Gaetano Pesce, Wadi Dawkah et l’encens : une histoire d’amour

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Un matin de janvier 2023, à New York, Gaetano Pesce est habité par l’image d’un arbre à encens qu’il n’a jamais vu mais qu’il dessine dès son réveil, et qui deviendra le logo de Wadi Dawkah. De cette vision naîtra la Oman Collection, ultime dialogue entre résine synthétique et résine naturelle, offert au monde du design et de la parfumerie.

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Janvier 2023. Une fraîcheur matinale règne sur le quartier de SoHo, à Manhattan, comme seuls les hivers new-yorkais savent en offrir. Le studio créatif du polymathe Gaetano Pesce, alors âgé de 83 ans, colore le gris hivernal du paysage urbain. Gaetano a eu un parcours de vie riche en mouvements, en défis, en moments clés artistiques. Né à La Spezia, en Italie, en 1939, il a vécu à Paris et Venise avant de s’installer définitivement à New York en 1983. Son œuvre s’est construite autour de la provocation, constamment renouvelée, bousculant le statu quo, interrogeant les idées reçues, brouillant la frontière entre l’art et le design, entre le significatif et l’intentionnel. Urbain jusqu’au bout des doigts depuis toujours, il s’épanouissait en ville, entretenant tout au long de sa vie un respect pour la nature, profond et presque craintif. Il reconnaissait sa puissance, son immensité et son imprévisibilité. Le cosmos urbain lui offrait un espace rassurant au sein des formes géométriques de la ville, de sa densité et de la diversité des êtres qui la composent. Mais ce matin-là, il se réveille d’un rêve singulier. Une silhouette. Une silhouette naturelle d’une forme particulière. Éloignée de toute origine humaine.

Cette nuit-là, Gaetano a rêvé d’un arbre à encens.

Il s’est précipité au studio, une première esquisse de la silhouette encore bien présente dans son esprit, son imagination fébrile déjà à l’œuvre, construisant de nouvelles possibilités. Il ne le sait pas encore, mais il vient de dessiner ce qui deviendra le logo de Wadi Dawkah.

Transposition, sur un modèle positif en bois, du premier dessin de l’arbre imaginé par Gaetano.

Ce qui était le plus remarquable, c’était que Gaetano n’avait jamais vu un arbre à encens de sa vie. Ni un arbre réel, ni même une image de l’arbre. Son seul contact, il l’avait établi par l’intermédiaire de l’odorat : un sachet de résine d’encens reçu par courrier. Le colis parfumé était arrivé dans ses locaux de SoHo accompagné d’un message inattendu du directeur artistique d’une maison de haute parfumerie du Sultanat d’Oman, Amouage. Renaud Salmon, admirateur depuis longtemps des créations de Gaetano, savait que l’artiste s’était spécialisé en résine synthétique, un matériel au cœur même de sa démarche artistique et l’objet d’expérimentation inlassable tout au long de son parcours. Pourtant, l’artiste n’avait pas encore rencontré de résine naturelle. Le colis ne comportait aucune demande spécifique, mais proposait simplement une convergence éventuelle entre deux mondes avoisinants : la résine naturelle et la résine synthétique. L’équipe a ouvert le colis et les notes terpéniques de l’encens ont instantanément embaumé l’air, invitant un petit bout du Sultanat d’Oman dans le studio de Manhattan. Cette effluve l’a fortement frappé. Le sens de l’odorat a toujours été au cœur du travail de l’artiste : pour Gaetano, les odeurs ont un effet déclencheur profond que la vue ne pourrait jamais égaler. Il s’est vite rendu compte que l’odeur de l’encens, qu’il avait jusqu’alors associée exclusivement à l’église, ouvrait la voie vers de nouveaux horizons. Il a demandé à son collègue Alessandro Byther, administrateur et directeur de production au Gaetano Pesce Studio, de lancer une expérimentation : « Joue un peu avec et vois ce qu’il y a moyen de faire. » Alessandro se rappelle que ce matériel a posé un très grand défi en termes de design. Il se souvient de son émerveillement devant sa fragrance spectaculaire – mais en même temps il n’arrivait pas à comprendre dans quel sens le travailler : « Je ne me rendais pas compte à quel point la résine allait se coller au matériel ; je n’y arrivais pas. Elle devenait liquide un court instant puis très collante…les premiers essais n’ont rien produit. » Mais quelques essais infructueux n’ont jamais suffi à freiner un artiste en quête de création. En tout cas, ils n’ont pas découragé Gaetano Pesce et son équipe.

Ils se sont tournés vers la silhouette dessinée à la main de l’arbre dont l’artiste avait rêvé : « Nous devons trouver un moyen d’adapter cette silhouette au mobilier. Nous pourrions l’adapter à un fauteuil, » a dit Gaetano à son équipe, initiant ainsi le déferlement d’une vague d’expériences artistiques. Les membres de l’équipe ont démarré en travaillant les résines synthétiques de manière innovatrice et stimulante. Ils ont plié la résine d’une façon jamais testée à cette épaisseur auparavant. Identifier le bon moment dans le processus s’est avéré délicat : en se catalysant, la résine chauffe et devient de plus en plus rigide. Un pliage réalisé trop tôt la déforme ; trop tard et elle durcit de façon excessive. Ils ont réussi à créer une première pièce en suivant cette méthode : la première Oman Chair était née. Au cours du processus, une autre innovation a eu lieu : ils ont rajouté de la résine d’encens au fauteuil à titre expérimental. Ils ne savaient pas si l’odeur survivrait une fois la pièce terminée. La résine industrielle s’était avérée beaucoup plus puissante. Néanmoins, une fois le fauteuil chauffé par la température du corps humain, un subtil parfum d’encens en a surgi. Aujourd’hui la Oman Chair with Frankincense témoigne de ce voyage créatif au carrefour du design et des ingrédients naturels. Gaetano n’a attendu ni une demande claire, ni un brief, ni une direction à suivre. Le colis de résine arrivé du Sultanat d’Oman, son rêve, et sa première discussion avec Renaud ont suffi à enflammer sa créativité. Peut-être est-ce là la vraie radicalité : l’acte de créer en dehors du brief, simplement parce que cela s’impose. La création à partir de l’inévitabilité.

Pièce en résine réalisée à partir d’un moule inspiré du premier dessin. Les Oman Chairs ont été inspirées par ces premières créations.

Au cours des mois suivants, plusieurs pièces additionnelles ont été créées, inspirées par sa palette emblématique, un mélange de couleurs primaires où des nuances complémentaires prennent vie en toute transparence : un trône, une armoire, et deux lampes imprégnées d’un des parfums Amouage. Plus tard viendra le fauteuil Oman Chair Cappuccina, une pièce plus petite à bords dentelés introduisant une nouvelle phase d’expérimentation, un processus à double résine. Au cours du moulage, l’équipe a associé pour la première fois deux polyuréthanes, une résine et un caoutchouc. Leur but ? Trouver le bon équilibre entre rigidité et élasticité. Le long du bord courbé du fauteuil, l’épaisseur atteint environ deux centimètres d’un côté avant de se rétrécir jusqu’à approximativement un demi-centimètre sur la partie supérieure. La résine reste rigide au centre tandis que les bords sont en caoutchouc polyuréthane souple. Étant donné que tous deux appartiennent à la même famille de matériaux – les polyuréthanes – les composés se lient naturellement, sans séparation. Il s’agissait de tester la possibilité de plier et façonner l’assise en créant un bord au toucher souple, tout en gardant suffisamment de rigidité structurelle pour s’y asseoir. Un fauteuil au dossier plus souple et plus doux, avec davantage de rigidité et stabilité dans la partie basse. Et cela a fonctionné.

Mais au cours des expériences sur ce qui deviendra la Oman Collection, Gaetano trouvait qu’une pièce clé du puzzle manquait. Il avait besoin de visiter Oman afin de voir avec ses yeux, sentir avec son nez, éprouver avec son cœur. Il voulait voir cet arbre à encens qu’il n’avait entraperçu que dans ses rêves, le toucher, écouter le son de ses feuilles.

Gaetano s’est rendu au Sultanat d’Oman avec son équipe en avril 2023. Après un séjour à Mascate, ils ont mis le cap au sud, direction Wadi Dawkah. Giulia Tosciri, directrice du Gaetano Pesce Studio, se souvient de l’étonnement de toute l’équipe en voyant l’artiste tellement heureux et serein au cœur de cet immense paysage désertique, car il avait toujours affiché une certaine réticence envers la nature sauvage et les grands espaces ouverts. Cette réponse contemplative de quelqu’un tellement enraciné dans la ville ne pouvait que surprendre son entourage. À Wadi Dawkah, Gaetano a ressenti le lien profond de la culture omanaise avec cet endroit, ce patrimoine naturel et culturel. Dans cet espace ouvert et paisible, il était visiblement ému, déjà en train de se projeter, l’esprit bouillonnant, vers ce qui pourrait y être construit. À ce moment précis, il pressentait que quelque chose d’important était possible. Dans l’avion qui le ramenait chez lui, il esquissait déjà les prochaines étapes.

Le voyage qu’a entrepris Gaetano à Wadi Dawkah a été son dernier. Il est décédé un an plus tard, en avril 2024. Et pourtant, son esprit reste vivant ainsi que son lien avec cet endroit. Il vit entre les arbres, parmi les souvenirs, et, surtout, dans le logo de Wadi Dawkah. Construit autour de sa première esquisse, le logo continue de porter le sourire impertinent de l’artiste. Les trois œuvres – Oman Chair, Oman Throne et Oman Chair with Frankincense – seront enfin accueillies au sein d’Ayn Dawkah, exposées au plus près du paysage dont elles se sont inspirées. À travers l’inspiration, l’expérimentation et l’audace qui caractérisaient l’artiste, les trois pièces de la Oman Collection constituent des éléments distincts, chacune incarnant une phase différente du processus créatif. Néanmoins, en s’associant, elles forment un ensemble harmonieux, l’un des derniers dons de Gaetano aux mondes du design et de la parfumerie, enrichissant la synergie née de la diversité. Et de l’autre côté de la planète, au studio new-yorkais, Giulia et Alessandro passent tous les jours devant les lampes imprégnées de parfum. Des volutes d’encens flottent dans l’air, un rappel que cette histoire ne s’arrête pas là. L’aventure lancée du vivant de Gaetano Pesce se poursuit.

Crédits photos : Amouage, Gaetano Pesce Studio

Auteur/autrice

  • Valentina Bruccoleri

    Historienne de l’art primée, spécialisée dans l’art asiatique et l’art islamique. Après avoir suivi une partie de ses études secondaires en Chine, elle est diplômée de l’université Ca’ Foscari (licence), de Sorbonne Université (master et doctorat) et de l’INSEAD. Depuis 2021, Valentina Bruccoleri collabore avec des galeries d’art, des maisons de vente aux enchères et des marques de luxe pour la recherche, le commissariat d’exposition, la rédaction et le conseil en matière d’art et d’histoire.

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