elles sont testées sur peau, à l’aveugle, pour que l’on puisse les comparer et percevoir leurs différences, parfois infimes, sans être influencé. Mathilde couvre les bras de sa muse de gommettes colorées, avant d’y vaporiser une à une les fragrances dont les flacons portent la teinte correspondante. À tour de rôle, chacun sent les pastilles bariolées sur le corps du cobaye : « Je suis très disciplinée, je m’étonne moi-même… Le rose est très cuiré. Le violet a beaucoup d’ampleur, mais je le trouve trop épicé. Ma préférence va au jaune, le plus poudré. » C’est donc à partir de l’essai 10, qui fait la part belle à l’aldéhyde anisique et à ses tonalités amandées, que seront réalisés les derniers ajustements. Un accord feuille de violette pour apporter une touche boisée, davantage de muscs pour gagner en souffle… Fin juillet, la réalisatrice tranche, l’heureux élu est l’essai 18. La composition finale est restée fidèle à l’inspiration première esquissée par Marjane et a conservé son nom de travail, choisi par Mathilde. Ce travail en duo a trouvé son aboutissement : Ambre à lèvres est né.

Photos : © Romain Bassenne
Article publié dans Nez #10, Du nez à la bouche, en octobre 2020.
Le parfum Ambre à lèvres n’est plus commercialisé.







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