L’héliotropine : une molécule qui met le feu aux poudres

En 2024, le Comité d’évaluation des risques (CER) de l’Agence européenne des produits chimiques de l’Union Européenne (ECHA) a demandé le classement de l’héliotropine comme substance reprotoxique. Une demande de dérogation a été déposée auprès de la Commission européenne pour que son utilisation reste possible en parfumerie : l’industrie du parfum et de la cosmétique retiennent leur souffle dans l’attente d’une réponse. Retour sur l’historique du dossier et ses enjeux en compagnie d’Aurélie Perrichet de l’IFRA, du parfumeur Thierry Wasser et d’Anne Marie Api et Danielle Botelho du Research Institute for Fragrance Materials (RIFM).

Karl Reimer et Wilhelm Haarmann (à droite) dans leur laboratoire, autour de 1878. (Source : Archive Symrise, Wikimedia Commons)
Karl Reimer et Wilhelm Haarmann (à droite) dans leur laboratoire, autour de 1878. (Source : Archive Symrise, Wikimedia Commons)

D’abord préparée en laboratoire en 1869 par les chimistes Wilhelm Rudolph Fittig et W. H. Mielck avant d’être identifiée dans l’héliotrope en 1876 par Ferdinand Tiemann et Wilhelm Haarmann, l’héliotropine, pipéronal ou 1,3-benzodioxole-5-carbaldéhyde pour les intimes, est synthétisée à grande échelle et commercialisée par Schimmel & Co dès 18791Le Grand Livre du parfum, chap 3. Son odeur amandée, florale et poudrée en fait l’un des piliers de la parfumerie moderne. Mais son usage n’est pas réservé à nos flacons : il s’agit aussi d’un additif aromatique utilisé dans l’alimentation, composant de produits ménagers, ingrédient cosmétique et précurseur de molécules pharmaceutiques comme de psychotropes. Cette polyvalence n’est d’ailleurs sans doute pas étrangère à sa classification, comme l’envisage Aurélie Perrichet, directrice régionale Europe de l’IFRA :« Dans la législation de l’Union européenne, lorsqu’une molécule est jugée problématique (c’est-à-dire classée au regard de certains dangers), elle est automatiquement interdite dans les cosmétiques, quelle que soit son utilisation ou son niveau d’exposition – à moins qu’une dérogation ne soit demandée et accordée. Cette approche fondée sur les dangers est très spécifique à la réglementation européenne sur les cosmétiques, contrairement au cadre applicable aux denrées alimentaires, qui prend en compte, outre les dangers intrinsèques, le risque réel et la dose d’exposition. » Mais comment expliquer qu’elle soit aujourd’hui en danger de disparition ?

Pot d’héliotropine de la société Meyers Brothers Drug Co.,
1910-1940. (Source : Missouri Historical Society, Wikimedia Commons)

Une problématique méthodologique et politique

Le CER de l’ECHA a considéré que cette molécule devait être classée comme « substance reprotoxique », ou CMR 1B (cancérigène, mutagène, reprotoxique), en se fondant sur une étude toxicologique ayant exposé des animaux à des doses élevées de pipéronal par gavage oral 2https://echa.europa.eu/documents/10162/e639e31b-bdc2-3837-6edd-a74b751a64ea.  Dans tous les cas, la question de la dose est essentielle : on sait que de petites quantités peuvent produire des effets différents de ceux observés à des doses plus élevées voire pas d’effet du tout. Il faut donc absolument prendre en compte les niveaux d’exposition réels. C’est ce qui fonde la distinction entre danger et risque,explique Anne-Marie Api, présidente du RIFM, l’institution scientifique indépendante qui collabore avec l’IFRA : « La conclusion du CER de l’ECHA, basée sur des protocoles d’essai standards, ne tient pas compte des conditions d’utilisation réelles. En effet, la présence d’un danger dépend de la quantité utilisée et ne se traduit pas automatiquement par un risque pour la santé. Tout ce que nous expérimentons peut avoir des propriétés dangereuses, mais si l’exposition est extrêmement faible, comme c’est le cas habituellement avec les parfums, le risque réel de préjudice est le plus souvent négligeable. » Toutefois, et dès lors que l’avis du CER relatif à la classification est publié, l’industrie n’a que six mois pour déposer un dossier de dérogation, chose faite par un consortium de sociétés de cosmétique et parfumerie, en juin 2025.

Un processus administratif complexe

L’élément le plus important de ce dossier est l’évaluation de sécurité de la molécule. Danielle Botelho, chercheuse et membre du RIFM, revient sur la méthodologie mise en place par cet institut de recherche indépendant: « Le RIFM et Creme Global [une société d’analyse de données spécialiste des substances de la cosmétique et l’alimentation] ont développé un outil de modélisation permettant de calculer les quantités des ingrédients parfumés auxquels sont réellement exposés les consommateurs, qui prend en compte les différents usages. Pour cela, de nombreuses études et données scientifiques provenant d’une grande variété de sources sont mises en parallèle. Si un risque pour le consommateur est constaté, une concentration maximale acceptable est déterminée et publiée par le RIFM dans une revue scientifique évaluée par des pairs, puis communiquée à l’IFRA. Cette méthodologie garantit que les évaluations de sécurité reflètent l’exposition réelle des consommateurs. » Et les résultats sont, pour les chercheurs du RIFM, sans appel : « L’héliotropine ne pose pas de risque au regard de son utilisation réelle en parfumerie. ». Pour Aurélie Perrichet, le problème est donc structurel : « L’évaluation de la sécurité des ingrédients utilisés dans les cosmétiques et les parfums est extrêmement prudente. Elle intègre notamment des facteurs de sécurité qui, pour la plupart des ingrédients parfumants, dépassent 10 000, traduisant une très large marge entre l’exposition réelle des consommateurs et les niveaux auxquels des effets ont été observés. Pour l’héliotropine en particulier, compte tenu de la très faible exposition des consommateurs via les parfums, toutes catégories de produits confondues (cosmétiques, soins personnels, produits d’entretien), le facteur de sécurité dérivé de l’étude de toxicité reproductive est supérieur à 33 000. Cette évaluation met en évidence une marge de sécurité extrêmement élevée, qui  devrait primer pour juger de l’autorisation ou non d’un ingrédient, ce qui n’est pourtant pas pleinement le cas. »

En effet, pour qu’une dérogation soit accordée, l’évaluation de sécurité n’est pas suffisante : d’autres éléments sont requis, et c’est ce qui explique que les de dérogation déposées par l’industrie restent jusqu’à ce jour sans suite : « Les difficultés que nous rencontrons sont en fait surtout liées à l’obligation de prouver d’autres points, comme notamment l’absence d’alternatives appropriées dans la palette des parfumeurs – ou encore le respect des exigences en matière de sécurité alimentaire, même en l’absence d’utilisation alimentaire. Il s’agit de mécanismes institutionnels qui causent un effet domino sur l’industrie, comme l’IFRA l’a démontré auprès des États membres dans l’espoir d’éviter, à l’avenir, des décisions fondées essentiellement sur le danger et adoptées sur la base de conditions d’usage irréalistes », explique-t-elle. « Et nous espérons que cela changera. Un texte est actuellement à l’étude au niveau européen afin d’introduire des ajustements afin que la procédure de dérogation puisse réellement fonctionner et permettre l’utilisation continue, en cosmétique,  des ingrédients démontrés sûrs pour le consommateur. Un tel changement est essentiel pour préserver le patrimoine culturel de la parfumerie et orienter l’innovation vers des avantages réels pour les consommateurs, plutôt que vers des reformulations coûteuses et sans valeur ajoutée. »

Molécule d'héliotropine
Molécule d’héliotropine

Des conséquences économiques et patrimoniales importantes

Si la dérogation n’était pas acceptée cette fois encore, l’ingrédient serait définitivement interdit en 2027. Les conséquences pour l’industrie seraient considérables, car de nombreux produits contiennent de l’héliotropine. Une autre problématique tient aux délais laissés par l’Union européenne pour l’interdiction de ces produits : si l’on veut anticiper une interdiction en 2027, il faut prendre des mesures immédiates. Thierry Wasser, parfumeur de la maison Guerlain depuis 2008, le sait bien : « C’est une industrie dont le fonctionnement s’étale sur des années : la création des cartons et emballages, les achats d’ingrédients… C’est la raison pour laquelle les marques réagissent souvent au moment même de l’alerte, avant de savoir si le dossier de dérogation sera accepté ou non. » 

Pour le parfumeur, l’enjeu dépasse largement la dimension financière. C’est le patrimoine olfactif qui est menacé. Les précédentes restrictions, comme celles sur les furocoumarines, composés organiques parmi lesquels on compte notamment le bergaptène présent dans les zestes d’agrumes, ont déjà transformé la palette des parfumeurs. « On a modifié des essences pour les rendre non photosensibilisantes. Cela a sauvé certaines matières premières, et les cultivateurs qui en dépendent : on doit se réjouir d’avoir trouvé cette solution. Mais l’impact olfactif existe. La parfumerie n’en ressort pas indemne. »L’absence de véritable substitut à l’héliotropine complexifie encore la situation. « Lorsqu’on souhaite reformuler, il faut prendre en compte à la fois l’aspect hédonique, lié à la perception esthétique, mais aussi les problématiques de diffusion et de tenue. Deux ingrédients olfactivement proches à un moment T0 ne le seront pas forcément à un moment T+1. Et un changement que l’on juge acceptable au regard de ce qu’il est possible de faire, en tant que parfumeur, ne le sera pas nécessairement par un consommateur : quelqu’un qui porte L’Heure bleue depuis 20 ans remarque tout de suite la différence. » Mais cette question reste peu prise en compte par les décideurs, peu sensibles à la notion de patrimoine olfactif. Et ces mesures liées à un fonctionnement peu pertinent de la réglementation européenne, en plus de créer le trouble entre risque avéré et danger dans des conditions irréalistes, contribue à affaiblir la notion de création olfactive. « Les marques n’ont souvent d’autre choix que d’anticiper, afin de ne pas se retrouver prises de court par un calendrier réglementaire très contraint. Or, reformuler un parfum n’est pas un simple exercice de substitution : c’est un acte à la fois créatif et technique, qui demande du temps. Lorsqu’un ingrédient manque, le risque est de laisser croire que l’odeur peut être modifiée sans conséquence, alors que le consommateur, lui, perçoit immédiatement la moindre variation. »

Or, pour Thierry Wasser, par ailleurs président de la Société Internationale des Parfumeurs Créateurs (SIPC), ce sujet est pourtant essentiel : depuis la fondation de la société en 2011, ses membres ont à coeur de faire reconnaître le parfum comme œuvre de l’esprit, de défendre un patrimoine : « Chaque matière a sa place dans la palette ; le parfumeur écrit des récits avec ses ingrédients, qui constituent un langage qu’il a appris. Lorsqu’on nous retire des éléments, c’est toute l’histoire de ce langage qui est estropiée. Par rapport à un fait avéré de santé publique, je l’entends tout à fait. Mais lorsqu’il s’agit comme ici d’un problème réglementaire et politique, c’est incompréhensible. »Le Scientific Committee on Consumer Safety, un des comités scientifiques indépendants gérés par la Direction générale de la santé et de la protection des consommateurs de la Commission européenne, qui produit des avis scientifiques sur les sujets liés aux risques des produits non alimentaires, donnera son verdict sur la question après étude du dossier courant 2026. L’industrie est confiante quant à cette évaluation de sécurité, mais le principal problème réside donc finalement dans l’obligation de démontrer l’absence d’alternatives appropriées à l’héliotropine. Si la Commission et les États membres estiment que cette condition n’est pas remplie, la dérogation ne pourra être accordée.


Glossaire

CER : Le comité d’évaluation des risques prépare les avis de l’ECHA sur les risques des substances pour la santé humaine et l’environnement dans le cadre des procédures REACH et CLP.

CMR : Substance classifiée comme cancérogène, mutagène ou toxique pour la reproduction, suivant la régulation de l’Union Européenne.

ECHA (European Chemicals Agency) : L’Agence européenne des produits chimiques de l’Union Européenne est l’autorité réglementaire de l’UE chargée de la mise en œuvre de la législation européenne sur les produits chimiques, notamment REACH (enregistrement, évaluation, autorisation et restriction des substances chimiques), ainsi que CLP (classification, étiquetage et emballage des substances et des mélanges), les biocides et d’autres réglementations.

IFRA (International Fragrance Association) : Organisme représentatif mondial de l’industrie du parfum. Son objectif est de représenter les intérêts collectifs de l’industrie et de promouvoir l’utilisation sûre des parfums par le biais de l’auto-réglementation (Standards de l’IFRA).

RIFM (Research Institute for Fragrance Materials) : Institut de recherche scientifique indépendant, international et à but non lucratif fondé en 1966, le RIFM évalue les ingrédients utilisés dans la fabrication des parfums grâce à ses programmes de recherche et d’évaluation de la sécurité reconnus à l’échelle internationale.

SIPC : La Société internationale des parfumeurs créateurs a pour objectif de défendre le métier de parfumeur-créateur, de lui donner un statut et de sauvegarder un savoir-faire, l’art de la composition.


Visuel principal : Louis Pasteur dans son laboratoire à l’École normale supérieure – Gravure de Meyer 1884. (Source : meisterdrucke.fr)

Auteur/autrice

  • Jessica Mignot

    Diplômée en philosophie et professeure de lettres classiques, Jessica s’intéresse à l'esthétique du parfum et de la cuisine, à l'éthique et à l'épistémologie. Elle contribue au site Auparfum et à la revue Nez depuis 2021.

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    Jessica holds a master's degree in philosophy and is interested in the aesthetics of perfume and cooking, ethics and epistemology. She is a contributor for Nez since 2021.

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