Un parfum de porcelaine

Depuis la création de la signature olfactive du musée national de la Marine, DSM-Firmenich prolonge le dialogue fécond entre art et parfum. En 2026, Alexandra Monet, parfumeuse de la maison, illustre le propos de la céramiste Alice Riehl, dont l’œuvre Herbarium Interior est présentée au musée de la Toile de Jouy, à Jouy en Josas, non loin de Paris.

Aux sources de l’œuvre

En préambule à l’exposition, une toile de Jouy évoque le vol d’un ballon d’hydrogène qui s’est écrasé à Gonesse dans un champ, semant la panique parmi les paysans pris au dépourvu. On y distingue un petit garçon réfugié dans un arbre, trouvant dans le végétal un abri à la fois familier et rassurant. À la vue de cette image, Alice Riehl s’interroge : à l’ère de l’urbanisation, ce rapport ne devrait-il pas s’inverser ? N’est-ce pas désormais à l’homme de protéger son environnement ? 

Avant la découverte de l’œuvre de cette dernière, un délicat parfum de nature verte invite le visiteur à s’en approcher. Herbarium Interior, un ensemble de porcelaines teintées disposées sur un mur sombre, se déploie au cœur des recherches qui ont nourri l’artiste : archives du musée, photographies et récits de citadins recueillis lors de sa résidence à la Villa Albertine à New York. Par son travail de la terre et le modelage de formes organiques, la céramiste rend hommage au vivant dans une écriture à la fois poétique et figurative qui trouve un écho dans les collections du musée. Depuis la fondation de la manufacture Oberkampf en 1760, la toile de Jouy n’a cessé de représenter une nature omniprésente, à travers motifs floraux et scènes champêtres où humains et végétaux coexistent en harmonie. Héritières du siècle des Lumières, ces compositions inscrivent l’homme dans un monde naturel structurant, révélant un rapport d’équilibre aujourd’hui remis en question par l’omniprésence de l’urbanité.

Le projet d’Alice Riehl s’est construit dans ce dialogue. À partir des archives du musée, enrichi par des interviews de botanistes et défenseurs de l’environnement à New York, il interroge notre lien contemporain au végétal. « Comment peut-on se reconnecter à la nature ? Quel est votre rapport au végétal ? » Quatorze récits personnels ont ainsi été recueillis et traduits dans l’œuvre, comme autant de réponses apportées à ces questions. Certaines trajectoires marquent par leur puissance d’évocation. Ainsi, Saara, une habitante originaire d’Asie occidentale évoque le figuier, qui, comme elle, s’est acclimaté à Brooklyn au fil du temps jusqu’à devenir familier, presque autochtone. Cet arbre ainsi que son parfum continuent ainsi de relier les habitants émigrés à leurs terres natales. Elissah, quant à elle fascinée par les lauriers-roses et leur résilience face à la sécheresse, reste convaincue que la beauté des fleurs constitue « la » clé d’entrée pour se relier au monde végétal, un idéal si fort qu’il conduit à vouloir en capter l’essence à travers leur parfum. « De nombreuses personnes ont cité les odeurs dans leurs récits », s’est ainsi étonnée Alice Riehl ; ainsi, lorsque DSM-Firmenich a proposé de parfumer son œuvre, cela prenait pleinement sens.

Parfum révélateur d’émotions

« J’ai immédiatement été séduite par le travail d’Alice, se souvient Alexandra Monet. À la fois par la dimension figurative et végétale de son univers, mais aussi par le choix de la céramique, support privilégié pour la diffusion du parfum. » Dès leurs premiers échanges, certaines espèces esquissées sur papier entrent en résonance avec l’univers de la parfumeuse : pivoine, érable, laurier-rose, lilas. Autant de plantes dites « muettes », impossibles à extraire directement, mais reconstituables grâce aux technologies contemporaines, notamment les NaturePrint développés par la maison de composition. L’analyse par chromatographie gazeuse et spectrométrie de masse permet alors d’approcher au plus près la signature olfactive de l’érable ou de la pivoine et de reconstituer celles-ci, sans cueillir les plantes. À partir de ces matières, Alexandra Monet propose plusieurs pistes créatives, dont l’une s’impose immédiatement.  

Le parfum, intitulé Green Porcelaine, fait le lien entre le fond et la forme de l’œuvre, reliant l’inspiration du végétal à la porcelaine. « Les émaillages mats d’Alice donnent une forme douce et sensuelle que j’avais envie de retranscrire dans ma création ». L’accord s’est ainsi construit autour d’une formule confortable de notes musquées et boisées, avec un départ nerveux de galbanum et de basilic grand vert, tandis que le cœur floral s’articule autour de la pivoine, du muguet et du lilas. « J’ai aussi fait un clin d’œil au lien entre la nature et la minéralité de la ville en utilisant une molécule captive appelée Casmiwood, à l’odeur boisée, entre terre humide et béton », s’amuse Alexandra Monet.

Surprise totale pour Alice Riehl, qui, dès les premiers essais,  s’émerveille de la précision de cette retranscription figurative. Véritable double olfactif de son travail, le parfum accompagne l’œuvre et semble nous emporter dans son récit. Il en souligne la délicatesse tout en en révélant la fragilité.

Art parfumé ou parcours olfactif ?

Au fil des années, DSM-Firmenich a développé de nombreuses collaborations avec le monde muséal. Certaines prennent la forme d’accompagnements sensibles. Ainsi, Daphné Bugey a imaginé, en 2025, une expérience olfactive pour la rétrospective consacrée à Pekka Halonen au Petit Palais, invitant à une promenade méditative dans les paysages finlandais à travers la création d’un parfum de neige. De même, la signature olfactive développée par Nathalie Lorson pour le musée national de la Marine sublime l’architecture fluide et renforce l’expérience immersive du visiteur. D’autres projets placent le parfum au cœur même du dispositif artistique, à l’image de la création olfactive de Fabrice Pellegrin conçue pour Mustapha Azeroual lors de l’exposition « Sillage » au centre de la photographie de Mougins. Le parfum y était diffusé avec des rayons de lumière pour faire écho à l’œuvre The Green Ray.

Enfin, ces initiatives peuvent également ouvrir sur des questionnements contemporains. Certaines collaborations, présentées en 2024 et 2025 lors de la Paris Design Week et conçues en collaboration avec Alexandre Helwani et Lucas Huillet, exploraient ainsi les enjeux liés au climat, à l’eau (Eau Fraîche) ou à la santé mentale (Folie), tout en expérimentant de nouveaux dispositifs de diffusion sensorielle ou intégrant les neurosciences dans la création.

Que deviendra le parfum après l’exposition ? Green Porcelaine sera-t-il commercialisé ? « Il n’a pas été conçu pour », répondent en duo Alice et Alexandra, presque heureuses que la note demeure étroitement liée à l’œuvre et qu’il soit inconcevable de les imaginer séparément. L’éphémère est aussi ce qui fait la beauté des fleurs et du parfum… L’œuvre devrait cependant connaître une seconde vie lors d’une exposition à New York, comme un juste retour à la ville où tout a commencé.

Herbarium interior – La nature est là où nous vivons, par Alice Riehl
Du 27 mars au 24 mai 2026 au musée de la Toile de Jouy, Jouy en Josas.

Auteur/autrice

  • Aurélie Dematons

    Fondatrice de l'agence Le Musc & la Plume, spécialisée en création de parfums et identités olfactives, elle accompagne les marques du concept au développement. Après avoir débuté chez Coty, puis Cinquième sens, Aurélie explore les territoires d'innovation : diffusion du parfum dans l'air ou création pour d'autres secteurs (hôtellerie, automobile, train). En 2017, elle part faire le tour du monde des plantes à parfums. Elle contribue régulièrement à Nez et à Expression cosmétique.

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