Mandy Aftel : « Mélanger un tas d’ingrédients naturels dans un flacon ne fait pas un parfum »

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Créatrice de parfums naturels depuis 30 ans, l’Américaine Mandy Aftel a fondé sa propre marque, Aftelier Perfumes. Ayant à cœur de partager ses connaissances, cette pionnière passionnée est également autrice de plusieurs livres sur le parfum, dont Essence and Alchemy (2001), cité en référence par de nombreux parfumeurs. Elle enseigne la parfumerie naturelle et a créé chez elle, à Berkeley en Californie, un musée rassemblant sa collection de livres anciens et de matières premières sourcées à travers le monde, Aftel Archive of Curious Scents. Elle nous confie comment elle a découvert les parfums naturels, de quelle manière elle travaille, et ce qu’elle pense de l’engouement actuel pour le naturel.

De quelle manière vous êtes-vous intéressée aux parfums naturels ?

Tout a commencé d’une manière plutôt étrange, il y a une trentaine d’années. Je voulais écrire un roman et faire de mon personnage principal un parfumeur, et j’ai donc commencé à faire des recherches. J’aime aller à la source et j’ai commencé à collectionner les livres anciens sur le parfum – j’en ai plus d’une centaine. Je suis tombée amoureuse de ces ouvrages, puis j’ai découvert les matières premières naturelles et j’en suis tombée encore plus amoureuse, et je n’ai finalement jamais écrit mon roman. J’ai créé avec une amie une première ligne de parfums qui n’a pas duré longtemps, puis j’ai fondé ma marque Aftelier, et en 2001 j’ai publié mon livre Essence and Alchemy, qui a été traduit dans de nombreuses langues, et dont beaucoup de gens déclarent avoir débuté dans la parfumerie naturelle grâce à lui.

Pourquoi cet attrait particulier pour le naturel ?

Ces matières premières existent depuis si longtemps, leurs histoires sont si fascinantes, et elles sont tellement liées à ce que nous sommes… C’est avec elles que la parfumerie a commencé. Et ces ingrédients sont tellement magnifiques, complexes et intéressants.

Comment vous êtes-vous formée ? 

Je me suis formée toute seule, parce que personne n’apprenait la parfumerie naturelle à l’époque! Ce n’était tout simplement pas possible. J’ai commencé à essayer de comprendre comment faire fonctionner ces matières premières. Elles sont très difficiles à travailler, car ce sont comme des petits parfums à elles seules. J’étais très attirée par leurs facettes et la façon de les assembler d’une manière presque architecturale. Par la suite, j’ai développé une méthode pour former d’autres personnes à ne travailler qu’avec des produits naturels, et moi-même je continue à apprendre : chaque fois que je reçois un nouvel ingrédient, je me forme. L’apprentissage est sans fin. 

Que répondez-vous à ceux qui trouvent les parfums naturels trop simples, trop bruts, pas assez complexes ?

Je suis d’accord avec eux – dans certains cas. Je le dis tout le temps : mélanger un tas d’ingrédients naturels dans un flacon ne fait pas un parfum. Créer un bon parfum est un art. La création naît de la compréhension des matières, de leurs facettes et de la façon dont elles s’assemblent. Si vous n’en êtes pas conscient, ce que vous faites peut très vite devenir un gloubi-boulga de naturels. Je suis parfumeur, pas aromathérapeute, et les parfums naturels ne sont pas des mélanges d’aromathérapie, qui ont une odeur très médicinale à mon nez.

Il existe plusieurs définitions de la parfumerie naturelle : quelles matières premières utilisez-vous pour vos créations chez Aftelier ?

J’emploie des huiles essentielles, des absolues, des concrètes, des extraits CO2 et des isolats naturels – mais pas les molécules issues de la biotechnologie, je sais qu’elles sont considérées comme naturelles, mais elles ne sont pas intéressantes à mes yeux. Mes formules ne contiennent que des ingrédients qui proviennent de plantes, ou dans certains cas d’animaux. Je les achète moi-même, et je suis très rigoureuse quant au sourcing. Je n’utilise et je ne vends que ce qui me semble être le meilleur. Plus les matières premières sont belles, plus leurs facettes le seront, comme le produit final. C’est une vraie chasse, que j’adore. Au début de ma marque, j’utilisais une rose marocaine que j’ai fini par remplacer par une rose turque que je trouvais meilleure. Cela m’a obligée à reformuler tous mes parfums, mais je pouvais me le permettre car je travaille de façon artisanale. C’est ce qui m’autorise aussi à utiliser des matières premières extrêmement chères. Il y a quelques années, j’achetais du gardénia à un producteur, je crois que j’étais son unique cliente! Il valait une fortune. Un de mes parfums est construit autour de quatre ingrédients qui coûtent chacun plus de 10 000 dollars le kg : absolue de fleur d’oranger, absolue d’ambrette, teinture d’ambre gris et absolue d’osmanthus. Lorsque j’achète des isolats, je suis aussi très attentive à la matière première dont ils sont issus.

Que voulez-vous dire ?

Selon la matière première d’origine, ils sont très différents ! Au départ, je travaillais avec de la coumarine issue du cannelier de Chine [Cinnamomum cassia], puis j’ai découvert que celle provenant de la fève tonka était bien meilleure. Bien sûr, c’est toujours de la coumarine, elles sont proches, mais tout est dans les détails, car les isolats reflètent toujours les facettes aromatiques de l’ingrédient dont ils sont issus… Celle du cannelier est plus brute, plus tranchante, alors que celle de la tonka est plus douce, plus ronde, plus poudrée. Donc cette douceur, qui est l’une des raisons pour lesquelles vous utilisez la coumarine, vous l’obtiendrez bien mieux avec celle de la tonka. Ce que j’aime dans les isolats naturels, c’est qu’ils permettent d’ajouter une facette aux autres ingrédients, car ils sont moins complexes – c’est ce qu’on fait avec les synthétiques dans les parfums conventionnels. Ils peuvent aussi permettre d’apporter de la tenue aux parfums naturels, ce qui est un enjeu pour beaucoup de consommateurs. J’utilise beaucoup l’anthranilate de méthyle qui sent la fleur d’oranger et le raisin, le vétyvérol qui est un vétiver plus propre, le géraniol, l’acide phénylacétique, à l’odeur proche de la civette, l’octanol, obtenu à partir de la menthe sauvage, et qui me permet d’ajouter une facette de champignon propre, et j’adore l’ambrettolide, qui est une addition très importante à la palette du parfumeur naturel, car elle rappelle les muscs blancs propres qu’on utilise beaucoup en synthétique mais qui n’existent pas en naturel.

Comment construisez-vous vos formules ? 

Je procède toujours de la même façon et c’est aussi la méthode que j’enseigne. Tous mes parfums commencent comme des conversations entre deux matières premières qui présentent généralement un fort contraste l’une avec l’autre. Mon travail est très structuré, et cette relation est la base qui me permet d’exprimer le sentiment, l’expérience que je veux transmettre. Ensuite, quand je commence à ajouter des ingrédients dans la formule, au début c’est assez ouvert, mais à la fin il ne reste que très peu d’options. Chaque essence doit remplir une mission mieux que toute autre au sein de la formule et être vraiment nécessaire : je n’utilise jamais un ingrédient simplement parce que je l’aime ou parce que je pense qu’il pourrait être intéressant. C’est comme ça que je travaille, que j’enseigne et que je pense.

Pouvez-vous nous parler de la création d’un de vos parfums ?

Mon parfum préféré est toujours le dernier en date ! Violet ambrosia est construit autour du genêt et d’un isolat de ionone alpha, une note à l’odeur de violette. L’idée de ce parfum était d’évoquer une violette chauffée par le soleil, plutôt que plongée dans l’ombre. Pour préserver la connexion entre mes deux matières principales, j’ai utilisé des ingrédients qui ont des tonalités communes avec la violette, comme la vanille, la coumarine et l’ambrettolide. Elles n’interfèrent pas avec la violette, qui reste dominante. Le reste est un peu plus musqué, doux, poudré. En cœur, il y a une grande quantité d’essence ancienne de genêt miellé. Dans mes formules et dans mon musée, on trouve beaucoup d’essences âgées de 20 ans, 40 ans, qui ont vieilli comme du vin et qui sont extraordinaires. Quand les producteurs ont un stock d’essences inhabituelles, ils viennent me voir et je leur achète ! J’ai aussi utilisé de la concrète d’ylang-ylang, qui est ma qualité favorite de la fleur, plus crémeuse, plus épicée, plus riche, et qui s’associe magnifiquement avec le genêt. Et enfin j’ai réussi à trouver de l’extrait CO2 de santal qui apporte sa note boisée crémeuse dès la tête. Le santal a souvent tendance à être perdu en fond parce qu’il n’a pas de notes de tête en lui-même, mais l’extraction au CO2 permet d’obtenir cet effet.

Vous écrivez des livres, vous donnez des cours, vous avez ouvert un musée… Cette démarche de transmission est assez inhabituelle car la parfumerie est un milieu très secret, pourquoi est-ce si important pour vous ?

J’aime partager, et je n’ai rien à cacher. Depuis que j’ai ouvert le musée, des milliers de visiteurs sont venus du monde entier pour découvrir l’orgue de parfumeur, les livres et cartes anciennes et expérimenter les matières premières… Les voir heureux de rentrer dans cet univers me rend heureuse.

Vous qui étiez une pionnière, que pensez-vous de l’engouement actuel pour la parfumerie naturelle ? 

Des gens m’écrivent tous les jours pour me dire que mon livre a été important pour eux. C’est charmant et surprenant parce que je n’ai pas suivi de plan, j’ai juste fait ce qui me plaisait. Aujourd’hui, il y a un appétit de la part des consommateurs pour le naturel, mais quand j’ai commencé, le monde du parfum était très différent. C’est beaucoup plus facile maintenant d’être un parfumeur naturel, notamment grâce à Internet. Je ne vends plus en magasin depuis très longtemps, mais uniquement sur mon site, ce qui me permet d’avoir une vraie relation avec mes clients, que j’adore : ils m’écrivent, je mets un petit mot dans chaque commande… Je serais malheureuse si je ne pouvais pas travailler de cette façon. Les flacons de mes parfums sont petits, les classes pour lesquelles je donne mes cours sont petites, tout est petit ! J’apprends et je m’amuse tous les jours. Aujourd’hui, les groupes les plus importants du secteur s’intéressent aux parfums naturels, mais je ne pense pas que ces derniers soient bons pour les grandes marques : ce sont des produits qui doivent rester artisanaux.

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Waouh une interview de Mandy Aftel, la pionnière de la parfumerie naturelle! « Aujourd’hui, les groupes les plus importants du secteur s’intéressent aux parfums naturels, mais je ne pense pas que ces derniers soient bons pour les grandes marques : ce sont des produits qui doivent rester artisanaux. » Je suis entièrement d’accord avec elle! Bergamoss est mon préféré de cette marque.
Merci Anne-Sophie.

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