L’odeur du noir

Le peintre Pierre Soulages vient de s’éteindre ce mercredi 26 octobre, à l’âge de 102 ans. Ses célèbres « outrenoirs » ont parfois inspiré les parfumeurs, comme Thierry Wasser pour son Néroli outrenoir chez Guerlain, ou encore Bertrand Duchaufour pour Corpus Equus chez Naomi Goodsir. Une des expositions de l’artiste au Centre Georges Pompidou avait par ailleurs suscité chez la compositrice de parfums Céline Ellena, membre du collectif Nez, l’écriture d’une chronique olfactive parue dans le quatrième numéro de la revue Nez, en octobre 2017.

Pierre Soulages expose au Centre George Pompidou ses œuvres noires, silencieuses et sensibles. Un immense cube blanc ponctue la fin de la visite. Je franchis le seuil de cette boîte étrange et tombe dans le noir d’une salle de projection. Sur ma gauche, parmi les silhouettes immobiles adossées à la cloison, je devine un espace libre dans lequel je me glisse. 

Nous sommes nombreux. Les plus chanceux s’alignent assis, épaule contre épaule, sur les quelques bancs disposés devant l’écran ; les plus souples, posés en tailleur, forment des grappes irrégulières de part et d’autres des accès calfeutrés par de lourdes lames en tissu verni ; les plus endurants demeurent debout, dispersés dans les coins. La température est élevée. L’atmosphère humide. Je ne vois rien. À peine si je distingue un son. Mon nez est vissé à l’odeur qui imprègne ce lieu plongé dans le noir. J’éprouve une extrême difficulté à distinguer, puis séparer chaque information, en l’absence de courant d’air.

À cet instant, Soulages nous regarde depuis la caméra et s’exclame : « Il fait chaud, non ? », en retirant sa veste. La salle glousse, complice, et les corps soudain s’agitent, provoquant une légère turbulence. Une saute de vent que je capture. Je renifle des fragments d’armoise taillés comme un costume trois-pièces, des copeaux de bois de cèdre, un chapelet de graines de coriandre ou de carvi, un rameau de feuilles vertes délicieusement frais, un fouillis de lianes âpres, une pelote de fibres de coton, un bonbon à la violette, une mesure de levure boulangère, trois brins de lavande, un soupçon de vétiver qui ressemble à de la réglisse noire (ou bien, l’inverse), de la pâte d’amande, du savon traditionnel, le remugle des fesses chaudes posées sur les gradins en plastique, celle fine et moite produite par les haleines… Enfin, la chlorophylle échappée de deux ou trois ruminants discrets.

Soulages poursuit ses explications à propos de l’outrenoir. Comment le noir offre toute sa diversité et ses tonalités au frôlement de la lumière : lorsque le regardeur se déplace autour du tableau, le noir change, et pourtant, « c’est fait avec le même noir ». Je savoure ce plaisir rare, nez sur l’évidence. Je prends soudain conscience que je suis suspendue au magma odorant qui offre une infinité de possibles au hasard des trajectoires et des superpositions qui glissent sous mon nez plongé dans le noir.

Confinés dans le cadre singulier de cette salle de projection, les miasmes forment une boule compacte, impénétrable. Ce lieu obscur concentre une fragrance, en apparence homogène, formée par les visiteurs qui abandonnent sans ambages leurs empreintes olfactives et l’ajoutent aux précédentes. Le flux des curieux qui entrent ou sortent, qui cherchent une place où se poser, génère des remous, des ondes capiteuses capricieuses. L’analogie avec les paroles du peintre m’amuse. Le déplacement des molécules dispense des nuances dans la masse uniforme, un « reflet sur les états de surface de la couleur noire ».

Visuel : Pierre Soulages, Peinture 293 x 324 cm, 26 octobre 1994, source : www.pierre-soulages.com

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