Au Wadi Dawkah, le Grasse du sultanat

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Dans cette Arabie heureuse où Sinbad le marin fit sans doute escale se trouve le berceau de l’encens : le Wadi Dawkah, 1 400 hectares au cœur de la région du Dhofar, une terre rocailleuse dans le sud du sultanat d’Oman, où poussent des milliers d’arbres à encens. 

© Amouage

Au loin se découpent les montagnes bleues du Dhofar. Le sol est aride, nu, et le lieu isolé, à quarante-cinq de minutes de Salalah par la route. Nous voici dans le Wadi Dawkah, un après-midi d’octobre. Il souffle un vent frais qui fait cliqueter comme une petite musique l’écorce brune des arbres à encens pelant comme du papier bible. Il se murmure que c’est ici que se récolte le hojari, grade le plus haut parmi les variétés d’oliban. 

Ce territoire, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO avec trois autres sites clés de l’encens, présente un climat idéal pour Boswellia sacra, nom botanique de l’arbre à encens du sud de la péninsule arabique : un résineux à feuilles caduques et aux branches noueuses, dont la résine odorante s’est longtemps échangée au même prix que l’or. Entre juin et septembre, grâce à sa situation à l’écart de la chaleur du désert du Quart Vide et loin de l’humidité de la mer d’Arabie, le Wadi Dawkah est épargné par les pluies de la mousson lors de la saison du khareef.

À l’entrée du site, une pépinière a été créée, où poussent actuellement 5 000 plants. Ailleurs dans le Wadi Dawkah, d’autres arbres se sont développés naturellement, et la récolte des larmes d’encens s’est déroulée ici de manière sauvage pendant plusieurs générations – certains spécimens semblent avoir plus de cent ans. Des groupes de bergers qui font paître des chèvres et des moutons exploitaient historiquement les arbres du Dhofar pour extraire la résine qu’ils échangeaient ensuite sur les marchés contre du riz et des dattes. Le système de récolte, quoique très peu organisé, est toutefois bien codifié car il n’a pas varié depuis près de trois mille ans. 

© Amouage

Le Wadi Dawkah a beau avoir été distingué par l’UNESCO en 2000 pour ses arbres témoignant d’une culture historique de l’encens dans la région, la zone est restée pendant plus de vingt ans avant tout symbolique. L’exploitation de l’encens pour la parfumerie n’y existait pas jusqu’à ce que le ministère de l’Héritage et du Tourisme d’Oman décide, en collaboration avec Amouage, la maison de haute parfumerie omanaise, d’en relancer la filière dans le sultanat, en 2022. À la suite de cet accord, la majorité de la résine récoltée a commencé à être transformée en huile essentielle, faisant de l’encens un précieux ingrédient pour la parfumerie.

Aujourd’hui, l’objectif au Wadi Dawkah est de produire une huile essentielle d’encens dont on puisse tracer l’authenticité, de l’arbre jusqu’à la larme, puis de la résine à l’essence. Soit le développement d’un véritable encens d’Oman susceptible de bénéficier d’une appellation d’origine contrôlée. Huit de points d’étape ont été dégagés pour la mise en œuvre de ce projet ambitieux.

Clôturer le site

Il a d’abord fallu protéger les 1 400 hectares du Wadi Dawkah. Poser des clôtures autour du site pour protéger les plants de l’appétit des dromadaires. Ces animaux peuvent survivre longtemps dans les zones arides en mangeant les feuilles des arbres à encens. Or leur reproduction s’opère justement dans leur feuillage. Sans feuilles, pas de fleurs ni de graines, ce qui menace à terme la survie de l’espèce.

Former l’équipe 

Pour une nouvelle gestion du site, il a fallu recruter une équipe locale afin de prendre soin de l’environnement et de la biodiversité du Wadi Dawkah. Huit personnes ont été embauchées, avant d’être formées aux pratiques de développement durable, de façon à assurer la traçabilité de l’encens, condition préalable de la filière. Le projet vise à élaborer les meilleures conditions de travail pour les employés du site, à fournir les bons outils aux ouvriers. Dans les années 1960-1970, la découverte de ressources pétrolières a constitué une source d’emploi plus prometteuse que l’extraction de l’encens. Aujourd’hui au contraire, à l’heure où le sultanat cherche à diversifier ses activités économiques pour sortir du tout-pétrole, l’encens pourrait ouvrir des perspectives intéressantes en matière d’emploi.

Définir ensemble un standard de qualité 

© Mulook Albalushi

Pour poser les fondements d’une filière vertueuse, un standard de l’encens a été défini non seulement selon les références académiques, mais aussi sur la base du savoir vernaculaire des Bédouins les plus âgés et de la volonté des plus jeunes de travailler cette ressource. Spécialistes du ministère, chercheurs à l’université, professionnels de l’industrie du parfum, populations locales, l’ensemble des acteurs ont été mis à contribution afin de mobiliser une intelligence collective capable de tirer parti du site de manière respectueuse et durable. Le tout sous la houlette du consultant et expert en ingrédients naturels Dominique Roques, ancien sourceur pour la maison de composition DSM-Firmenich.

Surveiller les arbres grâce aux QR codes

L’ambition conjointe d’Amouage et du ministère du Tourisme et de l’Héritage est d’exploiter à Oman la première forêt intelligente du golfe Persique. Un QR code sera attribué à tous les arbres afin de permettre leur identification et leur traçabilité. Près de 5 000 arbres ont ainsi été géolocalisés. Cela signifie que chaque arbre sera suivi et traité individuellement. Les données collectées incluent : taille de l’arbre, fréquence d’arrosage, position exacte dans le wadi, rendement, calendrier de récolte, etc. Grâce à ce QR code, les informations techniques concernant la production contribuent à élaborer une méthode agricole performante et reproductible, tandis que d’autres données mises en ligne sur Internet permettront aux touristes d’appréhender la biodiversité du lieu.

Arroser mieux 

Il s’agit également d’établir précisément les besoins en eau de l’arbre à encens. Avant 2000, les arbres, sauvages, se régulaient tout seuls, bénéficiant de conditions climatiques exceptionnelles assurant une résine de qualité. Depuis le classement du Wadi Dawkah au patrimoine de l’UNESCO, les quelque 5 000 arbres plantés ont été parfois tellement arrosés que les racines de certains d’entre eux ont pourri. Lorsque Amouage a repris le site, en septembre 2022, les conditions d’irrigation ont été redéfinies et depuis avril 2023 les arbres à encens sont bien moins arrosés, les experts pariant sur le fait qu’ils peuvent sans doute se réguler naturellement. Ce changement de mode d’arrosage a permis d’obtenir des volumes de résine plus importants en mars 2024, au plus haut point de récolte. Il a également fallu rénover l’infrastructure de l’arrosage en raison de fuites, et changer tous les tuyaux sur des kilomètres. Pour assurer les besoins hydriques des arbres, l’eau a été pompée sur le site jusqu’à 85 mètres de profondeur.

Moderniser la logistique 

L’un des enjeux consiste à construire des infrastructures touristiques ainsi qu’une unité d’extraction sur place, permettant aux visiteurs d’observer la distillation de l’huile essentielle. Avec ce projet, l’exploitation de l’encens revient au centre de l’industrie omanaise, conjuguée au développement du tourisme et à la réintégration de la population locale dans la création de valeur.

Chercher pour s’améliorer 

© Mulook Albalushi

Bien que tout soit fait pour minimiser les erreurs, rien n’indique qu’aucune ne sera commise sur le site. « Nous apprenons et nous améliorons à mesure que nous gagnerons en expérience », explique Matthew Wright, le directeur du projet chez Amouage. La première récolte d’encens pour la parfumerie a eu lieu en septembre 2023. Trois employés à temps plein ont été embauchés pour l’occasion. Son but ? Caractériser le profil olfactif de l’encens obtenu sur le Wadi Dawkah et déterminer s’il existe des qualités différentes de résine sur le site. « Nous savons que l’encens omanais a tendance à posséder un taux d’alpha-pinène supérieur à 70 %. Ce taux élevé n’est pas en soi un gage de qualité, mais il distingue l’encens omanais des autres origines. Cet encens-là est différent, et c’est cela qui intéresse les parfumeurs. » L’objectif de la production d’encens dans le Wadi Dawkah n’est pas la quantité, mais la durabilité. À travers ce projet, le sultanat souhaite qu’Oman devienne un modèle d’excellence de l’encens, et le wadi un modèle qui puisse être reproductible sur l’ensemble du territoire. L’initiative s’inscrit dans le cadre plus large du programme Oman 2040 qui prévoit une libéralisation des ressources du sultanat.

Obtenir la certification FairWild 

L’une des premières initiatives mises en œuvre et soutenues par le Conseil consultatif scientifique de wadi Dawkah a été d’obtenir une certification de durabilité pour le site. Cet effort a mené à une étape décisive en 2025 à travers l’accréditation FairWild, une certification reconnue internationalement et délivrée par un organisme tiers pour l’approvisionnement en ingrédients naturels. Pour l’obtenir, « il y a eu une phase d’études approfondies », se souvient Matthew Wright, directeur de Wadi Dawkah pour Amouage. « Nous avons examiné ce que nous avions accompli, ce que nous aspirions à réaliser, l’intégrité de nos pratiques, notre capacité à respecter nos engagements, et enfin, le site a fait l’objet d’une inspection par un organisme tiers. » Pour Matthew Wright, cette réussite va bien au-delà du certificat lui-même. « Le Wadi Dawkah est le premier site de la péninsule arabique à avoir obtenu le statut FairWild, ce dont nous sommes très fiers. Cela montre que les normes internationales en matière d’approvisionnement en ingrédients peuvent être respectées, et le sont, dans le sultanat d’Oman. »

Visuel principal © Amouage

Auteur/autrice

  • Béatrice Boisserie

    Journaliste au Monde, Béatrice Boisserie a lancé les ateliers de YOS (yoga olfacto-sonore) pour se mettre à l'écoute de l'effluve, du souffle et de la voyelle. En 2012, elle a créé le blog Paroles d'odeurs pour reccueillir les souvenirs olfactifs de personnalités ou d'inconnus. Après des études de philosophie et d'ethnologie, elle se forme au parfum chez Cinquième sens et au yoga du son à l'Institut des arts de la voix. Elle est l'auteur de 100 questions sur le parfum (La Boétie, 2014).

    A journalist at Le Monde, Béatrice Boisserie is a member of the Nez Collective. She has notably published 100 questions about perfume (ed. La Boétie, 2014).

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